Debout-payé
L’âge de bronze 1960-1980
En descendant le boulevard Vincent-Auriol en direction de la Seine, Ferdinand se disait qu’il en avait vraiment marre de ces hypocrites de « réunionnais ». C’est comme ça qu’il avait fini par surnommer les étudiants de la résidence. Ils convoquaient toujours des réunions à propos de tout et au sujet de n’importe quoi. Hier, c’était pour trouver « l’action adéquate à mettre en place » devant « l’attitude inqualifiable de l’ambassade de Côte-d’Ivoire » parce qu’elle avait arrêté la distribution gratuite du papier hygiénique dans la résidence. Au bout de trois heures de réunion, ils n’avaient toujours pas réussi à se mettre d’accord sur la « motion de protestation » à déposer 102, avenue Raymond-Poincaré, au bureau de l’ambassadeur à Paris. Le groupe des « communistes » disputait chaque virgule au groupe des « vendus de socialistes ». Les « libéralistes », ces « agents provocateurs suppôts de l’impérialisme et du capital international », frôlaient le lynchage chaque fois qu’ils essayaient de prendre la parole. Quand après deux heures d’invectives et de postillons dans tous les sens, ils arrivèrent enfin au bout du premier paragraphe, les « communistes » commencèrent à se déchirer entre eux parce que « les Chinois » trouvaient « les Russes » bien trop timorés et que « les Albanais », qui ne pouvaient pas voir « les Chinois » en peinture, jugeaient « les Russes » méprisants et suffisants. Ce matin encore, personne ne savait quoi faire pour le papier hygiénique quand avait été convoquée une autre réunion. « L’attitude des intellectuels africains devant les conséquences du choc pétrolier » allait déchaîner les logorrhées et remplir les crachoirs durant toute la journée. Les coups de sifflet, signaux de convocation, se mirent à striduler juste avant le vieux réveil qui habituellement écourtait les nuits de Ferdinand. Cela tombait bien, il ne pouvait pas se permettre d’être en retard à son travail.
Ferdinand n’était pas étudiant. Il ne l’avait jamais été. Mais il vivait
à la MECI , la Maison des étudiants de Côte-d’Ivoire à Paris. Il avait, 1
en quelque sorte, hérité de la chambre de son cousin André, rentré au pays quelques mois auparavant, son diplôme de docteur en médecine dans les valises. Ferdinand avait toujours su en son for intérieur qu’il ne pourrait jamais faire d’aussi longues et brillantes études que son cousin. Probablement ses instituteurs et ses propres parents aussi. Alors, quand il échoua pour la troisième fois à son CEPE, certificat d’études primaires et élémentaires, son père se laissa facilement convaincre de l’envoyer en France « se chercher ». Ferdinand jura sur le fétiche familial qu’il reviendrait seulement après être devenu un « grand quelqu’un ». Toute la récolte de café et de cacao passa dans l’achat d’un billet d’avion. Un matin mouillé par les ondées de la petite saison des pluies de début octobre 1973, Ferdinand prit un DC-10 aux couleurs vertes d’Air Afrique. Il devint le deuxième homme du village à partir en France.
