Crépuscule du tourment

Leonora Miano · Chapitre 3 sur 4 · partie 2/3

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Crépuscule du tourment

III – Ixora

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Parfois, au début de notre installation dans l’appartement pour trois, une fois Kabral couché, nous discutions de tout, de rien, je te racontais mes journées dans ce lycée où j’enseignais la langue d’écriture de Grace Nichols, je te faisais lire sa poésie, tu parlais peu de ton travail, te remémorais plutôt des scènes de ton enfance, nimbées de mystère, des moments durant lesquels tu avais entendu des phrases, aperçu des gestes, des échanges de regards, sans rien pouvoir interpréter, sans pouvoir interroger quiconque, on ne t’aurait rien dit, dans ce monde-là on ne parlait pas aux enfants, ce qu’il y avait à savoir demeurait au sein d’une classe d’âge, à vrai dire tu n’avais pas besoin d’explication pour savoir au moins une chose, que l’union de tes parents était une aberration, qu’elle ne pouvait, dans ces conditions, que pérenniser le mal, ils s’étaient mariés loin de chez eux, la famille de ta mère n’avait pas pris part à la noce, ne l’avait pas bénie, on la voyait seule sur les photographies, parmi des gens qui jamais ne l’accueilleraient comme une des leurs.

 

De tout cela, je ne peux rien dire, tes parents, ton ancestralité ténébreuse, il m’est impossible d’en parler, mais depuis notre arrivée ici, dans ton pays natal, l’autre en toi m’est apparu, celui dont toi seul ressentais la présence, le pouvoir de nuisance, celui que tu as fait taire des années durant, à travers un ascétisme confinant à la pathologie, tu étais au-delà de la sauvagerie, ton incapacité à mettre fin à tes jours rendait tout cela encore plus douloureux, tu pouvais endormir le mal, pas lui régler son compte, c’était déjà lui qui avait le dessus, il a commencé à s’exprimer dès que nous sommes descendus d’avion, que tu as humé l’air chaud et humide de cette terre, il a pris des forces au fil des jours, jusqu’à ce soir où tu m’as agressée, à présent il pleut des cordes, je suis étendue sur les berges du fleuve qui traverse cette ville, ce cours d’eau qui rejoint l’océan et, couchée à même la terre, je me dis qu’il n’est pas pensable, tout simplement pas pensable, que je sois venue sur le Continent, que j’y aie rencontré l’être que mon cœur espérait, pour que ma fin ressemble à cela, je ne suis pas venue jusqu’ici pour aller rejoindre les millions d’innommés qui résident sous les flots, ceux dont le souvenir n’est toujours inscrit sur aucune stèle, je refuse de mourir, je ne mourrai pas, une force en moi se lève tandis que je pense à elle, mon inattendue, mon insoupçonnée, surgie devant moi un jour.

 

Je la revois telle qu’elle m’est apparue alors, vêtue de bazin mauve brodé d’indigo, coiffée de nattes suivant un tracé complexe, lui dessinant, à même le crâne, des symboles mystérieux, une écriture encore indéchiffrée, elle a passé les grilles de l’entrée principale, n’a pas sonné, n’a pas appelé, elle a poussé du plat de la main et cela s’est ouvert, j’étais assise sur la véranda, c’était au cœur de l’après-midi, pas un souffle de vent n’agitait les feuilles des nombreux arbres et arbustes du jardin, les fleurs sur leurs tiges se tenaient au garde-à-vous, la nature immobile saluait l’avancée de la femme le long de l’allée, sa danse sur le gravier blanc, chaque pas lui découvrait un peu les jambes, la robe avait une fente à l’avant, une toute petite coupure pour un très grand effet, le mauve de sa tenue rehaussait la rousseur de son teint, je prononce mal mais cette carnation a un nom ici, on l’appelle munanga ma mole, on pourrait dire la clarté rouge, mais cette clarté-là, qui se dit munanga, ne s’applique qu’à la peau, ce mot ne s’emploie pas pour désigner l’éclat du jour par exemple, sur l’île d’où vient ma mère on dirait chabine dorée pour désigner cette complexion, moi je préciserais plutôt cuivrée et ne ferais pas usage du terme chabine par respect, étant donné l’origine animalière de cette appellation, je n’en reviens pas que ce langage continue d’avoir cours, enfin elle est arrivée à ma hauteur, a dit Bonjour mon nom est Masasi, je viens coiffer Madame, je suis restée là un moment, dans l’hébétude, le boy est arrivé, c’est ainsi que l’on dit chez Madame, le boy est venu sur la véranda, et c’est lui qui s’est chargé d’annoncer la femme de cuivre, je n’avais remué qu’en imagination et encore, au ralenti.

