Conscience l'innocent
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Enfin, sans qu’on eût besoin de leur rien dire, elles comprirent que le vœu de leur cœur était exaucé. Dame Marie poussa Mariette dans les bras de Madeleine, Madeleine poussa Conscience dans les bras de Marie.
Et alors, de la bouche des deux enfants, s’échappèrent ces mots doucement murmurés :
– Dame Marie, j’aime Mariette.
– Dame Madeleine, j’aime Conscience.
– Eh bien ! dirent les deux mères en soupirant de joie, il n’y a pas de mal à cela, mes enfants, on en parlera au père Cadet.
Le père Cadet, comme on le comprend bien, c’était le grand arbitre de la destinée des deux chaumières.
Dès le lendemain, en effet, des ouvertures furent faites au père Cadet par Madeleine.
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Le père Cadet écouta gravement, puis, quand Madeleine lui eut dit tout ce qu’elle avait à lui dire :
– Hum ! fit-il, faudra voir.
Or, comme c’était la réponse ordinaire du père Cadet quand il était disposé à céder, les deux familles regardèrent cette réponse comme un consentement, et la joie, cette bénédiction du ciel, descendit sur les deux familles.
Hélas !
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VII
Ce qui se passait en Europe, de l’année
1810 à l’année 1814
Au moment même où les yeux de Conscience se rouvraient pour rencontrer les yeux de Mariette fixés sur les siens, au moment même où les chastes lèvres des deux enfants se réunissaient dans un premier baiser, c’est-à-dire vers la dixième heure de la soirée du 9 novembre 1813, la grille du milieu des Tuileries s’ouvrait avec fracas devant trois voitures de poste, dont l’une attelée de six chevaux ; les trois voitures de poste traversèrent la cour au galop et s’arrêtèrent, la première sous la voûte, les deux autres extérieurement.
Des valets de pied, vêtus d’une livrée vert et or, s’élancèrent à la portière qui s’ouvrit, le marchepied s’abaissa, un homme vêtu d’une
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redingote grise recouvrant un uniforme vert, une culotte blanche et des bottes à l’écuyère, coiffé d’un petit chapeau dont la forme est restée un type, s’élança rapide, leva la tête vers l’escalier, aperçut sur le premier degré une femme blonde, mince, vêtue d’une robe de velours rouge et tenant dans ses bras un enfant rose et blond, gravit rapidement les escaliers, et, au milieu d’une foule de courtisans auxquels il n’adressa pas même un regard, enveloppant de ses bras la femme et l’enfant, les entraîna dans un boudoir tout tendu de cachemire vert et dont il referma la porte derrière lui en disant avec un soupir :
– Ah ! ma foi, il sera temps d’être empereur demain. Ce soir, soyons mari, soyons père, soyons homme. Ah ! ma bonne Louise ! Ah ! mon pauvre enfant ! nous voilà donc encore réunis.
Cinq minutes après, le grand chambellan se présentait dans le grand salon et disait :
– Messieurs, Sa Majesté l’empereur vous remercie de votre zèle, mais il est fatigué ce soir et ne recevra que demain.
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Et tous ces hommes chamarrés d’or s’inclinèrent et sortirent silencieusement, respectant la fatigue du maître.
Car cet homme devant qui la grille des Tuileries venait de s’ouvrir, cet homme qui voulait être homme, mari et père une nuit avant de redevenir empereur, c’était Napoléon.
Hélas ! depuis trois ans, il s’était fait de grands changements dans sa fortune.
Si jamais créature humaine avait reçu du ciel une mission providentielle, ce fut le vainqueur de Marengo et le vaincu de Leipzig.
Jusqu’en 1810, c’est-à-dire tant qu’il avait représenté les intérêts populaires de la France, tout avait réussi à cet homme.
En 1810, il répudie Joséphine et épouse Marie-Louise, c’est-à-dire qu’il rompt avec la France et essaie de pactiser avec l’étranger.
Alors tout commence à réagir contre lui.
Il est vrai que rien ne lui résiste encore.
Le Portugal a communiqué avec les Anglais, et il a envahi le Portugal.
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Godoï a manifesté des sentiments hostiles par un armement, et il a forcé Charles IV d’abdiquer.
Pie VII a fait de Rome le rendez-vous général des agents de l’Angleterre, il a traité Pie VII comme un souverain temporel et l’a déposé.
La nature a refusé des enfants à Joséphine, il a oublié la compagne de ses premières années, l’ange de ses premières gloires, et il a répudié Joséphine.
La Hollande, malgré ses promesses, est devenue un entrepôt de marchandises anglaises, et il a dépossédé son frère Louis de son royaume, et a réuni la Hollande à la France.
Alors il s’est trouvé, non pas à l’apogée de sa force, car déjà une partie de sa force est épuisée, mais à l’apogée de sa puissance.
Alors l’empire français, ressuscitant le monde romain d’Auguste ou l’empire franc de Charlemagne, a compté jusqu’à cent trente départements.
Alors il s’est étendu de l’Océan breton aux mers de la Grèce, du Tage jusqu’à l’Elbe.
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Alors cent vingt millions d’hommes obéissant à une même volonté, soumis à un pouvoir unique, conduits dans une même vue, ont crié : « Vive Napoléon ! » en huit langues différentes.
Enfin, le 20 mars 1811, cent un coups de canon ont annoncé à ses sujets qu’un héritier venait d’être donné au maître du monde.
C’est la dernière faveur de la fortune qui veut l’aveugler.
Ainsi dans sa pitié la justice couvre d’un bandeau les yeux de l’homme qu’elle conduit à la mort.
– Sire, il y a des limites aux prospérités humaines, vous avez été vous heurter, au Midi, à ces sables ardents qui font un océan innavigable, et vous avez été obligé de revenir sur vos pas. Sire, vous allez maintenant vous heurter, au Nord, à ces glaces polaires qui vous repousseront plus mutilé que ne l’ont fait les sables du Midi.
N’importe ! la Providence le pousse, il ira en avant.
D’ailleurs cet homme, qui a fait la guerre à
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l’Europe tout entière, n’a-t-il pas maintenant, moins la Russie à laquelle il va faire la guerre, l’Europe tout entière pour lui ?
L’Autriche, qu’il a battue à Austerlitz, ne lui fournit-elle pas trente mille hommes ?
La Prusse, qu’il a battue à Iéna, ne lui en fournit-elle pas vingt mille ?