André l’accueillit à la MECI dans la petite chambre d’étudiant qu’il partageait déjà avec Jean-Marie, étudiant en philosophie, « réunionnais » farouche et invétéré. Parce qu’il trouvait la bourse bien maigre pour à la fois vivre en France et envoyer de l’argent à sa nombreuse famille restée au pays, André exerçait à mi-temps un emploi de vigile aux Grands Moulins de Paris. Là-bas, un matin, à l’heure de la relève des équipes de nuit, il sauva in extremis de la crise cardiaque un vieil ouvrier qui s’était écroulé devant la guérite. La rumeur se répandit dans toute l’usine. « Le vigile noir là » avait sauvé la vie de Pierre-Alain Jacquinot alias Pierrot, le leader du tout-puissant syndicat de la CGT des Grands Moulins de Paris. Tout le monde sut alors que « le vigile noir là » ne s’appelait pas « gardien ! » mais André ; et qu’il menait en parallèle des études de médecine à la faculté Pierre et Marie Curie. Pour le plus grand nombre des ouvriers de l’usine, il n’y avait pas de grande différence entre étudiant en médecine et médecin. Ainsi, depuis ce jour, beaucoup d’entre eux se mirent à lui confier clandestinement leurs maux. La guérite n’avait jamais aussi bien porté son nom. Elle se transformait parfois en véritable cabinet de consultation. « Doc » devint le sobriquet naturel d’André. Pendant des années, il ouvrit et referma le portail de l’usine, autant de fois que les bouches des ouvriers. Souvent, il donnait des rendez-vous dans les hôpitaux où il exerçait. Ses camarades de stage à la Pitié-Salpêtrière étaient toujours surpris qu’autant de monde cherchât à le rencontrer et le saluât aussi chaleureusement dans les couloirs. Les ouvriers se sentaient proches de Doc, le « médecin africain ». Peut-être juste une question de distance ? Aux Grands Moulins, la guérite n’était pas loin de la grande halle, le bâtiment principal de l’usine ; par contre, le bureau officiel de la médecine du travail était niché au 5 étage, avec les bureaux des autres cadres e
supérieurs. Il est plus facile de rentrer dans une usine par le bas. Avec toutes ses « relations » dans le milieu ouvrier, André n’eut aucune difficulté à introduire son cousin et, deux jours seulement après son arrivée en France, Ferdinand travaillait déjà aux Grands Moulins.
« Depuis bientôt deux ans, un avis d’expulsion plane sur la MECI. » C’est André qui commença. Il venait d’apprendre la nouvelle. Une source sûre. Un vieil avocat qu’il avait soulagé de sa prostate lui avait certifié que depuis près de dix ans, l’immeuble du 150, boulevard Vincent-Auriol n’appartenait plus à la Côte-d’Ivoire. André préférait croire le vieux Blanc plutôt que les salmigondis servis par l’ambassade ivoirienne chaque fois que la rumeur se faisait persistante et qu’on posait la question.
« Au début des années 60, Houphouët-Boigny a été pris d’une grave crise de complotite, continua André avec cette manie qu’il avait de médicaliser tous ses discours. Partout, dans tout, chez tout le monde, il voyait des complots visant à l’assassiner et à lui arracher le pouvoir qu’il chérissait tant. » D’un geste vif, André leva son verre de bière à la bouche ; et quand il le posa, la moitié du liquide doré avait disparu dans le siphon de sa gorge.
« Ça a commencé fin 1959 par une complotite bénigne, quand il a révélé au grand jour le fameux “Complot du chat noir”. Houphouët-Boigny cria au monde entier, sans rire une seule fois, qu’on avait voulu le marabouter avec un chat noir enterré dans un cimetière de la ville. On aurait même retrouvé une photo de lui cousue dans les tripes du pauvre félidé domestique. Au début, comme de vieilles hyènes repues de viandes avariées, on a rigolé. Il fallait voir la tête qu’il faisait, aussi. Moi, j’avais l’impression qu’il se forçait à ne pas pouffer de rire lorsqu’il racontait son histoire à toute la presse nationale et internationale. Surtout quand il en arrivait à la lecture des phrases cabalistiques écrites au dos de la photo retrouvée dans les entrailles du chat noir. Mais le bonhomme était très sérieux. Il lâcha dans la ville une brigade de police spécialement entraînée à parer les mauvais sorts et les maraboutages malfaisants. Elle arrêta très vite tous ceux qui étaient censés avoir ourdi la conspiration occulte. Mon vieil ami Jean-Baptiste Mockey fut accusé d’être le préparateur en chef de la formule mystique. C’est vrai qu’il était pharmacien, mais c’est surtout qu’au sein du parti, il commençait à faire de l’ombre au pouvoir du grand chef Boigny. On l’enferma dans les sous-sols de la présidence, juste en dessous du bureau du président. Heureusement que j’étais en France à ce moment-là, sinon j’aurais goûté de la prison comme Jean-Baptiste et tous ceux qui le soutenaient dans les critiques acerbes de l’attitude embourgeoisée de la vieille garde du parti. »
André fit une pause pour engloutir le reste de sa bière et en commanda aussitôt une autre. Angela Yohou avait le regard plongé dans sa tasse de thé. Du coin de l’œil, Ferdinand l’épiait de temps en temps, tout en essayant de se donner l’air le plus concentré possible devant un André survolté.
