Conscience l'innocent

Alexandre Dumas · Chapitre 1 sur 8 · partie 2/4

Pages du PDF

Conscience l'innocent

Start

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Maintenant, d’où venait qu’elle pleurait, pauvre femme en deuil ? D’où venait que son lait s’était tari tout à coup, pauvre mère désolée ?

Guillaume, son mari, soldat de 92, après être venu passer quinze jours avec elle en allant de la Vendée en Italie, Guillaume avait été tué glorieusement en combattant à Montenotte.

Elle avait appris trois jours auparavant la nouvelle de cette mort par une lettre que Guillaume mourant avait fait écrire à sa femme par un camarade, et le coup avait été tel, que son

 

52

lait avait tari.

Depuis la veille, elle s’en était aperçue ; d’abord elle n’avait pu croire à ce nouveau malheur ; elle ne pouvait songer que le sein de la mère pût s’épuiser de lait tant que les veines de la femme n’étaient point épuisées de sang ; mais les cris du pauvre petit Jean l’avaient malgré elle ramenée à l’implacable réalité.

Elle pleurait donc de douleur, et le petit Jean pleurait de faim, lorsque dame Marie entra, la petite Mariette entre ses bras, et apaisa d’un seul coup la faim et la soif de l’enfant.

Maintenant, pourquoi appelait-on Madeleine, Madeleine tout court, et appelait-on Marie, dame Marie ?

Oh ! ce n’était point qu’elle fût fière, qu’elle fût riche, pauvre femme, aussi humble et presque aussi pauvre que la dernière du village ; non : c’est qu’elle était la femme du maître d’école, et, comme le maître d’école, aux yeux des enfants, est un grand personnage, comme on appelait le maître d’école monsieur Pierre, on appelait sa femme dame Marie.

 

53

Tous deux, mari et femme, s’étaient crus riches un instant : ce fut lorsque la vraie France, la France régénérée, la France populaire, déclara par la voix de la Convention que l’enseignement était un sacerdoce et que le maître d’école, qui instruit le corps, était l’égal du prêtre, qui épure l’âme ; ce fut lorsque, pendant cette terrible misère de 1795, elle avait voté, le 23 brumaire an III, sur le rapport de Lakanal, cinquante-quatre millions à l’instruction primaire. Mais elle n’avait pas duré, l’austère et sanglante matrone. Le Directoire lui avait succédé ; et que faisait au Directoire que les maîtres d’école eussent faim et que ceux que le peuple paie le moins fussent justement ceux-là qui l’instruisent, c’est-à-dire qui font le plus pour son intelligence et la liberté ?

Dame Marie devint donc la seconde mère du petit Jean.

Jean grandit, moitié sur ses genoux, moitié sur ceux de sa mère ; d’un autre côté, Madeleine aimait Mariette comme sa fille ; plus d’une fois, tandis que dame Marie portait Jean dans ses bras,

 

54

Madeleine portait Mariette dans les siens ; quelquefois l’une ou l’autre les portait tous deux. Il y avait un échange d’amour entre ces deux femmes, sans que jamais ni l’une ni l’autre ait calculé laquelle était en avance, laquelle était en retard dans le compte mutuel de leur charité.

La petite Mariette poussait comme une fleur des champs, comme une violette dans l’herbe, comme un bluet dans les blés, comme une marguerite dans les prairies ; elle appelait le petit Jean son frère, et le petit Jean l’appelait sa sœur.

Mais Jean et elle ne poussaient pas de la même manière ; mais Jean ne parlait pas comme Mariette ; mais Jean ne paraissait pas vivre de la même vie que Mariette. Jean vivait d’une vie intérieure, singulière, presque végétative ; Jean n’était pas un enfant de ce monde, car ce qui récréait, ce qui amusait, ce qui réjouissait les autres enfants, ne le réjouissait pas, ne l’amusait pas, ne le récréait pas.

Voici à quoi sa pauvre mère, qui le regardait souvent en secouant la tête, quelquefois en pleurant, voici à quoi sa pauvre mère attribuait ce

 

55

phénomène.

Quand Guillaume, en traversant la France, après être resté quinze jours près de Madeleine, l’eut quittée pour rejoindre son régiment, il se fit une grande tristesse dans le cœur de la pauvre créature, comme si elle eût pu deviner qu’elle venait de voir son mari pour la dernière fois, et que Guillaume la quittait pour toujours. La tristesse, dans les cœurs purs, c’est la sœur de la religion. Pieuse, toujours, Madeleine redoubla de piété, et elle donna à la prière et passa dans l’église tous les instants que lui laissait son travail.

Or, dans l’église, il y avait un grand tableau qui avait été donné à l’église par un riche abbé qui demeurait dans les environs et qu’on appelait l’abbé Conseil. Ce tableau représentait Jésus au milieu des petits enfants, c’est-à-dire une des plus touchantes paraboles de l’Évangile.

Tous les petits enfants se pressaient pour serrer les genoux et baiser les mains du Christ. Un seul restait en arrière, jouant avec un gros chien.

 

56

Celui-ci représentait une parabole non moins miséricordieuse que la première.

Le Christ étendait plus tendrement la main vers cet enfant que les autres. Il semblait lui faire signe d’approcher, lui aussi, comme les autres ; mais une mère jalouse lui disait :

– Laissez-le, Seigneur, c’est un simple, un innocent, un pauvre d’esprit.

Et Jésus répondait :

– Bienheureux les pauvres d’esprit, le royaume des cieux leur appartient.

Cet enfant jouant tout seul avec son chien, ce simple, cet innocent, ce pauvre d’esprit qu’une femme jalouse veut éloigner de cette communion d’amour universel prêchée par Jésus, avait toujours préoccupé Madeleine ; elle s’était prise d’une grande pitié pour ce pauvre délaissé, et, quand elle priait agenouillée devant ce tableau, elle regardait toujours si l’enfant appelé par le Christ ne quitterait point sa place et ce gros chien avec lequel il jouait, pour venir, mêlé aux autres enfants, recevoir la bénédiction de l’Homme-

 

57

Dieu.

Chaque soir, elle se disait, le laissant ainsi isolé loin du Seigneur :

– Demain, je le retrouverai près de lui.