Je vais me lever, marcher vers elle, cette pensée me porte tandis que mes lèvres expulsent un délire où se mêlent l’absence du père, la rencontre inaboutie avec l’homme qui devait combler ce vide, celui dont j’attendais qu’il me regarde comme l’auteur de mes jours ne l’avait pas fait, qu’il me prenne dans ses bras pour que je sente la chaleur qui aurait dû venir du père, d’abord de lui, celui qui, ne pouvant comprendre cela puisque je ne savais le dire, avait vu en moi la femme que je n’étais pas encore, dans mes divagations il y a ces deux hommes, puis encore deux autres, Kabral et toi, de mon fils je peux dire qu’il est mon enfant, il suffit de ces mots pour définir le lien qui nous unit, mais comment parler de nous, de ce que nous sommes toi et moi devenus l’un pour l’autre, au point que tu t’autorises ce soir à lever la main sur moi quand tu n’en veux qu’à toi-même d’être venu t’égarer en ce pays où il n’y a rien pour toi, comment dire ce qui m’a poussée à refuser de laisser Kabral à ma mère, à te laisser l’adopter, à te suivre ici pour voir si je pourrais m’adapter à cette terre, m’y créer une vie, je ne trouve pas les mots pour exprimer cela, plus j’y pense moins notre histoire me paraît cohérente, mais tant pis, c’est ce que je me suis toujours dit, tant pis pour la cohérence, le bon sens, nous vivions quelque chose de vrai, qui nous faisait du bien, assez pour qu’il me soit devenu impossible de me séparer de toi, assez pour qu’il me soit devenu impossible de ne pas m’inquiéter de toi en ce moment, cette crise va passer, l’ombre qui s’est emparée de ton être va se dissiper, et tu seras seul.

 

La pluie a fini de ruiner ma petite robe de soie noire, ta mère n’aime pas mes toilettes, elle ne dit pas grand-chose mais elle le pense si fort, c’est un plaisir de lui sortir le grand jeu, de la voir écarquiller les yeux, il faut être attentive, elle a une telle maîtrise de soi, son effroi n’est pas longtemps visible, elle ouvre grands ces yeux qui ne sont d’ordinaire que deux fentes, puis elle retrouve sa contenance, elle ignore que cela ne m’amuse plus tant, que je rêve de robes amples en adire comme on en trouve dans un pays voisin qui les exporte ici, de jupes longues en ndop, de pantalons en kente à fond vert ou gris, je trouve ceux-là plus jolis que le kente orangé que l’on voit partout, ta mère s’imagine comprendre ce qui ne cesse pourtant de lui échapper, si elle me voyait en si fâcheuse posture, la petite robe noire taillée en pièces, sa première pensée serait pour ma tenue, pas pour moi, elle ferait bien sûr un geste, non par sollicitude mais pour ne pas déchoir à ses propres yeux, ce serait une faute, de la part d’une personne de son rang, un manquement grave à l’étiquette – plus qu’à l’éthique, de ne pas secourir un être inférieur.

 

Il n’y a pas âme qui vive dans ces parages, j’ignore où tu m’as laissée, mes promenades ne m’ont pas offert la joie de découvrir ce quartier, tu voulais prendre un raccourci, l’orage était sur le point d’éclater et nous étions en retard, ce dîner était prévu de longue date, il était important pour tes affaires, tu avais revu cet homme au prénom improbable, un certain Charles-Bronson que tu disais brillant, un scientifique, il avait inventé je ne sais quel système pour faire je ne sais trop quoi, tu pensais capital d’investir, non seulement l’invention serait-elle utile mais cela rapporterait, il fallait éviter que d’autres ne mettent la main sur le brevet, tu lui avais donné rendez-vous au Prince des Côtes, ce n’était pas si loin mais prendre de vitesse la pluie était impératif, alors tu t’es engagé dans ce virage et nous sommes arrivés ici, tu regardais à peine la route, c’est un peu ma faute il faut le reconnaître, je ne pouvais plus garder cela pour moi, il n’y a pas de bon moment pour annoncer qu’on a rencontré quelqu’un, que tout est changé, que l’urgence est maintenant de renoncer à la blague.

 

Les gens se terrent chez eux, cet orage hors saison est d’une rare violence, il n’y a que l’eau, la glaise sur laquelle je repose, non, sur laquelle je suis posée serait plus juste, j’essaie de tourner la tête, de voir un peu mieux ce qui m’entoure, de ne plus recevoir toute cette eau dans les narines aussi, ce serait bien, je n’y parviens pas, je voudrais me lever, je sens que je le pourrais, mais cela non plus ne se produit pas, alors j’attends, cette nuit n’est pas ma dernière sur la terre, je ne vois pas défiler les moments marquants de ma vie car beaucoup sont à venir, je ne vois ni tunnel ni lumière blanche au bout, mon esprit ne se détache pas de mon corps pour le contempler d’en haut, s’étonnant d’avoir été durablement contenu dans une si petite chose, s’il se livrait à cet exercice, mon esprit ne voudrait à aucun prix retourner dans sa cage, je ne vais pas mourir, quelqu’un va venir, la pluie va cesser, je vais marcher, même toute nue dans les rues, on me prendra pour une folle, on me prendra pour un esprit, une divinité extravagante, je serai la déesse S’en-fout-la-mort, nouvelle venue au panthéon mais prête à y prendre sa place, peut-être verra-t-on en moi une sorcière, une de ces femmes qui, depuis peu, se déshabillent dans les marchés, défient Legba en plein milieu des carrefours, se dénudent toujours dans des lieux très fréquentés, font alors leur toilette en public, prennent leur temps, frottent ici, frottent là, cependant que la foule les injurie, les accuse de vouloir soutirer aux autres les bienfaits qui leur étaient promis, on dira ce que l’on voudra sur mon passage, je traverserai la ville entière et j’irai la trouver.

