Crépuscule du tourment

Leonora Miano · Chapitre 1 sur 4 · partie 2/3

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Crépuscule du tourment

I – Madame

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

À vrai dire, ce n’était pas la première fois. Une semaine auparavant, après le déjeuner, mue par un curieux instinct, cette femme s’est mise à débarrasser la table, prêtant main-forte à Makalando, notre cuisinière. La stupéfaction m’a laissée sans voix. Et toi qui ne disais rien. Je t’ai soufflé, je m’en souviens, qu’il était étonnant qu’elle ne voie pas, ne comprenne pas, j’en suffoquais. Tu as haussé les épaules, mon fils. Ixora ne pense pas à mal, elle veut aider. Je lui parlerai… Makalando, qui connaît sa place et sait se tenir, lui a expliqué que nous ne procédions pas ainsi. Cette femme que tu nous as ramenée du Nord la dérangeait, lui faisait, de plus, perdre la face, suggérant, en lui apportant cet appui non requis, qu’elle exécutait mal les tâches qui lui incombaient. Cette femme n’a rien compris, évidemment, est revenue à table penaude, n’a pas touché le sorbet de kasimangolo qu’on lui a présenté.

 

Que veux-tu faire d’une personne à ce point dominée par ses émotions et qui se met en tête de devenir l’amie de la bonne. Parce qu’elle se sent seule. Parce qu’elle a besoin de chaleur humaine. Parce qu’il lui faut découvrir ces vérités que, d’après elle, seules les petites gens détiennent. Elle veut toucher du doigt le Pays authentique. Se mêler au vulgum pecus et retrouver ainsi l’enfance du monde, comme tous les Nordistes qui viennent chez nous. Que ne l’as-tu emmenée dans les bas-fonds de la ville, vivre sans groupe électrogène ni eau courante, dans ces baraques que les pluies de juillet emportent vers le néant. Que ne l’as-tu installée aux abords de ces rigoles qui charrient en toute saison une eau croupie d’où s’élèvent, à la nuit tombée, des nuées de moustiques guerriers, immunisés contre tous les insecticides.

 

Je n’aurais eu à m’occuper de rien. Les microbes et le tempérament revêche de notre peuple l’auraient essorée en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Elle s’en serait retournée vers des cieux plus cléments. Tu serais resté avec l’enfant, c’est de lui que tu as besoin. Tu aurais trouvé le chemin vers moi. Un sentier escarpé, dissimulé sous les avalanches de roches que tu n’as cessé d’y répandre au fil des ans, mais j’aurais fait l’autre moitié du parcours. À mon tour, je me serais avancée vers toi. Pour t’aider à élever le fils que tu t’es choisi. Tu aurais marché, Dio, mon petit, sur une voie sans détours. Je t’aurais accueilli sans t’embarrasser, sans ces effusions dont nous nous passons l’un et l’autre. Mais non. Tu es venu avec elle. Comme ça. Tu ne feras plus route vers ta mère, à présent. Qu’il en soit ainsi. Je ne me plains pas, ce n’est pas mon genre, et je n’ai plus de larmes. Je te regarde agir, repasse derrière toi, en silence. C’est ce que j’avais décidé de faire ce matin-là, lorsque je l’ai vue, brandissant l’artillerie de la femme de ménage. Il était urgent d’agir. Réparer les dégâts. Assainir ce qui pouvait l’être. Tu ne me remercierais pas, mais je ferais mon devoir.

Un jour, je ne serai plus de ce monde. Cependant, jamais je ne sortirai de ta vie. Tu n’as pas de vie sans moi. Aucune puissance dans l’univers tout entier ne peut rien contre cela. Tu mets tant d’énergie à me tourner le dos. Tu dois bien l’entendre, parfois, la petite voix qui te rappelle que ton corps a poussé dans le mien. Il n’y a que des fables pour évoquer la femme tirée de la côte de l’homme. Et ces inepties ne sont pas de notre conception. Pourtant, nos hommes se sont empressés d’y souscrire, sans comprendre qu’ils se soumettaient ainsi à des forces qui les piétineraient. Depuis, il n’y a plus d’hommes sous nos cieux. Seules les femmes demeurent. Elles font ce qu’elles peuvent. Ce qu’elles doivent. Si cette personne que tu as ramenée du Nord avait mérité le nom de femme, je t’aime, Dio, mon tout petit, mais j’affirme qu’elle ne t’aurait pas suivi. Depuis que vous êtes ici, tu ne l’as pas touchée. Le blanchisseur me rend discrètement compte de votre intimité. J’ai des yeux et des oreilles partout dans cette maison. Et je les récompense comme il convient, pour les précieux services rendus. Nous ne sommes pas ingrats vis-à-vis de ceux qui nous servent, pas sous ce toit, tu le sais. Mais la familiarité n’est pas permise. Eux-mêmes en seraient incommodés. Ils m’appellent Madame et baissent la tête en ma présence. En signe de respect. Ici, chacun sait que l’égalité n’est pas dans la nature. Autrement, les doigts de la main auraient tous la même taille. Ta prétendue fiancée ne survivra pas à notre mode de vie.