Mais le lendemain son premier regard retrouvait l’enfant à la même place, et elle murmurait :

– Cher enfant, heureusement que le Seigneur a dit : « Bienheureux les pauvres d’esprit, le royaume des cieux leur appartient. »

Que la science explique comme elle pourra ce phénomène si bien expliqué par la foi ; mais, lorsque Madeleine accoucha de Jean, elle s’écria en regardant son enfant :

– Ô mon Dieu ! Seigneur, m’avez-vous bénie ou frappée ? mais mon enfant est tout le portrait du pauvre innocent à qui vous faites signe de venir à vous.

Puis elle ajouta avec cette foi sainte des mères :

– Oh ! il ira, il ira, n’en doutez pas, Seigneur Dieu ! et c’est moi qui vous le conduirai.

 

58

Et, en effet, Jean, c’était l’innocent du tableau, sa tête blonde et ses grands yeux bleus, qui ne semblaient rien voir de ce qui se passait autour de lui, comme si un voile était étendu entre le monde et son intelligence.

La chose était si réelle, la ressemblance était si frappante, que chacun reconnut le petit Jean quand il sortit aux bras de sa mère et que les bonnes femmes du village, toujours prêtes à cette fausse pitié, plus douloureuse souvent que l’indifférence, s’écriaient, chaque fois qu’elles l’apercevaient :

– Jésus Dieu ! pauvre petit, c’est tout le portrait de l’innocent du tableau de l’église !

Madeleine souriait : à ses yeux, Jean était le plus beau de tous les enfants, et elle ne permettait qu’à la petite Mariette d’être aussi belle que lui.

Cependant son inquiétude fut grande. À un an, le petit Jean n’avait pas encore prononcé une parole. Elle craignait que l’enfant ne fût muet.

Mais un jour elle fut doucement et grandement surprise à la fois. Comme elle disait sans cesse :

 

59

« Mon Dieu ! la parole à mon enfant ! Mon Dieu, faites que mon enfant ne soit pas muet ! » l’enfant se souvint du mot qu’il avait si souvent entendu, et, souriant à sa mère, il répéta après elle :

– Dieu !

Madeleine tomba à genoux en s’écriant :

– Seigneur, je vous remercie, non seulement de ce que vous m’avez exaucée, mais encore de ce que votre saint nom soit le premier qui ait été prononcé !

Le petit Jean, à partir de ce moment, commença de parler, mais il ne parla point comme les autres enfants. Les autres enfants ont pour ainsi dire deux langues, la langue enfantine, puis la langue sérieuse. Seulement, il parlait peu, disait un mot ou deux, trois au plus, complétant sa pensée par un sourire, par un geste, par un regard.

La petite Mariette était sa seule compagne ; jamais on ne l’avait vue jouer avec les autres enfants.

 

60

D’ailleurs Jean ne jouait pas, il rêvait.

Jean aimait Marie et sa mère d’un amour à peu près égal ; Jean aimait le père Cadet de tout son cœur ; Jean aima le petit Pierre, quand le petit Pierre vint au monde à son tour ; mais le reste du village semblait, je ne dirai pas étranger, mais inconnu à Jean.

Jean aimait les animaux, et les animaux aimaient Jean. Qu’y avait-il donc dans cet enfant pour que tous les animaux l’aimassent et le suivissent ? Pierrot l’entêté, qui parfois refusait obstinément au père Cadet de franchir un ruisseau ou de traverser un fossé, Pierrot, dès que Jean le conduisait par la bride ou montait sur son dos, devenait docile, comme un mouton, obéissant comme un chien.

Tardif, qui parfois méritait son nom par un peu de paresse, sentait l’enfant de loin et mugissait à son approche. Il est vrai que l’enfant n’entrait jamais dans l’étable sans apporter tout ce que ses petits bras pouvaient contenir d’herbe fraîche et de fleurs tendres, et l’on eût dit, tant alors Tardif ruminait voluptueusement, que Jean

 

61

avait un secret pour choisir les fleurs et les herbes que Tardif aimait le mieux.

La vache noire était un double produit pour dame Marie : tous les ans elle vendait un veau, tous les jours elle vendait son lait, et, grâce au soin de Jean, qui avait appris à Mariette à choisir les herbes les plus savoureuses, le lait de la vache noire était renommé dans les environs ; mais il arrivait souvent que, lorsqu’on venait de vendre le veau, la pauvre mère attristée refusait son lait à ceux qui, pour l’avoir tout entier à eux, venaient de lui prendre son enfant ; alors Jean entrait dans l’étable, il prenait le museau marbré de la vache, l’élevait à la hauteur de son visage, fixait les yeux sur les yeux sombres de la bête rétive, lui parlait... quelle langue ? le Seigneur le sait ; alors la vache mugissait deux ou trois fois tristement, Jean appelait dame Marie, il laissait sa main étendue sur le cou de l’animal, et l’animal soumis, sinon consolé, laissait aller à flots la crème blanche et épaisse qu’il retenait parfois depuis trois jours.

Mais pour les animaux sauvages, c’était bien

 

62

autre chose : comme jamais Jean n’avait fait le moindre mal à une créature vivante, tous les simples de la création l’aimaient, excepté ceux-là dont l’instinct est de nuire. On eût dit qu’ils tenaient l’enfant pour un petit ange passant sur la terre avec une douce voix qui parle tous les langages au nom du Seigneur ; et, en effet, à la façon rêveuse dont Jean, couché sur la mousse ou appuyé contre un arbre, écoutait les oiseaux chanteurs, on eût cru, à le voir ainsi attentif et immobile, qu’il comprenait leur chant et qu’il eût pu le traduire et l’expliquer.

Et, en effet, souvent la petite Mariette, qui ne comprenait rien à cette langue, demandait à Jean :

– Jean, quel est cet oiseau qui chante ?

Jean répondait :

– C’est un rossignol, un pinson ou un rouge-gorge, car Jean n’avait pas besoin de voir l’oiseau qui chantait pour savoir quel était cet oiseau.

Et Mariette, voyant qu’il écoutait toujours, demandait :

– Jean, que dit-il ?

