Crépuscule du tourment

Leonora Miano · Chapitre 1 sur 4 · partie 3/3

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Crépuscule du tourment

I – Madame

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Dans ces clubs hérités des colons, on prétend s’atteler à des actions caritatives. En réalité, on s’y compromet les uns les autres. On se tient. Si je tombe, vous dégringolez tous, voilà ce qui résume chaque conversation. Le pays est le domaine de ces groupes mafieux déguisés en organisations diverses dont il importe de faire partie, et qui reçoivent leurs ordres de l’extérieur. Rien d’étonnant. Le pays n’est pas vraiment de fabrication locale… On ne pénètre pas accidentellement dans ces sphères privilégiées. On vient y chercher quelque chose. Pour l’obtenir, on paie un prix souvent élevé. C’est ce que j’ai fait, d’un certain point de vue. Non pas en épousant votre père, mais en refusant de le quitter. À la différence d’autres, ce n’était pas la quête du pouvoir qui me motivait. C’était celle de la respectabilité. Ai-je mal agi ? Hum. Je ne me suis pas dressée contre ce système, j’ai composé avec. Pour que l’on ne vous regarde pas, que l’on ne vous parle pas comme on avait pu le faire avec moi. Il m’arrive parfois de me traiter d’idiote. Cela ne dure pas longtemps. Je vous ai donné un nom que nul ne foulera aux pieds. Je vous ai garanti un patrimoine. Le reste, il vous faudra le conquérir. Tu vois, les mères ne peuvent pas tout.

 

Ces mots qui défilent dans mon esprit, je les ai couchés sur les pages d’un cahier. En partie. On ne peut tout écrire, mais je consignerai l’essentiel. Tu pourras m’accuser d’avoir eu recours à la sorcellerie pour rompre tes fiançailles. Une question me taraude. Faut-il te remettre ces confessions sitôt la rupture constatée, ou serait-il préférable que ta sœur et toi les trouviez plus tard. Quand je serai morte et que l’on fera le tri dans mes affaires. C’est Tiki, j’en suis certaine, qui trouvera ces lignes. Elle remarquera qu’elles s’adressent à toi. J’espère qu’elle comprendra. Je m’y suis mise quelques semaines après ton retour. J’aurais tant voulu te parler. J’aurais dû venir te voir là-bas, au Nord, quand tu ne nous écrivais pas, quand nous avons compris que tu coupais les ponts. Tu t’en souviens, la monnaie que nous prêtent les Nordistes a été dévaluée. Nous avons connu des périodes difficiles. Il a fallu s’y adapter. Encaisser les loyers de nos locataires était tout à coup devenu un emploi à temps complet. Maintenir le bon fonctionnement des plantations situées à la lisière du mbusa mundi, aussi. Et puis, je trouvais ton attitude inqualifiable, ce qui m’a empêchée de me conduire en adulte. En mère. D’appliquer à la situation une saine autorité, au lieu de cette rage froide devant les caprices d’un enfant.

 

Ce que j’ai commencé à noter, j’ai tenté de te le dire. Ce n’était jamais le bon moment. Soit tu étais occupé, soit tu n’étais pas seul. La plupart du temps, avant le jour où elle n’eut plus d’yeux pour toi mais pour un indicible caché en elle, cette femme te suivait comme une ombre. Se glissait dans le moindre de tes pas, cherchant son souffle dans le tien, incapable de respirer sans ton assistance. Ses journées se passaient à t’attendre, elle ne reprenait vie qu’à l’approche de ton retour. C’était alors seulement que la voix de son enfant lui parvenait. J’aurais voulu m’expliquer de vive voix. J’aurais parlé et toi aussi. Je n’aurais pas ordonné son départ, tu as passé l’âge de telles injonctions. Je t’aurais fait comprendre que cette femme et moi sommes les deux faces d’une même pièce. Il nous est impossible de nous regarder, encore moins de nous rejoindre. Je n’ai pas voulu cela. Nous sommes, elle et moi, condamnées à nous donner le dos. Le profond agacement qu’elle suscite en moi, l’angoisse de la déchéance sociale, toutes ces émotions dénuées de grandeur ne doivent pas être comprises comme de la haine. Ou alors, si je hais, ce n’est pas elle.

 

Sa présence sous notre toit ravive une peine dont tu ne sais rien, mon fils, et qui est pourtant l’une des réponses que tu cherches. Une des clés de cette histoire familiale que tu déchiffres mal. Tu ignores sur quels éléments elle repose, les fragiles fondations du foyer que j’ai pensé créer avec ton père. La réalité a mis en lambeaux mes ambitions, comme un rocher l’aurait fait d’une fine étoffe accrochée à une falaise. C’est cela. Je me tiens seule au bord de la falaise et mon existence, telle que tu l’as connue, telle que tu la connais encore à ce jour, se résume à m’efforcer de ne pas tomber. Ne pas me laisser abattre par les coups de tes tantes paternelles, autorisées à me corriger, à me redresser. Ne pas me laisser détruire par ton père qui n’a épousé qu’un compte en banque. De cela, je ne me plains pas. C’est ce que je lui ai montré de moi, pensant n’avoir que cet atout.