 

Elle ne s’est d’ailleurs pas arrêtée en si bon chemin, après avoir été surprise sur la véranda. Le soir, je veux dire ce soir-là, pas le lendemain, cette femme n’a pas supporté la présence de quelques assiettes sales dans l’évier. Makalando fait la vaisselle à la première heure, avant de recevoir de moi les directives pour la journée, et de se rendre au marché. Le bruit m’a alertée. Je l’ai trouvée là, cette femme. Les mains plongées dans la mousse. Elle avait lavé deux casseroles dont l’aluminium étincelait comme jamais. Une machine n’aurait pu égaler ce résultat. C’était effrayant. Je me suis maîtrisée, je sais faire cela. Demeurer impassible en toute circonstance. Bien sûr, je n’ai pas exprimé mon horreur, ce que j’aurais pu faire avec tact. Je lui ai simplement dit que nous laissions la vaisselle ainsi jusqu’au matin, non parce que nous ignorions la propreté, mais pour nourrir nos ancêtres. Ta sœur et toi avez toujours entendu cela. Tu sais donc que c’est vrai. Nous offrons la première gorgée de chaque boisson aux morts qui ne sont pas, pour nous, des disparus. Nous leur laissons, de manière symbolique, leur part du dernier repas partagé.

 

Cette femme. Hum. Elle m’a regardée, interdite, la mousse lui recouvrant les avant-bras. Elle ne m’a pas crue, je l’ai vu dans ses yeux. Elle a souri, je suppose, s’est excusée en se séchant les mains, tandis que ses bras laissaient goutter un peu de mousse qu’elle s’est empressée d’éponger avec sa robe. Enfin, sa robe. Un petit morceau de tissu percé de trois trous. N’allons pas investir ce terrain-là, il y aurait trop à dire. Vraiment trop, mon fils. Cette femme s’est tenue devant moi, bras ballants, me fixant en silence comme une gamine prise en faute. Puis, elle a cru bon de me faire savoir que, n’ayant jamais eu de personnel à son service, elle faisait naturellement ces choses. C’est le mot qu’elle a employé : naturellement. Que devons-nous faire de cette indigence satisfaite d’elle-même… Je lui ai souhaité une bonne entrée dans l’obscurité.

 

Tu sais, je la comprends mieux qu’elle ne s’en doutera jamais. Cela ne change rien à la situation. Il y a ce que nous ressentons, ce à quoi nous aspirerions, et il y a la réalité. Ici comme ailleurs, nous avons des codes. Une vision du monde. Une manière d’être. Et, pour nous, l’ascendance servile est une des pires choses qui soient. Lorsque, par-dessus le marché, elle s’expose à travers gestes et attitudes… Cette femme ne sera pas tolérée, tu ne l’épouseras pas, nous ne célébrerons pas vos fiançailles. Je sais que les cartons d’invitation ont été envoyés, je m’en suis occupée moi-même. Une salle de réception a été réservée au grand hôtel Prince des Côtes, j’y ai veillé. Il y a quelques années, si tu étais rentré au pays quand nous t’attendions, c’est sous notre toit familial que de telles festivités auraient été envisagées. Ce temps n’est plus et, je viens de le dire, cette union ne verra pas le jour. Pour entendre la nouvelle qu’il nous faudra leur annoncer, j’aime autant que nos convives soient reçus dans un espace neutre.

Nous n’aurons pas le cœur à la fête ce soir-là, ni toi, ni moi, ni cette femme, où qu’elle se trouve alors. Or, cette maison a accueilli son lot de souffrances. Cette fois, c’est hors ses murs que nous sentirons monter en nous le chagrin. Toi, parce que tu seras placé face à toi-même, privé de l’échappatoire que constitue cette mascarade de couple. Moi, parce que je n’aurai pas réussi à faire de toi un homme, un héritier selon nos conceptions, et qu’il me faudra bien l’accepter. Je ne marierai pas mon fils, c’est une immense douleur. Je te perdrai peut-être. Une fois la chimère envolée, il est possible que tu ne supportes pas ta nudité, que tu n’aies pas la force… Nous verrons bien. Quoi qu’il en soit, l’enfant sera là. Piètre consolation, mais je m’en contenterai. Au moins, son géniteur était-il fils de ce pays, un homme sans titre, certes, mais pas sans dignité, et libre.

 

Pour le moment, je ne m’en approche pas tellement, de ce petit Kabral. Je l’observe. Un point positif a attiré mon attention. S’il aime sa mère comme tout enfant de son âge, comme toi au même âge mais tu l’as oublié, il n’est pas, cependant, accroché à elle comme une algue à son rocher. Cet enfant connaît la solitude. Il sait qu’il faut aimer les êtres sans en avoir besoin. Il sait des choses que tu n’as toujours pas apprises, nous t’avons trop protégé. Tu penses le contraire, te prends pour une sorte de martyr d’on ne sait quelle tragédie, ne cesses de nous embarrasser avec tes caprices. Crois-tu que j’ignore contre qui sont dirigées tes transgressions ? Il me semble pourtant que tu ne détestes pas le confort de cette maison, ses six chambres toutes pourvues d’une salle de bains, ses deux salons, sa piscine, son jardin paisible et élégant, l’air conditionné que tu laisses fonctionner en permanence pour maintenir à dix-huit degrés la température des pièces que tu utilises le plus. Il me semble que tu n’as pas souffert que ton patronyme t’ouvre les portes du monde des affaires, lorsque tu as choisi de t’établir ici. Tu as pris pour prétexte la mort de ton ami, l’enfant qu’il avait laissé, le devoir de pallier, auprès du garçonnet, l’absence du père.