 

63

Et Jean répondait :

– Il remercie le Seigneur qui, pour lui épargner le long vol qu’il y a d’ici à la mare, a mis une goutte de rosée dans une feuille roulée.

Ou bien :

– Il remercie le Seigneur, qui a permis que l’épine du chemin arrachât un peu de laine aux moutons qui viennent de passer ; car le temps où la femelle va pondre est venu, et de cette laine, il va s’aider pour faire son nid.

Ou bien encore :

– Il se plaint de ce qu’un enfant du village lui a enlevé ses petits sans savoir de quel grain il faut les nourrir ; de sorte que ses petits vont mourir de faim.

Pour les plantes, pour les herbes et pour les fleurs, il en était de même ; jamais Jean n’eût inutilement foulé une plante aux pieds, coupé de l’herbe avec sa faucille, ou bien cueilli une fleur ; si par mégarde il avait marché sur quelque tige ou en rencontrait une sur laquelle on avait marché, il relevait la pauvre plante et lui disait, si c’était

 

64

lui :

– Je ne t’avais pas vue, pauvre petite, pardonne-moi !

Et, si c’était quelque autre :

– Il ne faut pas en vouloir à celui qui t’a brisée ainsi, disait-il, car il ignorait que tu vis, que tu souffres, que tu pleures comme nous ; mais, s’il a brisé ta tige, il te reste les racines, et, de tes racines, sortira une tige nouvelle qui, plus heureuse, grandira, fleurira, répandra sa graine autour de toi, de sorte que, l’année prochaine, au lieu que tu sois seule et isolée comme aujourd’hui, tu auras toute une famille !

Il en était de même lorsqu’il coupait l’herbe pour Tardif ou pour la vache noire ; ou quand il cueillait une fleur pour mettre à la ceinture ou dans les cheveux de Mariette.

S’il coupait l’herbe, avant d’approcher la faucille de la touffe qu’il allait faucher, il lui disait :

– Tu sais pourquoi je te coupe, pauvre petite touffe d’herbe ! Ce n’est point pour te faire du

 

65

mal sans but ou te détruire inutilement : c’est parce que Tardif, le bœuf du père Cadet, et la vache noire de dame Marie ont faim. C’est parce que Dieu t’a faite pour les repaître, pauvre petite touffe d’herbe ! et pour donner à l’un la force de labourer le champ du père Cadet, qui nous nourrit, lui, ma mère et moi, et l’autre le bon lait qu’elle vend tous les matins aux châteaux comme aux chaumières.

S’il cueillait une fleur, il lui disait :

– Tu sais, c’est pour ta sœur Mariette que je te sépare de ta tige ; tu sais que le Seigneur t’a faite belle et parfumée, non pas pour que tu meures solitaire dans un angle de la plaine ou dans un coin de la forêt, mais pour que tu attestes sa grandeur au milieu des hommes, dont tu réjouis à la fois les yeux et les cœurs.

Il résulta de cette faculté, qui semblait avoir été donnée à Jean par le Seigneur, d’entendre et de comprendre la création tout entière, qu’il était bien plus heureux de ses relations avec les arbres, les plantes, les oiseaux, l’air du ciel, la pluie et le soleil, qu’il ne l’était de son contact avec les

 

66

hommes. Aussi, tandis que, dans leur langage, arbres, plantes, oiseaux, air du ciel, pluie et soleil disaient, les arbres en le couvrant de leur ombre, les plantes en lui faisant le chemin plus doux, les oiseaux en l’égayant de leurs chansons, l’air du ciel en lui caressant le visage, la pluie en s’écartant de lui, le soleil en le réchauffant : c’est un petit ange ! les gens du village, le regardant passer, grave et silencieux, à cet âge où les enfants sont turbulents et joueurs, les gens du village haussaient les épaules, et, avec l’accent de la pitié ou de la dérision, disaient :

– C’est un idiot !

Et cependant, comme, à toutes les questions qu’ils lui adressaient, il répondait juste ; comme jamais il n’avait menti ; comme à tous il disait la vérité, que cette vérité fût agréable ou non à entendre, au lieu de l’appeler Jean ou le fils Cadet, ils l’appelaient Conscience.

Il en résulta qu’au bout d’un certain temps la petite Mariette, dame Marie, le père Cadet et Madeleine elle-même, adoptant le nom sous lequel Jean était désigné dans le village,

 

67

l’appelaient Conscience comme les autres.

Et Jean, trouvant que c’était un beau nom, un nom selon le cœur de Dieu, se déshabitua peu à peu d’être appelé Jean et s’habitua à être appelé Conscience.

 

68

V

 

Comment Bernard et quiot Pierre complétèrent, l’un, la famille du père Cadet, l’autre, la famille

de dame Marie, et comment celle-ci devint veuve.

 

En 1805, Conscience avait alors dix ans, et moi, j’en avais trois à peine ; en 1805, mon père quitta le château des Fossés, situé à un quart de lieue de la chaumière du père Cadet, pour aller demeurer à trois lieues de là, dans un autre château nommé Antilly.

Mon père, après la campagne des Alpes, avait rapporté du Saint-Bernard un couple de ces magnifiques chiens dont les moines de l’hospice conservent avec tant de soins la race précieuse. Ces chiens étaient magnifiques de taille et semblaient des lions de deux ans. Au moment où nous quittâmes les Fossés pour Antilly, la femelle venait de mettre bas cinq petits ; deux avaient été

 

69

donnés, deux lui avaient été laissés, et le cinquième avait, avec cette cruauté habituelle aux hommes vulgaires, été jeté à la porte par le garde de mon père, nommé Mocquet.

Conscience, toujours pérégrinant, passa par là par hasard : il entendit les gémissements du pauvre petit, le ramassa et le rapporta, non pas à la chaumière du père Cadet – il doutait, avec raison, de la générosité du vieux bonhomme, et craignait que, ayant déjà Pierrot et Tardif, il ne voulût point se charger de ce nouvel hôte –, mais à l’étable de dame Marie.