La Confédération du Rhin, dont il s’est fait le protecteur, ne lui en fournit-elle pas quatre-vingt mille ?
L’Italie, dont il s’est fait le roi, ne lui en fournit-elle pas vingt-cinq mille ?
Enfin le sénatus-consulte n’a-t-il pas divisé la garde nationale en trois bans pour le service de l’intérieur, et, outre l’armée gigantesque qui s’achemine vers le Niémen, n’a-t-il pas mis à sa disposition cent cohortes de mille hommes chacune ?
Aussi, le 22 juin 1812, éclate cette proclamation adressée à six cent mille hommes, c’est-à-dire à la plus magnifique armée qui ait jamais, même du temps d’Attila, marché sous les
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ordres d’un seul chef :
« Soldats !
» La Russie a juré éternelle alliance à la France et guerre à l’Angleterre : elle viole aujourd’hui ses serments et ne veut donner aucune explication de son étrange conduite que les aigles françaises n’aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés à sa discrétion. Nous croit-elle donc dégénérés ? Ne serions-nous plus les soldats d’Austerlitz ? elle nous place entre le déshonneur et la guerre ; le choix ne saurait être douteux : marchons en avant, passons le Niémen, portons la guerre sur le territoire de la Russie, elle sera glorieuse aux armées françaises, et la paix que nous conclurons mettra un terme à la funeste influence que le cabinet moscovite exerce depuis cinquante ans sur les affaires de l’Europe. »
Et cependant, en arrivant sur les bords de ce fleuve, où cinq ans auparavant Alexandre lui avait juré une amitié éternelle, où il avait rêvé avec lui la conquête de l’Inde et l’anéantissement de la puissance anglaise, il s’arrêta pensif et immobile.
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Puis, passant la main sur son front :
– La fatalité entraîne les Russes, murmura-t-il ; que les destins s’accomplissent !
C’étaient ses destins à lui qui allaient s’accomplir ; c’était lui qui, sans s’en apercevoir, était entraîné par la main toute-puissante, non pas de la fatalité, mais de la Providence.
Il fallut trois jours à cette armée pour traverser le Niémen. Mais bientôt il commença de lire dans le plan de campagne russe comme dans un livre ouvert ; ce n’étaient point les trois mots de flamme écrits dans une langue inconnue sur les murs du festin, c’était la menace ouverte de l’avenir.
Les Russes se retiraient devant lui et ruinaient tout en se retirant, moissons, châteaux, chaumières. Six cent mille hommes s’avançaient dans ces mêmes déserts qui, cent ans auparavant, n’avaient pu nourrir Charles XII et ses vingt mille Suédois ; du Niémen à Witepsk, on marche à la lueur d’un perpétuel incendie ; on ne rencontre ni soldats, ni généraux, ni armée. Terrible guerre où l’on cherche vainement des hommes devant soi,
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et où l’on ne trouve que le génie de la destruction.
Aussi, arrivé à Witepsk, ne comprenant rien à cette guerre, où il ne frappe que le vide, se jette-t-il, écrasé, dans un fauteuil, et, faisant venir le comte Daru :
– Je reste ici, dit-il ; je veux m’y reconnaître, y rallier, y reposer mon armée et organiser la Pologne. La campagne de 1812 est finie, celle de 1813 fera le reste. Pour vous, monsieur, songez à nous faire vivre ici, car nous ne ferons pas la folie de Charles XII.
Puis, se retournant vers Murat :
– Plantons nos aigles ici, lui dit-il ; 1813 nous verra à Moscou, 1814 à Saint-Pétersbourg ; la guerre de Russie est une guerre de trois ans.
C’est son ancien génie, le génie des premiers jours, le génie d’Arcole, des Pyramides et de Marengo, qui lui souffle ces conseils. Mais il oublie que, pareil au Juif Errant, il est marqué du sceau fatal et qu’à l’encontre de la voix de ce bon génie, une voix providentielle, qui a besoin de sa
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chute pour faire de cette chute la liberté du monde, lui crie incessamment : « Marche ! marche ! marche ! »
En effet, pour le faire manquer à cette résolution qui l’inquiète, Alexandre n’a qu’à lui montrer les soldats qu’il lui a cachés jusqu’à présent. Comme un joueur endormi qui se réveille au premier bruit de l’or, au premier bruit de la fusillade, Napoléon s’éveille, s’élance à la poursuite de ces soldats de l’existence desquels il commençait à douter.
Le 14 août, il les joint et les bat à Kranoë ; le 18, il les chasse de Smolensk, qu’il laisse en flammes ; le 30, il s’empare de Viazma, dont il trouve les magasins détruits. Enfin, comme il pourrait encore revenir en arrière, comme cette magnifique armée pourrait échapper à cette destruction que Moscou lui prépare, on lui fait savoir, ainsi que dans un cartel, que l’armée russe, commandée par le vainqueur des Turcs, l’attendra à Borodino, sur les rives de la Kolocza.
Le cartel est accepté, et le 6 septembre, à trois heures du matin, les deux armées sont en
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présence.
Mais Dieu commence à retirer sa main de lui. Vainement, comme un doux et charmant présage, le portrait de son fils, peint par Gérard, lui est-il apporté par M. de Bausset, avec des lettres de Marie-Louise : après l’avoir exposé un instant devant sa tente à l’adoration de ces rois et de ces princes, de ces ducs, de ces maréchaux qui servent sous ses ordres, il est pris d’une de ces mélancolies sombres comme en ont eu César et Charlemagne, et, faisant un signe de la main :
– Rentrez dans ma tente le portrait de cet enfant, dit-il, c’est lui montrer trop tôt un champ de bataille.
Et il a raison, car nul champ de bataille ne sera plus sanglant, nulle victoire ne sera plus indécise, nul Te Deum n’aura été acheté si cher.
Onze généraux demeurent couchés sur cette terre inculte, dure à l’épée comme à la charrue.
À partir de ce moment, il est perdu ! Pareil à ce vaisseau qui navigue dans les mers polaires, déjà les glaçons qui doivent l’envelopper flottent
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autour de lui.
Alors il entre à Moscou, cette capitale qu’il ne devait occuper que l’année suivante, il l’escompte et s’en empare dès la première année.
Mais Moscou n’est pas une capitale comme toutes les autres ; pour avoir conquis Moscou, on n’a pas conquis la Russie.
Dès le soir de son entrée dans Moscou, Moscou s’est révélée à lui par ses incendies.