 

Ta sœur et toi avez assisté à l’escalade de notre échec en tant que couple. Vous avez grandi en vous interrogeant sur la relation dont vous étiez le fruit. Et vous en avez souffert, chacun à sa manière. Tu m’aurais trouvée plus digne si j’avais plié bagage, exigé que votre garde me soit confiée. Hum, fils. Dans une société telle que celle-ci, cette dignité-là ne vaut pas grand-chose. S’il ne faut me reconnaître qu’une seule qualité, c’est la lucidité. Jamais je ne me suis prise pour l’héroïne que tu aurais voulu me voir devenir. Rien ne m’y prédisposait. De plus, j’avais vu sombrer des âmes nobles, périr les espérances pourtant légitimes de personnes refusant de se conformer au modèle dominant. Tu connais mon amie Solace. Tu sais ce qu’elle a vécu, ce qui lui est arrivé. Tu le sais. Ta sœur écoutait aux portes quand vous étiez petits. Elle te rapportait ce que tu pouvais entendre. Je sais qu’elle t’a parlé de Solace. Elle l’a entendue me confier les frasques de Richard, son mari. Parler des enfants qu’il semait à travers la ville et qui lui ressemblaient comme deux gouttes d’eau. De ses maîtresses qui déambulaient partout avec les mêmes vêtements que ceux de Solace. Ce qu’elles racontaient en pénétrant dans un salon de coiffure, dans un restaurant où se réunissaient les membres de leurs tontines, à propos des voyages effectués aux côtés de cet homme, de la maison qu’il était en train de leur faire construire.

 

Pendant ce temps, mon amie peinait à joindre les deux bouts. Ils habitaient une villa immense, tu t’en souviens, encore plus impressionnante que la nôtre, avec une armée de domestiques qui n’étaient pas rémunérés, des factures d’électricité au montant significativement plus élevé que le salaire de Solace, et il est arrivé qu’elle ne puisse inscrire à temps ses enfants à l’école faute de moyens, qu’elle ne puisse acheter leurs fournitures scolaires, parce que Richard dépensait tout son argent hors de la maison, où il ne rentrait d’ailleurs que pour la rabrouer, l’insulter, quand ce n’était pas pire. Elle a demandé le divorce, l’a obtenu. L’affaire a été sanglante. La ville et les alentours s’en souviennent. Le cosmos lui-même a eu vent de l’affaire. Comme la majorité des hommes de sa génération, Richard a vu un affront dans le fait que sa femme se dresse contre lui et le quitte. Elle a fait ses valises, laissant ses enfants sous le toit de leur père qui pensait ainsi la faire revenir, et la tête basse.

Voyant qu’elle persistait dans son refus de reprendre la vie commune, il a payé des gens pour surveiller ses faits et gestes, menacé de mort chaque amant potentiel, a soudoyé les juges, tout fait pour retarder l’énoncé de la décision de justice. Il a fallu des années pour que le divorce soit acté. Des années durant lesquelles Solace n’a vu ses enfants qu’en cachette, quelques minutes chaque fois. Le divorce a été prononcé aux torts exclusifs de Richard, on ne sait d’ailleurs par quel miracle. En revanche, Solace n’a pas obtenu la garde de ses petits, et l’homme ne lui a, bien entendu, pas versé un sou d’indemnité compensatoire. Même si les attendus du jugement l’y contraignaient. En dehors de moi, toutes les femmes de notre bonne société se sont détournées d’elle, l’extrême solitude étant, dans notre monde, la rétribution de ceux qui cherchent l’épanouissement hors des sentiers balisés. Je reste convaincue qu’il n’y avait rien à gagner pour moi, si je me séparais de votre père. Lorsque notre histoire est passée de la chimère à la farce macabre, je m’y étais déjà trop investie pour courir le risque de finir comme Solace, dont les enfants n’hériteront même pas des biens de Richard, qu’il a dilapidés. S’ils acceptent la succession, il ne leur restera qu’un lourd passif à combler, et d’interminables disputes avec les enfants du dehors.

 

Pour Tiki et toi, j’ai su empêcher cela. Votre père n’a pas de bâtards. J’ai réussi à me ménager une forme de tranquillité, puisqu’il ne vit plus guère ici. Il reste désormais dans l’arrière-pays, à la campagne. Installé là, il rêve de refaire le monde, se prend pour un châtelain, le futur bâtisseur d’une grande cité subsaharienne. Il en a déjà trouvé le nom. Pour lui, ça y est. Tu connais ton père. Il confond parler et faire. Tu n’as pas compris, lorsque je t’ai reproché de rentrer au pays avec, à ton bras, une sans-généalogie comme cette autre que tu avais déjà amenée ici. Cette Amandla. Au moins avait-elle des manières respectables. Une certaine allure. Un fond. Comparée à celle que tu prétends faire entrer dans notre famille. Tu as pensé qu’une fois encore, je tentais de régenter ta vie. Nous n’avons jamais abordé le sujet véritable. Je me dis que tu es assez grand, un homme à présent, que tu as le droit de savoir, mais ce n’est pas facile. Ce n’est pas si simple. Il faudrait remonter si loin, évoquer des époques inconnues de moi, nous confronter, l’un et l’autre, aux ombres qui planent sur mon existence. Même pour moi, elles sont impossibles à saisir. Parfois, j’essaie de leur donner forme, de recouper toutes les informations, de parvenir à des certitudes définitives sur cette question dont tu ne soupçonnes rien. Je sais peu de chose au fond. Et ce que je sais ne m’a pas été clairement exposé. On m’en a chuchoté des bribes. On m’en a craché de petits bouts. De temps en temps. Pour me ramener plus bas que terre, me soumettre.

