Crépuscule du tourment

Leonora Miano · Chapitre 3 sur 4 · partie 3/3

Pages du PDF

Crépuscule du tourment

III – Ixora

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

J’ai donc dit ce que j’avais à dire sur le moment, sachant pourtant qu’une chose en toi n’avait pas changé, les femmes, le mariage ne te disaient rien, en dehors d’Amandla que nous avions croisée par hasard dans la rue, quelques jours après notre arrivée ici, je l’ai vu dans le regard que vous avez échangé, tu l’avais à peine saluée, j’ai tressailli de mon côté, gagnée par l’émotion qui émanait d’elle, perturbée par l’embarras que tu tentais de dissimuler, tu ne m’as pas présentée, tu as continué à marcher, nous allions faire des courses, j’ai traîné un peu derrière, curieuse sans doute, c’est bien normal, j’ai tendu la main, dit Bonjour, je suis Ixora, Amandla, a-t-elle répondu, j’ai vu combien nous étions différentes, son corps est aussi plein que le mien est sec, sa peau aussi claire que la mienne est sombre, ses cheveux aussi longs que les miens sont courts, coiffée d’une front lace au lieu de locks, elle serait le fantasme d’une majorité d’hommes noirs, il se dégage d’elle une puissance, c’est ce que l’on perçoit au premier abord, j’aurais voulu la connaître, l’inviter pourquoi pas, tu t’es retourné pour me presser, Mais qu’est-ce que tu fabriques, tu ne t’étais jamais adressé à moi sur ce ton-là, je n’ai pas relevé, tu m’en avais parlé, d’Amandla, tu ne t’attendais pas à tomber nez à nez avec elle ici, et en ma compagnie, il y avait de quoi être gêné, un poil agacé, je savais tout cela quand je t’ai accusé de te chercher une gonzesse pour la parade, une fille-échelle pour monter en grade, pourquoi pas une avec un MBA qui, lassée de se taper Lashawn, Jaleel, Tyrone et tous les Boyz’n the hood, serait prête à rentrer dans le rang, à venir ici, vivre comme ses parents avaient vécu, malheureux, sans substance, mais au-dessus des autres.

 

En échange de la respectabilité matrimoniale qui seule sauvait le destin des femmes de ce pays, elle t’offrirait la garantie de compter parmi les tiens, ce qu’une sans-généalogie ne pourrait te donner, ces mots-là t’ont rendu fou, tu t’es déchaîné, sans te soucier des gens qui nous observaient peut-être derrière les fenêtres de leurs maisonnettes, sous l’orage ou la canicule, quand ils voient une voiture comme celle que tu conduis, ils ne s’approchent pas sans y être conviés, sans être convoqués, ils regardent, ce n’est pas de leur ressort, la femme qui se prend une dérouillée, ils se disent qu’un gars sapé comme ça doit bien savoir, après tout, pourquoi il la cogne sans pitié, lorsque je me suis écroulée, que tu as démarré en trombe, j’ai cru voir une fillette en soutane s’approcher de moi, elle était suffisamment chétive pour n’être qu’une hallucination, une vue de mon esprit secoué, mais j’ai senti sa présence tout près, je crois qu’elle s’est assise un moment, elle s’en est allée maintenant, qu’aurait-elle fait de plus que les autres, tous les adultes, les grandes personnes, qui n’ont pas mis le nez dehors, je la remercie de m’avoir accordé un instant, c’est peut-être son attention, comme un fil ténu, qui m’a gardée en ce monde, je me serais laissé aller, glisser vers l’Autre Rive, la fillette est restée, le temps que je me mette à penser, que le désir d’étreindre Masasi me vienne, encore plus impérieux, faut-il craindre de l’avouer, que celui d’embrasser Kabral, mon fils resté chez Madame, l’enfant que tu as adopté, celui que tu voulais voir grandir pour devenir, toi-même, un homme.

 