Alors c’est là que le doute le saisit, que l’hésitation le prend ; doute terrible, hésitation fatale qu’il n’a pas connus au 18 Brumaire, et qu’il connaîtra en 1814 à Fontainebleau, en 1815 à l’Élysée ! Alors, au lieu de prendre un parti, au lieu de marcher sur Pétersbourg ou de revenir sur Paris, au lieu d’établir ses quartiers d’hiver au cœur de la Russie comme César faisait au sein de la Gaule, il s’amuse à négocier avec Alexandre, qui le tient un mois en suspens à Moscou ; trois mois précieux, temps perdu, perte irréparable, heures suprêmes écoulées entre l’incendie et les glaces !
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Enfin, le 22 octobre, Napoléon est sorti de Moscou ; c’est le premier pas qu’il a fait en arrière.
Maintenant il ira à reculons jusqu’à Waterloo.
Le 23, le Kremlin saute.
Pendant onze jours encore, la retraite s’opère sans trop grands désastres. Mais tout à coup, le 7 novembre, le thermomètre descend de cinq degrés à dix-huit au-dessous de la glace.
Dieu laissera du moins à l’orgueil du victorieux cette consolation qu’il a été vaincu par les éléments, et non par les hommes. Mais aussi quelle défaite !
C’est un désastre qui égale nos plus grandes victoires : c’est Cambyse enveloppé dans les sables d’Hammon, c’est Xerxès repassant l’Hellespont sur une barque ; c’est Varron ramenant à Rome les débris de l’armée de Cannes.
Le 23, le Kremlin saute.
Vingt jours, vingt jours mortels s’écoulèrent sous un ciel de neige, sur une terre de neige,
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double linceul étendu sur notre tête et sous nos pieds.
Pendant ces vingt jours, l’armée sema sur sa route deux cent mille hommes et cinq cents pièces de canon, puis elle vint aboutir à la béante Bérésina comme un torrent à un gouffre.
Le 5 décembre, tandis que les restes de l’armée agonisent à Wilna, Napoléon monte dans un traîneau, part de Smorgoni, et, le 18 au soir, se présente dans une mauvaise calèche aux portes des Tuileries, que l’on refusait de lui ouvrir.
On le croyait encore à Wilna.
Le surlendemain, les grands corps de l’État vinrent le féliciter sur son arrivée.
Le 12 janvier 1813, un sénatus-consulte mit à la disposition du ministre de la guerre trois cent cinquante mille conscrits.
Le 10 mars, on apprit la défection de la Prusse.
Pendant quatre mois, la France sembla transformé en une place d’armes.
Les trois cent cinquante mille conscrits étaient enrégimentés ! On avait tout pris, tout enlevé,
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excepté les fils uniques de femmes veuves.
De pauvres parents qui avaient usé leur fortune à acheter un, deux et quelquefois trois remplaçants à leur enfant, se voyaient arracher cet enfant, sans moyen aucun de le disputer, cette fois, au canon ennemi.
Les mères pleuraient et commençaient à murmurer ; elles trouvaient que ces mots sonores avec lesquels on bâtissait des proclamations étaient un médiocre baume à de si profondes blessures.
Mais peu lui importait à lui, ce géant de la guerre qui ne savait vivre que dans l’atmosphère des champs de bataille, au milieu de la flamme et de la fumée !
Aussi, le 1er mars 1813, il était à Lutzen, se disposant à attaquer les armées russe et prussienne avec deux cent cinquante mille hommes, dont deux cent mille lui étaient fournis par cette malheureuse France presque épuisée et cinquante mille par les Saxons, les Westphaliens, les Wurtembergeois, les Bavarois et le grand-duché de Berg.
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Le géant qu’on croyait abattu s’était relevé, prêt, non seulement à soutenir, mais à commencer la lutte.
Antée avait touché cette mère généreuse et féconde qu’on appelle la terre de France.
Mais la pente sur laquelle il roule est trop rapide pour qu’il s’arrête longtemps ; un instant il se retient et se cramponne aux victoires de Lutzen, de Bautzen et de Würchen.
Là, il laisse deux de ses plus fidèles compagnons, Duroc et Bessières ; puis, dans l’ordre des dates sanglantes, vient Leipzig, de terrible mémoire. Leipzig, où l’on tire cent dix-sept mille coups de canon du côté des Français seulement ; c’est onze mille de plus qu’à Malplaquet ; Leipzig, où nous laissâmes trente-cinq mille morts sur le champ de bataille !
Comprenez-vous, peuples ? comprenez-vous, mères ? comprenez-vous, mon Dieu ? trente-cinq mille morts !... Il est vrai que l’on se battit trois jours !
Chaque coup de canon français coûta deux
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louis ; qui nous dira ce que chaque coup de canon russe, prussien ou saxon coûta de larmes !
Ô Charlemagne ! voici encore un de tes pairs couché à cet autre Roncevaux : Poniatowski s’est noyé dans l’Elster !...
Mais n’importe, le 1er novembre Napoléon envoie vingt drapeaux à Paris : triste et dernier mensonge de l’orgueil qui, pour la seconde fois, va être obligé de s’avouer vaincu !
Dans cette dernière campagne, au reste, on n’a guère perdu que cent mille hommes tués, trente mille prisonniers, trois cent pièces de canon et deux mille chariots...
Mais aussi elle a été courte : elle a duré du 1 er mai au 30 octobre.
Cinq mois !
En arrivant à Erfurt, le 23 septembre, l’armée française était réduite à quatre-vingt mille hommes.
Le 30, elle avait rencontré l’armée austro-bavaroise rangée devant Hanau et lui interceptant le chemin de Francfort.
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Elle lui avait passé sur le ventre en lui tuant six mille hommes, et, les 6 et 7 novembre, elle avait traversé le Rhin.
Enfin, le 9 novembre, comme nous l’avons raconté en commençant ce chapitre, au moment où les yeux de Conscience se rouvraient pour rencontrer ceux de Mariette fixés sur les siens, au moment même où les chastes lèvres des deux enfants se réunissaient dans un baiser, Napoléon, fugitif pour la seconde fois, rentrait au château des Tuileries.
Peut-être se demandera-t-on quel rapport le moderne César, le nouvel Hannibal peut avoir avec les humbles enfants dont nous venons de raconter l’histoire, et comment les événements terribles que nous avons enregistrés peuvent avoir une influence sur la vie obscure et cachée de deux pauvres paysans d’Haramont ?
Nous allons le dire en deux mots.