Depuis quand as-tu le sens du devoir, toi le premier-né qui t’es dérobé devant ta charge ? Prendre les autres pour des idiots n’est pas une marque de bon sens. Surtout lorsqu’il s’agit de ta mère. Tu te fiches bien du devoir, de l’importance d’élever ce petit dans un pays où les hommes noirs ne sont pas méprisés. Ayant atteint le fond de l’impasse, il t’a fallu faire demi-tour, c’est tout, sans bien savoir d’ailleurs où tu irais. Ici plus que n’importe où, la défaite des hommes noirs est visible à tous les coins de rue. Certains pensent faire illusion en accumulant des biens, mais rien ne leur appartient, puisque le pays est entre des mains étrangères. De la cave au grenier, il n’est pas un millimètre carré qui ne soit la propriété du pouvoir postcolonial ou des multinationales qui le prolongent. Je n’ai pas ménagé mes forces pour vous assurer un héritage confortable, à ta sœur et à toi. Pourtant, je n’accorde pas la moindre importance aux choses matérielles. Je connais les symboles qu’y attachent le regard et la pensée – un grand mot, je sais – dans notre société exsangue pour ce qui est de l’esprit. J’agis en conséquence.

 

Tu peux considérer – je n’en serais pas étonnée si nous avions cette conversation – que mon approche est un avilissement consenti, pire que tout autre, de ce fait. Je suis venue au monde, fils, porteuse d’un poids bien assez lourd. J’avoue avoir capitulé devant ce nettoyage des écuries d’Augias. Nous avons plus d’une fois offensé le divin. Mon fourvoiement individuel, personnel, s’il ne lui retire rien, n’ajoute pas, non plus, à l’absurde de nos existences. De loin, j’observe les militants. Peu nombreux, ils poussent ce rocher qui roule vers le bas sitôt le sommet atteint. C’est qu’il nous faut laver, fils, et d’abord en dedans. Ce n’est pas la pente qui fait choir la pierre. C’est la boue. Ne me reproche pas ma trop grande lucidité. Ne me tiens pas rigueur de refuser le rôle de pionnière ou même d’agneau sacrificiel. Si tu as à redire, ne te plains pas du monde que t’ont laissé tes aînés. Ceins-toi la taille, empoigne le chasse-mouches, bats-toi pour ce en quoi tu crois.

 

L’air est irrespirable. Chargé. Il vaut mieux fermer la fenêtre. La pluie qui vient n’est pas ordinaire. D’ailleurs, ce n’est pas la saison. Quelque chose va se produire ce soir. Cela va arriver cette nuit, au plus tard. Tu ne comprendrais pas, si je m’en expliquais. Alors, je ne te dirai rien. C’est à moi seule que je parle. On m’obéit – pas toi –, on ne m’écoute pas. Lorsque je l’ai vue, cette femme sans généalogie que tu nous as ramenée de là-bas, faire le ménage dans le jour à peine levé, fredonnant une chanson guillerette comme si tout allait bien, comme si tout était normal, je me suis décidée à agir. Elle a souri, lorsque j’ai pris place sur ma chaise en rotin favorite, celle avec un grand dossier aux bords si savamment ouvragés que l’on dirait des pétales de fleurs. Je n’ai fait que hocher la tête. Je venais l’observer de près. Confirmer mon intuition. Apprécier la réalité de ce qui m’avait épouvantée.

 

Qu’elle s’engage dans cette activité sans nécessité, sans avoir été sollicitée en ce sens, pouvait déjà vous ébranler. Il y avait autre chose. Au début, j’ai cru reconnaître le plaisir, un contentement à mes yeux fort déplacé. Pourtant, ce n’était pas en cette troublante satisfaction que résidait le problème. Il m’a fallu un instant pour identifier la source de ma gêne. Cela m’a sauté aux yeux à un moment donné. Elle semblait avoir quatre bras, pour ainsi soulever chaises et poufs tout en continuant de nettoyer. Elle paraissait dotée d’un pouvoir lui permettant d’amener le balai à rétrécir pour pénétrer le fond du moindre recoin, afin d’en extirper une poussière que nul œil humain n’eût décelée. Cette femme que tu traînais derrière toi à l’heure de ton retour, fils, révélait, pour ce travail, une compétence suspecte. Atavique. C’était dans ses gènes. Ce savoir ménager était ce que lui avaient légué ses ancêtres. Voilà ce dont témoignaient ses gestes.

 

Une autre que moi se serait réjouie, voyant en cette personne un être corvéable. Une villageoise considérant sa bru non pas comme la compagne, mais comme la servante de son fils, aurait remercié la divinité de lui avoir envoyé ces bras industrieux, cette ferveur à briquer. Dans notre milieu, la chose est inconcevable. Nous employons des gens pour ces travaux. C’est à la fois une affirmation de notre statut, et le témoignage de notre solidarité avec les moins bien lotis. Avoir des domestiques est aussi une obligation morale. J’aurais pu le lui dire. Lui faire comprendre le caractère inapproprié de son attitude. Elle m’aurait entendue. On ne l’y aurait pas reprise. Cela n’aurait fait que camoufler l’élément servile. La chose apprise puis transmise au point de se confondre avec la nature, l’essence même de l’être. J’ai toujours su lire le dessous des cartes, anticiper les problèmes, les résoudre avant qu’ils ne se posent vraiment. S’il n’en avait pas été ainsi, la vie aurait depuis longtemps eu raison de moi. Cette femme s’en est allée ranger le balai, non sans m’avoir demandé si je voulais quelque chose, elle avait remarqué que je prenais un thé noir à cette heure, avec une cuillerée de miel sauvage et, aussi, des dés de plantain frits, un légume vert ou de l’avocat. Elle se proposait de préparer le tout. Hum. Mon fils. J’ai répondu que je n’avais pas faim.