Je ferme les yeux, une portière de voiture claque dans mon esprit, je sais que je l’entendrai longtemps, d’autres bruits m’assaillent, de pas sur la terre détrempée, pourtant la gamine s’en est allée, une portière claque à nouveau, est-ce la même, deux personnes s’approchent, le souffle que je n’entendais pas se fait court, je le sens à mesure que monte en moi l’angoisse, que me veut-on, je sais que personne n’a appelé les pompiers, la police, une ambulance, la rue est déserte, depuis une éternité me semble-t-il, le véhicule qui s’est arrêté à ma hauteur est celui d’un particulier, de quelqu’un qui pourrait me ramasser ici, aller me dépouiller dans un coin, non pas de mon argent, je n’en ai pas beaucoup et peu m’importe, mais on pourrait me voler ma chair, mes os, on m’abandonnerait ensuite dans une rigole, on irait vendre mes parties à quelque sorcier, il paraît que les clitoris valent cher dans un pays voisin, une petite fortune, on en fait des potions pour acquérir du pouvoir, faire partie de l’élite, les prix flambent, dit-on, sur ce marché-là, si bien que de jeunes femmes pauvres sacrifient leur clitoris, il paraît que certaines se sont bâti des villas grâce à cela, je n’ai découvert qu’il y a peu l’usage concret du clitoris, j’avais bien lu des choses à ce sujet sans rien chercher à vérifier, n’avais jamais pris un miroir pour observer ma koukoune, ne m’étais jamais touchée là, cela ne m’attirait pas, ne m’était pas venu à l’esprit, je m’étais asexuée, peut-être pour ne pas me laisser prendre au piège comme ma mère, désirer un homme au point de m’oublier, je n’ai jamais aimé être pénétrée, toléré l’intromission en moi d’un pénis, rien su, avant Masasi, de toutes les autres possibilités.

 

Il faut néanmoins admettre que, même dans ces temps de raideur, de sécheresse sexuelle, je n’aurais pas aimé voir ce membre tranché, question d’intégrité physique, je me sens trembler, d’abord de l’intérieur, cherche en moi un cri, le pousser, que l’on m’entende au moins, ne pas me laisser enlever sans réagir, une main me touche le visage, doucement, elle essuie l’eau, mes yeux douloureux la perçoivent plus qu’ils ne la voient, c’est une femme, qui se penche en avant, écoute, elle est seule, quel était ce claquement qui m’a fait songer à un bruit de portière, quel choc causé par cet orage, une femme est là, je l’entends se parler à elle-même, dire Au nom puissant d’Aset vous êtes en vie, ces paroles me parviennent, mon souffle cesse de s’affoler, s’apaise, je comprends que l’on va m’aider, dans cette vie et pas dans l’autre, on va me donner une chance, accompagner la chance qui s’offre, ma main droite engourdie traîne lourdement dans la boue, jusqu’au poignet de celle qui, agenouillée, vient à mon secours, je voudrais l’agripper pour confirmer ses dires, je suis en vie et consciente, mais rien ne bouge, je suis une statue dans la glaise, cette pensée me blesse, elle se dissipe aussitôt, car l’inconnue sait mon nom, m’appelle, Ixora m’entendez-vous, et dit se nommer Amandla.

 

Telle est celle qui vient à mon secours, dans cet endroit sans nom, sous la pluie, alors que ton assaut m’a laissée pour morte, j’ai encore une fois envie de rire, si tu savais à quel point, pas pour me moquer, parce que la vie est drôle, la vie est une aventure extraordinaire et j’ai failli n’en rien savoir, Amandla s’excuse de la douleur qu’elle me cause en glissant les mains sous mes aisselles pour me traîner dans la boue, je voudrais plaisanter à ce sujet Vous me traînez dans la boue que vous ai-je fait, mais je suis sonnée, ça doit être ça, je peux penser mais pas dire un mot, rien de grave, il fera sec sous peu, je reprendrai des forces, me rattraperai, je songe que toi et les tiens serez informés de tout, mon sort, quel qu’il soit, ne sera pas couvert par le silence, je respire et, en dépit de la pluie, je crois sentir le parfum d’Amandla, il m’est impossible de le définir, c’est une fragrance végétale, une odeur de forêt, de bois brûlé aussi, c’est ce que j’imagine, nous voilà toutes deux, la femme à qui tu as tourné le dos parce que tu en étais épris, celle avec laquelle tu as choisi de vivre parce que tu n’en étais pas amoureux.

 

Nous n’aurons pas besoin de parler de toi, je suis heureuse que ce soit elle qui m’ait trouvée, secourue, nous étions déjà liées, et nous sommes deux sans-généalogie venues sur le Continent en quête d’elles-mêmes, nous sommes celles qui mettent au monde leurs ancêtres par l’imagination, la projection, celles qui redéfinissent l’ancestralité, rien ne nous manque, ce que nous cherchons est en nous, je me demande ce qu’elle en pense, serait-elle d’accord, nous aurons cette conversation plus tard, je lui dirai que les racines ne sont pas tout, qu’elles ne sont pas sans ce qu’elles engendrent, et que la graine devient racine, la senteur humifère de sa peau fait naître en moi cette réflexion que l’arrivée d’une autre femme interrompt, elle se joint à Amandla, je l’entends dire Ma sœur je prends les jambes, et ceci est un miracle, un fort heureux présage, ces deux femmes qui me soutiennent, unissant leurs forces pour me tirer des eaux assistent, sans en avoir conscience, au premier jour de ma vie, je ne suis pas inquiète du lieu où elles me mènent, j’ai confiance, je me remémore l’incipit d’un roman de Shange, des mots qui font sourire mon cœur, Where there is a woman there is magic, j’ai lu cela il y a des années, je me suis dit bof, cela ne m’impressionnait guère, cela me contrariait même un peu, ces femmes qui en faisaient tout un plat de leur féminité, comme si c’était un truc spécial, je voyais ma mère, je me voyais moi et ne comprenais pas, à présent je sais qu’il y a du vrai, pas au pied de la lettre, pas toujours pour le meilleur, mais il y a du vrai, le texte disait aussi qu’il fallait connaître sa propre magie pour la rendre effective, j’irai débusquer la mienne.