Arrivé le 9 novembre, le 10, Napoléon se présente au sénat.
« Messieurs, dit-il, toute l’Europe marchait
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avec nous il y a un an. Toute l’Europe marche aujourd’hui contre nous. J’ai besoin de soldats. »
Aussitôt une nouvelle levée de trois cent mille hommes fut décrétée.
Dans cette levée étaient compris les fils uniques de femmes veuves, de dix-huit à vingt-cinq ans.
Conscience avait dix-huit ans et était fils unique de femme veuve.
Ne savez-vous pas que la foudre, ce jouet de Dieu qui gronde au haut du ciel, s’abat parfois sur les plus humbles chaumières ?
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VIII
L’impôt du sang
Au reste, ils étaient bien loin de se douter du malheur qui les menaçait, les deux enfants que l’amour venait de toucher de sa baguette d’or ; ils ignoraient ce qui se passait dans le reste du monde, et, depuis huit jours à peu près qu’ils avaient appris qu’ils s’aimaient, ils étaient tellement occupés d’eux-mêmes, qu’à peine savaient-ils ce qui se passait dans le village.
Pauvres cœurs naïfs ! ils ne s’occupaient pas de la grande société qui tourbillonne dans les villes, et, ne s’occupant pas d’elle, ne lui demandant rien, ils croyaient qu’elle ne s’occuperait jamais d’eux et continuaient de vivre dans leur douce espérance et dans leur foi sainte.
Un dimanche, en sortant de la messe, les paysans du village d’Haramont virent à l’angle de
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la place un papier imprimé, affiché tout nouvellement.
Ils s’approchèrent et lurent.
C’était un arrêté du préfet, qui fixait le tirage de la conscription pour le département de l’Aisne au dimanche suivant, vingt-six novembre.
Il fallait, pour le seul canton de Villers-Cotterêts, cent deux hommes.
Le canton était tellement épuisé par les levées précédentes, qu’il n’en fournissait, en tout, que quatre cent quatre-vingts.
Bien peu, excepté les infirmes, avaient donc chances pour échapper.
L’autorité municipale avait fait afficher cet arrêt, comme nous l’avons dit, pendant que les fidèles étaient à l’église, afin qu’en sortant de prier Dieu, les mères eussent plus de force pour supporter la terrible nouvelle.
Aux sanglots qui éclatèrent de tous côtés après la lecture faite, on eût pu croire que cette fois la consolation divine était impuissante.
Il eût fallu voir, dans chaque chaumière, dans
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chaque misérable logis, l’arrachement des mères... on eût dit un second accouchement, plus terrible que celui où l’enfant fit son premier départ de leurs entrailles sanglantes. 1792 avait vu quelque chose de pareil : mais, en 1792, ce n’était pas pour l’ambition d’un homme que l’on mourait, c’était pour le salut de la patrie !
Où cet homme s’arrêterait-il ? N’en avait-il pas assez dévoré, de beaux et braves jeunes gens ? Depuis le temps qu’il faisait couler le sang et les larmes, il devait en avoir jusqu’aux genoux !
Les deux enfants étaient sortis ensemble de l’église, sans rien voir, sans rien entendre de ce qui se passait autour d’eux. Ils étaient rentrés dans la chaumière de dame Marie, celle où ils se tenaient de préférence, car le vieux père Cadet effarouchait un peu leurs jeunes amours.
D’ailleurs, il avait déjà dit : « Il faudra voir. »
Mais il n’avait pas dit : « Oui. »
Ils étaient assis côte à côte, les mains les unes dans les autres, ils n’entendaient pas cette rumeur
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qui courait par tout le village ; ils n’eussent point entendu la foudre grondante au-dessus de leurs têtes, et cependant ils parlaient si doucement, que quelqu’un qui eût été à l’autre bout de la chambre eût eu peine à distinguer si le bruit de leurs lèvres était celui de paroles échangées à voix basse ou simplement le mélange de deux souffles, le murmure de deux haleines.
Tout à coup, Madeleine apparut éplorée, les bras ouverts, en s’écriant :
– Mon enfant ! mon pauvre enfant !
Conscience leva ses grands yeux bleus ; sa mère l’avait arraché à Mariette ; le pressant contre sa poitrine, elle le couvrait de baisers.
– Ma mère, demanda-t-il, quel malheur est-il donc arrivé, que vous pleurez ainsi ?
– Oh ! le plus grand de tous pour une mère, mon pauvre enfant ! s’écria la malheureuse femme.
Conscience la regarda avec étonnement.
Mariette était tremblante, elle devinait quelque catastrophe.
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– Mais tu ne sais donc pas ?... Mariette, reprit la pauvre mère, il va nous le prendre ! il va nous le faire tuer comme Guillaume !... Oh ! Jésus Dieu ! n’est-ce pas un sacrilège de prendre ainsi le fils quand il a déjà pris le père ?... Oh ! mon pauvre Guillaume ! oh ! mon cher Conscience !
Mariette commençait à comprendre, et, pâlissante, ne pouvait autre chose que murmurer de ses lèvres tremblantes le saint nom de Dieu, ce nom qui jaillit de notre âme au choc de toute douleur, parce qu’il est la source de toute consolation.
– Ah ! dit Conscience, qui avait tout deviné, et pour quand, ma mère ?
– Pour dimanche prochain... J’aurais cru qu’il laisserait au moins aux pauvres veuves leur dernier soutien, leur suprême consolation !... Oh ! il n’a pas pitié des mères... il sera puni dans son enfant !
Hélas ! à la même heure, un cri pareil s’élevait par toute la France ; ce cri, cette malédiction, nous l’avons entendue, et nous nous la rappelons encore.
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Mon Dieu ! n’est-il pas tombé, ce César, cet empereur, ce demi-dieu, parce que, vous aussi, vous l’avez entendue, cette malédiction universelle ?
Les heures s’écoulèrent et firent dans les deux chaumières la douleur moins bruyante, mais non moins profonde. Dame Marie pleurait à la fois sur Mariette et Conscience. Le père Cadet, qui avait appris la nouvelle en revenant de sa vigne, semblait en quelques heures être devenu octogénaire.
De temps en temps, cependant, une lueur d’espoir descendait au milieu de cette muette douleur, comme un rayon chaud du jour pénètre par une gerçure dans une cave humide et glacée : une dizaine de numéros les plus élevés seraient bons peut-être, et il était possible que Conscience prît un de ces dix numéros-là.