 

Déjà, j’imagine l’instant où je serai devant la porte de sa maison, attendant que les battements de mon cœur se calment, scrutant de l’extérieur la faible lueur d’une lampe-tempête posée près de son lit, les ombres projetées sur le rideau alors qu’elle se déplacera dans la pièce, je finirai par frapper comme on le fait ici, en disant kon kon kon et pas to to to comme sur la terre natale de ma mère, elle ne m’entendra pas tout de suite, ma voix aura été affaiblie en raison de la nuit passée sous l’orage, de mes blessures, de la longue marche vers elle et vers moi-même, elle aura l’oreille tendue vers le transistor, la radio locale diffusera une émission musicale, un hit-parade tropical, le corps de la femme rouge tanguera au rythme d’un de ces airs chaloupés, elle aura dans le même temps les mains affairées à quelque tâche de dernière minute avant le coucher car j’arriverai après le crépuscule, il fera déjà nuit noire, une des maquerelles du voisinage l’appellera, criera son nom comme on donne l’alerte, Masasi oh, Masasi, Masasi oh, il y a une personne devant ta porte, elle tirera un coin de rideau, me verra, ouvrira, il sera tard quand je me glisserai dans ses bras pour y trouver l’apaisement et tout le reste, ce qui n’a de nom exact dans aucune langue, ce que le cœur humain désire pourtant, il sera tard et ce sera un commencement.

J’essaie de chasser toute autre pensée pour me concentrer sur celle-là, le visage de Masasi, le confort que j’éprouve en sa présence depuis le premier jour, quand elle est venue, comme elle le faisait déjà une fois par semaine avant notre arrivée sous le toit de ta mère, car c’est ainsi qu’il faut considérer votre demeure familiale, ton père ne logeant plus en ville, ta sœur ayant fui un pays qu’elle trouvait laid, la présence de Madame ta mère remplissant le moindre interstice laissé entre les briques formant cette bâtisse, ce fut le cas ce jour-là, bien entendu, les lieux étaient pleins d’elle, quand Masasi a été annoncée, quand le boy, c’est comme ça que vous dites, le boy, s’est précipité dans la pièce connue sous le nom de salon ouvert – pour dire que de larges baies vitrées offrent une belle vue du jardin et de la piscine –, le boy a donc traversé le Castle Mususedi, il a gravi les marches de l’escalier, a baissé la tête sans reprendre son souffle pour dire : Madame, la tresseuse est là, il n’a pas dégluti une fois, n’a pas cillé, son corps entier avait oublié toute notion de mouvement, pendant qu’il attendait la consigne.

 

Ta mère a royalement répondu qu’on la fasse patienter sous la véranda, c’était quelques jours après notre arrivée, je n’avais rien à dire à Madame, mais j’étais souvent auprès d’elle, ne connaissant personne ici, n’ayant nulle part où aller encore, je devrais attendre la rentrée pour prendre mon poste au lycée nordiste, de ton côté tu plongeais le nez dans les affaires de la famille, apprenais sur quoi reposait concrètement le patrimoine, tentais de voir s’il te serait possible de gérer cela sans te fourvoyer, de t’en servir de façon à agir pour le bien commun, tu voulais y croire, en toute sincérité, c’était le moment, tu le sentais en toi, le Nord devenait de plus en plus difficile à vivre parce qu’il se sentait mourir et ne s’y faisait pas, nous ne comptions pas y retourner, des vents malsains y soufflaient, qui ramenaient la xénophobie, le racisme, l’impossibilité de n’être que soi, un individu tranquille dans son coin, et quelque chose dans ce climat incitait les uns et les autres à choisir leur camp, à découvrir qu’ils en avaient un, en fait, ils l’avaient toujours ignoré, certes, mais à présent, on les sommait de prendre parti, position, fait et cause, de faire bruyamment leur coming out, et dans tous les domaines.