 

Je ne prie aucune divinité, cela non plus ne m’est jamais venu en tête, mais je pense qu’une servante d’Aset ne me fera aucun mal, ce n’est pas elle qui détachera mes os, mes parties intimes, Aset n’est pas une déesse qui tranche, c’est, au contraire, celle qui remembre, celle qui recrée les mondes défaits, celle aussi qui enfante la lumière, le renouveau, est-ce de cela, au fond, que tu t’es senti indigne, est-ce devant cela que ton sexe battait en retraite, demeurait mou, pendant piteusement – ce sont tes mots –, devant ce qui aurait fait se dresser la verge d’un moine, tu prenais prétexte de la malédiction familiale, mais ton mal, c’est toi-même, c’est toi seul qui l’as créé, je ne te juge pas, si j’avais été si parfaite, je ne me serais jamais approchée de toi, ne serais pas devenue ta compagne, nous n’aurions pas formé cet étrange assemblage, ce couple qui ne s’accouple pas et qui a toutefois prétendu convoler en justes noces, chacun cherchant auprès de l’autre un espace où enfouir son incapacité à vivre.

 

Je m’en remets corps et âme à ces femmes qui défient l’orage pour me secourir, des sensations me reviennent peu à peu, ma chair veut vivre, je sens la force d’Amandla, j’éprouve la puissance de sa compagne, j’ignore si elles se parlent mais je les sens et c’est bon, la cadence de leurs pas imprime un balancement à notre avancée, nous dansons toutes les trois, je voudrais les soutenir moi aussi, ces femmes surgies dans la nuit pour me venir en aide, les saluer en récitant ces vers, Night is her robe, Moon is her element, je les leur chante bien qu’elles n’entendent pas, je crois que nous pénétrons chez l’une d’elles et, à présent que je suis en sécurité, certaine d’avoir repoussé la mort, c’est de nouveau vers Masasi que vont mes pensées, je la revois, vêtue de cette robe mauve brodée de bleu qui a fait se lever le soleil dans mon cœur, m’a poussée à la suivre, me cachant derrière les passants, un jour qu’elle était, une fois de plus, venue tresser Madame, nous n’avions jamais échangé une parole elle et moi, nous contentant de noter la présence l’une de l’autre, nous adressant un long regard que nul geste n’accompagnait, ensuite, elle s’emparait du menton de Madame, s’en saisissait du bout des doigts, lui faisait lever le visage, tourner la tête de gauche à droite, de droite à gauche, semblait découvrir ses traits, se mettait à concevoir, examinant son matériau, un projet de création et, quand elle lâchait ce menton, qu’elle démêlait les cheveux avant de tracer la première raie à l’aide d’un piquant de porc-épic noir strié de blanc, c’était pour exécuter une œuvre que jamais encore elle n’avait créée, une sculpture éphémère dont il ne subsisterait de trace que si Madame se faisait prendre en photo.

 

Masasi travaillait pour le plaisir de faire apparaître de la beauté, ses doigts agiles glissaient sur le cuir chevelu de ta mère, croisant entre elles de fines mèches de cheveux, parfois si fines qu’on les voyait à peine, un jour, c’était pour dresser une crête aux pointes courbées, comme pour exprimer une autorité non agressive mais bien présente, une autre fois, elle lui faisait une frange nattée, tombant en biais sur le front, puis, ayant séparé le reste de la chevelure en deux, elle tressait, de part et d’autre du crâne, une série de renversées – c’est ainsi que l’on appelle ces nattes – parfaitement régulières, aboutissant sur la nuque de ta mère comme les couettes d’une fillette mutine, celles d’une princesse cheyenne ou apache, la tresseuse avait toutes les audaces, la tressée les acceptait sans jamais s’en plaindre, c’était la seule fantaisie qu’elle se permettait, l’unique pouvoir auquel elle se soumettait, je me suis demandé comment elles s’étaient connues.