Les deux mères commencèrent une neuvaine ; Mariette fit vœu d’aller avec Conscience en pèlerinage à Notre-Dame de Liesse, si le ciel lui accordait la faveur d’un de ces bons numéros.
Le père Cadet disait ce qu’on l’eût cru
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incapable de dire :
– Mordié ! je donnerais cent écus pour que Conscience prît un bon numéro.
Conscience consolait tout le monde, jusqu’à petit Pierre, qui pleurait parce qu’il voyait les autres pleurer.
– Ma mère, disait Conscience, tranquillise-toi, tu sais bien que le bon Dieu m’aime. D’ailleurs mon père est mort, c’est une dette payée. Tout le monde n’y reste pas comme lui... témoin Bastien qui est revenu... Je reviendrai aussi, ma mère... peut-être avec une pension, peut-être avec la croix !... Je reviendrai, dame Marie, soyez tranquille... Mariette priera pour moi... et je sais que les anges du ciel penchent la tête du côté de sa prière.
– Oh ! s’écriait Madeleine, tu dis tout cela pour me consoler, mon enfant... Et un tel, un tel, un tel, sont-ils revenus, dis ? Sait-on même où ils sont ? Non, ils ont disparu sans qu’on ait retrouvé leur trace.
Et la pauvre mère citait des noms d’enfants du
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village, partis comme Guillaume était parti, comme Conscience allait partir, et qui n’étaient jamais revenus, et que leurs mères pleuraient encore.
De temps en temps, Bastien, lui aussi, apparaissait ; il savait que sa présence était une consolation parce qu’elle était une espérance ; seulement, comme sa sympathie était mêlée de jurons d’autant plus énergiques qu’il s’attendrissait davantage, les femmes, par une susceptibilité religieuse, avaient peur que ces jurons n’effarouchassent l’ange gardien de leurs deux chaumières.
Pendant huit jours, à part les voyages des deux enfants et de Bernard à la ville, tout fut trouble et confusion dans les deux maisons.
Les deux mères, qui avaient tant déploré le malheur de la pauvre Julienne, dont les bâtiments et les récoltes avaient été brûlés, eussent voulu comme elle voir leur chaumière en cendres et tenir leurs enfants entre leurs bras, à cet âge où l’enfant échappe encore aux lois humaines et ne relève que de Dieu.
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Le père Cadet négligeait sa terre, il se promenait de long en large devant la porte de sa chaumière vide : car les mères et les enfants se tenaient de préférence dans la chaumière de dame Marie ; par intervalles, il levait les yeux au ciel, puis quelquefois, saisissant de sa main crispée le cep de vigne qui montait devant sa maison, il demeurait, pendant un temps que sa pensée avait cessé de mesurer, taciturne, immobile, la tête baissée vers la terre comme s’il eût regardé dans un tombeau.
Les animaux eux-mêmes partageaient cette tristesse. Pierrot sortait sa tête curieuse aux longues oreilles tendues par la fenêtre de l’étable. Tardif et la Noire échangeaient de longs mugissements.
Bernard quittait moins que jamais Conscience. On eût dit que le pauvre animal, devinant qu’il allait bientôt être séparé de son maître, ne voulait pas perdre un seul des derniers instants qu’il avait à passer avec lui.
Le dimanche fatal arriva.
La nuit qui l’avait précédé, personne ne s’était
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couché dans les deux chaumières, excepté le père Cadet, excepté le petit Pierre : le vieillard et l’enfant, ces deux faibles créatures qui ont besoin de sommeil ; l’enfant, parce qu’il touche encore à la nuit du passé ; le vieillard, parce qu’il va rentrer dans la nuit de l’avenir.
Quand l’Angelus sonna, les deux mères se levèrent et allèrent faire leur prière à l’église : dame Marie au maître-autel ; Madeleine devant le tableau objet de sa vénération.
Hélas ! tout ce qui lui avait été une consolation jusque-là lui devenait une terreur. Ce signe que faisait Jésus à l’enfant de venir jusqu’à lui ne signifiait-il pas que Conscience était prédestiné à une mort prématurée ? Aller à Jésus, n’était-ce pas monter au ciel ?
Pendant ce temps, les deux enfants étaient restés ensemble.
– Mon Dieu ! disait Mariette, est-ce que, si tu tombes au sort, Conscience, il n’y aura pas un moyen d’échapper à notre malheur ?
– Mariette, disait Conscience, il y a toujours
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un moyen d’échapper au malheur, c’est de savoir le supporter. Tu m’aimes, n’est-ce pas, Mariette ?
– Oh ! oui !
– Tu crois bien que, de mon côté, je t’aime, n’est-ce pas ?
– J’en suis sûre, de cela, Conscience.
– Eh bien ! ma chère Mariette, tout est dans ces deux mots-là, vois-tu ; ils peuvent me prendre, me séparer de toi, m’habiller en soldat, m’envoyer à la guerre, me faire tuer même, ils n’empêcheront pas qu’en partant je ne pense à toi ; qu’en me battant je ne pense à toi ; qu’en mourant je ne pense à toi.
– En mourant ! tu vois bien, s’écriait Mariette tout en larmes, en mourant ! tu penses donc à mourir ?
Et la pauvre enfant levait ses deux mains jointes au ciel et laissait tomber ses deux bras autour du cou de Conscience.
– Mourir ! mourir ! mourir ! disait-elle.
– Hélas ! je le sais bien, disait Conscience, mourir, c’est se quitter pour quelque temps, mais
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enfin, Mariette, ce n’est pas s’oublier, il n’y a que l’oubli qui soit une séparation véritable. Vois ma mère, il y a dix-neuf ans que mon père est mort, eh bien ! il ne s’est pas passé un jour sans qu’elle me parlât de lui, une heure sans qu’elle y pensât. De son côté, mon père la voit, il sourit à cette fidélité sainte, il lui tend des bras invisibles, qu’elle ne verra et ne sentira qu’au moment de la mort ; voilà pourquoi ceux qui meurent meurent en souriant, Mariette, tandis que ceux qui les assistent pleurent : c’est que les mourants voient déjà ce que les vivants ne voient pas encore.
– Mon Dieu ! Conscience, qui t’a donc appris à dire des choses à la fois si belles et si tristes ?
– Mariette, tu sais bien que j’étais enfant de chœur.
– Eh bien ?
– Eh bien ! j’assistais M. le curé quand il allait porter l’extrême onction.