« Et puis en janvier 1963, quand son ami Sylvanus Olympio, président du Togo, s’est fait trucider par un jeune militaire brutal appelé Eyadéma, la complotite de Houphouët-Boigny est devenue aiguë et s’est transformée en une infection suppurante. L’image du corps du pauvre Sylvanus en simple short, étalé dans la cour de l’ambassade des États-Unis à Lomé, le torse nu percé de multiples trous de balles, avait été un facteur traumatique aggravant. Quelques jours à peine après le drame togolais, Houphouët prétendit avoir déjoué le “Complot des jeunes”. Conséquence : tout ce qui avait autour de 30 ans et qui était déjà un cadre prometteur du pays fut mis aux arrêts. Il les embastilla à Assabou, près de son village. Houphouët-Boigny s’y était fait construire une prison pour veiller personnellement, lui et sa vieille sœur Faitai, sur ses ennemis enfin démasqués par son armada de fétiches, ses indics zélés, et les nombreux conseillers militaires français qui le protégeaient.
« Au mois d’août de la même année, une révolution populaire surnommée “Les troix Glorieuses” chassa en trois jours l’abbé Fulbert Youlou, prêtre défroqué et président autoritaire du Congo-Brazzaville. Dans l’Afrique indépendante d’à peine trois ans, il y avait déjà eu des coups d’État militaires. Mais c’était la première fois qu’un soulèvement populaire enlevait un des pères de l’indépendance. La rue mit au pouvoir Marien Ngouabi, un ancien compagnon de lutte du défroqué. Quand il eut écho de cette nouvelle, la complotite d’Houphouët-Boigny atteignit le stade de la gangrène. Cette fois-là, il s’inventa le “Complot des anciens”. Une nouvelle fournée de cadres compétents et expérimentés, souvent ses propres camarades d’âge et de lutte, emplirent ses geôles privées d’Assabou. Ernest Boka, ex-président de la Cour suprême, y perdit la vie, pendu à la chasse d’eau des toilettes. Suicide, selon la police. Assassinat, selon les opposants. C’est pendant cette période que Houphouët ordonna de vendre à un de ses amis, promoteur immobilier, l’immeuble du 150, boulevard Vincent-Auriol. Pour lui désormais, il n’y a plus d’étudiants ivoiriens à la MECI. Il considère ce lieu comme un repaire de dangereux comploteurs, de communistes attardés et de pseudo-révolutionnaires aigris et embrigadés par les services secrets des pays de l’Est. Avec les deniers de l’État, c’est-à-dire ses propres deniers, ou ses propres deniers, c’est-à-dire les deniers de l’État, il n’est pas question que lui, le grand Houphouët-Boigny, entretienne des agitateurs fainéants qui en veulent à son pouvoir. La MECI, c’est fini. Ils vont virer tout le monde. »
Même si parfois Ferdinand avait du mal à le suivre, il aimait beaucoup comme son cousin lui parlait… comme à un égal. Il en éprouvait de la fierté et cela revigorait une confiance en lui-même qui n’était pas toujours très grande. Dans la résidence, seuls André et Angela lui parlaient comme cela. Les autres ne daignaient même pas lui répondre quand la curiosité lui prenait de poser des questions sur les incompréhensibles théories qu’ils échafaudaient à longueur de journée.
Quand André finit son discours, Angela, dans un geste d’une troublante tendresse, prit les deux mains de Ferdinand et, le fixant droit dans les yeux, elle lui parla de la voix si passionnée et chaleureuse qu’il lui connaissait.