Tant que Bernard – Conscience avait ainsi, par abréviation, nommé le petit chien –, tant que Bernard serait au lait, il n’y avait pas trop à s’inquiéter, la vache noire était là, et les deux enfants réunis n’avaient pas grand-peine à obtenir de dame Marie, toute pleine d’humanité, la portion de lait nécessaire à la nourriture du chien ; mais, une fois sevré, une fois grandissant, Bernard, avec sa taille colossale et son appétit gigantesque, devenait une lourde charge pour la maison.

 

70

N’importe ! Conscience résolut de risquer l’introduction de Bernard dans la chaumière paternelle.

En conséquence, il profita d’un moment où elle était vide, fit entrer Bernard, et, comme pour le protéger contre le premier mouvement du père Cadet, il se plaça devant lui.

Mais ce ne fut point d’abord le père Cadet qui rentra, ce fut Madeleine.

Madeleine, en voyant Conscience debout, appuyé sur son chien, jeta un cri.

C’était juste le portrait de l’innocent dans le tableau de l’église, et plus rien ne manquait à Conscience pour sa ressemblance avec lui, pas même le chien.

Madeleine était une âme croyante ; elle voyait la main de la Providence partout ; elle crut que ce n’était pas inutilement que ce chien s’était trouvé sur la route de l’enfant, et qu’il y aurait presque un sacrilège, quand le tableau de l’église les réunissait en effigie, à les séparer en réalité.

Restait le père Cadet. Lui faire adopter

 

71

Bernard, nous l’avons déjà dit, n’était pas chose facile ; le père Cadet avait, non seulement le dédain, mais encore la haine des bouches inutiles : de sorte qu’on craignait fort de lui voir repousser Bernard, qui lui fût présenté, soit comme objet de luxe, soit comme chose de sentiment.

Heureusement, depuis quelque temps, on parlait de vols dans les environs ; heureusement encore, deux ou trois fois auparavant, le père Cadet avait cru entendre marcher dans sa cour. On lui présenta Bernard comme un gardien et comme un défenseur, et, après s’être fait convenablement prier, il consentit à le garder, ce qui fut une grande joie pour Conscience et pour la petite Mariette.

C’eût été dommage, en effet, de séparer le chien de l’enfant car ils étaient unis l’un à l’autre d’une merveilleuse amitié ; Bernard surtout avait pour Conscience un attachement qui eût fait croire au sentiment que nous avons presque osé émettre, au commencement de ce livre, c’est-à-dire que les animaux ont une âme. L’âme de

 

72

Bernard était sa reconnaissance pour celui qui l’avait recueilli mourant de faim. Cette reconnaissance se traduisait par une obéissance qui avait quelque chose de fabuleux. Sur un simple signe de Conscience, Bernard se jetait à l’eau ou traversait le feu ; quelque part qu’il se trouvât, ses yeux ne quittaient pas les yeux de l’enfant ; s’ils se fermaient un instant pour le sommeil, ils se rouvraient toujours dans la direction où se trouvait Conscience au moment de son réveil. On les voyait toujours ensemble, marchant côte à côte, Conscience laissant pendre sa main du côté où était le chien, et le chien léchant, tout en marchant, la main de Conscience.

Et c’était bien heureux que Bernard fût si doux et obéît ainsi à l’enfant ; car il était d’une force colossale, et il fût devenu bien dangereux si un signe, une parole, un geste, ne l’eût rendu inoffensif mieux que la plus solide muselière de fer.

Après Conscience, la personne que Bernard aimait le mieux, c’était la petite Mariette, puis Madeleine, puis dame Marie. Quant aux deux

 

73

chefs des deux familles, le maître d’école et le père Cadet, Bernard professait ouvertement pour eux l’indifférence la plus marquée.

Puisque nous venons de parler du maître d’école, arrêtons-nous sur ce brave homme qui, après avoir espéré un instant voir ajouter par la Convention quelque chose aux trois cents francs qu’il recevait de la commune, comme instituteur et comme chantre, avait été obligé de renoncer à cet espoir ; déception qui lui avait été d’autant plus cruelle, qu’il venait de voir sa famille s’augmenter d’un garçon, lequel, recommandé tout particulièrement par lui au prince des Apôtres, avait reçu le nom de Pierre ; c’était déjà, comme nous croyons l’avoir dit, le nom du père ; ce qui fait que, pour les distinguer l’un de l’autre, ceux qui parlaient le français de la ville appelaient l’enfant petit Pierre, tandis que ceux qui parlaient le patois l’appelaient quiot Pierre.

Pour comble de malheur, quelque temps après la naissance de ce garçon, maître Pierre tomba malade et mourut ; de sorte que les deux femmes se trouvèrent réduites à cent francs de pension

 

74

que, par grâce spéciale, leur fit la commune, et au bénéfice qu’elles pouvaient tirer du travail de leurs mains.

Cet événement se passait en 1810, à peu près ; Mariette avait quinze ans, et, par conséquent, était en âge de comprendre la perte irréparable qu’elle faisait. Comme il arrivait dans tous les événements de quelque importance, les deux maisons se fondirent en une, et Madeleine et Conscience prirent leur part de la douleur de leurs voisins afin que cette part fût moins lourde.

Mais, tout en pleurant avec Mariette, Conscience avait pour la jeune fille et pour sa mère des paroles de consolation si singulièrement inspirées, que parfois les deux femmes qui pleuraient ensemble levaient de leurs yeux leurs mouchoirs trempés de larmes, et regardaient si c’était bien Conscience, c’est-à-dire un pauvre innocent, qui venait de parler ainsi.

Grâce à cette voix qui semblait venir d’en haut, leur douleur, sans disparaître entièrement, perdit de son amertume ; et, au bout de six mois, les cœurs, comme les habits, sans être tout à fait

 

75

hors de deuil, n’avaient déjà plus cette teinte sombre par laquelle Hamlet symbolise sa mortelle douleur.