– Oui, comme les autres enfants de chœur ; mais pourquoi les autres enfants de chœur ne disent-ils point sur la mort et la vie de belles
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choses comme tu en dis, toi, et qui cependant, toutes belles qu’elles sont, font pleurer ?
– C’est que je vois, moi, Mariette, des choses que les autres ne voient pas ; tu sais bien, dit naïvement Conscience, tu sais bien, Mariette, que je suis innocent.
– Oui, ils disent cela, reprit Mariette.
– Eh bien ! je te disais donc que, quand j’accompagnais monsieur le curé au lit des mourants, je voyais une chose que monsieur le curé ne voyait pas lui-même.
– Que voyais-tu, Conscience, tu me fais peur, mon Dieu ! voyais-tu la mort ?
Conscience sourit, et, secouant la tête, l’œil fixe comme si cet œil était doué de la double vue :
– Non, au contraire, Mariette ; je voyais la vie éternelle. Vois-tu, Mariette... (la jeune fille se rapprocha frissonnante de lui), il y a toujours un moment où, avant qu’il les ferme pour toujours, celui qui va mourir tient ses yeux fixes, immobiles ; sa respiration est suspendue ; il fait
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de tout son corps une espèce de mouvement comme pour s’élancer en avant ; ses lèvres frissonnent et remuent comme pour dire : « Oui, Seigneur, me voici ! » Eh bien ! ce moment, Mariette, c’est le passage entre ce monde et l’autre, c’est la ligne qui sépare l’espace de l’infini, le temps de l’éternité, la nuit du jour ; c’est... Tiens, Mariette, regarde, c’est ce qui se passe au ciel dans ce moment, c’est la lumière qui lutte contre les ténèbres, c’est le soleil qui se révèle par un premier rayon. Oh ! ce regard des mourants, Mariette, ces yeux nageant dans le vide comme les nôtres nageaient tout à l’heure dans la nuit, puis se fixant enfin sur le soleil du monde inconnu comme les nôtres se fixent en ce moment sur celui de notre monde réel, Mariette, ce regard disait : « Mon Dieu, l’espérance de toute ma vie n’a donc pas été trompée ; mon Dieu, vous êtes donc derrière le voile de la vie, comme derrière le voile de la nuit est le jour. Seigneur, me voici prêt à rentrer dans votre sein dont je suis sorti et à vous rendre immortelle l’âme immortelle que vous m’avez prêtée. »
– Oh ! Conscience, Conscience, que ne disais-
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tu cela aux pauvres mourants ? comme tu les eusses consolés !
– Je n’avais pas besoin de le leur dire, Mariette, puisque ce que je pensais, ils le voyaient, eux.
– Hélas ! tout cela est bien beau, dit Mariette en fondant en larmes, et cependant tout cela ne me consolera point, car, si tu tombes au sort, Conscience, car, si tu pars, tu ne seras plus là pour me le dire.
– Espérons ! dit Conscience en serrant la main de la jeune fille : voici nos mères qui viennent de prier Dieu.
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IX
Le maire, le médecin et l’inspecteur des
forêts de Villers-Cotterêts
Nous l’avons dit, le tirage se faisait à la ville.
Tous les matins, on le sait, Mariette, Conscience et Bernard allaient y porter leur lait.
La simplicité de la vie de ces braves gens était telle que, si terrible que fût ou dût être cette journée pour eux, elle commença, comme les autres, entrant par les mêmes détails dans le total des jours bons ou mauvais que leur devait accorder le Seigneur.
Seulement, comme les deux enfants étaient fort aimés, comme on les voyait toujours ensemble, sans que jamais il fût venu à personne l’idée de suspecter l’innocence de leur chaste amour, comme on savait que, ce jour-là même, le
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tirage de la conscription avait lieu, en les voyant si tristes, chacun sympathisa avec cette tristesse.
Ce fut d’abord chez le maire, magistrat jovial qui les fit entrer et qui essaya de donner bon espoir à Conscience, en lui faisant quelques grosses plaisanteries sur la manière de prendre les bons numéros. Ces plaisanteries firent sourire tristement Conscience et pleurer Mariette.
Quand il vit l’effet produit par ses plaisanteries, le maire s’arrêta ; c’était une brave et excellent homme.
– Voyons, mon ami, dit-il à Conscience, comme vous êtes un innocent... Oh ! ne vous fâchez pas de ce que je dis, c’est pour votre bien.
Conscience sourit.
Le maire continua :
– Comme vous êtes un innocent, peut-être vous êtes-vous trompé ; peut-être ne savez-vous pas bien votre âge ; peut-être, dame ! si vous aviez un an de moins, par hasard, trouverait-on moyen de remettre cela à l’année prochaine ; et d’ici à l’année prochaine, hum ! hum ! hum ! (il
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entonna les premières notes d’une petite chanson), d’ici à l’année prochaine, il passera de l’eau sous les ponts.
Conscience secoua la tête.
– C’est vrai, monsieur Mussart, dit-il – le maire de Villers-Cotterêts s’appelait Nicolas-Brice Mussart –, c’est vrai, je suis un innocent, mais cependant je sais mon âge. Je suis né le 10 mars 1796 ; nous sommes aujourd’hui le 26 novembre 1813 ; j’ai donc aujourd’hui dix-huit ans et huit mois, et me trouve dans les conditions de la loi.
– De la loi, de la loi, murmura le brave homme de maire, comme s’il y avait une loi qui autorisât de prendre les enfants à leur mère pour les envoyer à la boucherie, surtout quand elles n’ont que celui-là et que celui-là est un pauvre innocent. Va ! Conscience, va ! mon enfant, Dieu est là qui corrige les lois des hommes, et qui, lorsqu’ils les font par trop cruelles, renverse ceux-là qui les ont faites.
– Je le sais, monsieur, dit Conscience, et je suis bien aise que vous le sachiez aussi : cela
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prouve que vous marchez dans la route du Seigneur.
– Tiens ! tiens ! dit le maire en le regardant s’éloigner, il aura entendu dire cela au curé de son village.
Et, reprenant sa petite chanson :
Toinette, dit-il, le déjeuner pour neuf heures, attendu que le tirage commence à onze, et allez dire à Hiraux de venir manger une omelette au lard avec moi.
Puis, rentrant dans son cabinet :
– Avez-vous vu ce petit bonhomme ? comme il vous a dit cela ; c’est que, parole d’honneur, l’abbé Grégoire n’aurait pas mieux répondu.
Pendant ce temps, Conscience et Mariette continuaient leur tournée, et, après avoir servi quelques pratiques, étaient arrivés chez le médecin de l’endroit.
