Contes impatients d’être vécus

Henri Gougaud · Chapitre 78 sur 87

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Contes impatients d’être vécus

Le grand voyage

 

 

On l’appelait Misère. On avait bien raison. Pas le moindre lopin de terre, pour logis une porte ouverte sur une maison sans chapeau, pour épouse un songe trop beau. Un jour, à la taverne rouge, lieu de rencontre des perdus :

– Mendie, lui dit un voyageur, ou loue tes bras chez un richard. Tu n’as pas d’autre choix, mon frère !

Misère vida son godet, il salua d’un coup de tête et s’en vint au jardin de roses où le cousu d’or du pays buvait son thé à la cannelle. Gros ventre, mine rechignée.

– Va nettoyer mes bergeries. Ton salaire ? Vingt sous par jour. Balaie, brique, gratte, parfume, Je les veux plus propres que celles du petit marquis d’à côté.

Misère trima un mois d’août, puis s’en fut réclamer son dû.

– Ne t’inquiète pas, mon bonhomme, je te paierai au bout de l’an.

Vinrent Noël et Saint-Sylvestre. Chez le richard, festins, cadeaux. Chez le pauvret, rien sous la dent.

– Payez ce que vous me devez, par pitié, monsieur le grand homme !

– Je ne te dois rien, fils de bouc. Avons-nous signé un contrat ? Pas le moindre. Voici dix sous. Débarrasse mon paysage !

Misère, furibond, serra les poings si fort qu’il s’en fit pâlir les phalanges, mais il n’osa boxer la trogne qui lui postillonnait dessus.

Il courut chez un avocat, lui conta sa mésaventure. L’autre lui répondit :

– Les riches, cher monsieur, ont raison par nature. Donc, par même nature, les pauvres ont toujours tort. C’est une loi inacceptable mais depuis toujours acceptée.

Misère, dépité, s’en fut plaider sa cause chez un professeur de bonté récemment établi au village voisin. Il lui dit sa fureur, son malheur, sa révolte.

– Que peut-on contre le destin ? lui répondit le bon apôtre.

Il sourit triste et soupira. La question demeura flottante. Alors le pauvret s’en alla consulter l’ermite farouche qui ne parlait qu’aux animaux.

– Seul le Bon Dieu du fond de l’Ouest peut aplanir tes lendemains, lui dit cet homme exceptionnel. Mais pour l’atteindre, il te faudra franchir la rivière aux Eaux Rouges, la montagne du Ciel Atteint et la falaise de Feu Noir. Le pourras-tu ?

– Bien sûr. Je pars.

Marche aujourd’hui, marche demain, il rencontra une chaumière au toit de paille échevelé. Une vieille vint sur le seuil.

– Entre donc, jeune voyageur !

– Je n’ai pas le temps, bonne femme. J’ai rendez-vous (oh, que c’est loin !) chez le Bon Dieu du fond de l’Ouest !

– Chance pour toi ! Demande-lui, quand t’apparaîtra son visage, pourquoi ma pauvre maison boude. Ma fille, mon chien et mon coq sont muets comme des cailloux.

– Je n’y manquerai pas ! lui répondit Misère.

Et il poursuivit son chemin.

Après trois forêts traversées, enfin la rivière aux Eaux Rouges. Nuages bas, vagues rogneuses. Elles roulaient, se montaient dessus. Pas de pont, pas de barque, rien. Il s’assit dans l’herbe mouillée, les genoux pliés dans ses bras, vit un museau de gros poisson sortir soudain d’un tourbillon.

– Hé, bonhomme, que fais-tu là ? lui cria l’être inattendu.

– Impossible de traverser ! Je risque un pied, je coule à pic. Je reste là, je meurs de honte. L’autre bord se moque de moi. Je ne sais plus par où aller chez le Bon Dieu du fond de l’Ouest !

– Facile ! Grimpe sur mon dos !

Comme ils fendaient les vagues rouges, murmure du poisson porteur :

– Quand tu rencontreras l’infini Bienheureux, demande-lui pourquoi, après mille ans passés dans ces eaux furibondes, je ne peux pas gagner la mer et me changer en dragon bleu.

Misère tapota le flanc de sa monture.

– Aie confiance, je le ferai.