 

Que penser d’une personne qui, pour s’attirer vos bonnes grâces, ne trouve qu’à se rabaisser ? On n’y songe pas. En général, on n’accorde pas d’importance à ces détails. Moi si, depuis toujours. Il était urgent de défaire cette mésalliance par laquelle tu t’apprêtais à nous compromettre tous. Esclave. Esclave. Esclave. Ce mot a tournoyé dans mon esprit la moitié de la journée. Il a fait gronder en moi un désordre tellurique, m’a fait vaciller d’un socle construit puis consolidé avec patience. On ne peut permettre quoi que ce soit qui fasse souffrir autant. Esclave. Le corps de cette femme ne connaît la date d’aucune abolition. Il n’a pas rompu avec ces ères que, pourtant, elle n’a pas vécues en tant que telles et, ce qu’il lui en reste, ce n’est pas la révolte. La prise de risques du marronnage. Elle se soumet, choisit le camp des subalternes. Sans attendre l’assignation, elle prend la place la moins enviable, courbe d’avance l’échine. Même Makalando, notre cuisinière issue d’une communauté sans titre ni gloire, se tient devant la vie et face aux êtres avec plus de hauteur. Elle gagne son pain comme domestique, mais se définit comme un être libre. Une habitante de Vieux Pays. Elles sont ainsi. Jamais il n’est possible de manquer de respect à Makalando. Elle l’impose.

Ce n’est pas moi qui l’ai embauchée. Elle était dans votre famille paternelle depuis ses années d’adolescence. Amos a souhaité sa venue sous notre toit et, lorsque nous nous sommes mariés, elle s’est arrangée pour me faire comprendre que nous ne ferions que lui verser un salaire. Son existence était sienne. Elle se présente à son heure, fait ce qu’elle doit, s’autorise une sieste de temps en temps. Quand vient le moment pour elle de nous quitter, Makalando passe une robe à fleurs ou une jupe plissée, glisse ses pieds plats dans des sandales à petit talon, se dirige vers ce qui l’attend loin d’ici. Alors, elle n’est plus Makalando, ce nom qui rappelle combien on l’a trouvée foncée à la naissance, sans grâce, donc. Car lorsqu’elle naquit, les peuples de cette région du monde avaient déjà été frappés de noirceur et portaient sur eux-mêmes un regard étranger. Lorsqu’elle s’en va étreindre son existence, elle devient Mado. Sa peau, ointe avec soin, brille un peu sous les derniers rayons du soleil, précédant avec douceur les étoiles qui siégeront là-haut à la nuit tombée. Ses coiffures, toujours hautes, lui dégagent la nuque, attirent l’attention sur son cou, sur la symétrie de ses épaules. Ses hanches opulentes roulent comme elle avance. Chaque pas, faisant tressauter le bas du vêtement, dévoile un bout de mollet. Parfois, avant de s’en aller, elle vient me demander moni mwa ndio, l’argent du transport, comme elle dit. Parce qu’il pleut. Parce qu’elle est trop fatiguée pour marcher. Parce qu’elle a un rendez-vous. Parce qu’on le lui doit bien. Je lui remets une provision mensuelle. C’est alors moi qui baisse la tête, gênée de n’y avoir pas songé la première.

 

Peu avant le déjeuner, ce jour-là, ce fameux jour où cette femme a entrepris de balayer la véranda, je t’ai vu rentrer, l’enlacer. On aurait dit deux êtres désincarnés. Tu la touchais, il ne se passait rien, ni en toi ni en elle. Si quelque scrupule avait pu m’assaillir, il se serait dissipé à ce moment-là. Ce que je m’apprêtais à détruire était sans signification ni valeur. D’abord, j’ai pensé casser le couple que vous finiriez par former une fois l’union consacrée, faire en sorte que le mariage annoncé au lendemain de ton retour au pays n’ait pas lieu. Puis, je me suis dit que, malgré tout, tu ferais partie de cet appareillage. Les armes que j’emploierais pourraient ne pas t’épargner. J’en ai choisi d’autres, pour ne viser, n’atteindre que cette femme. Je ne désire pas sa mort, sans en repousser l’éventualité. On m’a dit, là où je me suis rendue pour régler le problème, qu’il n’était pas possible de maîtriser tous les effets de l’opération. Les forces invoquées gouvernent seules l’issue. Tout ce que je peux affirmer, c’est que les épousailles n’auront pas lieu. Quelque chose est en marche pour se dresser en travers de votre chemin.

 

On m’a rappelé qu’il n’y avait pas d’actes sans conséquences, que je serais un jour affectée par les énergies sollicitées. Nous verrons cela. J’ai demandé si le choc en retour pouvait être de nature à vous priver de vos biens, vous, mes enfants. Il m’a été répondu que non, non, je serais seule touchée, atteinte avant tout dans mon âme. Hum. Je ne suis pas très inquiète. Mon âme n’a pas souvent été à la fête. Aurais-je pu la préserver en refusant le corps-à-corps avec cette société côtière tellement corrompue, me serais-je élevée en choisissant de nager à contre-courant ? Il est permis d’en douter. Il n’y a pas de modèle. Alors, j’ai pris le parti de l’ombre, sans aller trop loin, toutefois. Avant qu’il ne soit nécessaire d’extirper cette femme de ton existence, j’ai peu fréquenté l’occulte. Lorsqu’il fallut m’y résoudre, ce fut toujours pour vous protéger, Tiki et toi. J’ai su qu’il le faudrait la première fois que tes tantes paternelles, les sœurs d’Amos, sont venues ici pour me battre. Me remettre à ma place. Quand elles en ont eu assez, elles m’ont demandé de leur servir à boire. Du gin. Du whisky. Puis, l’une d’elles, Sulamite, a dit : N’oublie pas que la royauté se forge d’abord dans le ventre des mères. Ton mariage avec notre frère ne lavera pas le sang de tes enfants. Et elle a ri, de ce rire d’ogresse. Son corps monumental était immobile. En dehors de la bouche qui s’ouvrait, s’ouvrait, s’ouvrait, sous l’effet de l’hilarité. J’ai parfaitement compris son propos. J’étais enceinte de toi. Ma grossesse n’avait pas un trimestre, et j’aurais pu te perdre, sous les coups de ces monstres. C’est une jeune femme apeurée qui te porta dans son sein. Amos était à l’étranger, un prétendu voyage d’affaires, dont il profitait bien sûr pour voir une autre femme. À son retour, pas un bleu ne me marquait la peau. Pas une plainte ne me vint. Je ne lui parlai pas de la visite de ces harpies.