 

Tes tantes paternelles étaient expertes à ce jeu-là, bien qu’elles n’aient pas été les premières. Elles ont initié ton père qui a vite cessé d’être l’homme que j’espérais le voir devenir en lui offrant tout le confort nécessaire. Il m’a fallu m’endurcir. Être capable de ne plus sentir les coups, faire en sorte que ceux qui les portaient se brisent avant moi. Ne pas répondre à l’injure. La laisser choir à terre et s’assécher comme un vulgaire détritus. Pendant que je faisais tout cela, j’ai perdu en chemin la douceur, la tendresse, l’écoute. Comme j’ai dû te manquer, fils. C’est ma très grande faute : avoir dû serrer si fort les dents qu’il devenait impossible de prononcer le moindre mot d’amour. Vous êtes tout pour moi, ta sœur et toi. C’est en vous que les parts réprimées de ma sensibilité cherchent refuge : ma quête d’absolu, mon aspiration à la liberté, mon intégrité, mon désir de vivre un amour puissant et indestructible. Mon cœur espère encore vous voir donner vie à cela… Comment te dire, Dio, mon fils, que je te souhaite, en réalité, tout ce dont tu penses avoir été privé par moi ?

 

Hum. Que se passe-t-il encore. Ne peut-elle se taire ou, au moins, mettre une sourdine. Cette femme. Depuis qu’elle s’est échappée de ton ombre, elle révèle un tempérament bagarreur. Elle n’est pas faite pour être ton épouse et serait la première à le reconnaître. Sa voix me vrille les tympans. Apparemment, vous êtes sur le point de sortir, tu n’aimes pas la robe qu’elle a choisie, elle insiste pour la porter, la passe en dépit de tes réserves. C’est la première fois, depuis que vous êtes là, qu’elle te tient tête si ouvertement. Bien qu’il s’agisse d’une futilité, une toilette qui te déplaît, elle est en train de te donner congé. Vous haussez le ton l’un et l’autre. Je ne saisis plus vos paroles. Peu importe. C’est fini. Votre histoire ne pouvait éclore, de toute façon. Je n’y suis pour rien, en vérité. J’aurais pu éviter de me salir les mains… Je t’ai recommandé de choisir une compagne ici, puisque tu es venu, contre toute attente, t’installer au pays, disant que le Nord marchait sur la tête, qu’il avait plus de passé que d’avenir. Il n’y avait pas de raison d’habiter une maison en flammes. Je ne t’ai écouté que d’une oreille. Tu n’exposais pas le fond des choses. Combien la mort de ton unique ami t’avait ébranlé. Combien il t’était devenu impossible de vivre là où il avait exhalé son dernier souffle, on ne savait trop comment. Son cœur s’était arrêté. Comme ça. Il était assis dans le métro, et son cœur avait cessé de battre.

 

On avait trouvé ton numéro de téléphone sur lui. Dans la partie : Personnes à contacter en cas d’urgence d’un agenda qu’il avait dans sa veste. On t’avait appelé. A ton tour, tu avais contacté la mère de son enfant. Son numéro figurait après le tien dans le carnet. Tu ignorais jusqu’à l’existence de cette femme avant l’événement, ce qui ne t’a pas empêché de débarquer ici avec elle. Tu as dit : Voici Ixora. Nous allons nous marier. Kabral, le garçonnet, traînait la patte derrière vous. Ce pays, c’est son père qui aurait dû le lui faire connaître. Pour lui, ce sont encore les petites vacances. Vous l’avez inscrit à l’école nordiste. Il y en a au moins une dans tous nos pays. Il y suivra le programme auquel il est habitué, entendra l’accent qu’il connaît. Il est jeune. Passé le premier jour, il se fera des amis. Les rues de la ville lui tendront les bras. Après tout, il est ici chez lui. Les enfants procèdent de la mère, certes. Si le père n’avait aucune importance, je n’aurais pas tellement tenu à ce que vous portiez un certain patronyme. D’ailleurs, quelle que soit la qualité de la relation entre mère et père, toutes les unions ne sont pas fécondes. Ce petit est des nôtres. Il le sentira. Sa mère, en revanche, ne trouvera rien ici.

 

L’ombre est descendue alentour. Combien de temps ai-je passé dans cette pièce ? Rien ici n’a changé depuis nos débuts. Lorsque nous avons emménagé dans cette maison et qu’il a fallu la décorer. C’est pourquoi j’aime ce petit salon. Lorsque j’y viens, je ne suis plus cette femme épuisée d’avoir dû se tenir droite en toute circonstance. Je suis une toute jeune épousée. Je ne me l’avoue pas en ces termes, mais je suis éprise de mon mari et espère me faire aimer de lui. Bien des femmes lui courent derrière, mais c’est moi qui suis ici. Je ne suis pas laide. Je sais mettre en valeur mes charmes, sans tomber dans la vulgarité. C’est important. L’image. Les hommes aiment avec les yeux. Ma petite taille me donne l’air fragile. C’est important. Les hommes aiment se sentir puissants auprès de nous. Je sais recevoir avec élégance et originalité. Ma table sera enviée, imitée. On parlera des soirées passées chez moi. C’est important. Les hommes aiment ce qui les valorise. Je serai parfaite. Amos oubliera que ma fortune n’est pas tout à fait la sienne et qu’elle lui retire un peu de pouvoir. Ma compagnie lui sera agréable. Jamais je ne me refuserai à lui. Jamais je n’ébruiterai ses secrets, ses fragilités. Nous serons heureux.