Nouveau chemin rébarbatif, nouveaux oiseaux noirs sur sa tête. La montagne du Ciel Atteint lui vint bientôt en plein regard. Il s’arrêta, leva le nez. Il se dit : « Quoi, escalader cette falaise invraisemblable ? Même mon œil ne le peut pas ! » Il se laissa tomber sur une pierre plate et pleura comme un homme en deuil. Alors dans le brouillard des larmes il vit s’approcher un vieillard. Sa barbe lui tombait aux pieds et voletait derrière lui aussi loin que l’on puisse voir. Il s’appuya sur son bâton, et courbant sur lui son dos maigre :

– Allons, camarade, du nerf ! Je sais, tu vas chez le Bon Dieu et tu dois franchir la montagne dont je suis le gardien depuis vingt-cinq mille ans. Attends-moi un instant. Je m’envole au sommet, je laisse pendouiller ma barbe, tu l’empoignes et tu me rejoins. Mais un service en vaut un autre, comme on dit dans ton bas pays. Quand tu verras le saint Visage, demande-lui (il doit savoir) pourquoi je me ronge les sangs à tenter de rejoindre enfin l’azur de la sagesse ultime.

– Marché conclu, lui dit Misère.

Voilà le mont derrière lui, et droit devant, nouvelle route. Elle était rude, il râla dur, força ses pieds, sa gorge rauque, ses douleurs à lui obéir. La falaise, enfin. Le Feu Noir. Plus d’horizon, plus de chemin. Il se vit soudain minuscule comme un moustique nouveau-né dans la première nuit du monde. Grondement sourd dans le roc noir. Un dragon sortit du brasier comme sur le pas de sa porte.

– Cent mille ans que je brûle ici. Je n’en peux plus ! J’ignore qui m’interdit l’azur, les nuages. Je sais, tu vas voir le Bon Dieu. Demande-lui de mes nouvelles et reviens me faire plaisir. Chevauche-moi, ferme les yeux. Te voilà rendu, compagnon !

Voilà Misère assis devant un bol de thé. En face de lui, l’Éternel.

– Pas trop fatigué, mon petit ? lui dit le grand-père céleste. Que veux-tu ? Bois tant que c’est chaud et raconte-moi, je t’écoute.

– J’ai travaillé pour un richard qui ne m’a payé que d’insultes. Que justice me soit rendue, je ne désire rien de plus. Par ailleurs, je dois vous soumettre quelques importantes questions au nom d’étranges créatures qui me furent de bon secours.

La sainte Face répondit :

– Qui t’importe le plus, mon fils ? Toi-même ou ces malheureux êtres qui t’ont mené devant ce feu où te voilà tout ronronnant ? Je ne peux vous apaiser tous. Choisis à qui je dois répondre.

Misère un moment hésita, puis il se dit : « Vaille que vaille, je peux bien vivre sans réponse à mes malheureuses questions. Je me débrouillerai toujours, alors que ce poisson bizarre, ce vieux barbu, ce dragon triste et cette maisonnée muette, au bord de mon premier chemin, ont probablement plus que moi besoin d’éclairer leur lanterne. »

Le Bon Dieu l’entendit penser.

– Pour le dragon perdu sur sa Falaise Noire, je réponds ceci, lui dit-il. Dans son gosier est un caillou. Dans ce caillou est le pouvoir de régner sur le pauvre monde. Qu’il le crache, il s’envolera et connaîtra le vaste ciel. Le vieux du mont du Ciel Atteint a deux grains d’or dans les oreilles. Ils lui font croire que la paix se gagne à force de batailles, que la souffrance est vertueuse, et que l’on atteint la sagesse à marches forcées, dans le noir. Qu’il se débarbouille d’eau fraîche et il pourra venir me voir quand, bien sûr, il saura voler. Le gros poisson, dans ses eaux rouges, se nourrit de l’algue sournoise que l’on appelle Peur-de-Tout. Qu’il la fuie ! L’océan l’attend. Enfin la fille de la vieille retrouvera sa voix perdue dès qu’elle te verra revenir. Va, sois heureux !

Et il le fut. À chacun il distribua le bon remède aux embarras, et quand enfin il arriva à la maison coiffée de paille, le chien vint lui lécher les mains, le coq chanta, le bec en l’air, la vieille vint à sa rencontre lui offrir de ses gâteaux secs. La fille lui dit :

– Mon bel homme, depuis le temps que je t’attends !

Il l’épousa le jour de l’an. C’est ce que dit évidemment le conte qui jamais ne ment.

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