« Ferdinand, tu vas rester seul ici. Je rentre à Abidjan dans le même avion qu’André. Je ne veux pas que mon enfant vienne au jour ici, loin des siens, loin de nos ancêtres. Je ne veux pas faire comme toutes les autres qui veulent que leurs enfants naissent ici pour qu’à leur majorité, ils obtiennent un passeport français : droit du sol. Ce sol-là, ils ne devraient en avoir rien à foutre quand leur sol à eux, le sol de leurs ancêtres, est aux mains de ces mêmes Français et de leurs valets africains. Après sa thèse, Aké nous suivra s’il le veut. Moi, je m’en vais. Mais toi, je sais que tu veux rester ici et je trouve ça bien parce que tu en as fait le choix. Un choix de vie. Tu n’es pas un hypocrite comme les autres de la résidence. Tu es quelqu’un de bien. N’oublie jamais ta nature profonde, ta nature africaine, ta nature courageuse et solidaire. Travaille dur, mets de l’argent de côté. Dès que tu auras suffisamment d’économies, quitte la MECI, le plus tôt possible, et fais venir ta fiancée Odette. »
Au bas du boulevard Vincent-Auriol, l’immense hôpital de la Pitié-Salpêtrière se trouvait sur la gauche. Ferdinand admirait le courage qu’il avait fallu à son cousin André pour alterner entre la garde des malades et la garde des Moulins. Il marchait lentement en se disant qu’il avait beaucoup de chance de ne pas être obligé de prendre le métro pour aller au turbin. Ce n’était pas du tout naturel de s’enterrer pour se déplacer. Dans son village, les seuls hommes qui partaient sous terre étaient les morts et les mauvais esprits. Tchétchet Ghéhi Lagô Tapê, le père de tous les dieux, avait abandonné ce territoire à son méchant cousin Digbeu Téti Gazoa, le maître des ténèbres. Toute son enfance, Ferdinand avait entendu des histoires terrifiantes sur Koudouhou, le royaume des morts, le ventre purulent de la terre, l’antre diabolique de Gazoa. En proie à une crise de panique la première fois qu’il le prit, il ne pouvait pas s’empêcher de réprimer un fugitif frisson chaque fois que des escaliers le descendaient dans les entrailles du métro. Ferdinand goûtait donc particulièrement la balade à pied qui le menait à ses Moulins. C’était toujours le même itinéraire. Ses pieds pouvaient faire le chemin tout seuls pendant que sa tête se perdait dans les souvenirs et les réflexions. Se remémorant cette théâtrale mais émouvante scène d’au revoir, Ferdinand se dit que s’il avait été Blanc, ce jour-là, ses joues seraient passées par toutes les nuances du rouge. André et Angela lui manquaient beaucoup.
À la résidence, il y avait de plus en plus d’« illégitimes » comme Ferdinand. Mécaniquement, il y avait donc de moins en moins de « vrais » étudiants. En échec universitaire depuis des années, tous ces « réunionnais » prompts à donner de grandes leçons de morale au monde entier s’accrochaient à leurs chambres autant que les « chiens de capitalistes » s’accrochaient à « leurs fortunes colossales amassées sur l’échine courbée des masses populaires travailleuses », pour parler comme Jean-Marie. Les anciens de la résidence, plus personne ne se souvenait quelles études ils étaient venus faire en France. Mais en tout cas, pensait Ferdinand, ils étaient sacrément bons en économie et business en tout genre. Entre autres, ils avaient monté un prospère trafic de sous-location de chambres ; une raison pour laquelle la population de la MECI était devenue de plus en plus pléthorique et hétéroclite. Tensions et frictions entre « légitimes » et « illégitimes », « loueurs » et « locataires » étaient devenues courantes. L’ambiance dans la résidence était aussi délétère que dans cette France du début de l’été 1974.
La France qu’il avait connue il y a neuf mois seulement avait changé à la vitesse du jet qui le posa à l’aéroport flambant neuf de Roissy baptisé au nom de Charles de Gaulle, l’homme blanc le plus célèbre de toutes les brousses d’Afrique francophone. C’était « La Crise ». Une grave crise dont les premières manifestations se voyaient dans la frénésie et la fréquence sans précédent avec lesquelles politiques et journalistes de toute la Gaule prononçaient le groupe nominal « La Crise ». Dès qu’un micro était tendu, dès qu’une caméra enroulait sa bande, dès qu’un bout de papier dressait le blanc de sa cellulose, on parlait de « La Crise ».
« La Crise » avait commencé exactement une semaine après l’arrivée de Ferdinand. Les pays arabes de l’OPEP annoncèrent qu’ils ne vendraient plus leur pétrole à qui que ce soit. Ils disaient préférer que l’or noir pourrisse sous les pieds de leurs dromadaires plutôt que de le brader au prix d’un régime de dattes sèches alors même que tout le monde en connaissait la grande importance. Panique en Occident.
