Contes impatients d’être vécus

Henri Gougaud · Chapitre 63 sur 87

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Contes impatients d’être vécus

Une femme, un trésor

 

Ils avaient à eux deux pas même un demi-siècle. Ils étaient beaux, bien sûr, l’amour embellit tout, les regards, les visages, mais non, décidément, ils n’étaient pas heureux. Chacun peinait dans ses soucis et craignait que l’autre se lasse de vivre avec la malvenue, l’ogresse maigre, la Misère. Ils n’avaient rien qu’un jardin sec, un vieux figuier devant la porte, un âne fatigué de porter des fagots de la forêt voisine à la maison des moines. Ils s’aimaient, mais apparemment le monde ne les aimait pas.

Or, une nuit, comme elle dormait contre l’épaule de son homme, un rêve vint errer dans son lit chiffonné. Une fée habillée de brume lumineuse la menait par la main, voletant çà et là, jusqu’au saule, au bord du ruisseau où elle étendait ses lessives. Et là, ces mots lui étaient dits :

– Après le lever du soleil viens t’agenouiller sous cet arbre, et dans son ombre creuse un trou. Alors un coffre d’or viendra à la lumière. Si tu le veux, il sera tien. Tu devras pourtant le payer. Son prix ? La vie de l’être aimé. Misère à deux, fortune seule, fais ton choix, femme, et vis ta vie.

Elle se réveilla tourmentée. « Ce rêve, se dit-elle, pue le parfum pourri. Je n’en veux pas dans mon grenier. » Elle décida de l’effacer. Il resta tapi comme un chat dans un coin ombreux de son crâne. Elle oublia (ou négligea) de le raconter à son homme. Elle mit sa marmite à bouillir pour la soupe aux herbes sauvages, embrassa le traînard qui allait aux fagots. Comme elle poussait du bois au feu, « si j’étais riche, se dit-elle, avant tout, j’achèterais quoi ? » À l’instant où vint la question, il était trop tard pour l’éteindre. D’un coup de honte elle la chassa. Elle pensa : « De toute façon, ce trésor n’est que vent de songe. » Elle se crut allégée, mais non, lui revinrent en catimini ses vieilles peurs de l’avenir dont elle ne disait jamais rien pour ne pas déplaire à l’aimé. « Il est fragile », se dit-elle. Pour la première fois, elle en fut agacée. Lui vint fugacement en tête un gaillard inconnu aux épaules cuivrées. Elle se traita d’idiote et haussa les épaules. Elle sortit au jardin. L’air frais lui fit du bien. Elle ne jeta qu’un bref coup d’œil au sentier qui menait au saule.

La fée revint deux nuits encore. Quand elle lui apparut pour la troisième fois, elle rêva qu’elle ne rêvait pas. Aux derniers mots, elle s’éveilla. Elle se tourna, se retourna, faillit secouer son époux. Voulut-elle qu’il l’accompagne ? Elle quitta pourtant sa chaleur en prenant garde au moindre bruit. « Vérifier que j’ai moi-même inventé ce je-ne-sais-quoi », se dit-elle, butée, en chaussant ses sandales. Elle empoigna son couteau noir (il était planté dans la table), traversa le jardin encore ensommeillé et s’éloigna dans le brouillard. Elle aperçut bientôt le saule à peine sorti de la nuit, le rejoignit, s’agenouilla. Tout était comme à l’ordinaire, le ruisseau murmurant, les herbes, l’absence d’oiseaux dans l’air gris. Elle n’en voulut rien voir. Elle enfonça sa lame dans la terre mouillée. Alors lui vint au cœur une envie de pleurer qui fit trembler son souffle, et ces mots affolés soudain : « Pourvu que je ne trouve rien ! » Elle vit dans sa tête son homme comme un arbre en bonne santé, fragile, certes, mais vivant, et l’or lui apparut si pauvre, si désuet, si dérisoire qu’un rire ensoleilla ses yeux.

Elle s’en revint à la maison. Son époux l’attendait sur le pas de la porte. Il s’inquiétait de son absence. Elle se blottit entre ses bras.

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