 

Je regarde en souriant l’alliance qui brille à mon annulaire. La cérémonie a été un peu triste. Ma famille n’y a pas assisté. Nous nous sommes mariés au Nord. Nous avons prétendu avoir choisi cet espace parce que nous nous y étions rencontrés. La vérité était autre : mes proches désapprouvaient notre union. Surtout mon père. Il pensait que certains dans l’entourage de votre père n’avaient aucune considération pour moi, qu’ils n’en auraient jamais. Seuls les intéressaient les biens dont je disposerais un jour, ils pourraient même tenter de me spolier. Il disait que la descendance de Makake Mandone portait son nom avec fierté, mais qu’il fallait garder en mémoire la naissance de notre lignée. L’ancêtre Makake avait été élevé par l’ajout du nom de Mandone à celui qu’il portait déjà. Or, seules les femmes étaient appelées ainsi. Il était homme. C’est en le baptisant Endene qu’on l’aurait honoré sans équivoque. Les deux termes recouvraient la même réalité, celle que l’on était forcé de reconnaître, tant Makake l’avait manifestée : la grandeur. On avait tenu à lui faire savoir qu’aux yeux de tous sur la côte, sa gloire demeurerait femelle. De celles qui ne pouvaient prétendre au tabouret d’autorité. La royauté se forge dans le ventre des femmes, mais le pouvoir qu’elle confère revient aux hommes. De même, la grandeur de Makake demeurait au service de ceux qui l’anoblissaient. Il leur fut aussi loyal qu’une épouse.

 

Je n’ai pas écouté mon père. Je portais déjà ces ombres en moi : la peur, la honte. La mémoire de celui à qui nous devions d’être la grandeur ne m’était pas source d’orgueil. Papa n’aurait pu comprendre cela, lui qui m’avait enveloppée d’amour. Lui qui avait passé son temps à m’enseigner la noblesse véritable. Celle des actes. Celle du cœur. D’après lui, l’obligation faite aux hommes de sa famille de transmettre un nom féminin leur avait forgé le caractère. Avant l’âge de dix ans, devenus insensibles aux railleries, ils se concentraient sur les tâches à accomplir. Je l’entends répondre à mes questions d’enfant. Quelles qu’elles soient. Avec patience et précision. Devant mon entêtement à épouser Amos Mususedi, il a dit : Ma fille, ne crains pas de reconnaître ton erreur. Je viendrai moi-même te tirer de la demeure de cet homme, si tu me le demandes. Il avait les larmes aux yeux. Lorsque j’ai pensé m’en remettre à lui, il n’était plus de ce monde. Ni ta sœur, ni toi, ne l’avez connu. Je n’en parle pas beaucoup. Vous savez qu’il s’appelait Conroy Mandone, et c’est à peu près tout. Pourtant, si j’ai su quelque chose de l’amour, c’est à lui que je le dois. C’est également de lui que je tiens la force qui m’a permis de ne pas m’écrouler. Quoi que l’on me fasse. J’affronte les événements, ne les subis jamais. C’est ma seconde qualité.

 

Le tonnerre éclate à l’instant même où j’entends claquer les portières de ta voiture. La pluie est pour bientôt. Vous vous disputez encore, cette femme et toi. Un frisson me traverse. Sous un prétexte quelconque, j’aimerais t’inviter à ne pas sortir. Quelque chose est en marche, et cela me dépasse. Je le sais. Ce qui vient est au-delà de mon désir, de mon imagination. On croit manipuler ces forces et ce sont elles qui nous possèdent. Toujours elles qui l’emportent. Ai-je mis ta vie en péril, l’ai-je risquée en jouant le destin de cette femme. Les pneus de ta voiture crissent sur le gravier de l’allée. Ta conduite est nerveuse. Ta main se crispe sur le volant. Tu ne devrais pas sortir. Je pense me lever, m’approcher de la fenêtre pour que tu me voies. Tu comprendrais que j’ai besoin de te parler. En pensée, je me hâte, te fais un signe de la main, crie ton nom. En pensée. Je me demande comment nous en sommes arrivés là. Pourquoi l’amour n’a pas triomphé de la peur, de la honte. Pourquoi un sentiment si puissant n’a pas balayé les fragilités, les misères intérieures. Je te laisserai des biens, mon fils. Qu’importe, si tu ne m’as pas connue. Si tu n’as vu de moi que le masque arboré pour dissimuler mes déchirures. Je parle de blessures que mes propres parents ne purent aider à cicatriser et que ton père ne causa pas. Ce que j’ai vécu dans cette maison est une atrocité. Sans l’avoir voulue, je l’ai suscitée, puis entretenue. Oui, j’aurais pu m’en aller. Et vivre. Même sans mari. La société ne m’aurait pas tout à fait rejetée : j’étais devenue mère. Mon honneur était sauf.