Des Nordistes blancs souffraient eux aussi de ce climat, nous nous en apercevions, l’asphyxie les menaçait, ils nous auraient suppliés de ne pas les abandonner aux identitaires, de ne pas les livrer aux paniqués du remplacisme, ils n’avaient aucune envie de vivre dans un monde peuplé seulement de Blancs, Whites, Blancos, un univers qu’ils n’avaient jamais connu, ils avaient en horreur la suprématie blanche qui les privait du statut d’humains, d’ailleurs ils ne voulaient pas être des Blancs, ne supportaient pas ce mot qui était pourtant leur héritage et dont ils ne récusaient pas tous les avantages, on les entendait rarement se plaindre de ne voir que des Blancs quand ils allumaient la télé par exemple, on n’était pas certain qu’ils sachent le prix historique du sucre de canne, enfin, ils n’étaient pas à la fête mais bon, c’était la vie, chacun ses problèmes, il fallait se sentir des attaches puissantes avec une société pour lutter en vue de la réformer, cette bataille-là n’était pas tienne, tu parlais de plus en plus d’un retour sur le Continent, surtout avec Kabral qui grandissait dans un environnement où être un garçon noir tenait du délit, ce serait pire dès qu’il atteindrait la classe de troisième, il fallait prendre la tangente avant qu’il ne devienne la cible du profilage racial, le conduire dans un espace où nulle limite ne lui serait imposée en raison de sa race, tu avais pour lui les inquiétudes et les désirs d’un père, tu as proposé de l’adopter, lui et moi avons accepté, il t’appelle Pops, Papa est réservé au défunt que nous chérissons tous trois.

 

Le Continent n’était pas le paradis, les gens n’y étaient pas plus heureux contrairement aux idées répandues, ils n’avaient rien compris de plus que les autres à la vie, ils étaient aussi largués que tous les humains peuplant la planète, tu savais même lesquels de leurs travers il te faudrait affronter de façon régulière, mais la mort de ton ami avait modifié tes vues sur le sujet, quitte à souffrir le rejet, l’incompréhension, autant le faire là où on estimait avoir de bonnes raisons d’endurer la médiocrité intrinsèque de l’homo sapiens, et ce territoire, pour toi, se trouvait en zone subsaharienne, au cœur de cette région, dans un pays que tant de peuples nordistes avaient convoité, qu’il lui avait fallu faire face à la domination de trois nations impérialistes puis, se débrouiller avec ce qu’elles avaient laissé, on voyait le résultat, il n’était pas simple d’habiter le projet d’autres, et on n’avait pas le temps de s’en forger un, de trop nombreuses urgences pressaient, elles étaient de tous ordres, voir se lever le jour relevait de l’exploit dans de telles conditions.

 

J’ai refusé de laisser Kabral chez ma mère qui ne comprenait pas ma démarche, c’est normal, je suis sa fille unique, l’enfant qu’elle a eue d’un homme qui l’a éblouie avec sa culture, sa voix grave, son élégance et ses bonnes manières, qui ne lui a avoué être marié sans intention de quitter sa femme qu’en apprenant la nouvelle de sa grossesse, il ne lui a pas demandé d’avorter, étant donné que : On ne refuse pas un enfant, mais il s’est joué d’elle, en fin de compte, je pense que l’on peut dire les choses ainsi sans trahir la vérité, cet homme dont elle conserve encore des photos mal dissimulées dans le tiroir contenant ses sous-vêtements, je me suis toujours dit que ce n’était pas un hasard qu’elle les ait planquées là, elle le garde dans son intimité, empêche quiconque d’y accéder, j’ignore si elle y a réfléchi, mais c’est ce qu’elle a fait, elle a collé le nez du bonhomme sur le fond de ses culottes, et nul autre après lui n’a approché son museau de sa koukoune, elle n’a pas remarqué ceux qui auraient bien voulu, je la revois, le jour du mois où elle m’envoyait chercher l’enveloppe, le nécessaire dont, j’en suis persuadée, nous nous serions fort bien passées mais voilà, c’était devenu le lien nous unissant à lui, elle qui aurait dû l’oublier, moi qui aurais pu protester, dire Non maman c’est votre histoire pas la mienne vas-y toi-même si tu y tiens tant quant à moi je ne veux rien avoir à faire avec un homme venu tromper son épouse dans ton lit comme si tu ne méritais pas mieux que d’être l’autre femme peu importe qu’il aime ou non sa légitime c’est elle qui lui est indispensable c’est ce qu’il a créé avec elle qui sous-tend son existence sans ça il l’aurait quittée mille fois tant il a été voir ailleurs et que fais-tu des autres mamans celles qui ont pris ta place en attendant d’être engrossées puis jetées parce qu’il ferait le nécessaire non maman je n’irai pas je n’ai pas le désir de connaître un tel homme, j’aurais pu dire cela ou quelque chose d’approchant, je ne l’ai jamais fait.

J’étais prise à son piège moi aussi, prise dans les rets de cet individu, j’avais besoin d’une relation avec lui, même minimale, embarrassée et vaine, cet attachement vénéneux par lequel ma mère et moi avons fermé la porte à maintes possibles amours, cela représentait-il quelque chose pour lui, Comment va Colette avant l’enveloppe, l’échange qui ne durait pas plus d’un quart d’heure, je crois qu’il n’a pas su quelles études je faisais, il m’a seulement vue grandir, a dû constater que je ne venais plus solliciter le nécessaire, plus aucun rendez-vous noté dans la case Fille de Colette puisque je n’étais pas la sienne et que je n’avais pas de nom, il n’a pas téléphoné pour savoir ce qui s’était passé, pourquoi il ne me voyait plus, cela faisait une bouche de moins à nourrir, une page à tourner enfin, je ne connais pas ses autres enfants.