Là, ce fut la femme qui voulut les voir.
– Eh bien ! mes pauvres enfants, dit-elle, c’est donc aujourd’hui le grand jour, le jour douloureux.
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Mariette se mit à pleurer.
– Heureusement, madame Lécosse, dit Conscience, vos enfants sont encore petits, à vous !
– Oui, certainement, il y en a un qui a dix ans, et l’autre huit, mais voilà déjà qu’il les prend, cette année, à dix-huit ans. L’année prochaine, il les prendra à seize ; l’année d’ensuite, à quatorze peut-être : on en tue tant, de ces pauvres malheureux ! Tu vois bien que, dans trois ou quatre ans, mon pauvre Conscience, j’en serai où en est ta mère... Ah ! c’est bien triste !
Et madame Lécosse essuya au coin de son œil une larme à la fois égoïste et sympathique.
– Madame, dit Mariette encouragée, est-ce que Conscience ne pourrait point parler à monsieur Lécosse ?
– Si fait, mon enfant ?... Pourquoi ?
– Dame ! monsieur Lécosse est médecin, madame.
– Ah ! je comprends, tu voudrais savoir s’il n’y aurait pas quelque motif de faire réformer le
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pauvre garçon ; si fait, il y a moyen de lui parler...
Et, appelant :
– Lécosse ! Lécosse !... Ou plutôt, dit-elle à Mariette en se reprenant, qu’il passe dans son cabinet... Ils se diront là, entre hommes, des choses qu’ils ne peuvent pas se dire devant nous.
Mariette ouvrit ses grands yeux d’azur, elle ne comprenait pas qu’il existât des choses que l’on ne pût pas dire devant tout le monde.
Madame Lécosse poussa la porte du cabinet, et Conscience fut introduit devant le docteur, qui était au fait du sujet de la visite de Conscience, ayant entendu à peu près toute la conversation.
– Eh bien ! c’est donc toi, à ton tour, mon pauvre innocent, dit le docteur. Voyons, viens ! Eh ! mon Dieu, il y a peut-être moyen... on dit que tu es simple d’esprit.
– Oui, monsieur, répondit naïvement Conscience, on dit cela.
– Et c’est vrai ?
– Dame, si on le dit, il faut bien que cela soit.
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– Mais toi, ton opinion là-dessus : je ne ferais pas la question que je vais te faire à un philosophe, à un poète ou à un homme d’État – le docteur sourit. Voyons, que penses-tu de toi-même ?
– Monsieur, dit Conscience sans hésitation aucune, si c’est comme intelligence que vous voulez parler, je crois que Dieu m’a rangé parmi les humbles de la création.
– Vraiment, tu crois cela ? dit le docteur étonné de la netteté de la réponse dans sa pensée et dans sa forme. Ah ! tu crois cela, et qui te fait croire cela ?
– C’est bien simple, monsieur le docteur : à part la société de ma mère, de la mère de Mariette, de Mariette et de petit Pierre, son frère, c’est-à-dire à part les rapports de famille, qui sont ceux du cœur, j’aime mieux la société des animaux que celle des hommes.
– Ah ! ah ! murmura le docteur, tu as raison, mon enfant, c’est peut-être une preuve d’innocence, mais ce n’en est pas une d’idiotisme. Et pourquoi aimes-tu mieux la
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société des animaux que celle des hommes ?
– Mais parce qu’ils me semblent marcher plus droit dans les vues de la nature, parce que tous agissent selon leur organisation, parce que tout ce qu’ils font est le résultat de leur instinct, et que tous les animaux que Dieu a donnés à l’homme pour lui être utiles lui sont utiles, simplement, naturellement, les uns aux dépens de leur liberté, comme le cheval, l’âne et le chien ; les autres aux dépens de leur vie, comme le bœuf, le mouton, les poules ; parce que moi, qui sais ce qu’ils disent, étant une pauvre créature privée d’intelligence comme eux, je les entends se plaindre quelquefois, jamais maudire.
Le docteur regardait Conscience avec étonnement.
– Et qui crois-tu, demanda-t-il, qui dise aux animaux d’agir ainsi ?
– Dieu, répondit Conscience.
– Ah ! ah ! est-ce que, grâce à ta simplicité d’esprit, tu causes avec Dieu comme tu causes avec les animaux ?
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– Non, car je ne puis voir Dieu comme je les vois, eux. Dieu n’est pas une chose visible et matérielle.
– Qu’est-ce que Dieu, alors ?
– Dieu est l’âme universelle répandue dans la nature et dont cette âme que nous avons en nous n’est qu’un atome, une parcelle, un souffle, et qui cependant suffit pour nous animer. On ne voit pas Dieu, monsieur le docteur, on le sent.
L’étonnement du brave homme montait jusqu’à la stupéfaction.
– Qui t’a appris cela, demanda-t-il ?
– Les longues nuits passées à rêver dans la forêt, le murmure du vent dans les grands arbres, le bruit du ruisseau dans les prairies, la vue des fleurs dans les prés.
– Ce n’est point le curé du village ?
– Le curé de mon village ne parle jamais de ces choses-là ; j’ai voulu lui en parler une fois, et il a haussé les épaules en disant : « Oui, mon ami ! oui, mon ami ! » Puis il s’est éloigné plein de compassion en murmurant ces mots : « Pauvre
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innocent ! »
– Alors, tu n’en parles jamais ?
– Si fait, monsieur le docteur.
– Avec qui en parles-tu, alors ?
– Avec les choses qui en parlent : avec la nuit, avec le vent, avec le ruisseau, avec les fleurs.
– Donc, si, là-bas, au conseil de révision, on t’interrogeait sur ta faiblesse d’esprit, voilà comme tu répondrais ?
– Sans doute, monsieur le docteur.
– Tu ne pourrais pas répondre, tu ne pourrais pas dire tout simplement : « Je ne sais pas » ou « Je ne comprends pas. »
– Si fait, monsieur, si je ne savais pas ou si je ne comprenais pas.
– Oui, mais si tu savais, si tu comprenais ?
– Ce serait mentir, monsieur le docteur.
– Tu ne mentirais pas pour ne pas être soldat ?
– Non, monsieur.
– Même si ta mère, même si Mariette t’en
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priaient ?