« En pensant à toutes leurs usines, leurs centrales thermiques, leur plastique, leurs voitures, leurs stations à essence, leurs habits, leurs perruques, leurs avions supersoniques, leurs fils à pêche, leurs canapés orange, leurs télés, etc., les Occidentaux, Américains en tête, ont pris peur. Une grande peur. La peur de ne plus avoir de frigidaire à la maison. Une très grande peur. Et comme souvent dans ces cas-là, les sphincters lâchent et boum… La Crise était née. »
Avec ses habituelles métaphores médicales, André avait longuement expliqué pourquoi et comment « La Crise » avait mis fin aux « Trente Glorieuses », trente ans de bonheur et de plein-emploi. Mais Ferdinand n’y comprit pas grand-chose. Lui, il avait toujours besoin de traduire les choses dans une réalité concrète. « La Crise » était responsable de nombreux malheurs que Ferdinand avait du mal à voir dans les belles rues de Paris qu’il adorait arpenter à pied. Il avait beau faire attention, les rues étaient toujours aussi propres et très bien balayées par les frères maliens ; les cousins arabes continuaient de vibrer à longueur de journée sur les marteaux-piqueurs des nombreux chantiers essaimés partout et qui faisaient pousser les buildings à la vitesse de champignons les lendemains de pluie ; les « Félix Potin » et les « Prisunic » étaient toujours remplis d’autant de victuailles et d’objets plus ou moins inutiles ; et les rangs devant les caissières étaient toujours aussi longs ; le compartiment fumeur du métro était toujours aussi bondé, bleu de fumée et de tenues d’usine ; les panneaux publicitaires, intransigeants dans leurs appels à la consommation compulsive, étaient toujours les éléments décoratifs les plus en vue dans toute la ville… Non, Ferdinand n’arrivait pas à voir « La Crise » de ses propres yeux. Mais comme à son habitude, il avait fait semblant de comprendre les savantes explications d’André. En réalité, il n’avait retenu que « Trente Glorieuses ». L’expression sonnait bien et lui faisait penser aux « Trois Glorieuses » des Congolais. Ferdinand se dit juste que les Français avaient fait durer leur bonheur beaucoup plus longtemps que les Congolais.
À la fin de « l’Auriol », Ferdinand prit sur la droite, quai François-Mauriac. La Seine était maintenant sur sa gauche. Ses flots tranquilles mais obscurs avaient un air aussi inquiétant que Gbô-kada, la rivière de son village. Il était interdit de se baigner dans la mare de Gbô-kada. De mauvais esprits y avaient pris un bail depuis le temps où Briba Mapê, le neveu du bon Dieu, les avait chassés du village des hommes. Au bout de quelques minutes de marche, le pont de Tolbiac montra son nez. Une péniche lui passait entre les minces jambes en traçant sur la Seine un sillon d’écume qui n’aurait sûrement pas plu aux mauvais génies locataires séculaires de la Gbô-kada s’ils avaient été là.
Pompidou, le président de la France, mourut quelques mois après le début de « La Crise ». On disait qu’il était malade, « le choc pétrolier » l’avait peut-être achevé. Tous les présidents d’Afrique francophone vinrent aux funérailles. À la cathédrale Notre-Dame, où un rite catholique fut organisé par la République laïque de France, Jean-Bedel Bokassa I , autoproclamé « Empereur » de la Centrafrique, pleura er
bruyamment toutes les larmes de son corps. Oui, cet homme qui avait tué sans ciller nombre de ses opposants, torturé et embastillé les plus chanceux d’entre eux dans des cachots immondes, cet homme-là pleura à tue-tête devant les caméras de télévision. On aurait cru qu’il venait de perdre son propre père. En pays Bété, on l’aurait félicité d’être un si bon pleureur et de savoir si bien manifester sa désolation. En pays Akan, on l’aurait houspillé car, là-bas, il était inconvenant de pleurer plus fort que la famille du défunt. Mais à Paris, l’unanimité se fit autour de l’attitude de Bokassa, et se résumait en un mot : « folie ! » Les Africains de Paris s’indignèrent. La MECI s’outragea. Excessivement. Comme d’habitude, une réunion fut convoquée afin de rédiger une lettre de protestation et d’indignation à la représentation diplomatique centrafricaine. Les « réunionnais » décidèrent même de faire « motion commune » avec tous les autres étudiants africains de Paris. On allait voir ce qu’on allait voir. Les Ivoiriens furent choisis pour accueillir la grand-messe du « rassemblement panafricain sur le cas Bokassa ». Après trois reports, la rencontre au sommet eut lieu un samedi d’avril. Du beau monde débarqua à la MECI.