C’est à cette époque, celle de ma première grossesse, que je fis la connaissance de Sisako Sone, qui s’occupe de nous trois depuis tant d’années. Vous, mes enfants, et moi, votre mère. Comme bien des personnes de sa génération sur cette côte, un prénom biblique lui a été donné, mais malheur à qui l’appellerait Ruth. Voici comment je la rencontrai. Après le départ de tes tantes, Makalando se chargea de nettoyer mes plaies, de me prodiguer les premiers soins. Pendant qu’elle massait mes bosses, s’assurant de ne déceler aucune fracture, elle se mit à fredonner : Le nom de ton mari est Mususedi. N’oublie pas ce que cela signifie. Toi, tu es née Mandone. Ton aïeul, Makake Mandone, ne fut pas nommé ainsi par hasard. Ses enfants – filles et fils – héritèrent tous du nom de Mandone que nul autre ne portait dans la communauté. Il importait d’annoncer clairement cette filiation. Tu sais pourquoi. L’histoire de Makake Mandone est connue sur toute la côte et au-delà. La grandeur est de ton côté, femme, mais tu vois le monde à la manière de cette vermine qui se targue d’être bien née. Vois comme elles t’ont traitée. Sulamite et Judith, ces deux tortionnaires. Dis-moi où est la noblesse ? C’est pourtant ainsi qu’elles la conçoivent. C’est ce qu’on leur a enseigné. C’est aussi ce que tu leur permets. Tu peux encore quitter ces gens et faire honneur à Makake Mandone.

 

Je me redressai de mon mieux, pensant avoir mal saisi les paroles de sa mélopée incantatoire. Je voulus les lui faire répéter. Makalando sourit comme elle sait le faire, seulement du regard. Sona Madame, Petite Madame, dit-elle, tu es épuisée. Je n’ai fait que chantonner pour apaiser tes douleurs, je n’ai rien dit de notable. Les soins que je te prodigue ce jour ne suffiront pas. Tu devrais voir une nganga, avoir la tienne. Cherche celle qui se nomme Sisako Sone, elle reste à Vieux Pays… Makalando et moi n’évoquâmes plus Sisako. Je ne lui appris rien de mes entrevues avec la guérisseuse, ne sus pas si elle-même la consultait ni quels étaient leurs rapports, bien qu’elle résidât aussi à Vieux Pays. Chacune reprit sa place et son rôle dans la maison. Lorsque tu naquis, elle ne m’appela plus Sona Madame, mais Madame, tout court.

Par la fenêtre, j’observe le jardinier. Ses gestes réguliers, sa manière de mesurer l’effort, de l’économiser, tout en effectuant à la perfection la tâche qui lui incombe. Il est à notre service depuis si longtemps. Si l’envie l’en prenait, il pourrait dévoiler mille secrets. Ce qu’il a vu de nous au cours des ans. Ce que beaucoup ne peuvent imaginer, même s’ils ont parfois entendu quelques bruits échappés d’ici. Cette demeure imposante ne pouvait les retenir tous. Ils se sont évadés, se laissant happer par les lèvres des commères qui les ont propagés. Partout où une oreille disponible voulait les recevoir. Sachant qu’il en serait ainsi, je vous ai enseigné, à ta sœur et à toi, que vous aviez un patronyme. Que vous étiez ce nom. Que n’ayant pas nécessairement à le défendre, vous deviez laisser les médisances vous glisser sur la peau. Comme l’eau sur les plumes du canard. Il n’y a que deux catégories de personnes : ceux dont on parle, et ceux qui parlent des autres. Appartenant à la première par votre naissance, vous deviez, contrairement aux gens du commun, avoir de l’élégance. Ne jamais vous abaisser à répondre aux insultes. Ne jamais devenir, vous aussi, des êtres sans substance, ne sachant que regarder vivre les autres.

 

Ai-je mal agi ? Ce n’est pas mon opinion. Même si je ne vous ai pas tout dit. Surtout à toi, qui avais besoin de savoir. Deviner les choses comme le fit ta sœur ne t’aurait pas suffi. Tu avais besoin de cette conversation que je ne peux avoir avec personne. Quel âge avais-tu lorsque, prenant ton courage à deux mains, tu es venu me supplier de quitter Amos… Cela m’a déchiré le cœur, mais je n’en ai rien laissé paraître. Je t’ai dit que les enfants n’avaient pas à se mêler de ces affaires-là. Tu as dû présenter tes excuses, promettre de ne pas recommencer. Quelques années plus tard, accompagné de ta sœur, tu as pourtant récidivé. Il faut dire qu’Amos s’était surpassé. J’ai répondu que les enfants n’avaient pas à s’immiscer dans les affaires des grandes personnes. Tu ne m’as plus accordé un regard. J’étais dure, je sais. Je vous interdisais, à Tiki et à toi, de pleurer, de manifester la moindre émotion, lorsque vous me voyiez le visage tuméfié ou incapable de me mouvoir des jours durant, après une des crises de votre père. Très tôt, ta sœur est passée outre à ces consignes.