 

Maman ne comprenait pas notre relation mais disait me trouver épanouie, bien dans ma peau depuis toi, alors, pourquoi pas, pourquoi pas, pourquoi pas, tout de même, cette histoire d’aller vivre dans un pays même pas émergent, elle ne voyait pas d’où ça pouvait venir, attendu que, d’après des informations connues de tous, les habitants du Continent étaient prêts à risquer la mort pour le quitter, pratiquant, depuis des générations, la fuite des capitaux, des cerveaux, des corps, parce qu’on leur avait fabriqué des pays qui ne leur convenaient pas, parce qu’ils ne voyaient pas pourquoi achever une tâche dont ils n’avaient pas conçu le projet et, puisqu’il en était ainsi, puisqu’ils n’étaient pas venus au monde dans le seul but de regarder vivre les autres, puisqu’ils avaient droit eux aussi à la vie, et dans des conditions de confort acceptables, pas sur des chantiers dont on voyait qu’ils ne seraient jamais terminés puisque les plans changeaient tous les jours, eh bien, ils prenaient l’avion, la barque, le radeau, échouaient sur n’importe quel rivage nordiste – s’ils n’avaient pas péri en route –, prêts à prendre l’existence au collet, on voyait bien qu’on n’allait pas s’en débarrasser ainsi, on s’alarmait des troubles qu’ils causaient, morts ou vifs, dans les deux cas il y avait cette question morale, et puis les intérêts financiers, tout cela était de plus en plus compliqué, le caractère inextricable des relations Nord-Sud.

Ceux restés au pays étaient occupés à passer l’arme à gauche, avec une inventivité sans pareille, absolument inégalée, quand ils trouvaient le temps long, lorsque la Grande Faucheuse lambinait en chemin, ils l’aidaient un peu en prenant les armes les uns contre les autres, à croire que ces armes poussaient sur des baobabs, qu’il n’y avait qu’à les cueillir, tout ça pour dire que le Continent était le royaume de l’insécurité totale, ainsi parlait Colette, ma mère, il a fallu parfois l’inviter à se taire, la prier de bien vouloir cesser de débiter des fables inventées pour dénigrer des gens à qui l’on pouvait au moins reconnaître, quand ils prenaient les armes comme elle disait, qu’ils ne le faisaient qu’en famille, très peu d’autres populations avaient cette élégance, de ne se tuer jamais qu’entre elles, quant à ceux qui s’accrochaient à des radeaux dans lesquels ils emmenaient même leurs enfants, que s’imaginait-on après avoir suscité en eux toutes sortes de besoins, de désirs, pour engraisser le capitalisme, se créer des marchés, il ne fallait pas s’attendre à ce qu’ils se contentent de découvrir le monde par l’internet, ils voulaient l’explorer à leur tour, le monde était venu les trouver, s’imposer à eux, le Nord aurait dû réfléchir avant, et puis, ce n’était pas vrai, ce qu’elle disait, ce n’étaient que des vérités partielles, partiales voire parcellaires, on ne pouvait braquer l’objectif sur deux ou trois territoires en proie au désordre pour condamner tout un continent, je me posais les mêmes questions mais l’entendre les formuler sans prendre de gants m’insupportait, aussi fallait-il aller au bout de ma protestation, faire fi de mes appréhensions, te suivre en ce pays.

 

Je ne regrette pas d’être venue ici, me confronter à une complexité qui n’intéresse pas le Nord, je n’avais pas d’attentes, j’ai bien fait, si les gens d’ici avaient été aimables et aimants par essence, mes relations avec la Grande royale auraient été plus cordiales, elle ne m’aurait pas battu si froid, elle n’aurait pas pincé les lèvres et froissé la face dès que j’apparaissais, je ne me raconte donc pas d’histoires, j’aime toutefois ce que m’apprend ton pays, j’ai compris bien des choses, en suivant les chemins de Masasi, lorsque j’ai commencé à me glisser dans son ombre, posant mes pieds sur l’empreinte de ses pas le long des routes de terre qui la ramenaient dans son quartier de Vieux Pays une fois qu’elle avait fini de coiffer Madame à qui on peut au moins reconnaître une qualité, son attachement aux coiffures ancestrales des femmes de son peuple, elle ne porte ni perruques, ni rajouts, ne se défrise pas les cheveux, Masasi les natte, lui traçant d’ambitieux motifs sur le crâne, c’est une œuvre graphique qu’elle réalise, et avec quelle précision, c’est comme un langage, ces lignes qui se croisent, une forme d’écriture ou, peut-être, plutôt, d’art à la fois abstrait et tangible, cela renseigne sur le mouvement d’une pensée qui n’est pas seulement celle de Masasi, je veux parler d’une vision du monde, c’est ce qui se dessine lorsqu’elle sépare les mèches à l’aide d’un piquant de porc-épic après les avoir démêlées, au-delà de ce qui relève de la culture commune, il y a le caractère de la tresseuse, sa créativité, dès le premier jour cela m’a frappée, j’ai constaté qu’elle avait un projet, une idée, comme un schéma en tête, elle ne se lançait pas au hasard ni ne produisait les motifs dans le vent, elle façonnait sa propre mode.