– Oh ! elles ne m’en prieraient pas ; si je mentais, je ne serais plus un simple d’esprit, un innocent, comme vous dites, je ferais comme font les hommes, non plus comme font les animaux. – Il secoua la tête. – Oh ! non, continua-t-il, quand Mariette, quand ma mère m’en prieraient, je ne mentirais pas.
– Pardieu ! dit le docteur, voilà un drôle d’idiot ; je n’en ai pas encore vu comme celui-là.
Puis, saisi d’une grande pitié pour le pauvre enfant :
– Voyons le corps, dit-il, puisqu’il n’y a rien à espérer du côté de l’âme.
Et il fit déshabiller Conscience.
Conscience n’avait aucune idée de la pudeur telle que l’entend la société ; sa pudeur, à lui, ce n’était pas de se montrer plus ou moins nu ; les animaux, les fleurs, les arbres ne se montraient-ils pas nus à lui ? sa pudeur était de ne pas tromper, de ne pas mentir, de ne pas commettre une action blâmable.
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Sur l’invitation du docteur, il défit donc tous ses vêtements.
La pauvre Conscience ! il n’avait rien non plus à espérer de ce côté : le corps était aussi beau et aussi pur que l’âme ; on eût dit une épreuve vivante du Ganymède ou de l’Apollon.
Le docteur secoua la tête à son tour.
– Rien à espérer encore de ce côté-là, dit-il. Rhabille-toi, mon enfant... Ah ! peut-être la vue.
Puis, appelant d’un signe Conscience auprès de lui :
– Voyons tes yeux, dit-il.
Conscience s’approcha.
– Oh ! c’est singulier, dit-il, tu es nyctalope.
– Je ne comprends pas, monsieur.
– C’est-à-dire que tu vois la nuit comme le jour.
– C’est vrai, j’y vois même mieux ; les objets sont tous de la même couleur ; seulement, d’un beau bleu d’azur plus ou moins foncé, selon que l’obscurité est plus ou moins épaisse.
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– Et tu vois de loin ?
– Oh ! de très loin, monsieur.
– N’importe ! essayons ; on a vu de ces sortes de phénomènes.
Le docteur prit une paire de lunettes garnies d’oreillettes vertes et les appliqua sur les yeux de Conscience.
– Eh bien ? demanda-t-il.
– Ah ! monsieur le docteur, dit Conscience, enlevez-moi ces vilaines lunettes, elles me rendent aveugle.
– Tu n’y vois pas, alors ?
– Je suis dans un brouillard.
– Voyons, essaie : quelle est la chose que j’étends devant toi ?
– Il me semble que c’est le tapis de la table.
– Et de quelle couleur est-il ?
– Il me semble qu’il est gris.
– C’est cela, dit le docteur, dans l’obscurité le rouge foncé paraît gris ; allons ! allons ! il n’y a
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pas moyen de le faire passer pour myope.
Et il enleva les lunettes des yeux de Conscience.
– En effet, dit Conscience, le tapis était rouge, c’est moi qui me trompais.
– Non, mon ami, ce n’était pas toi qui te trompais, la nature ne se trompe jamais ; seulement, un de tes sens était voilé par une interposition de l’art. Allons, Conscience, recommande-toi à Dieu, car il n’y a maintenant qu’une bonne chance qui puisse te sauver.
– Merci, M. Lécosse, dit Conscience en poussant un soupir ; je m’en doutais bien ; mais, pour faire plaisir à Mariette, j’ai voulu vous consulter comme elle le désirait.
– Va, mon enfant ! va ! dit le docteur, à mon grand regret, je ne puis rien pour toi.
– Je ne vous en suis pas moins reconnaissant, monsieur, dit Conscience avec sa douce voix.
Le docteur haussa tristement les épaules et regarda s’éloigner le jeune homme en poussant un soupir.
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Conscience reprit Mariette et continua avec elle le cours de ses visites.
Après être entré encore dans deux ou trois maisons, il arriva chez l’inspecteur des forêts.
Il venait de passer l’inspection de ses gardes qu’il avait reçu l’ordre d’établir sur un pied de guerre.
Son fils, pour lequel il avait déjà payé deux remplaçants, avait été forcé de partir comme garde d’honneur.
– Ah ! c’est toi, mon pauvre Conscience, lui dit-il ; n’es-tu pas du tirage d’aujourd’hui ?
– Hélas ! oui, monsieur l’inspecteur.
– En ce cas, mon cher garçon, je te donne le conseil de prendre tout de suite le numéro 1, afin que tous ces brigands-là ne te fassent pas languir.
– Pour moi, monsieur l’inspecteur, dit Conscience, cela me serait bien égal, mais c’est pour ma mère Madeleine, pour ma mère Marie, pour Mariette que voilà, à qui mon départ fera grand-peine et portera peut-être quelque préjudice.
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– Quant à la peine, dame ! tu as raison, et comme j’ai déjà bien de la peine à consoler ma femme, je n’irai pas essayer d’en consoler trois autres. Quant au préjudice – il regarda Conscience avec une certaine pitié –, je ne sais pas trop à quoi un pauvre innocent comme toi pouvait leur être bon. Mais enfin, ton départ n’empêchera pas Mariette de nous apporter son lait, et, quant à tes deux autres mères, je leur ferai leur provision de bois pour l’hiver, et, sois tranquille, elles n’auront jamais été si bien chauffées.
Conscience fut profondément touché de cette offre. Monsieur Deviolaine, c’était son nom, monsieur Deviolaine avait le visage dur, mais, on le voit, ce visage, c’était un masque, l’homme était bon, le cœur excellent.
– Monsieur l’inspecteur, lui dit-il, je vous remercie du fond de l’âme, pour moi d’abord, puis pour Mariette que voilà et qui ne peut vous remercier parce qu’elle pleure, puis pour mes deux mères.
Et, en effet, la pauvre Mariette s’était remise à
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pleurer.
– Allons ! allons ! va, dit l’inspecteur, mille tonnerres ! depuis quelque temps, on voit assez de larmes ici sans les vôtres ; va, car si ma femme et mes filles descendaient et la voyaient pleurer, ce serait un prétexte pour elles de répandre de nouvelles larmes, et nous aurions une averse à coucher tous les blés de la plaine Saint-Rémy. Va ! mon garçon, va !
Et, frappant affectueusement l’épaule de Conscience, il le poussa dehors.
Conscience savait qu’on pouvait se fier à la parole de l’inspecteur, et ce lui fut une grande consolation de savoir que, si le malheur voulait qu’il partît, du moins les maisons des deux mères seraient bien chauffées en son absence.
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