La coiffure de Madame révélait ce que j’avais perçu dans sa voix dès notre rencontre, cette joie bridée, cette excentricité réduite au silence, la femme qu’elle aurait dû être, celle qu’elle est, en réalité, celle que la vie dans votre milieu a étouffée, je regardais la coiffure se faire, parfois, il arrivait que Madame s’endorme, tant les mains de Masasi lui étaient douces, apaisantes, et le sommeil lui donnait un air vulnérable, abandonné, qu’elle n’avait jamais à l’état de veille, une émotion me coinçait la gorge, comme lorsque Liz McComb chante Stand by me et qu’il est inutile de comprendre les paroles pour se sentir déchiré, une fois elle a pleuré dans son sommeil, elle a murmuré Eshe, Eshe te souviens-tu, elle a pleuré puis elle a souri, comme si Eshe était là, non seulement dans sa rêverie mais à ses côtés, là avec nous sur la véranda, si tu avais pris, comme moi, le temps de regarder Madame dans ces moment-là, tu aurais tout su d’elle, tu aurais emprisonné sa main dans les tiennes pour qu’elle n’ait plus froid au cœur, ne se contraigne pas à tant de dureté, mais bon, je ne vais pas te reprocher de n’avoir pas su le faire, moi-même, il m’a fallu assister à ce spectacle pour commencer à comprendre ma propre mère, à lui pardonner, sans approuver ses choix, je sais qu’ils sont le fruit d’un amour blessé, d’une solitude, auxquels il aura bien fallu survivre, chacune faisant les aménagements qu’elle peut avec sa mélancolie, son blues, chacune cherchant, à sa manière, le lieu où son cœur pourra se reposer.

 

C’est en Masasi que mon cœur fera halte, en Masasi comme en une contrée opportune, je l’ignorais encore, alors que je poursuivais sa robe à travers les rues, m’ingéniant à dissimuler ma présence derrière les quincailleries ambulantes, les marchandes d’œufs plongés dans une eau plus très propre – elles y avaient trop trempé la main, alors que ses pas faisaient se lever un voile de poussière, elle n’était pas pressée, Madame lui avait remis un peu d’argent, elle s’est arrêtée pour acheter des bonbons haoussas, nous avions atteint le quartier musulman, le muezzin allait bientôt crier la prière du Maghreb, les commerces étalaient encore leur abondance de pagnes, de gandouras colorées, brodées avec art, j’ai failli la perdre devant tant de jolies choses, dans l’affluence aussi, comme si le pays entier s’était donné rendez-vous là, j’ai seulement eu le temps, une fois que l’on a emballé ses friandises roses et vertes dans du papier journal, de la voir bifurquer au coin d’une ruelle, elle a marché, marché, avant d’arriver enfin, dans un drôle d’endroit, des bicoques en bois y avaient poussé en rangs serrés, séparées par des artères aussi étroites que les lignes tracées par Masasi sur la tête de Madame, nous avions atteint le lieudit Vieux Pays.

 

C’était comme une alcôve en bordure de la ville, il y avait surtout des femmes, les mâles qui vivaient là étaient souvent leurs enfants, j’apprendrais plus tard qu’ils quittaient le village une fois majeurs, s’ils n’avaient pas été envoyés à l’internat dès leur adolescence, ne revenant auprès de leur mère que pour les vacances, sans être absents les hommes adultes étaient rares, on ne les identifiait pas toujours, ce jour-là, je n’ai vu que des femmes, lorsque Masasi est passée devant la première cabane à droite, après être entrée dans l’allée conduisant chez elle, un buste cuivré est apparu à une fenêtre, une jeune fille plongée elle aussi dans la clarté rouge, elle a reculé d’un pas, surprise, s’est mise à rire comme elle ne le faisait jamais sous le toit de Madame, j’ai ri aussi, de loin, touchée par quelque chose d’indéfinissable, ai continué à avancer, abandonnant toute prudence, à découvert, comme si ce rire m’avait été destiné, je courais presque, sans penser à ce que je dirais une fois en face d’elle, il a fallu qu’une petite albinos surgisse de nulle part, me barre la voie, me toise sans rien dire de haut en bas, de bas en haut, à plusieurs reprises, avant de me poser cette question inattendue, Tu es la fille de qui, mes yeux se sont rivés à son visage, sans cela je serais tombée, quelle était cette interrogation et comment une gamine pouvait-elle la formuler, même en ce pays étonnant, il me semblait que ce n’était pas normal, elle s’est croisé les bras derrière le dos, a ajouté Je ne t’ai jamais vue ici tu n’habites pas le quartier c’est pourquoi je te demande qui tu es, j’ai haussé les épaules, son ton était calme, intransigeant cependant, l’enfant allait perdre patience, cela se voyait, elle ne bougeait pas d’un pouce, mais cela se voyait.