 

Je m’étais installée un peu en retrait, assise sur un banc dans un coin de la véranda, après que Madame, vêtue ce jour-là d’une ample robe vert pâle, avait pris place sur un tabouret haut, permettant à Masasi de se mouvoir autour de sa matière, comme une sculptrice ayant besoin que tous les angles soient dégagés, ta mère était impressionnante installée là, pas du tout par sa taille, il s’agit d’une petite femme, un petit bout de femme comme aurait dit Colette, non, ce n’était pas sa stature qui en imposait, mais cette autorité naturelle, cette autre chose également, dans sa voix, une douceur qu’elle a dû brider, modeler pour en faire à la fois une lance et un bouclier, aussitôt qu’elle a pris place j’ai décelé cet élément, l’étrangeté de cette fragilité changée en pierre, et Madame ignore, jusqu’à cette heure où je rassemble mes forces pour refuser la mort que tu m’as presque donnée – sans le vouloir –, que je lui ai permis de me malmener, l’ayant sentie aux prises avec une souffrance plus immense encore, celles qu’elle pourrait infliger à quiconque n’était rien à côté de son propre tourment.

Et je me suis laissé mépriser, regarder de haut, pousser vers la sortie par respect de cette douleur, je dis bien par respect, Madame n’est pas, quoi que l’on ait su percevoir à son propos, femme à inspirer la pitié ou même la compassion, de plus il arrive qu’elle manque de finesse, je ne veux pas dire d’intelligence, on se rabaisse à insulter les autres, je n’irai pas sur ce terrain-là, mais que dire d’une femme qui se renfrogne en vous voyant passer le balai quand le vent vient de déposer un voile de poussière sur la véranda où elle compte s’installer, une femme qui vous expose, d’un ton docte, les bonnes raisons de ne pas faire la vaisselle dans la nuit afin de nourrir les esprits, alors que l’on traque les rongeurs venus du voisinage, oui, même l’imposant Castle Mususedi n’est qu’une maison ordinaire face à cela, la vie qui grouille au-dehors et qui vient prélever, chez les nantis, la part qui lui revient, si ces souris avaient été des ancêtres réincarnés, on ne leur tendrait pas tous ces pièges, on ne les écraserait pas à coups de bâton, tu en seras d’accord.

 

Il pleut à torrents maintenant, la rue est déserte, les fous, les errants, les mendiants, savent où se terrer par un temps pareil, je n’entends pas un bruit, rien que la pluie qui tambourine, la pluie qui joue tak pi tak pi tak tak sur les toits, la pluie qui groove sur la terre, dans le fond déjà débordant des rigoles, la pluie qui claque les détritus épars sur le sol, les boîtes de conserve, les tessons de bouteille, les morceaux de carton, c’est comme un orchestre de batteurs frappant un rimshot en canon, chacun sur le bord de sa caisse claire, il n’y a que la musique de l’eau se déversant, s’infiltrant, cognant, imbibant, je n’entends pas mon propre souffle, ni les battements de mon cœur, tu me diras, il n’est pas habituel de les entendre, je ne devrais donc pas m’inquiéter, tout de même, j’aimerais entendre, pas seulement sentir la vie en moi, alors, je tends l’oreille, savoir si le moteur tourne, me mettre en route, je commence à bien connaître cette ville, en tout cas, je sais où habite Masasi, je saurai demander mon chemin s’il le faut, je ne vois pas trop où je suis, je ne crois pas y être déjà venue, peu importe puisque c’est dans la ville, je saurai me diriger depuis ce point précis, ce que j’aimerais maintenant c’est recevoir le signe dont j’ai besoin, celui qui agira comme un coup d’éperon, il faut aussi que l’orage musicien s’apaise, passe des baguettes au udu, que l’eau tempère sa cadence, qu’elle lave mes plaies au lieu de les piétiner.