Il y a une miséricorde divine pour les pauvres. Au moment où le malheur nous frappe, on croit, non seulement que notre force ne pourra le supporter, mais encore qu’il est véritablement insupportable ; on examine les ressources qui restent, et, lorsqu’on en a fait le compte, on frémit en se demandant où elles nous conduiront. La vie, alors, paraît réduite à des conditions impossibles. On s’épouvante en entrant dans cette existence nouvelle qui semble prête à se resserrer autour de nous au point de finir par nous étouffer ! Puis les jours s’écoulent, les mois se succèdent, et, du sein de la misère même, semblent jaillir de bienfaisantes inspirations ; on lève si souvent les yeux au ciel, que l’on finit par entrevoir Dieu. Oh ! dès lors, le malheureux, si désespéré qu’il soit, est pareil au condamné qu’on mène à l’échafaud et qui rencontre un roi sur sa route ; il comprend qu’il ne peut plus mourir.

Puis, après avoir, autant qu’il était en lui et

 

76

sans se douter qu’il eût cette influence, consolé de son mieux les deux femmes, Conscience comprit qu’il fallait les aider. Regardé même par le père Cadet comme un être à part, Conscience était à peu près maître de son temps. Il pouvait donc l’employer ainsi qu’il l’entendait à leur service. D’abord il donna à Mariette l’idée d’aller vendre à la ville, non seulement le lait de la vache noire, mais encore celui des vaches de la ferme de Longpré : il fut convenu entre elle et la fermière, jeune femme restée veuve avec un enfant de cinq ou six mois, et qui ne pouvait pas s’occuper elle-même de tous ces détails, qu’il serait fait à Mariette une remise d’un quart pour chaque mesure qu’elle vendrait. Puis, comme Mariette ne pouvait, même avec l’aide de Conscience, porter une douzaine de mesures de lait à la ville ; comme le père Cadet avait besoin de Pierrot pour ses labours – et d’ailleurs, comme, à l’exemple de la fourmi qui n’était point prêteuse, le vieillard était assez peu prêteur – ; Conscience, avec deux vieilles roues de brouette, commença à fabriquer une petite voiture, à laquelle il attela Bernard, lequel se laissa faire

 

77

complaisamment, et, accompagné des deux enfants, traîna doucement sa charge liquide jusqu’à Villers-Cotterêts. Arrivée là, Mariette, qui avait l’adresse des principales maisons de la ville et surtout celle de l’inspecteur de la forêt, entra dans les maisons et fit ses offres de service, annonçant que, si on trouvait son lait bon, elle apporterait tous les jours à chacune de ses pratiques la mesure qu’on lui indiquerait.

Mariette était jolie à ravir, pleine de gentillesse avec son doux parler : son deuil la rendait intéressante. Dès son premier voyage, elle eut d’avance tout son lait placé.

Chaque mesure rapportait huit sous. Il y avait huit mesures à la fermière de Longpré ; Mariette avait une remise d’un quart ; c’était donc seize sous de bénéfice. En outre, la vache noire fournissait deux autres mesures, qui étaient la propriété pleine et entière de Mariette et de sa mère ; c’étaient seize autre sous, c’est-à-dire trente-deux sous par jour, c’est-à-dire à peu près quarante-huit francs par mois.

Cela faisait, avec les cent francs que donnait la

 

78

commune à dame Marie, plus de six cents francs par an assurés au pauvre ménage, c’est-à-dire le double au moins de ce que gagnait de son vivant le maître d’école.

Tous les matins à six heures, Mariette, Conscience, Bernard et sa charrette partaient d’Haramont ; on arrivait à la ville au bout de trois quarts d’heure. Mariette entrait chez ses pratiques et mesurait à chacune son lait, tandis que Bernard, les yeux fixés sur Conscience comme pour lui demander s’il était content de lui, tandis que Conscience souriant à Bernard, attendaient à la porte.

Et Mariette était si gracieuse dans la façon dont elle mesurait son lait, si polie dans la manière dont elle recevait son argent, si reconnaissante quand elle faisait sa petite révérence ; il y avait quelque chose de si original dans ce gros chien et ce pauvre idiot qui attendaient Mariette à la porte – car, à la ville comme au village, le jeune homme passait pour un idiot –, que si la fermière de Longpré avait eu dix vaches au lieu de quatre, que si la petite

 

79

charrette de Bernard avait été quatre fois plus grande qu’elle n’était et eût contenu quatre fois la même quantité de lait, Mariette n’en eût pas rapporté une goutte à Haramont.

Au retour, Mariette rangeait les mesures vides pour se faire une place au milieu, montait dans la charrette, et Bernard la ramenait sans fatigue, tandis que Conscience marchait auprès d’elle. À neuf heures, les deux enfants étaient habituellement de retour.

Il en résulta que Mariette avait encore toute la journée pour travailler avec sa mère aux ouvrages d’aiguille ou prendre soin de son petit frère.

Quand arrivait la saison de la faîne 1, ce secours que le Seigneur lui-même accorde aux pauvres gens qui habitent les forêts, comme jadis, dans le désert, il accorda la manne aux Hébreux, c’était encore Conscience qui aidait Mariette à récolter le fruit précieux ; seulement, au lieu de

 

1 La faîne est le fruit du hêtre et contient une huile infiniment meilleure que celle de la noix ou de l’œillette, et qui, lorsqu’elle est fraîche, est presque aussi douce que l’huile d’olive.

 

80

laisser la jeune fille, comme ses compagnes, recueillir la faîne graine à graine, en usant ses genoux contre la terre, au lieu de la recueillir lui-même de cette façon, il mettait dans la charrette de Bernard un balai et un van, et s’acheminait au plus profond de la forêt.

Arrivé là, il choisissait un bel arbre chargé de fruits, montait dessus avec l’adresse et presque l’agilité d’un écureuil, secouait les branches pour en faire tomber la graine, puis, lorsque le tapis de verdure qui s’étendait au pied de l’arbre avait disparu sous une couche de faînes, il descendait, en faisait un tas à l’aide de son balai, et, en moins d’une demi-heure, avait vanné toute cette graine secouée par lui.

La graine vannée, c’est-à-dire débarrassée des feuilles sèches, des petits morceaux de bois, des caillots vides, était mise dans la charrette de Bernard, garnie avec un lit de fougère et rapportée à la maison.