J’ai répondu que c’était compliqué, que voulait-elle savoir au juste, mon prénom était Ixora, il me plairait de connaître le sien, ce serait bien que je le connaisse aussi, que nous soyons sur un pied d’égalité, elle a secoué la tête, déclaré qu’elle n’avait rien à me dire, c’était à moi de m’expliquer, on ne venait pas ici comme cela, c’était interdit, il revenait aux habitantes du quartier de présenter leurs visiteurs, Ixora est un nom sans signification il ne peut aider à te situer et ne dit donc pas qui tu es, je m’étonnai de ce qu’une petite fille s’adresse à moi en pareils termes, Masasi s’était soustraite à ma vue, je n’avais pas remarqué sa disparition, il aurait suffi de pousser un peu cette gosse, de poursuivre ma route, mais je n’osais pas, elle m’en imposait, une femme nous a rejointes, tout en me fixant du regard, c’est à la fillette qu’elle a parlé, lui demandant ce qui se passait, l’enfant a répondu qu’elle ne savait pas encore, qu’elle m’avait vue arriver de loin, mais ne pouvait dire d’où je venais, or, je refusais de décliner mon identité.

 

Fixant un instant la petite des yeux, la femme a dit : Ayintcha ce n’est pas l’heure des esprits nous n’avons rien à craindre Les esprits n’ont pas d’heure et de toute façon c’est une étrangère, les choses se déroulaient comme en mon absence, pourtant, elles ne s’exprimaient pas dans une langue locale ou, plutôt, si, dans la mesure où l’ancien parler colonial était ici renouvelé, bercé d’une autre musique, enrichi d’images du crû, violenté aussi, par toutes sortes de libertés prises pour y forcer une pensée différente, les coutures du parler colonial craquaient, il volait en éclats et ses restes, ramassés à la pelle puis rassemblés, formaient un idiome propre au peuple d’ici, mais qui ne se refusait pas à ma compréhension, pour peu que je garde l’oreille tendue, affûtée, j’en étais capable, ayant passé du temps dans la maison de Madame qui, si elle connaît les mots les plus obscurs du dictionnaire, les énonce, elle aussi, avec l’accent de ce pays, et puis, ses domestiques ignorent tout du vocabulaire policé des livres, j’ai découvert à leur contact combien la colonisation était tous les jours dépassée, pulvérisée, atomisée, à travers des tournures agrammaticales, asyntaxiques, qui étaient, plus que la rémanence d’un esprit jamais conquis, la prééminence même de cet esprit, il avait certes muté, appris le port de nouveaux oripeaux, mais il n’avait pas disparu, ce serait une belle chose de le voir prendre corps dans d’autres domaines.

 

Lasse, au bout d’un moment, de les écouter, craignant de les laisser jeter une ombre sur le soleil qui avait pris naissance en moi, j’ai levé la main pour rappeler ma présence, la femme s’est tournée vers moi pour dire qu’il me fallait excuser Ayintcha, la gosse avait ses raisons de protéger leur havre de tranquillité, le groupe lui avait confié la mission de guetteuse, elle s’en acquittait avec sérieux, dévouement, n’hésitant pas, quand il le fallait, à griffer et à mordre, mais bon, cela ne se produisait plus, dans la ville, tout le monde était au courant, Souvent quand quelqu’un vient ici c’est pour chercher sa personne, c’est par ces mots qu’elle a conclu, j’ai fait savoir que Masasi était ma personne, mais comme je n’avais pas été présentée à la communauté, elle a voulu vérifier mes dires, s’en est allée chercher Masasi, me laissant sous la surveillance d’une Ayintcha qui me regardait par en dessous, prête, je le sentais bien, à fondre sur moi toutes griffes dehors si j’avais eu le toupet de raconter des histoires, ce n’était qu’une gamine assez maigre, pourtant, je sentais qu’il ne fallait pas la chercher, qu’elle avait eu plusieurs vies, que son esprit en savait un rayon sur ce qu’il y a à connaître, un filet de sueur froide me coula entre les omoplates pendant un long moment, la petite sentinelle ne cilla pas une seule fois, ne bougea pas d’un iota, la plante de ses pieds nus collée au sol, les bras fermement croisés, je me mis à craindre que Masasi ne confirme pas être ma personne, qu’arriverait-il alors, je l’avais suivie jusque-là, n’avais aucune idée de la manière de rebrousser chemin.