 

En y pensant, je nous revois tous deux en début de soirée, quitter la demeure de Madame, comme d’habitude, nous avions commencé à nous disputer, je t’avais reproché de ne rien me faire partager de ta vie d’ici, de commencer à céder aux pressions de Madame à qui tu avais annoncé nos fiançailles et qui ne voulait pas en entendre parler, Surtout pas une sans-généalogie, avait-elle dit sans se soucier de ma présence, elle avait ajouté Pourquoi agis-tu toujours comme si tu ne connaissais pas ce pays cette femme que tu nous as ramenée du Nord n’est pas faite pour vivre ici on dirait qu’elle va s’envoler si on lui souffle dessus Amandla encore était différente mais tout aussi problématique, Madame travaillait à te faire envisager des épousailles plus conformes à ton rang, aux mœurs de ton pays, saisissant la moindre occasion pour te parler de la fille d’untel, détentrice d’un MBA obtenu dans une université de l’Ivy League, et dont on savait qu’elle rentrerait au bercail si elle y trouvait un époux à sa mesure, c’était même la condition imposée à ses parents, bien entendu, elle avait dû faire les quatre cents coups, mais ce n’était pas un problème, puisqu’elle était revenue à la raison et que, surtout, son patronyme avait une signification et une histoire sous ces cieux, je n’ai même pas songé à émettre des protestations, pas une fois, tant j’étais admirative de la violence exercée par Madame, elle te faisait ses suggestions matrimoniales à table, nous étions tous trois ensemble, Kabral avait été excusé, il avait fini de dîner, Madame s’expliqua un jour sur cette attitude sans y être contrainte aucunement, me regardant droit dans les yeux, elle déclara qu’il ne fallait pas prendre ombrage de ses propos, Mon fils est toujours par monts et par vaux je ne peux donc lui parler qu’au repas du soir et nous n’allons pas vous exclure puisque vous êtes là, j’avais acquiescé d’un hochement tranquille de la tête, jugeant qu’il serait peut-être déplacé de faire la révérence pour la remercier de veiller ainsi à mon inclusion.

Avant de sortir, nous avions donc commencé à nous quereller, le temps passant, tu semblais de moins en moins enclin à tenir tête à ta mère, à prendre ma défense, en fait, c’était très vite apparu, cette distance entre nous, peut-être vingt jours après notre arrivée ici, dès que tu t’es mis à voir des gens au travail, t’enfonçant pour cela de plus en plus dans un certain univers, celui de ceux qui tiennent cette société, l’élite collaboratrice de la domination nordiste, ces types dont les épouses confondent les bonnes manières avec la lenteur et le renfrognement, elles se déplacent à pas comptés, tiennent le sourire pour un fourvoiement, c’est au contact de ces personnes que tu as commencé à devenir celui que tu craignais d’être, non pas – en dépit de ce que tu penses toi-même – parce que cet autre résidait en toi depuis toujours, mais parce que, pour l’empêcher de naître, de croître, il te fallait déployer la puissance désespérée de celui qui invente sa vie, quitte à être la risée de tous, quitte à devoir terrasser sans relâche des moulins à vent qui, loin d’être des géants imaginaires, sont bien des forces d’inertie, d’égarement, de mort, et te lançant dans la bataille, tu aurais découvert que tu n’étais pas seul, que tes compagnons de lutte n’étaient pas dans ces environnements peuplés de criminels qui ne font rien, vraiment rien d’autre, que s’asseoir sur la face de ce pays pour l’empêcher de respirer, tu savais tout cela, un temps, tu les avais méprisés, avant de leur courir derrière à présent, de te mettre sur ce marché où ce sont eux qui fixent le prix.

 

On pourrait croire qu’ils t’ont ensorcelé, ont eu recours à des pratiques occultes pour asservir ton esprit, ton âme, ton cœur, te faire marcher à côté de toi-même, toujours un peu plus jusqu’à ce soir, la minute où tu m’as rouée de coups, ton regard m’était devenu étranger, j’y cherchais une lueur, une trace de toi, elle avait disparu, tu frappais sans avoir l’air de me voir, sans rien maîtriser, je me suis affalée là, au sol, incrédule, es-tu revenu à toi un instant, je veux dire en me voyant tomber, t’es-tu penché sur moi, te demandant ce que tu venais de faire, as-tu pris la fuite apeuré, je l’espère, autrement, c’en est fini de toi, plus rien ne pourra te sauver, à vrai dire, ce n’est pas ce qui m’inquiète le plus à cette heure, je ne voudrais que me lever, avancer, c’est tout ce qui m’importe, que l’eau ne pénètre plus dans mes narines, qu’elle ne m’inonde pas de l’intérieur, c’est peut-être pour cela que je n’entends pas ma respiration, je dois avoir les bronches pleines de flotte, ce serait terrible que tout s’arrête ici, qu’après avoir erré sans le savoir, en quête d’une place saine et paisible au monde, l’ayant enfin trouvée, je finisse noyée sans que l’on m’ait jetée d’un navire négrier, sans m’être moi-même précipitée dans l’océan pour ne pas vivre enchaînée.

