Contes impatients d’être vécus
2. L’illusion féconde
2.
L’illusion féconde
Dans le désert,
N’y eût-il qu’une seule goutte d’eau
Qui rêve tout bas,
N’y eût-il dans le désert
Qu’une graine volante qui rêve tout haut,
C’est assez.
Aimé Césaire
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Fleur bleue
Il était un roi sans famille, un roi solitaire et secret. Il était beau comme l’automne, bienveillant comme un soir d’été. Il semblait pourtant s’ennuyer, quoi que lui disent ses ministres. Son regard ne s’illuminait que passé le seuil du jardin où il venait chaque soir vivre avant que ne tombe la nuit. Il aimait ce lieu sans pareil comme son paradis intime. Il parlait à ses arbres, à ses herbes, à ses fleurs, et les arbres, les fleurs, les herbes, l’accueillaient, frémissants, comme leur bon ami.
Or il advint qu’un jour ce roi parte en voyage. Son premier désir, au retour, fut de goûter aux retrouvailles avec son jardin bien-aimé. À peine entré parmi les senteurs de la terre il tourna la tête partout, le regard soudain effaré. Où tout jadis jouait à vivre n’était plus que mélancolie, tiges courbées, feuillage sec. Au pied d’un pin aux branches sombres les mains jointes il s’agenouilla. Il lui dit :
– Mon ami, mon frère, quel malheur t’est tombé dessus ?
Le pin répondit à voix lasse :
– Tu es parti, je t’ai cherché. Mon œil n’a rencontré que le père pommier autant aimé du ciel que des gens de la terre. J’ai envié les fruits qu’il porte et je me suis découragé d’en avoir jamais de semblables. Alors mon cœur s’est desséché.
Le roi, la figure froissée, accourut auprès du pommier. Il le vit errant dans son âme comme un traîne-misère en deuil. Il dit :
– Et toi, beau nourricier, quel mauvais sort te fut jeté ?
– Tu es parti, je t’ai cherché, et je n’ai rien vu que la rose. Oh, son parfum ! Oh, sa noblesse ! J’ai pensé que jamais mes pommes n’approcheraient, même de loin, son étourdissante beauté. Alors, dis-moi, à quoi bon vivre, si c’est pour n’être qu’un pommier ?
L’ami vint se pencher sur la rose pâlotte. Il voulut parler. Il ne put.
– Je me meurs moi aussi, dit-elle. Regarde l’érable, là-bas. Il vivra cent ans, plus peut-être. Et moi ? J’ose à peine y penser. À quoi bon grimper au soleil pour si peu de temps près de toi ?
Comme le roi cherchait, la bouche bégayante, un semblant de réponse, il aperçut, dans l’herbe, une fleurette bleue qui semblait, même sans visage, rire des embarras du jour. Le maître du jardin s’assit à côté d’elle, et les yeux tombés sur les joues :
– Notre jardin se meurt et tu fais la jolie ! Vois les malheurs qui t’environnent. Ton bonheur insulte la vie !
– Non, beau Seigneur, répondit-elle. J’ai connu moi aussi cet épuisant chagrin qu’endurent mes frères, mes sœurs. Je me suis dit : « Pauvre bleuette, qui es-tu à côté du pin, de sa majesté sans défaut, de son éternelle verdure ? Et regarde-toi donc à deux pas du pommier ! Tu ne vaux même pas un pépin de ses pommes. Quant à la rose, hélas, n’en parlons même pas. Elle fréquente les dieux, et moi les libellules ! » Bref, une nuit d’été, comme l’aube venait, j’ai objectivement constaté ma misère, mon inutilité, ma nullité parfaite dans ce monde trop grand pour moi. Parmi mes herbes familières je me suis laissée dépérir. Et puis au soleil neuf une idée m’est venue. « Le roi, me suis-je dit, est, des vivants connus, le plus sage qui soit. S’il avait désiré, là où je fus semée, quelqu’une autre à ma place, à coup sûr il l’aurait plantée. Si donc il m’a choisie, c’est qu’il me voulait, moi, de haut en bas moi seule, telle enfin que je suis. » Et j’ai à l’instant décidé, pour ton plaisir, roi de ma vie, d’être la plus belle possible !
Tandis qu’elle parlait, dit le conte, le jardin avait refleuri. Ce fut un miracle sans bruit. Si tu ne le crois pas, tant pis.
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