Elle venait près de moi, m’imposait ses soins de fillette, puis d’adolescente, pleurait à chaudes larmes. Parfois, je pleurais avec elle. Chaque fois qu’elle demandait comment cela était possible. Amos était-il fou ? Elle n’avait pas tort de s’interroger de la sorte. Votre père vous adorait. Pour vous faire plaisir, il se livrait à des activités dont j’étais incapable : raconter des histoires et même les inventer, faire de la balançoire, danser ou faire le pitre pour vous amuser. Je vous ai souvent corrigés. Jamais Amos n’a levé la main sur vous. Jamais il n’est rentré à la maison le soir sans vous avoir acheté une douceur. Alors, ta sœur avait raison. Il y avait, dans ces accès de violence comme dans certains autres comportements, la marque d’un déséquilibre psychologique. Le genre de choses que l’on ne détecte pas avant d’avoir vécu avec quelqu’un. Or, de notre temps – dans notre milieu du moins – il fallait se marier pour loger sous le même toit sans offenser la morale. Il était trop tard, lorsque le compagnon choisi libérait les démons tapis en lui.

 

Cette pièce est ma préférée. Je l’ai entièrement meublée et décorée. Le cuir du canapé Chesterfield s’est patiné avec les ans. L’acajou de la table basse est demeuré intact. Sur le buffet, un vase en cuivre retient toujours ce bouquet de plantes séchées. Au milieu, un minuscule épi de maïs continue de trôner. Enfant, tu as tenté de le dévorer, manquant t’étouffer avec les grains durcis. Je l’ai tout de même conservé. Il est là, presque intégralement dénudé. Chaque fois que je le vois, je me souviens du garçonnet qui portait à la bouche tout ce qu’il trouvait beau. Aujourd’hui, tu aurais plutôt tendance à te méfier de ce qui t’attire. Tu te tiens à distance. Ton corps repousse ce qui lui plaît. Tu n’absorbes pas, ne te laisses pas absorber, renies toute sensualité. C’est pourquoi tu l’as choisie, cette femme que tu nous as ramenée du Nord. Tu ne l’aimes pas, ne la désires pas. Au début, elle a été ta complice dans cette comédie du couple. Puis, cela s’est arrêté. J’ignore pourquoi elle a cessé de jouer. C’est arrivé un jour. Elle était sortie seule, au tout début de l’après-midi, lorsque le soleil rosse les vivants et les morts. Lorsque la terre semble sur le point de s’embraser et que la vie s’écoule au ralenti. Elle avait revêtu une de ces tuniques qu’elle prend pour des robes, je n’ai pas remarqué ses chaussures. Ce vêtement me perturbait, comme tout ce qu’elle arbore. Elle ne doit pas connaître sa taille. Ce n’est pas sa quasi-nudité qui m’a dérangée. Je déplore que le christianisme soit venu recouvrir les corps de nos ancêtres et ne me sens bien qu’une fois libérée du soutien-gorge.

 

Pourtant, j’avoue porter peu d’estime à certaine expression de la féminité. Je n’aime pas que les femmes soient légères, même en apparence. Lorsque nos aïeules allaient découvertes, leur attitude était fort différente de celles qu’adoptent ces femmes d’aujourd’hui qui n’ont rien d’autre en tête que se faire remarquer. Passé l’âge de quinze ans, cette immaturité a de quoi inquiéter. Cela peut masquer un désordre, une plaie intime. Peut-être une agression sexuelle dont on affronte l’empreinte de cette façon. Esclave et désaxée ? Dio, mon enfant, prends pitié de nous, toi aussi… Un seul des deux termes suffirait à ravager une famille dans ce pays. La réputation. La valeur du nom. Tout cela serait menacé. J’entends d’ici les commères se gausser en tapant des mains : Vous avez alors vu la bordelle du fils Mususedi ? J’entends ce qui se dira dans les lourds silences qui l’accompagneront où qu’elle aille. Que tout de même, on le sait ici sur cette côte, le nyunga bakom a d’abord servi à se débarrasser des fauteurs de troubles, des malfaisants. Ceux qui viennent à nous plusieurs siècles plus tard, de qui sont-ils les descendants ? Ont-ils tous des ancêtres innocents ? J’entends affirmer que rien n’est pour rien, que Nyambe sait ce qu’Il fait. J’entends la déploration, la feinte compassion pour les souffrances endurées dans ce système barbare que les Nordistes mirent en place puis, très vite, le mépris, malgré tout, parce que, coupable ou non, un vaincu n’est rien. Tu vois, nous disons nyunga bakom, commerce des esclaves, et prenons ainsi nos distances avec ce qui devrait nous être un traumatisme. Le point de vue de celui qui fut arraché, celui de ceux à qui on le déroba, ne nous importe guère. Nous disons commerce. Pas razzia. Pas terreur. Pas perte. Pas deuil. Nous disons esclaves. Pas sœurs, filles, promises.

 

Comprends-tu ce qu’il faudrait affronter pour faire accepter cette femme que tu as cru devoir nous ramener du Nord ? Elle n’aurait pas été la première sans généalogie à s’établir ici, ni même à épouser un homme de notre côte. Les autres, qui ne furent pas nombreuses, eurent, pour leur faciliter la vie, trois avantages que le sort refusa d’accorder à cette femme. D’abord, elles avaient le teint clair. Le genre de complexion qui ne s’achetait pas encore chez l’esthéticienne dans le temps. Ensuite, elles avaient les cheveux longs. Plus frisés que crépus. Enfin, ces révélateurs d’une ascendance blanche – donc supérieure – étaient soulignés par la distance qu’elles mettaient entre elles et tout ce qui était d’ici. Cela devait requérir bien des efforts, mais elles surent tenir bon. Passer pour hautaines. Retourner à l’envoyeur le crachat, avant même qu’il ait été expulsé. On ne les aimait pas. Ce n’était pas bien grave : qui aimait-on, dans le fond ? Cette femme n’est pas de la même trempe. Celle que tu avais amenée avant non plus, mais elle aurait trouvé un autre modus operandi. Son prénom lui-même levait le poing. Je ne l’ai jamais oubliée, Amandla. Venue au monde hors de toute lignée elle aussi, mais dotée d’un esprit, pleine de quelque chose. Tu éprouvais pour elle des sentiments puissants. T’y abandonner revenait à changer de cap. Pour l’épouser ou même partager son quotidien, il t’aurait fallu faire plus que tolérer la vie. Y sauter à pieds joints. Je ne lui ai pas fait bon accueil, mais je connaissais sa valeur. Vous vous êtes quittés sans mon intervention. Puis tu es revenu, avec cette femme.