 

Il en a toujours été ainsi, le sens de l’orientation n’est pas mon fort, lorsque je lis une carte, il me faut inverser la compréhension que j’en ai eue, si je fais comme j’ai compris je m’égare, je m’étais lancée à la suite de Masasi sans prévenir personne, sans prendre ne serait-ce que de quoi m’offrir un retour en moto-taxi, je n’en menais pas large, tu peux me croire, ma personne présumée et moi n’avions pas échangé une parole, elle ne connaissait pas mon nom, j’en étais persuadée, tout comme j’étais certaine qu’elle ne m’attendait pas, je lui avais chipé sa flânerie dans les rues, le voile de poussière sur ses pieds chaussés de sandales, la caresse de l’ourlet de sa robe sur ses mollets, sa fringale de bonbons colorés, les sourires adressés aux marchands de gandouras, son déhanchement tranquille jusqu’à cet endroit, et moi, qu’avais-je à lui offrir, j’ignorais comment engager la conversation, l’envie de m’enfuir à toutes jambes s’empara de moi sans pour autant que j’y cède, ne sachant où aller, quel chemin m’avait menée là, j’étais perdue quand elle apparut, accompagnée de la femme qui était allée la chercher, elle portait toujours sa robe mauve mais avait quitté ses sandales pour une paire de babouches en peau, j’en avais vu de semblables au marché artisanal, on les proposait avec des pièces de maroquinerie, les siennes étaient d’un rouge brun, un peu comme la terre de Vieux Pays.

 

Elle s’arrêta en me voyant, battit des mains pour exprimer sa surprise, d’abord la main droite en haut et la gauche en bas, puis l’inverse, elle fit claquer sa langue aussi, toujours dans la même optique, ce geste m’avait laissée dubitative chaque fois que je l’avais observé, je n’étais pas sûre de le trouver charmant, élégant, qualités que je prêtais jusque-là à Masasi, une fois près de moi elle m’étreignit avec une certaine brusquerie, je ne comprenais pas, me sentais presque flouée, où ma personne s’en était-elle allée, celle qui se conduisait ainsi n’était pas celle que j’avais suivie, sans réfléchir, dans les rues d’une ville que je connaissais à peine, se retournant elle fit un signe à Ayintcha et à la femme dont je saurais un jour qu’elle s’appelait Olo Iyo, leur dit Il fait déjà nuit je n’aurai pas le temps de la présenter aux mères donc je vais d’abord la rythmer jusque chez elle, et de me prendre par la main sans attendre de réponse, la nuit était tombée comme une demoiselle alanguie, on avait l’impression qu’elle s’était étendue en douceur sur la ville, dans un mouvement lascif, les cuisses entrouvertes, son parfum emplissait déjà les rues, l’odeur de la nuit montait dans l’air tiède, piquante, charnelle, tandis que des femmes faisaient griller des maquereaux marinés dans un mélange épicé, faisaient frire des beignets dans une huile brûlante, leurs mains changées en poches à douille pour saisir la pâte, la laisser tomber d’un geste expert, les gourmands sortaient de chez eux leur assiette à la main, devisaient en prenant patiemment place dans la queue, les rires fusaient, non loin de là, une vente-à-emporter diffusait des musiques diablesses, l’heure des esprits approchait, on ne pouvait savoir lesquels, mais ils allaient descendre sur la cité, sur la nuit, j’aurais voulu voir cela, mais j’étais sortie sans prévenir, on allait peut-être me chercher.

 

Des lampes-tempête avaient été allumées au bord des routes, nous marchions depuis quelques minutes, Masasi me tenant la main, quand elle murmura, Je me demandais comment faire pour te parler jamais je n’aurais pensé que tu viennes me trouver, il faisait sombre, les rues n’étaient éclairées que par ces lampes à pétrole posées sur les étals, par la lumière s’échappant des habitations, le profil de Masasi, comme fixé au pochoir, se détachait de cette peinture urbaine tout en contrastes, captait mon regard, me capturait le cœur, on aurait dit un relief astral se déployant à la frontière de l’obscurité et de la lumière, je ne sus quoi dire, elle ne m’avait pas interrogée, je ne faisais que l’observer, me demandant ce qui m’attirait tant, ayant aussi le sentiment qu’il n’y avait rien de plus naturel, de plus normal au monde, que le fait d’être auprès d’elle, de son côté, elle ne semblait pas se poser la question, je la laissai prendre la parole, la garder, au fond, je n’avais rien à dire, je l’avais déjà fait en bravant, pour n’être plus détachée d’elle, la foule et le tumulte de cette métropole incandescente, alors, elle parla, je l’écoutai, d’abord s’excuser de l’accueil qu’elle m’avait réservé, cela devait paraître étrange à une personne venue du Nord, mais ici, il ne s’agissait que d’une familiarité un peu villageoise, réservée aux personnes que l’on connaissait bien, elle se l’était permise pour rassurer Ayintcha et Olo Iyo, qu’elles n’aillent pas raconter n’importe quoi au reste du groupe, ensuite, elle m’expliqua que son quartier abritait des marginales, des réprouvées, ces règles strictes leur permettaient de préserver leur sécurité dans une ville en proie à tous les désordres.