Chaussures brillantes, pantalons ceinturés au niveau de la poitrine, vestes trop grandes, cravates trop longues étirées jusqu’à l’entrejambe, cous et doigts bardés de bijoux en or, peaux jaunes couleur de papaye,
c’est-à-dire peaux noires décolorées à la cortisone, la MEC envoya à 2 la réunion ses plus grands sapeurs du moment. « Parce qu’en toutes circonstances et en tous lieux, la Maison des étudiants du Congo, la MEC, le temple de la sapologie, se doit d’être toujours sapologiquement bien représentée », avait sérieusement répondu un émissaire congolais quand quelqu’un lui demanda ironiquement si, avec ses compatriotes, ils venaient participer à un bal masqué et costumé. Au numéro 20 de la rue Béranger, dans le IIIe arrondissement, au milieu des boutiques de vêtements tenues par les commerçants juifs, à deux pas du grand Tati de la place de la République, la MEC était devenue le Vatican d’une religion nouvelle : la SAPE, Société des ambianceurs et des personnes élégantes. Des olibrius qui ne pouvaient pas placer la Sorbonne sur un plan de Paris dépensaient des fortunes en habits de luxe pendant que se dégradait en cloaque insalubre et puant l’immeuble dans lequel ils vivaient, un magnifique bâtiment haussmannien de cinq étages, que le contribuable congolais avait acheté pour offrir un certain confort à ses étudiants les plus brillants.
Des émissaires vinrent aussi du Ponia , la Maison des étudiants 3 d’Afrique de l’Ouest. Le Ponia était planté sur les « Maréchaux », au début du boulevard Poniatowski, d’où son surnom. C’était un vestige de la grande Exposition coloniale de 1931. Des députés d’outre-mer, dont Léopold Sédar Senghor, député de France, poète de la négritude et président du Sénégal, y furent logés. Mais le Ponia, lui aussi, n’était plus qu’un immeuble décrépi à l’orée du bois de Vincennes. À cause de son prestigieux passé, ceux qui y vivaient se prenaient tous pour les prochains présidents-poètes de l’Afrique. Senghor n’avait-il pas séjourné entre ces murs désormais gonflés de l’humidité d’une plomberie dépassée ? Alors les Ponia avaient des tournures grammaticales, des formules emphatiques, des circonlocutions poétiques dont eux seuls connaissaient les usages et les règles.
Le soir du grand « rassemblement panafricain sur le cas Bokassa », Ferdinand fut heureux d’avoir passé la nuit dans sa guérite aux Grands Moulins plutôt que dans les couloirs de la MECI. L’usine tournait vingt-quatre heures sur vingt-quatre et lui, huit heures chaque jour, parfois plus, il levait et baissait la barrière de l’entrée principale. Il notait aussi les numéros des plaques minéralogiques de toutes les voitures qui entraient ou sortaient du site. Il connaissait tout le monde maintenant. Mais beaucoup de gens, même les collègues qu’il remplaçait depuis bientôt neuf mois, continuaient à l’appeler « Doc », comme son cousin André. Jean-Marie, son collègue de chambrée, lui avait dit : « Pour les Blancs, tous les Noirs se ressemblent. » Les remarques de Jean-Marie, Ferdinand n’en avait plus rien à faire depuis longtemps. Il n’avait rien à faire des élucubrations d’un prétendu étudiant en philosophie à mi-temps, alcoolique à temps plein.