 

J’avais les moyens de vous élever, un emploi. J’aurais eu des hommes à temps partiel, car je serais restée associée à l’époux répudié. Dans l’esprit de tous, je serais demeurée sa femme, et n’aurais eu, pour m’étreindre, que des hommes mariés. Ils l’étaient tous, d’une façon ou d’une autre, passé un certain âge. Ce n’était pas ce que je souhaitais. J’aurais pu m’établir dans un autre pays. Tout recommencer. M’offrir une existence renouvelée, tenir le passé à bonne distance. J’ai eu le choix… Tiki et toi étiez jeunes encore, mais tu dois te souvenir de ce voyage. Nous étions partis tous les trois, pendant vos grandes vacances. Notre absence ne devait durer qu’un mois, mais au bout d’un trimestre, nous n’étions pas rentrés. Cette année-là, vous reprendriez les cours avec bien du retard. Amos m’a écrit : Renvoie au moins les petits. Vous lui manquiez. Il prétendait que moi aussi. Ce n’était peut-être pas faux. Amos est malade, pas mauvais. Il y a une dualité en lui qu’il ne comprend pas et ne peut dominer. S’agissant de notre couple, j’admettais enfin que l’amour ne lui viendrait pas par accoutumance. S’il l’avait jamais éprouvé, le sentiment avait fait long feu après notre mariage. Est-ce parce que je ne me racontais plus d’histoires, parce que mes yeux s’ouvraient sur cette partie de ma réalité ? Quoi qu’il en soit, lors de ce séjour à l’étranger, j’ai rencontré quelqu’un. Tous mes verrous ont cédé en douceur, sous l’effet émollient d’un timbre de voix, d’un balancement du corps, la chaleur d’un regard.

Une porte s’est ouverte en moi, dévoilant un espace dont j’ignorais l’existence. Ce territoire était si vaste que je ne sus comment le traverser. Ce que je trouverais au bout du parcours était visible depuis l’orée. Il suffisait de faire le chemin. De me décider à emprunter une des voies qui mèneraient toutes à bon port. J’étais libre. Tout était possible. Alors, ils se sont rappelés à moi. Ces fantômes qui m’habitent et me rivent aux convenances : la peur, la honte. La peur d’avoir honte, de faire honte, encore et toujours cela, ma muselière, ma chaîne. Que dirait-on ? Que vous dirais-je à vous, mes enfants ? Cet épisode de ma vie ne sera pas consigné dans le cahier que ta sœur trouvera lorsque vous rangerez les affaires de votre mère défunte. On ne peut tout écrire. On ne peut tout dire aux enfants, même quand ils sont devenus grands et qu’il faut leur faire savoir qui étaient leurs parents. Quels individus.

 

Pendant ces vacances, t’en souviens-tu, Dio, nous habitions un petit appartement, au premier étage d’un immeuble ancien. Les fenêtres du séjour donnaient sur une cour intérieure. Elle était pavée, mais des touffes d’herbe poussaient entre les pierres, les repoussaient avec vaillance, en silence, afin de croître. Vivre. Des arbustes en pot renforçaient la présence de la nature. Le lieu était source d’apaisement. Au point du jour, bien avant la chaleur, une de nos voisines descendait dans la cour. Elle y faisait de l’exercice, un mélange de gymnastique et de mouvements adaptés de quelque art martial. Puis, elle s’étirait. La première fois que je l’ai vue faire cela, je n’avais rien prémédité. Puis, l’observer de loin est devenu une habitude, sans que je sache ce qui m’attirait tant, ce qui me faisait me lever moi aussi avant le soleil, pour m’assurer de ne rien manquer. Je me cachais dans l’angle, derrière les plis du voile qui tenait lieu de rideau en cette saison. Un matin, je ne l’ai pas vue.

 

J’ai attendu. Le cœur battant, le souffle court. Une espèce de panique s’est emparée de moi. Cela ne se traduisait pas par de la fébrilité. C’était tout l’inverse, une forme de paralysie. Vous vous êtes levés. Le son de vos voix, l’urgence de vos besoins m’ont obligée à m’éloigner de cette fenêtre. Je serais restée là jusqu’à ce qu’elle apparaisse de nouveau. Son absence avait logé en moi l’angoisse d’une double perte. En la perdant, c’était de moi-même que j’étais dépossédée. Nous sommes allés nous promener l’après-midi. Vous aimiez encore les manèges, les ambiances de kermesse ou de fête foraine. Moi, si peu douée pour le jeu et dont la compétence se limitait souvent à vous conduire puis à veiller sur vous, je m’adonnai avec entrain à tout ce qui vous faisait plaisir. Ces instants sont-ils dans ta mémoire comme dans la mienne ou n’as-tu conservé que les mauvais souvenirs ? Hum. Je connais la réponse à cette question. Tu cultives la rancœur. Tu fais partie de ces personnes qui viennent au monde munies de deux sacs : un pour les bienfaits de la vie, l’autre pour toutes les saloperies. Le premier étant troué, il ne contient rien, au bout de quelque temps. Le second, au contraire, a un fond renforcé, des coutures à toute épreuve. C’est celui-là que tu emportes, où que tu ailles.

