Contes impatients d’être vécus

Henri Gougaud · Chapitre 40 sur 87

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Contes impatients d’être vécus

Le Faucon Blanc

 

 

Commandeur des larrons en foire, fripon divin chez les dévots, gentilhomme chez les arsouilles, truand chez les gras du menton, on se vantait de le connaître, mais nul ne l’avait jamais vu. Le Faucon Blanc. Parmi le peuple, c’était ainsi qu’on appelait cet incomparable voleur. Évidemment, on l’admirait. Il était le vengeur des pauvres, le bienfaiteur des guenilleux, et plus réjouissant encore, le cauchemar du vieux sultan qui régnait à Damas, malgré son âge tremblotant. Voir devant lui le Faucon Blanc, les poings liés, le nez en sang et deux boulets à ses chevilles, toutes les siestes il en rêvait. Jusqu’à son lit définitif il espéra le voir paraître. Il mourut gravement déçu, sans même l’ultime désir de faire planter sur un pal son ministre de la police.

Son fils aîné lui succéda. Il était jeune, instruit en tout et farci d’ardeur poétique. Conquérir l’estime posthume de son vieux père bien-aimé, et donc pouvoir lui dire un jour, au secret de son cœur filial : « Ton Faucon ne volera plus », voilà qui élevait son âme plus haut que ses cheveux bouclés. Mission ardue. Comment s’y prendre ? Comme il se gratouillait le front pour réveiller son troisième œil, un soir lui vint la vieille image d’un exemplaire roi d’Orient aimé d’amour intarissable par sa nourrice extasiée au seul murmure de son nom. Qu’avait-il fait, lui, en son temps, pour vraiment connaître son peuple ? Il s’était travesti en marchand de babioles et s’était simplement mêlé, à peu près une fois par mois, à la vie des ruelles et des petites gens. On apprend ainsi bien des choses, et pourquoi pas, mine de rien, dans quelle taverne nocturne se retrouvent le Faucon Blanc et sa troupe de malandrins. C’était en vérité ce qu’il lui fallait faire. Dès la nuit venue, il le fit.

Ce ne fut pas de tout repos. Traînailler dans des rues crasseuses, pousser la porte de gargotes tellement enfumées de vin qu’on pouvait s’y soûler sans boire, lever son gobelet de bois, parmi des pégreleux hilares, à la santé du Faucon Blanc, tout cela lui fut une épreuve si ténébreuse et compliquée qu’il perdit bientôt tout courage. « Autant courir après le vent pour lui demander son adresse, se dit-il. Encore une nuit, et bonsoir, je retourne au chaud. »

Dernière errance noire et dernière rencontre. Un homme, au seuil d’un cabaret. Comme passait le faux marchand :

– Je suis le Faucon que tu cherches, lui dit-il. Entrons, et buvons.

Stupéfaction du jeune roi. Charivari dans sa poitrine. Il se sentit poussé dedans. Trois chandelles sur une table, un cruchon et deux gobelets. Pas le moindre client, la gargote était vide. Ils se posèrent face à face. Le Faucon Blanc ? Un jeune vieux, paisible, amusé, vigoureux.

– Tu voulais me voir ? Me voici, dit-il en se servant à boire. Que veux-tu ? Me trancher le cou ? Me proposer un ministère ?

Le jeune roi lui répondit :

– Tu peux faire le fier, vieux fou, mais n’oublie pas. Un jour tu subiras le sort qu’on réserve dans mon royaume aux bandits de ton acabit. Voler est un sale métier. Je le réprouve et le condamne.

Face à lui, ricanement sec.

– Voler est un art, camarade.

Le Faucon aux cheveux neigeux poursuivit ainsi, impassible :

– Il exige cinq qualités qui font, d’un perdu dans sa peau, un homme digne de ce nom.

Il se tut, l’œil pointu, puis comptant sur ses doigts :

– D’abord l’inspiration, ensuite le courage, la constante attention aux autres, la prudence, enfin la justice sans laquelle tout se défait.

– Mais tu es un bandit, un truand sans morale ! Comment veux-tu que je te croie ?

– Pressentir le magot où il se tient tranquille, voilà l’essentielle intuition. Être celui qui le premier se risque où dort la bonne affaire, voilà la bravoure servie. Couvrir le repli de sa troupe, voilà le souci du prochain. Savoir estimer les vrais risques, voilà la prudence du fort. Tout partager à parts égales, voilà la justice honorée. Regarde-moi, et n’oublie pas. Au-dehors je suis un brigand, et au-dedans un voyageur sur la route du cœur du monde. Et toi qui règnes et qui condamnes, jeune roi, sais-tu où tu vas ?

L’autre resta la bouche ouverte et soudain ne vit en lui-même que vanités d’âme étriquée, certitudes mal fagotées et chemins entre chien et loup.

Ils restèrent jusqu’au matin dans la taverne sans oreilles à parler du monde, des êtres, des mille secrets de la vie. À la fin, le roi dit :

– Sois mon premier ministre.

Le Faucon Blanc lui répondit :

– D’abord, deviens mon apprenti.

Ils rirent ensemble et s’embrassèrent. On dit qu’ils se virent souvent.

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