Contes impatients d’être vécus

Henri Gougaud · Chapitre 79 sur 87

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Contes impatients d’être vécus

Deux loups

 

Un campement sioux autour du feu du soir. Un nuage passant déshabille la lune. Une rumeur de chant naissante aux voix bientôt multipliées ravive les étoiles aimées des nuits humaines. Seul se tait, le front bas, auprès de son grand-père, le petit-fils de Bison Noir. Le vieux l’observe, l’œil pointu, puis le remue d’un coup d’épaule et lui dit, le front soucieux :

– Quel mal te tracasse, mon fils ?

Le jeune homme, buté, répond :

– Je suis en rogne. Un ami, non, un chien puant a trahi un secret d’amour que je lui avais confié. Il a fait de mon crâne un rendez-vous de diables et j’en crève de haine.

Le chant s’élève dans la nuit où veillent des vies invisibles.

– Il m’arrivait aussi, au temps de ma jeunesse, dit le vieux à voix assourdie, de haïr des frères pourris qui m’avaient souillé jusqu’à l’os. Il m’a fallu bien des saisons pour voir clairement l’évidence. Haïr est aussi fou que de boire un poison et d’espérer que l’autre en meure. Je suis parfois tombé dans ces sortes de pièges. J’ai appris à les éviter.

Le garçon hésite un instant, puis les yeux espérants :

– Enseigne-moi, grand-père.

Les étoiles soudain semblent se rapprocher de l’homme tranquille qui parle.

– Deux loups vivent dans ta poitrine et les brumes de ton esprit. L’un est de bonne compagnie. Sa noblesse est simple, évidente. Il laisse ses rancœurs possibles à la poussière du chemin. Il ne combat que pour l’ami, le juste, le pauvre ou le faible. Il est celui, dit le proverbe, qu’il est bon de choisir pour frère, car il connaît l’honneur de vivre et les secrets de la forêt. L’autre est d’humeur sans cesse hargneuse. Il se croit fier. Pauvre de lui ! Il n’est que pétri d’arrogance. La moindre offense l’insupporte, l’enrage, l’affole, l’enroue. Celui-là, fils, tu le connais. L’entends-tu gronder dans ta gorge ? Le vois-tu remuer ton sang ? Ne sens-tu pas son souffle noir empuantir ton cœur, ta tête ?

Bison Noir se tait un instant, prend le jeune homme par l’épaule et murmure contre sa joue :

– Chacun de ces deux-là veut gouverner ta vie.

– Toi qui sais tout, grand-père, dis, lequel en moi est le plus fort ?

– Celui que tes pensées et tes désirs nourrissent. Lequel veux-tu pour compagnon ? Fais ton choix, car en vérité, le seul maître, mon fils, c’est toi.

Les voix s’éteignent chez les hommes. Une brassée de bois au feu ranime les yeux, les visages. Le chant d’une meute de loups s’envole, au loin, vers les étoiles.

– Les entends-tu ? dit Bison Noir. Appelle ton frère, il viendra.

Son petit-fils sourit à la nuit infinie.

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