 

Lorsque nous sommes rentrés, elle était dans la cour. La nuit n’allait pas tomber, c’était la saison des jours longs. Le soir se donnait de faux airs de petit matin. Elle était là, rattrapant les exercices sautés à l’aurore. Je vous ai pressés de monter sans moi, j’arrivais dans un moment et, comme je te tendais la clé, je m’interrogeai sur mes actes, sur ce qui me faisait m’attarder auprès d’elle, ce qu’il fallait dire à présent que nous étions seules. Là, au milieu d’une petite cour pavée où l’herbe poussait, forçant la pierre. Je me revois lui sourire, tenter sans réussite de maquiller ma joie derrière des façons civiles. Toutes ces années après, je m’entends dire : Bonsoir, je suis… Pour une fois, je ne me présente pas comme Madame Mususedi. Je veux qu’elle me connaisse moi, celle que je ne permets à personne d’approcher. Elle s’appelle Eshe. C’est sa réponse. Plus tard, je saurai que ce nom signifie la vie dans la langue de son peuple. Chez elle, le port des noms coloniaux a été abandonné. Les gens ne sont pas plus heureux pour autant, ni plus libres, ni moins aliénés. Ils ont cependant des noms que leurs ancêtres reconnaîtront au moment d’accéder à l’Autre Rive.

Eshe et moi aurons bien des conversations, à partir de ce premier soir. Elle est venue dîner chez nous, après avoir pris sa douche. Elle avait revêtu un pagne bleu rayé de jaune, une camisole jaune à fleurs bleues, chaussé des samaras teintées de pourpre. L’harmonie de l’ensemble m’avait stupéfaite. Elle portait une bague au majeur droit, des boucles d’oreilles dépareillées, non pas un, mais deux fins bracelets à la cheville gauche, ce que j’avais toujours voulu faire sans oser. Ce n’était pas parce que nous étions deux femmes noires, deux Subsahariennes loin de notre terre, que nous nous rapprochions. Nous le savions. J’appris qu’elle m’avait vue dès le premier matin, que mon attention l’avait contrainte à plus de rigueur qu’à l’accoutumée. Elle dit : Si je ne t’avais pas croisée dans la cour ce soir, je serais venue frapper à ta porte. Qu’aurait-elle dit alors ? J’aurais fait comme toi, je me serais présentée. Vous avez regardé la télévision tard. Et je crois que vous êtes allés au lit sans vous brosser les dents. Eshe et moi. On ne peut tout écrire, tout dire. Raconter l’amour tient un peu du blasphème. Les mots révèlent leur étroitesse, leur incapacité à circonscrire, leur pouvoir de nuisance, de dégradation.

 

De moi, j’ai tout dit à Eshe. Il n’y a eu ni peur, ni honte. Elle ne m’a pas jugée. Je me suis sentie comprise, aimée telle que j’étais. Elle a vu mes ombres, mes failles, ne s’en est pas alarmée. Eshe a su pourquoi l’affection de mon père n’avait pas suffi à terrasser mes monstres intimes. Lorsque je lui ai dévoilé cette partie-là de mon histoire, elle m’a caressé la nuque et s’est mise à rire. Tu m’as reconnue. Tu es venue à la fenêtre un matin, et tu m’as reconnue. Nous avons cheminé ensemble il y a des siècles. Peut-être alors étais-je ton époux ? Nous avons été séparés, mais nos âmes n’ont pas oublié. Elle disait ce genre de choses, Eshe, avec un naturel désarmant. Nous nous étions aimées, aimés, dans une existence antérieure. Notre rencontre n’en était pas une, il s’agissait de retrouvailles, d’une seconde chance. Tu sais qu’il n’y en aura pas de troisième ? Eshe portait à la cheville des bracelets qui la faisaient mal voir. Elle avait fait ce choix après avoir découvert, dans sa famille, une histoire semblable à celle qui me rongeait. À l’inverse de moi, elle se l’était appropriée, arborait ces bijoux en mémoire de ceux qui avaient souffert. Cela paraissait si simple. J’interrogeai : Nous sommes deux femmes. Pourquoi penses-tu avoir été mon époux ? Je ne sais pas, répondit-elle, c’est ce qui m’est venu. D’ailleurs, seule une femme pourrait être les deux à la fois. Ce n’était pas ma vision des choses, mais je n’y songeai que plus tard. Dès que nous pouvions nous échapper, vous laisser seuls ta sœur et toi, nous partions à la redécouverte de ce que les siècles avaient cru nous dérober. La royauté. J’ai su pourquoi les membres de certaines sociétés de femmes, accusées de sorcellerie, étaient jadis amputées du clitoris. J’ai su pourquoi cette même excision pouvait être pratiquée lors de conflits, lorsque l’agresseur qui avait déjà incendié vos cases et pillé vos greniers, voulait marquer sa victoire. Il lui fallait alors sa moisson de clitoris.