 

La plupart des gens étaient convaincus que Vieux Pays avait été fondé par des sorcières, des femmes que l’on avait vues apparaître un jour, il y avait plusieurs décennies déjà, alors cette ville était considérée comme un joyau du Continent, même si le sang des indépendantistes en lutte avait coulé dans ses ravines, même si ses quartiers populaires gardaient le souvenir des années de braise, celles au cours desquelles le peuple avait cru tenir les rênes de son destin, elles lui avaient été arrachées, on connaissait la suite, mais en déambulant dans la zone où nous nous trouvions à présent, on rencontrait des populations venues de l’arrière-pays lors des soulèvements pour la liberté, or, en les croisant ainsi, on ne pouvait que se remémorer l’Histoire, la période où leurs pères avaient marché, depuis les montagnes jusqu’à la plaine côtière où s’étalait la ville, depuis les rives sud de ce fleuve long d’un millier de kilomètres environ qui prenait sa source dans la région des hauts plateaux et traversait le pays pour aller se jeter dans l’Atlantique, l’océan noir.

 

Masasi me contait son pays, sa ville, son peuple, rien dans le ton de sa voix n’indiquait un semblant d’intérêt pour quelque autre sujet ou, on aurait pu l’envisager, l’idée qu’il puisse être pertinent d’aborder certaine question, je me mis à rire, d’abord tout bas, puis, à m’en tenir les côtes, je craignis de perdre l’équilibre, de me rouler par terre de rire, des passants firent une halte pour rire avec moi, Masasi me regardait en souriant, une main posée sur la hanche, se tenant le menton de l’autre, elle s’approcha de moi, m’enlaça avec une tendresse infinie, comme elle l’aurait fait avec une personne souffrante, son souffle me fit l’effet d’une plume chaude appliquée sur ma tempe, Il fait déjà nuit tu dois rentrer sans te faire remarquer sinon tu ne pourras plus sortir, a-t-elle dit, je me suis calmée, ai repris sa main, nous sommes arrivées en silence non loin du Castle Mususedi, il était autour de vingt heures, tu n’étais pas encore rentré, Madame s’était retirée dans sa pièce favorite, elle ne m’a pas vue mais elle n’en a pas eu besoin, le lendemain, au petit-déjeuner, elle m’a dévisagée, son regard contenait les questions et les réponses, peu de temps après elle a compris, ayant passé sa vie, pour se protéger, à sentir ce qu’elle ne pouvait connaître par la raison, qu’une partie de moi n’était plus avec toi, qu’un projet nouveau s’était formé en moi, elle a dû se dire qu’elle avait gagné, j’allais rentrer au Nord, elle aurait le champ libre pour te trouver une épouse, je crois qu’elle ne pense pas à Kabral, il ne fait pas partie de son équation, Mademoiselle Ivy League te fera un enfant.

 

J’ai vu bien des choses dans ses yeux ce matin-là, dans sa manière de se montrer aimable, presque attentionnée, très franchement je m’en battais les couettes, je pensais à l’instant où, me quittant à quelques rues de la maison, Masasi m’avait serrée contre elle, s’était lovée contre moi, je ne sais pas décrire ce que j’ai ressenti, une paix joyeuse qui m’a donné envie d’enfouir mon nez dans le creux de son cou, de lui lécher la peau, je me suis, je ne sais pourquoi, imaginée, visualisée en train d’exécuter ces gestes, j’en ai été troublée, nous sommes convenues de nous revoir, l’avons fait, plus souvent que je ne l’aurais cru possible, tu ne t’en es pas douté, à aucun moment, tu ne me voyais plus, comment aurais-tu remarqué quoi que ce soit, tu n’as pas senti sur ma peau l’odeur de Masasi, tu n’as pas vu mes pupilles prendre la clarté rouge de sa peau car elle était en permanence sous mon regard, tu n’as pas imaginé que je m’étais abreuvée à ses fluides, que son sexe m’avait apporté l’ivresse et la clairvoyance, la première fois que nous avons fait l’amour j’ai joui dans un sanglot, heureuse de n’être pas passée à côté de moi-même, de m’être rencontrée, frissonnant à la pensée que cela aurait pu ne pas se produire, ce jour-là, tu m’as trouvée dans la rue, j’avais pris le chemin du retour que je connaissais désormais, ta berline gris argent s’est arrêtée à ma hauteur, tu étais content de me voir apprivoiser ton pays, que je m’y sente assez bien pour me promener comme cela, tu n’as pas demandé d’où je venais, nous sommes rentrés chez Madame.