La première année où Conscience employa ce procédé, dame Marie fit faire et vendit pour cent cinquante francs d’huile de faîne ; ce qui porta

 

81

cette année-là le revenu de la petite chaumière de droite à près de sept cent cinquante francs, c’est-à-dire plus haut que celui du père Cadet lui-même, bien qu’il fût propriétaire, à cette heure, de six arpents de terre qu’il était parvenu, grâce au fumier de Pierrot, de Tardif et de la vache noire, lequel lui était cédé en échange des services que les deux femmes recevaient de Conscience, à rendre les meilleurs du territoire.

Mais Conscience avait encore rêvé autre chose : il avait rêvé de doter la maison, où la bénédiction du Seigneur semblait être entrée avec lui, d’une ruche d’abeilles, et cela, depuis qu’il avait découvert dans un tronc d’arbre creux toute une laborieuse famille de ces animaux.

En conséquence, avec les conseils du vannier, il tressa une belle ruche, la recouvrit de paille dorée, et attendit que ses abeilles de la forêt essaimassent.

Alors il les suivit à l’arbre où elles allèrent se suspendre, et, comme depuis longtemps il les connaissait, leur parlant ainsi qu’il faisait aux autres animaux, lorsque le moment fut venu pour

 

82

elles de se détacher, il leur ouvrit, sans supposer même qu’une seule de ces petites amies songeât à lui faire mal, il leur ouvrit sa poitrine, en recueillit une partie, avec la reine, dans sa chemise ouverte, et, suivi de toutes les autres, qui bourdonnaient en voletant autour de lui, il traversa le village étonné, au milieu de ce tourbillon d’ailes, et arriva à la belle ruche neuve, où la reine entra aussitôt, suivie de toutes ses sujettes, comme dans un beau palais digne d’elle.

Et, dès l’année d’après, dame Marie et Mariette eurent le meilleur miel du village pour sucrer leur lait et manger à leur déjeuner.

Mais ce que l’on admirait surtout, car l’homme admire tout ce qu’il ne peut pas comprendre, c’est que, dès que Conscience paraissait au jardin, toute la ruche volait à lui, s’abattant sur son cou et sur son visage, butinant aux fleurs qu’il tenait entre ses mains et qu’il apportait à la reine comme fait un adorateur à une majesté.

Et la reine, de son côté, se promenait gravement sur son doigt, secouant ses ailes

 

83

diaphanes et frottant l’une contre l’autre ses petites pattes couvertes du pollen des fleurs.

 

84

VI

 

Ce qui se passait au village

d’Haramont de 1810 à 1813

 

Vers les premiers jours de 1810, un grand événement s’était accompli : un enfant du village était revenu de l’armée avec la croix d’honneur et deux doigts de moins à la main droite.

Il était jeune, c’est-à-dire qu’il atteignait vingt-cinq ans à peine. Il avait son congé, deux cent cinquante francs de sa croix et trois cents francs de pension.

C’était un beau garçon, à la figure joyeusement épanouie, fort gouailleur, comme on dit dans cette portion de la France où les vieux mots français se sont conservés dans toute leur pureté, avec des cheveux roux et des moustaches rouges toujours parfaitement cirées et relevées en crocs.

 

85

Il avait servi dans les hussards, et, quand il rentra dans le village, portant sa pelisse sang de bœuf à torsades jaunes, son dolman bleu jeté sur les épaules, son colback de fourrure, d’où pendait une flamme bleue, et son pantalon à boutons dorés, il y produisit une double sensation ; d’abord comme enfant du pays, que les pères et les mères avaient du plaisir à revoir, ensuite comme beau garçon que les jeunes filles avaient du plaisir à regarder.

Il s’était engagé à dix-sept ans, vers 1803 ; il avait fait la campagne d’Austerlitz, la campagne d’Iéna ; puis, enfin, la dernière campagne, cette campagne si brillante qui se termina par les batailles d’Essling et de Wagram.

Dans cette dernière bataille, au moment où il chargeait, avec son escadron, sur un régiment d’infanterie, il avait reçu une balle qui lui avait brisé l’index et le médium de la main droite ; on avait dû les lui couper, et, dans l’impossibilité où il le voyait de tenir désormais un sabre, son colonel, qui l’avait plus d’une fois remarqué sous le feu, avait demandé et obtenu pour lui trois

 

86

choses que le brave garçon méritait bien : la croix, une pension et son congé définitif. Mais, tout en le regrettant comme brave soldat sous le feu, les officiers inférieurs l’avaient moins regretté comme camarade. En effet, Bastien, c’était son nom, avait une tendance irrésistible vers le cabaret, et à peine avait-il bu deux verres de vin, que, de gouailleur, il devenait querelleur, et qu’il était bien rare qu’après être entré dans ce cabaret bras dessus bras dessous avec un camarade, il n’en sortît pas pour aller, séance tenante, derrière quelque haie ou le long de quelque mur, se couper la gorge avec lui.

Bastien connaissait lui-même son malheureux caractère ; mais, comme il avait pensé qu’il lui serait trop long et trop difficile de s’en corriger, il avait préféré cultiver avec acharnement l’espadon et la pointe, ce qui fait qu’il était arrivé à une certaine force dans l’art de l’escrime. Il en résultait que les coups de manchette et les balafres au visage, toujours très communs dans les régiments dont l’arme est le sabre recourbé, étaient plus communs encore dans le régiment où servait Bastien que dans aucun autre.

 

87

Il va sans dire que la plupart de ces balafres et de ces coups de manchette étaient du fait de Bastien.

C’était la cause pour laquelle Bastien, fort regretté comme soldat, était infiniment moins regretté comme camarade.

Cela n’empêchait pas que ses camarades ne lui eussent fait une grande fête le jour où il avait quitté le régiment ; mais peut-être aussi la fête n’avait été si brillante et si cordiale que parce qu’il le quittait.

Au moment de se séparer pour toujours, on oublie bien des choses, et l’on avait pu remarquer, à l’honneur du peu de rancune du soldat français, que c’étaient les plus manchettés et les plus balafrés qui avaient été les plus tendres pour Bastien.

Bastien avait donc quitté Vienne, où se passait ce dîner d’adieu, avait donc traversé une partie du Tyrol et de la Suisse, était rentré en France, et, enfin, était apparu à l’entrée du village d’Haramont comme le dieu de la guerre en personne.

 

88

Nous avons dit quel effet il avait produit.