 

Elle était sortie seule alors que le soleil redessinait le monde au chalumeau. Était-elle allée te trouver à ton bureau, errait-elle dans les rues lorsque ta route croisa la sienne ? Toujours est-il que vous êtes rentrés ensemble. Elle avait changé. Je l’ai vu dans ses yeux. Ils s’étaient ouverts. Détournés de toi. Ils avaient entrevu l’inattendu. Contemplé leur propre vérité. Leur éclat ne serait plus pour toi. D’ailleurs, depuis ce jour-là, vous vous disputez sans cesse. J’ai songé que l’œuvre était en cours. J’avais fait ce qu’il fallait et n’avais plus qu’à attendre. Pourtant, il était un peu tôt. Je ne m’en étais remise à l’occulte que la veille. Sisako m’avait, pour la première fois, refusé son appui. Nommant comme toujours ma mère puis mon père, elle m’avait enveloppée d’un regard las, avant de lancer : Fille d’Ebokolo et de Mandone, n’auras-tu donc rien appris à mon contact au fil des ans ? Ne viens pas m’insulter en me demandant cela. Et n’attends pas de moi que je t’indique le chemin. Tu trouveras seule la porte à passer pour accomplir ce travail. Tu es femme, comme celle que tu t’apprêtes à blesser. Elle ne t’a causé aucun tort. Tu n’as donc pas l’excuse d’agir pour te défendre. Sisako a ajouté qu’elle avait su, dès le début, que mon âme serait difficile à soigner. Elle reconnaissait sa défaite, se tiendrait à mes côtés lorsqu’il faudrait retirer les souillures que mon crime aurait déposées en moi. Baissant la tête, elle avait soufflé : Va-t’en à présent, ne reviens pas avant d’en avoir fini avec l’ombre, si tu persistes dans ton choix. Je ne t’abandonnerai pas, fille d’Ebokolo et de Mandone. Tu m’enseignes l’humilité. Souviens-toi que je t’aime, même si cela ne te suffit pas, même si cela ne te guérit pas.

 

Ces paroles m’avaient valu nombre de nuits sans sommeil. Des hectolitres de larmes versées dans la solitude de ma chambre. Une confrontation sans faux-semblants avec mes mobiles, une immersion dans leur source. Une fois de plus, j’avais admis, reconnu et nommé ma douleur. Une fois de plus, j’avais dû m’avouer mon incapacité à la transcender, même après tout ce temps. Je n’étais descendue en moi-même que pour y trouver ces deux spectres qui gardent les portes de ma conscience depuis si longtemps : la peur, la honte. L’idée que la famille soit raillée, regardée de haut pour avoir accueilli cette femme m’angoissait jusqu’à la nausée. Ce que j’avais supporté dans le huis clos des relations avec ma belle-famille et parfois avec votre père lorsque son intérêt était d’aller dans le sens de son clan ne pouvait devenir, par bru interposée, une affaire publique, incontrôlable.

 

C’est en tremblant que je me suis rendue chez un être dont la fonction n’a pas de nom. C’est à voix basse que j’ai demandé que cette femme soit séparée de toi. C’est tout. On m’a ordonné de préciser ce que j’entendais par séparation. J’avais pris le temps d’y réfléchir. Ce que je désirais, c’était qu’elle ne se marie pas avec toi, mais qu’il te soit permis de garder l’enfant que tu avais adopté. À ce jour et peut-être pour toujours, il est mon unique petit-fils. On ne s’est pas enquis de mes motivations. Néanmoins, on a tenu à me rappeler ceci : Quoi qu’il arrive, l’enfant procède de sa mère et d’elle d’abord. Cette femme ne pourra être séparée que de ton fils, pas de l’enfant qu’elle a mis au monde. J’ai hoché la tête. Le mal était rarement absolu. Un espace demeurait pour que justice soit rendue. J’ai parié sur l’avenir… En la voyant à ce point changée, un éclat dans les yeux qui n’était pas pour toi, je me suis reproché mon empressement. Puisqu’il n’y avait rien entre vous, la séparation aurait sans doute fini par se produire. Un divorce. Par exemple. Une rupture avant la publication des bans. L’idéal. Tant pis. J’avais agi.