 

Masasi et moi nous sommes promises l’une à l’autre, lorsque je commencerai à travailler, elle viendra vivre avec Kabral et moi, Vieux Pays sera toujours là quand elle aura besoin de s’y ressourcer, elle y conservera sa case, ira rendre visite à sa mère, une guérisseuse nommée Sisako Sone, sais-tu que c’est ainsi qu’elle a connu Madame, qui venait déjà consulter la nganga avant la naissance de Masasi et qui la voit toujours, sais-tu encore que Masasi, dans une légende du Continent, est le nom de la première femme, elle plaisante – à moitié – en disant Je suis ta première c’est pour cela que tu parles d’amour pour la vie, je lui prouverai l’inverse, mes yeux ne voient qu’elle, ma pensée ne nous enferme dans aucune catégorie, nous n’avons pas à lever le poing, nous n’avons à nous expliquer de rien, c’est notre vie et notre affaire, pas une performance, nous ne sommes pas nées à Mytilène, I is a long-memoried woman écrit la poétesse, et notre mémoire est plus ancienne encore que celle évoquée dans ses vers, car elle est celle de l’infini, c’est ce qui m’apparut lorsque mon corps, explorant celui de Masasi, se découvrait lui-même, c’est ce que je compris lorsque des ondulations inconnues me vinrent naturellement, c’était ma place, ma tête entre ses jambes était à la maison, il m’avait fallu le parfum entêtant qu’offrait la clarté rouge à cet endroit précis de son corps, j’avais attendu la texture crépue de ses poils pubiens sur ma langue, traversé des années de sécheresse pour aboutir à ce rivage, ce désir était inestimable, sa fécondité n’étant pas celle de la reproduction mais de la création, à travers chaque nouvel orgasme, d’une puissance cosmique, tel est ce plaisir dont l’enjeu n’est jamais l’engendrement, cet amour dont l’exigence est si grande parce que l’on ne dira pas Tu as pensé aux enfants, ce sera d’abord nous, une histoire entre elle et moi, qui pouvons enfanter si cela nous importe.

 

Une fois remise de cette nuit, j’irai trouver Masasi, je revêtirai une robe bleue dont la longueur conviendrait à Madame, on l’aura coupée dans le plus joli ndop qui se puisse tisser, je chausserai des samaras de la même couleur, on m’aura accroché des cauris dans les cheveux, j’aurai l’air d’une reine pour honorer ma reine, je lui porterai une brassée de fleurs jaunes, les déposerai à l’entrée de sa case, nulle à Vieux Pays n’y verra à redire, on y aime le bonheur des autres, la joie des autres, leur épanouissement, des femmes sont en ménage à Vieux Pays, il en est ainsi depuis la fondation de la communauté car il en est ainsi depuis que vivent des femmes, rien de ce qui les concerne n’est étranger à ce territoire, il s’y raconte toutes sortes d’histoires de femmes, je suis servie, moi qui ne voyais pas pourquoi en faire tout un plat, du genre féminin, du sexe féminin, de l’être femme, à dire le vrai je ne suis toujours pas persuadée que l’essentiel soit là, que les limites de ces définitions me conviennent, Masasi viendra vivre avec moi pour que ce ne soit pas un truc de Vieux Pays, nous deux, même si j’adore m’y rendre, à Vieux Pays, et même si je sais que la ville ordinaire où nous résiderons dès la rentrée, lorsque j’aurai pris mes fonctions de professeur, ne nous sera pas toujours amicale, nous verrons bien, je ne veux plus passer une journée loin d’elle, j’ai trente-six ans, tu te rends compte…

 

Ce que j’ai à te dire aujourd’hui, alors que deux femmes m’entourent de leurs soins et me rendent ma vigueur, ce que j’ai à te dire depuis la couche qu’elles ont aménagée pour moi, c’est que j’ai trouvé ma tranquillité, ma personne, au coin d’une rue, là où la ville débouche sur le quartier des femmes sauvages, ce lieudit Vieux Pays, et, du fond du cœur, je voudrais que tu connaisses cela, mon ami, toi aussi, un jour, je voudrais que tu n’aies pas assassiné tes possibles.

OceanofPDF.com