 

Il n’est pas utile de fréquenter longuement un être pour que le simple fait de l’avoir frôlé devienne un événement. J’ai eu du mal à renoncer à Eshe. Du mal à demeurer dans cet espace insoupçonné. Du mal à accepter ce que le regard des autres ferait de cette inclination. Les lettres de votre père me ramenaient vers une réalité dont Eshe ne faisait pas partie, et qui pesait sur moi de tout son poids. Il aurait fallu plus que quelques mois pour opérer tant de transformations. N’être que moi. Ne me soucier que de mon bien-être – je n’ose dire de mon bonheur – et y faire pénétrer ce qui m’importait, car c’est ainsi que les choses devaient se dérouler. Nous adaptons nos vies à l’inattendu qui survient, dès lors que nous reconnaissons cette chance que d’autres tenteront de prendre au lasso, après des années de planque. Je n’étais pas prête à abattre les cloisons, à nettoyer les gravats, à lessiver puis repeindre les murs de mon intérieur. Or, il fallait cela, au moins cela, pour accueillir Eshe et moi. Alors, plutôt que de me concentrer sur elle, sur nous, je songeais au qu’en-dira-t-on, à la honte. Ce faisant, j’autorisais les autres à se prononcer, retirant toute noblesse à Eshe et moi. Je n’ai pu dépasser cela.

 

Autre chose m’inquiétait. À mes yeux, cet amour-là, créé pour échapper à la reproduction et donc à l’une des expressions les plus abouties de la fécondité, devrait chercher en lui-même son renouvellement. S’il échouait, il serait cette fleur condamnée à faner pour avoir été cueillie. La mission m’a semblé colossale. Cela nécessitait des ressources dont je ne disposais pas, surtout s’il fallait envisager l’exclusivité. Je compris que j’étais de celles pour qui l’équilibre affectif ne pourrait exister que dans des sociétés leur permettant d’aimer une femme, et de porter les enfants d’un homme. D’aimer un homme, et de recevoir le plaisir de la part d’une femme. D’aimer une femme et un homme, corps et âme, sans avoir à choisir. Pas l’un après l’autre, pas l’une à l’insu de l’autre. Les deux. En même temps. Au grand jour. Jusqu’à la fin. Dans ce monde idéal, il n’y aurait pas de justification à trouver, on aimerait chacun pour ce que l’on partageait avec lui d’essentiel et d’unique. On donnerait à chacun ce que lui seul pouvait recevoir. Ainsi, nous serions plus proches de la complétude, quand nous ne pensons la trouver que dans l’alliance avec l’autre sexe.

 

Je l’ai dit, j’étais hésitante. Pour un tas de raisons, certaines plus valables que d’autres. Eshe n’avait pas l’ombre d’un doute quant à ce qu’elle souhaitait. Elle aussi avait un époux, un enfant, dans son pays situé non loin des Grands Lacs. Elle irait chercher sa fille. Personne ne la lui disputerait. Nous nous installerions avec nos enfants dans cette ville où nous nous étions connues, et nous serions heureuses. Il nous faudrait simplement un plus grand appartement. Eshe est retournée dans les Grands Lacs sans m’avoir convaincue. Nous avons échangé nos adresses. Je ne lui ai fait aucune promesse. Jamais elle n’a su combien il m’a été difficile de retrouver votre père, sa famille, notre bonne société et sa cruauté à peine policée. Elle n’a pas su qu’un mois encore après son départ, j’errais dans la ville à la poursuite de nos ombres, laissant nos billets d’avion arriver au terme de leur validité. J’ai découvert le pouvoir anesthésiant des aliments sucrés, me suis empiffrée avec méthode tout le jour. Ce dernier mois de vacances a été un calvaire pour vous. Nous ne sortions plus guère. Je me tenais près de la fenêtre, les yeux rivés sur la cour désormais déserte, des envies de suicide me traversant. Puis, cela a pris fin. Je me suis rendue chez un coiffeur, me suis fait couper les cheveux afin de les porter comme le faisait Eshe, courts, sans altération. Lorsqu’ils auraient repoussé, je me ferais tresser pour honorer le souvenir de notre amour.

Nous avons fini par rentrer tous les trois. J’ai pris conscience des vécus féminins autour de moi, des relations des femmes entre elles. Il m’a semblé déceler, souvent, derrière certains comportements, ce que nous faisons du lien intime avec d’autres femmes, tel qu’il ne nous a pas été transmis. Nous en éprouvons le manque, et repoussons avec force celles qui incarnent l’apaisement. Un adage dit : Les femmes n’aiment pas les femmes. Ce dicton n’explique pas pourquoi, ni depuis quand, les femmes ne s’aimeraient pas les unes les autres. Parmi nous, certaines savent nommer leur tourment. Elles en ont identifié la source aussi bien que la destination, savent qu’elles seraient mal reçues, si elles se déclaraient. Elles vivent, dans le secret, des attachements qui sont autant d’arrachements. Parfois, ne pouvant se résoudre à souffrir sans agir, elles se font reines de la tactique, ce qui sied à notre univers où masque et visage sont désormais confondus. As-tu jamais imaginé, par exemple, qu’une femme séduise le mari d’une autre uniquement pour l’approcher elle ? La seconde prendrait ses jambes à son cou, criant à la sorcellerie si la première venait à lui ouvrir son cœur, son désir.