Mais, hélas ! au milieu de la sensation générale, Bastien cherchait en vain ces douces caresses sans lesquelles il n’y a pas de vrai bonheur en ce monde : l’étreinte et les baisers d’un père et d’une mère.

Bastien, orphelin dès sa naissance, n’avait jamais connu cette suprême douceur, et la résolution qu’il avait prise de s’engager avait sans doute tenu à cet isolement.

Au reste, comme on le voit, Bastien n’avait pas perdu son temps ; il revenait riche, relativement, puisqu’il avait quelque chose comme cinq cent cinquante livres de rentes assurées pour toute sa vie.

Avec ce premier fonds, Bastien, à son choix, pouvait ou vivre sans rien faire, ou ajouter encore à son bien-être en faisant la moindre chose.

Mais Bastien n’avait pas pris l’habitude du travail au régiment, de sorte qu’il ne voulut adopter aucun métier, et se contenta d’entrer chez le voisin Mathieu, qui, peu à peu, s’arrondissant

 

89

toujours, était devenu un gros propriétaire, pour avoir spécialement soin des chevaux.

Cette besogne lui allait, à Bastien le hussard, comme on l’appelait ; c’était une besogne qui lui rappelait l’escadron, et Bastien avait tout dit quand, serrant les dents et avançant la mâchoire inférieure, il avait dit en appuyant sur l’r de façon à faire basculer le mot :

– Oh ! nom d’un nom ! le rrrégiment, c’était ça le plaisir !...

La phrase n’avait pas grand sens aux yeux des autres, mais il n’en était pas de même aux yeux de Bastien, à qui elle rappelait toute une série de souvenirs d’amours, de duels, de bons dîners, de grandes batailles, et même de ces heures qui, lorsqu’elles sont passées, ne sont pas toujours celles qu’on se rappelle avec le moins de plaisir.

Puis, comme ceux qui l’entendaient pousser cette exclamation le regardaient avec des yeux étonnés et interrogateurs :

– Oh ! vous ne pouvez pas savoir, vous autres pékins ! disait-il.

 

90

Et, en effet, les pékins n’eussent pu savoir que si Bastien eût daigné leur apprendre, et Bastien ne daigna jamais ; de sorte que l’on ignora toujours dans le village d’Haramont ce que c’était que ce plaisir dont parlait si chaleureusement Bastien.

Bastien, nous l’avons dit, avait produit une profonde impression sur les jeunes Haramontoises. Bastien était jeune, Bastien était riche, Bastien était bon garçon ; Bastien, en outre, avait la croix, récompense qui n’était pas prodiguée à cette époque. C’était plus qu’il n’en fallait pour tourner bien des têtes villageoises.

Et cependant Bastien était loin d’avoir déployé toutes ses séductions ; il ne s’était pas encore révélé comme danseur.

Ce fut le dimanche qui suivit son retour que cette grande exhibition du talent chorégraphique de Bastien fut produite. Les arts se touchent, les talents se donnent la main : Bastien était un danseur achevé, comme il était maître d’armes accompli.

On dansait à cinq cents pas du village, sous les

 

91

premiers arbres de la forêt, dans un rond naturel formé par un cercle de hêtres immenses ; on dansait sur un terrain battu avec soin par le ménétrier du village, qui, en échange de ce travail de la semaine, levait sur chaque cavalier, et par chaque contredanse, un impôt d’un sou.

Quand, le dimanche qui suivit le retour de Bastien, on le vit de loin s’avancer vers la salle de danse, vêtu de son brillant costume, avec ses bottes éperonnées et bien cirées à l’œuf, ses tresses pendantes de chaque côté du visage, ses bras arrondis et sa démarche superbement dandinée, tous les regards se tournèrent vers lui et attendirent avec curiosité.

En effet, le jugement définitif n’était pas encore porté sur Bastien par les jeunes filles. Il leur restait à voir comment dansait Bastien, qui, d’ailleurs, faisait si bien tout ce qu’il faisait.

Puis chacune était curieuse de savoir qui Bastien inviterait la première.

Bastien s’approcha d’une belle jeune fille nommée Catherine, brune à l’œil noir, au sourcil arqué, à la taille cambrée, qui avait été dans la

 

92

grande ville, comme on dit.

En effet, Catherine, qui était entrée au service d’une dame noble des environs, l’avait suivie à Paris ; puis, au bout d’un an, était revenue un peu pâle, un peu maigre, mais avec une centaine de louis qu’elle avait placés, sur première hypothèque, dans l’étude de maître Niguet, et qui lui rapportaient cent vingt bonnes livres de rente.

D’où venaient ces cent louis ?

Catherine leur avait trouvé une explication : sa maîtresse avait fait une maladie dangereuse pendant laquelle, elle, Catherine, l’avait soignée avec tant de dévouement, que, de retour à la santé, elle lui avait fait cadeau de ces cent louis.

Malheureusement pour Catherine, tout le monde n’ajoutait pas foi à cette histoire, si ingénieuse qu’elle fût. En effet, une seule objection la battait en brèche.

On demandait à Catherine comment il se faisait qu’elle eût quitté une maîtresse si reconnaissante et si généreuse.

Ce à quoi Catherine n’avait pu répondre autre

 

93

chose, sinon que, s’ennuyant du village, elle y était revenue.

De sorte que beaucoup doutaient que cela fût la source de la petite fortune de Catherine.

Il y avait plus : quelques-uns, non seulement doutaient que cette source fût celle qu’accusait Catherine, mais encore ils lui en assignaient une autre.

Ils disaient que ce n’était pas la maîtresse, mais que c’était elle qui avait fait une maladie dangereuse : la preuve en était sa pâleur et sa maigreur, en revenant au village.

Puis ils ajoutaient que ces cent louis, placés chez maître Niguet, Catherine les tenait, non de la reconnaissance de la baronne, mais de la libéralité du baron.

Et, il faut le dire, comme cette tradition, si malveillante qu’elle fût, expliquait le retour et la fortune de Catherine plus clairement que l’autre, c’était celle-là qui était le plus généralement adoptée.