 

Pardonne ces pensées macabres, l’idée de la noyade m’évoque toujours ces temps anciens, dès qu’il y a trop d’eau j’y pense, c’est mon inconscient caribéen qui veut ça, l’eau nous est matrice et sépulcre, je m’oblige à la pensée positive, me dis qu’il n’y aura pas de noyade mais une renaissance, si l’eau me submerge, ce sera pour me protéger, m’abriter, jusqu’à ce que je puisse me lever, m’élever, aller à la rencontre d’une vie pleine auprès de Masasi, une portière de voiture claque non loin de l’endroit où je suis étendue, je l’entends distinctement, je voudrais crier à l’aide, c’est impossible, je ferme les yeux, ça pique, de bouger les paupières pique un peu, c’est au visage que tu as frappé en premier, comme pour effacer mes traits, je t’ai annoncé notre rupture, nous allions dîner au Prince des Côtes, le restaurant de l’hôtel est le quartier général de l’un des cercles que tu fréquentes désormais, tu disais ne pas avoir le choix pour atteindre tes objectifs, venir en aide aux plus méritants nécessitait ce sacrifice, ce pacte avec l’obscur, il fallait avoir des relations pour que tout ne s’écroule pas d’un coup, dans le domaine scientifique il faudrait des autorisations, des appuis politiques, l’affaire à conclure avec Charles-Bronson était stratégique, il ne fallait pas la laisser filer au Nord, alors oui, le club était un passage obligé, qu’il se réunisse dans l’hôtel familial te donnait déjà un ticket d’entrée, tu t’y es coulé presque sans résistance, tu fais donc partie de ce milieu où des femmes instruites, autonomes sur le plan des finances, acceptent de se laisser marcher dessus pour conserver le statut d’épouse, préserver une vie sociale sans intérêt, où les hommes ne semblent occupés qu’à faire des enfants dehors, c’est comme ça que l’on dit ici pour parler des rejetons nés de leurs nombreuses infidélités, c’est là-dedans qu’ils font carrière, en réalité, les hommes de la haute, pour gagner de l’argent ils ne travaillent pas.

Dans ces entreprises qui les emploient, ils font des coups, montent des combines, nous sommes ici dans un grand casino, l’élite, ce sont ceux qui ont les moyens de jouer, tout est artificiel mais bon, ils sont contents, les épouses font avec, du moment que le petit peuple n’y voit que du feu, continue de leur envier la villa, la berline, les vacances dans les pays du Nord, je ne comprenais pas que tu t’abaisses à ce point, qu’en si peu de temps tu te sois réduit à n’être que cela, je te l’ai dit, ce n’était pas une riche idée après l’annonce de la rupture, il me faut bien le concéder, je pensais ainsi changer de sujet, alors je te l’ai dit, que ce revirement me décevait, j’ai ajouté que ce n’était pas ce que ton ami aurait fait, lui, s’il était rentré au pays, si la vie nordiste ne lui avait pas mis le cœur à l’arrêt, un soir, dans le métro, alors qu’il était dans la force de l’âge, c’est à ce moment-là que tu as coupé le moteur, m’as rugi à la figure : Descends tout de suite de ma caisse, je n’allais pas me faire prier, rien à fiche de ce dîner, je ne voulais pas y aller, j’avais assez vu ces gens, les rares fois où tu m’avais tolérée à tes côtés quand tu les rencontrais, une fois au cours d’un cocktail d’entreprise, une autre fois pendant un brunch dominical, peu avant une partie de golf, sport prisé de ces bourgeois patauds et inconscients de leur vulgarité, ne vivant que pour éventrer, piller cette société, on dit que ce sont les Nordistes qui font cela, on aime bien dire que ce sont les autres, les auteurs de nos actes, les responsables de nos choix, on aime bien refuser d’être libres.

 

Tu as été plus rapide que moi, tu m’as descendue de ta caisse, celle que Madame avait mise à ta disposition, tu avais refusé le chauffeur mais pas la tire, une berline gris argent, un peu ridicule sur les artères défoncées de la ville qui n’offrent aucun plaisir de conduite, tu es sorti le premier de l’habitacle, m’as empoigné le bras, la glaise a tout de suite aspiré le talon de mes escarpins, l’air était lourd à suffoquer, tu m’as boxée avant que je ne saisisse ce qui m’arrivait, dès que j’ai compris, je me suis servie de la seule arme à ma disposition, ma langue acérée, je t’ai insulté comme il fallait, comme tu le méritais, t’ai injurié de haut en bas, un nettoyage en règle, je t’ai traité d’homme en toc, toi qui avais quitté le Nord pour ne pas demeurer dans une société de plus en plus raciste, tout ça pour venir te plonger jusqu’au cou dans la poubelle où vivent les bourgeois subsahariens, cette benne à ordures où l’hypocrisie côtoie l’avidité, la violence, la dépravation, avec quels délices tu semblais te vautrer dans tout cela et, de plus en plus, prêter l’oreille aux paroles de Madame qui ne voulait pas d’une bru sans généalogie, cette dernière accusation n’était pas tout à fait fondée, c’était moi qui avais rompu, mais que veux-tu j’étais lancée, tu m’avais forcée à dégainer, à tirer plus vite que mon ombre, et j’opérais à l’aveuglette, ivre de mon propre verbe, me libérant au fond d’un poids sans rapport avec tout cela, l’objet des querelles est souvent au-delà, c’est pourquoi les mots débordent un certain cadre, on le sait mais c’est peine perdue, si la raison l’emportait toujours nous serions des dieux pas des humains.

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