 

Le jour s’évanouit peu à peu. Le jardinier lave ses outils à grande eau, tire sur le tuyau d’arrosage pour se rincer les pieds. D’un geste rapide, recueillant au creux de ses mains l’eau d’un robinet, il se nettoie les mollets, les tibias. Il me salue en passant devant la fenêtre avant d’aller ranger ses outils. Je hoche la tête. Sans dire un mot. Sans esquisser un sourire. Ma morosité l’inquiète moins que les nuages qui enflent là-haut. Il lève les yeux au ciel, presse le pas. Que la pluie ne le trouve pas en chemin. Ici, la pluie est comme le soleil de midi : implacable. Lorsque vient sa saison, elle peut durer plusieurs jours d’affilée. L’homme a raison de se hâter. Comme pour tous mes employés, je sais où il reste. J’ai tenu à connaître leurs conditions et lieux de vie, avant de sceller l’embauche. Savoir qui ils étaient vraiment. Où rendre visite à leurs enfants malades. Où faire porter des vêtements à leurs épouses. Ils se sont étonnés de cette marque d’intérêt. Dans ce pays, nul ne se soucie du personnel, toujours taillable et corvéable à merci. On leur verse un salaire. Parfois de manière très épisodique, mais ils ont un travail. Un statut social. Que faudrait-il faire de plus ? C’est ce que l’on pense, dans notre bonne société, surtout parmi les gens bien nés.

 

Vêtus de leurs beaux costumes, bardés de diplômes obtenus au Nord, ils ont conservé la mentalité des castes privilégiées d’il y a plusieurs siècles. Les usages des notables que l’on enterrait avec leurs serviteurs, leurs femmes. Être à leur service, c’était leur vouer son existence. Ne plus s’appartenir. Précéder puis assouvir leurs moindres désirs. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare qu’untel exige d’être conduit par son chauffeur à toute heure. Sept jours par semaine. Les Mususedi sont de ceux dont les ancêtres prenaient comme gens de maison, et comme main-d’œuvre agricole, des captifs venus du mbusa mundi, l’arrière-pays. À leur arrivée, un nom côtier leur était imposé. L’obligation leur était faite de ne jamais plus mentionner leur pays natal. Leur descendance ne saurait ni le nommer, ni le situer. C’était à ce prix qu’ils trouvaient leur place au sein de la communauté : on prétendait les vider d’eux-mêmes, les remplir d’autre chose. La culture côtière exigeait d’être absorbée autant qu’elle dévorait, ne se laissant en rien imprégner par les usages des assujettis. Bien que possible et assez fréquente, l’ascension sociale des descendants de captifs ne permettait pas que l’on oublie leur origine. Elle leur interdisait d’occuper le tabouret d’autorité. En certaines circonstances, le sang parlait plus fort que tout le reste. Cet état de fait perdure. Nul ne se vante d’une ascendance servile. Nul ne s’enorgueillit d’être un descendant de vaincu. Le courage et le sens de l’honneur face à la défaite sont des victoires sur le plan spirituel. Les gens de notre côte n’élèvent pas jusque-là leur compréhension des choses.

 

Je n’ai pas fait tourner la climatisation. J’entends le cri des oiseaux, les rumeurs du voisinage. Les employés de maison rentrent chez eux. Les veilleurs de nuit prennent place devant les grilles en fer forgé des villas ou des résidences cossues. Les uns et les autres échangent de longues salutations, des rires. Nous habitons un de ces quartiers résidentiels dont on ne voit que rarement les habitants. Tout juste a-t-on le temps de les apercevoir, lorsqu’ils regagnent leurs pénates, bien à l’abri dans l’habitacle de leurs berlines à air conditionné. Ensuite, ils se terrent derrière les hauts murs d’enceinte qui clôturent leurs demeures massives. Désormais, on se barricade. Une fois chez soi, on active les systèmes d’alarme, on met en route les caméras, on ferme à double tour. Les agressions à domicile sont monnaie courante, et ne sont plus le fait de la dictature qui faisait autrefois passer ses assassinats pour des crimes de droit commun. Nos veilleurs de nuit ne montent plus la garde que pour la forme. Ils ne font pas le poids face aux bandits de nouvelle génération, jeunes déterminés à ne pas laisser passer l’occasion de jouir des biens de cette terre. Je le répète : ici, les derniers resteront les derniers, nul n’aspire à faire partie de ce contingent. La bourgeoisie actuelle emploie des agents de sécurité en uniforme. Cela ne change rien. Nous vivons comme nos voisins. Chacun chez soi. Nous ne nous fréquentons pas forcément. À mon âge, on ne tisse pas de nouveaux liens. D’ailleurs, le pays pullule à présent d’individus à la fortune douteuse. Il y en a toujours eu, mais c’est pire qu’auparavant.

 

Les riches du e XXI siècle n’ont ni manières ni éducation. Jamais ils n’ouvrent un livre, ne possèdent pas de bibliothèque. Tout ce qu’ils savent, c’est le prix des choses. Alors, ils se couvrent jusqu’à l’asphyxie d’effets de marque. Quoi qu’ils fassent, on les reconnaît. Ils parlent, marchent, agissent comme ce qu’ils sont. Des gens trop vite passés de la natte au lit king size, du bain dans l’eau sale du marigot aux remous du jacuzzi. Ils n’en reviennent pas de manger avec des couverts, ne touchent plus rien avec les doigts. Il ne faut pas s’attendre, lorsqu’on est reçu chez eux, à ce qu’ils aient la délicatesse de prévoir un rince-doigts pour qui voudrait déguster avec plaisir l’aile ou le pilon de son poulet grillé. Non. Le Blanc leur a fait découvrir la fourchette. Peu leur importe que l’élégance consiste d’abord à ne pas embarrasser les autres, à les mettre à l’aise. Pour le malheur de ce pays, ces gens sont partout. Armés de billets de banque, ils se sont frayé un chemin vers des espaces autrefois relativement préservés de pareille engeance. Ceux de notre génération mettaient un genou à terre avec la dévaluation de la monnaie, mais aussi parce qu’ils avaient souvent été plus cigales que fourmis. Contre une aide financière qui tombait à pic, certains n’hésitèrent pas à coopter ces riches sans mémoire, leur permettant ainsi de prendre place dans le cercle.

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