Cela ne le dérangeait pas de ressembler à son brillant cousin. Cela ne le gênait point qu’on le prît pour André, même s’il était conscient que c’était à cause d’un mélange de clichés racistes, de négligence et de paresse intellectuelle. Non, ce n’était pas une question de couleur de peau. L’attention qu’on ne lui accordait que fugitivement lorsqu’il devait soulever la barrière, il savait qu’elle était liée à sa condition de vigile. Pour lui, le plus important était ailleurs. Le plus important était désormais l’habit de la responsabilité nouvelle qu’il avait : les jolis souliers noirs, le bel uniforme bleu, et la casquette blanche à visière. Il se sentait important pour la première fois de sa vie. Pour la première fois de sa vie, il gagnait lui-même, par son propre travail, l’argent dont il avait besoin. Pour la première fois de sa vie, il n’attendait pas le bon vouloir d’un « frère », d’un « oncle », d’une « tante » ou de qui que ce soit d’autre de la « famille » pour faire ce qu’il avait envie de faire, partir où il voulait, manger ce qu’il voulait, quand il le voulait. Cette sensation d’indépendance ! Ferdinand tiendrait la promesse faite à Angela. Il ne se perdrait pas. Il travaillerait dur. Maintenant qu’André était rentré au village, c’était de lui qu’on attendait les nouvelles de France. Le mois dernier, il avait posé dans sa tenue de vigile et envoyé une photo à Odette. L’image aurait fait le tour de toutes les familles du village, il paraît. Tout le monde pensait qu’il était devenu policier chez les Blancs.
Quai Panhard-et-Levassor, la façade ouest des Grands Moulins montrait son étrange coiffe de tuiles noires. Des derniers entrepôts de Bercy, des effluves de vin s’évadaient, s’alourdissaient avec l’humidité de la Seine qu’elles traversaient, et venaient taquiner de leur acrimonie les narines de Ferdinand. Il n’aimait pas cette odeur. Les élections qui suivirent la mort de Pompidou exhalèrent des relents aussi piquants et rances. À la course à la présidentielle se présentèrent dix hommes chauves, un homme borgne et une femme qui n’aurait pas été plus laide si elle avait été chauve et borgne. Ils avaient tous, bien évidemment, la solution pour sortir de « La Crise ». Le grand slogan du moment : « On n’a pas de pétrole, mais on a des idées. » Une de ces idées-là était que les étrangers étaient devenus trop nombreux en France. Dans « La Crise », ils arrachaient désormais leur travail aux vrais Français et leur piquaient le bain de la douche ou le pain de la bouche. C’en était devenu intolérable, surtout de la part de gens qu’on avait gentiment invités pour partager le gros gâteau des Trente Glorieuses et du plein-emploi. Intolérable. Le pouvoir irait donc à celui qui trouverait la meilleure « idée » pour arrêter l’invasion de ces hordes d’étrangers ingrats. Le candidat chauve du centre parla de « préférence nationale ». Cette « Idée » plut à beaucoup de Français, surtout au candidat borgne avec un œil d’extrême droite. Celui-là, plus tard, en ferait son cheval de bataille politique. Le candidat chauve de gauche parla d’humanisme et de cœur mais il fut facilement démasqué par le candidat chauve du centre qui, devant des millions de téléspectateurs ravis, lui répliqua sèchement qu’il n’en avait pas le monopole. D’ailleurs, grâce à Angela et André, Ferdinand savait que le candidat chauve de gauche avait été ministre des Colonies. Les survivants malgaches et camerounais de révoltes réprimées dans le sang se souvenaient encore de son sens de l’humanisme et du cœur. Ferdinand n’aimait vraiment pas les hypocrites et il fut content que le chauve de gauche se fît de la sorte moucher en public. Ainsi, au mois de mai, Giscard d’Estaing gagna les élections présidentielles. Il nomma comme ministre de l’Intérieur un certain Poniatowski qui, aussitôt, instaura une « carte de séjour » « contre » les étrangers et signa un décret interdisant les regroupements familiaux dès la fin de l’été suivant. Au Ponia, on parla de débaptiser le bâtiment. Le lien de parenté entre le ministre de Giscard et le Polonais Poniatowski, maréchal d’Empire de Napoléon, fut très vite relevé. Dans les chambres humides et les couloirs insalubres du Ponia, les lyrismes s’envolèrent, les belles phrases lévitèrent pour fustiger une décision scélérate prise par un descendant d’immigrés.
