Debout-payé

Gauz · Chapitre 7 sur 10

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Debout-payé

Retour à Sephora les Champs-Élysées

 

Rebelle

Une femme intégralement voilée porte un petit panier dans lequel est posée la bouteille de parfum Lady Rebel de Mango.

 

Révolutionnaires

Tellement heureux de la « révolution » qu’ils ont déclenchée chez eux et de la chute du dictateur Ben Ali, des bataillons de jeunes Tunisiens ont pris d’assaut la Méditerranée pour se retrouver en France. Très peu éduqués, parlant à tâtons la langue de Jamel Debbouze, livrés à eux-mêmes, ils vivent à Paris de la même façon que dans leur ghetto de Sousse ou de Tunis : entre oisiveté et petits larcins. Pour eux, le summum de l’élégance et de la mode, c’est d’être habillé comme les jeunes des banlieues françaises. Mais ils n’ont ni l’attitude ni le langage qui vont avec et sont donc facilement reconnaissables.

Les vigiles les ont surnommés les « révolutionnaires ». Ce qui parfois est à l’origine de phrases cocasses dans les oreillettes.

— Attention, il y a trois révolutionnaires qui tournent au maquillage !

— