Contes impatients d’être vécus
Le pigeon et l’épervier
Le roi Shibi, dit-on, était si généreux que sa réputation avait atteint le Ciel. Quelques dieux en furent jaloux. Deux surtout : Agni et Indra. L’idée aigre leur vint un jour d’éprouver cet homme impeccable. Agni se changea en pigeon et Indra en épervier mâle. Et comme Shibi, un matin d’été, somnolait près d’une fontaine dans le jardin de son palais, que vit-il, au-dessus des arbres ? Ces deux oiseaux qui tournoyaient dans le bleu limpide de l’air.
L’un, apparemment, chassait l’autre. Le faux pigeon, tremblant d’effroi, se laissa choir, à bout de souffle, dans les plis du manteau royal. L’épervier se posa au bord de la fontaine.
– Roi, dit-il, donne-moi ma proie. Je dois en nourrir ma famille.
Le monarque lui répondit :
– Noble épervier, je ne peux pas. Cet oiseau me demande asile. Te le livrer serait indigne du cœur qui me garde vivant.
L’épervier, jouant l’offensé :
– Est-ce là, roi Shibi, la générosité qui jusqu’aux cieux vivants ensoleille ton nom ? J’ai faim, les miens aussi. Mes enfants nouveau-nés n’auront pas leur becquée. Pour une vie sauvée, combien en perdras-tu ?
– Sauf ce pigeon, lui dit le roi, que veux-tu ? Parle, tu l’auras.
– Je veux son poids de chair arrachée à ton corps.
Le roi Shibi se fit porter une balance de boucher, trancha le muscle de sa cuisse, le déposa sur un plateau et coucha le pigeon dans l’autre. Le dieu Agni pesa méchamment sur l’oiseau. Il l’alourdit de quelques livres. Le roi Shibi comprit alors que son cœur même, à ce jeu-là, lui serait bientôt demandé. Il accepta qu’il lui fût pris. Et comme il s’offrait au couteau, dans leurs corps à nouveau divins Agni et Indra apparurent. Devant Shibi ils s’inclinèrent, soufflèrent sur son corps sanglant. Le roi se retrouva intact et se reprit à somnoler dans le murmure bienfaisant de l’eau fraîche et du vent léger.
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