 

Cette idée m’est venue un jour, chez la couturière. Depuis la cabine d’essayage, j’entendais des femmes discuter, l’une d’elles choquée d’apprendre que l’autre avait couché avec l’époux d’une amie. L’incriminée a soupiré : Je m’en tape, de ce mec, mais elle en parle comme s’il était la huitième merveille du monde. J’ai voulu goûter ce truc qui la fait tellement tripper. La toucher comme elle me touche chaque fois qu’elle chante les louanges de ce bonhomme. C’est cette dernière phrase qui m’a mis la puce à l’oreille ou simplement troublée, je ne sais que dire. La toucher comme elle me touche. C’était son amie. Elle ne désirait pas cet homme. Ce qu’elle voulait, c’était faire quelque chose à la femme. La toucher. Il y avait une sorte de rage dans le ton de sa voix. Une frustration que l’acte posé n’avait pas apaisée. Une soif toujours à étancher qui ne le serait pas. En sortant de la cabine, j’ai traîné un peu pour voir son visage. J’ai su, en les voyant toutes les deux, laquelle de ces femmes était la séductrice. Celle qui s’amusait avec les hommes et se jouait d’eux. Celle qui aurait voulu toucher l’interdite. Était-ce mon obsession qui me faisait imaginer tant de femmes désirant d’autres femmes. Je n’en suis pas si sûre.

 

Je recevais les lettres d’Eshe à la Direction du Prince des Côtes où j’avais mon bureau. J’aurais pu louer une boîte postale, lui en indiquer les coordonnées. Cela se serait su. Ici, la notion de vie privée n’existe pas. Tout le pays aurait su que l’épouse d’Amos s’était fait attribuer une boîte aux lettres particulière, quand la famille disposait d’un abonnement auprès des services postaux. Même en soudoyant les employés de la poste, je n’aurais pas eu la garantie de leur discrétion. Sur mon lieu de travail, les risques étaient aussi importants. Mon courrier m’était remis en mains propres, mais je tremblais à l’idée que l’une des missives d’Eshe n’attire l’attention de curieux, avec son timbre étranger. Je n’ai répondu à aucun de ses envois et, comme je l’avais imaginé, elle s’est lassée de m’écrire. Je suis devenue une machine de guerre. L’amour avait été sacrifié, ce ne devait pas être en pure perte. Je n’ai plus vécu que pour faire croître votre patrimoine. C’est à cette époque que j’ai acheté notre maison à l’insu d’Amos. Lorsqu’il l’a découvert, j’ai été battue au-delà du sens de ce mot. Il m’a jetée sanguinolente et à moitié nue devant les grilles en fer forgé de la maison, sur la route qui n’avait pas encore été goudronnée. Il a eu ces propos : Si je te tue, on ne me fera rien. Ce n’était pas faux. Il faut dire que la nouvelle lui avait été révélée lors d’une partie de jambo, ce jeu que les hommes pimentent en misant ce qu’ils ont de plus cher. Amos n’était pas en veine ce soir-là. Quelqu’un lui avait lancé : Tu ne peux pas jouer ta baraque, vieux. Madame l’a payée au père Bosadi. Et cash. Tu vis donc sous son toit. C’est sur elle que tu devrais parier. Madame est une valeur sûre. Tout le monde a ri. Beaucoup. La ville entière a ri. Ceux qui l’ignoraient parce que le notaire auquel nous avions fait appel était mon cousin, ont su que nous étions mariés sous le régime de la séparation de biens. Amos n’apparaissait donc plus comme l’élément viril de notre couple. L’exploration par les hommes de leur féminité n’était pas un concept dans le vent, à l’époque. Nos relations sont devenues exécrables. Il n’y a plus eu d’accalmie. Un jour, j’ai dû menacer Amos d’une arme que je m’étais procurée. Bon. Ne revenons pas sur cet épisode. Ta sœur t’en a parlé, je le sais. Je conclurai ce chapitre en disant que votre père n’aurait jamais réalisé cette acquisition dont nous n’avons qu’à nous féliciter.

 

Je reste plongée en moi, dans toutes ces histoires qui n’en font qu’une, la mienne. Ta voiture est loin à présent. L’orage explose au cœur de la saison sèche pour se faire déluge. Je m’entends à peine penser. De quels ravages le déchaînement des éléments est-il annonciateur ? Cette pluie n’est pas simple, et j’y laisserai des plumes, c’est une certitude. Je me lève, quitte le salon pour rejoindre le petit Kabral qui doit être dans sa chambre. Ou en train de regarder un film dans la grande salle de séjour située au premier étage. De larges baies vitrées ouvrent sur le jardin, ses arbres fruitiers, ses frangipaniers, ses hibiscus. Je sais qu’il aime la vue. Nous sommes équipés d’un groupe électrogène. Lorsque l’internet ne fonctionne pas faute de réseau, il est toujours possible de se divertir. Il aura peut-être branché sa console de jeux ? Cet enfant ne se plaint jamais. Il se débrouille pour trouver des solutions à ses problèmes. Nous nous entendrons bien. C’est à moi de briser la glace. Tandis que j’avance dans les couloirs, je me rappelle les paroles de la personne chargée d’empêcher ton mariage avec Ixora. Kabral est son fils, elle l’élève seule. Il ne saurait s’attacher à quiconque détesterait sa mère. Je n’ai pas de haine. Je n’ai pas voulu sa mort. Je souhaite que sa vie soit épargnée. Si c’était à refaire… Rien n’est jamais à refaire. Une fois de plus, il me faut espérer ton retour, fils. Me tenir droite face à mes actes et voir venir.

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