Il en résultait que, malgré l’agaçante beauté de

 

94

Catherine ; que, malgré les cent louis si sûrement placés sur première hypothèque, aucun jeune garçon du village ne s’était encore offert pour épouser Catherine.

En échange, beaucoup s’étaient offerts pour lui faire leur cour.

Mais Catherine s’était prononcée, déclarant qu’elle était honnête fille, et qu’elle n’écouterait que celui qui se présenterait la plume du contrat de mariage à la main.

Ce qui faisait dire au meunier de Wualue, esprit goguenard s’il en fut, que l’œuf de l’oie qui devait fournir cette plume-là n’était pas encore pondu.

Bastien s’approcha donc de Catherine, la jambe en avant, le bras arrondi, et lui tendit une main gantée de chamois.

Catherine accepta cette main avec un sourire de triomphe et prit place dans le cercle avec Bastien.

Bastien, pendant la ritournelle, déboucla son ceinturon et déposa son sabre et sa sabretache aux

 

95

mains du fils du ménétrier, chargé dans l’entre-deux d’une figure à l’autre de percevoir la recette, et cela, avec autant de grâce et de dignité que Mars prêt à danser avec Vénus, en eût mis à déposer son épée et son bouclier aux mains de l’Amour.

On attendait beaucoup de Bastien, mais, il faut le dire, Bastien dépassa toutes les attentes. Bastien avait un pas pour chacune des quatre figures dont se compose la contredanse complète. C’était, en entrechats et en pas d’été, en pas de zéphyr et en flic-flac, des gigotements comme non seulement les Haramontois n’en avaient jamais vu, mais encore comme ils ne se doutaient pas qu’il en pût exister. Aussi se pressa-t-on pour voir danser Bastien, de telle façon que lui-même fut obligé, malgré ce qu’un pareil triomphe avait de flatteur pour son amour-propre, de prier ses compatriotes de lui faire un peu de place s’ils désiraient lui voir continuer ses exercices.

On se rendit à cette prière, dont on reconnut la justesse, et Bastien termina sa dernière figure par deux ou trois entrechats si bien enlevés, si bien

 

96

battus, que la galerie éclata en unanimes applaudissements.

Bastien reconduisit fièrement sa danseuse à sa place et chercha, dans le cercle environnant, qui il honorerait de sa main pour une seconde contredanse.

Au haut du talus, ne se mêlant point aux danseuses et arrêtées par la curiosité, se tenaient dame Marie et Mariette. Bastien aperçut la douce et suave figure, et, sans s’inquiéter de la couleur de la robe qu’elle portait, il s’élança vers elle et, de son langage le plus fleuri :

– Mademoiselle, voulez-vous bien me faire l’honneur de m’accorder la prochaine contredanse ?

Mariette rougit, car tous les regards, qui suivaient Bastien, se tournèrent vers elle.

– Merci, monsieur Bastien, dit-elle ; mais vous pouvez voir que je suis en deuil de mon père.

– Ah ! c’est que, vous voyant vous approcher de la danse... vous comprenez, mademoiselle, dit Bastien en se dandinant et en faisant ses plus

 

97

doux yeux.

– Vous avez raison, monsieur Bastien, dit Mariette ; c’est moi qui ai eu tort de venir, le cœur et les habits tristes, là où l’on s’amuse. Voulez-vous venir, ma bonne mère ?

Et elle emmena dame Marie dans le chemin qui s’éloignait du rond de danse, et s’enfonçait dans la forêt.

– Oh ! oh ! dit Bastien, la petite Mariette a donc changé de nom, en mon absence ? Il me semble qu’elle s’appelle mademoiselle Pincée.

Mariette n’entendit point ce que disait Bastien ; mais quelques personnes l’entendirent, et, au nombre de ces personnes fut Conscience.

Conscience, si peu de cas qu’il fît de la danse, était étendu sur le talus opposé à celui où se trouvait Mariette ; son gros chien était couché près de lui et lui servait, comme d’habitude, tantôt de dossier, tantôt d’oreiller.

Il regardait Mariette par-dessus danseurs et danseuses, et, en la regardant, il oubliait tout cela, garçons et jeunes filles sautant en mesure ou à

 

98

peu près, ménétrier frappant du pied et violon grinçant à qui mieux mieux.

Il avait un instant, comme tout le monde, regardé Bastien et l’avait plaint, du fond du cœur, d’être obligé de danser d’une façon si fatigante ; car il ne comprenait pas qu’un homme se donnât une telle fatigue et remuât les jambes d’une façon si ridicule sans y être forcé par quelque loi, par quelque contrainte, par quelque obligation inconnue.

Quand il vit Bastien quitter le rond de danse et s’avancer du côté de la jeune fille, il se souleva pour le suivre des yeux avec une certaine inquiétude. Il se doutait de l’intention de Bastien et il eût été affligé de voir Mariette se donner en spectacle avec un homme qui dansait d’une façon si opposée à celle dont dansaient les autres garçons du village.

Aussi, quelque éloigné qu’il fût du groupe, cette faculté dont il était doué de percevoir les sons les plus lointains lui permit-elle d’entendre et la demande et la réponse. Il trouva que Mariette avait très bien répondu et que Bastien

 

99

était un impertinent ; ce qui ne lui parut pas extraordinaire chez un homme qui devait se trouver un peu hors de lui, après l’exercice exagéré auquel il venait de se livrer.

Il le plaignit donc au lieu de le blâmer, et il se mit, suivi de Bernard, à suivre Mariette.

Et cela aussi naturellement que le satellite suit son astre.

À partir de ce moment, Bastien le hussard fut posé par tout le village : près des femmes comme le parangon de l’élégance et des bonnes manières ; près des hommes, au contraire, comme l’être le plus désagréable qu’ils eussent jamais vu.

Les seuls qui avaient échappé à cette sympathie ou à cette antipathie étaient Mariette et Conscience.

À Mariette, il était resté indifférent.

Et Conscience le plaignait.

Conscience eût volontiers été de l’avis du dey d’Alger, qui, assistant à un bal magnifique dont le maître faisait les honneurs en dansant et en

 

100

valsant comme le dernier de ses invités, le fit appeler pour lui demander avec une curiosité pleine de bonhomie :

Continuer : partie 3 sur 4