— Si cet thomme est français zaujourd’hui, c’est parce que son
parent polonais zest mort ten défendant la France. Certes, il a pris
une balle lors de la bataille mais c’était dans le dos ; ce qui veut
dire qu’il battait ten retraître quand l’ennemi l’atteignit. Mais
zavant de fuir ril défendait quand même la mère Frrance. Nous
zaussi, nous zavons perdu nos pères sous l’étendard tri-bandes du
coq qau vin. Nos parents zà nous zétaient vent debout, face au
déluge de feu et de fer qui menaçait la mère patrie. C’est ten pleine
poitrine qu’ils prirent les balles de l’ennemi, pour que vive la
Frrrance séternelle, lança, des trémolos Malraux dans la voix, un
Ponia béninois obsédé des liaisons.
— Plutôt deux fois qu’une ! approuva un Togolais dans l’assemblée.
— Il ne faut jamais faire la sieste près de la maison d’un croque-
mort qui vient tout juste d’apprendre à enterrer les morts.
Contrairement à nous autres de Saint-Louis du Sénégal, ces gens-là,
Poniatowski et autres, ils ne sont pas Français depuis bien
longtemps, ce qui explique un tel zèle. Cette déclaration d’un Ponia
sénégalais déclencha des murmures d’approbation et beaucoup de
mouvements de tête de haut en bas.
— Un jour, un fils d’immigrés sera président de ce pays et je suis
sûr que c’est lui qui chassera tous les étrangers, prophétisa un
Malien.
— Poniatowski, pouah ! Quand on a un nom aussi imprononçable
que celui d’un métis srilanko-azerbaïdjanais, on ne donne pas des
leçons de francité aux enfants de Senghor, chargea un voltaïque
survolté.
Il y eut aussi des malédictions proférées en djerma, une langue du Niger. Selon la traduction d’un voisin Haoussa, il était question de diarrhées hémorragiques et de testicules atrophiés pour toute la descendance mâle des Poniatowski jusqu’au jour où le fleuve Niger se mettrait à couler en direction des montagnes du Fouta-Djalon plutôt que vers la mère Atlantique…
Malgré tous ces grands discours, au Ponia comme partout ailleurs dans les Cités U noires de Paris, personne ne rata son rendez-vous à la préfecture en vue d’obtenir le nouveau sésame de séjour. Ferdinand, lui, fut très étonné qu’un homme politique tînt parole aussi vite. Les nouvelles lois régissant le séjour des étrangers furent rapidement « très votées » par l’Assemblée nationale, c’est-à-dire par toutes les couleurs politiques confondues. Le « monopole du cœur » avait frappé toute la classe politique. Ceux qui ne remplissaient pas les nouvelles conditions de séjour ne s’étaient pas pour autant égayés dans la nature. Du jour au lendemain, une nouvelle race de citoyens venait d’être inventée : les sans-papiers.
Heureusement, Ferdinand avait suivi à la lettre les conseils d’André et d’Angela. Odette arrivait dans quatre jours, juste deux semaines avant la mise en application des nouvelles lois de la bande à Giscard. Ferdinand avait déjà trouvé un endroit décent où accueillir sa fiancée venant du village. En marchant vers sa guérite, il caressa la poche de son manteau et sentit la présence du papier qu’il avait signé la veille même. Un contrat de bail. Il avait signé pour un petit appartement dans le XVII arrondissement, rue La Condamine, près des voies ferrées de e
la gare Saint-Lazare. Il se sentait comme ressuscité. Finies les réunions. Finies les longues traversées de palier en toutes saisons avec un rouleau de papier hygiénique à la main pour aller aux W. C. Le métro pour aller au boulot ? Il s’y accoutumerait. Une chambre, un salon, une cuisine, une douche et des toilettes. Ferdinand allait avoir un « chez-lui ». Il était enfin arrivé en France, dans sa France. Avec sa petite Odette, ils avaient décidé de fonder une famille. Vigile était un bon job.
Ferdinand arriva aux Grands Moulins.
1. Boulevard Vincent-Auriol à Paris. À ne pas confondre avec le MEECI, Mouvement des
élèves et étudiants de Côte-d’Ivoire. Il semble que les études soient sacrées dans ce pays.
2. Maison des étudiants du Congo.
3. Surnom donné à la Maison des étudiants d’Afrique de l’Ouest à Paris, située boulevard
Poniatowski.
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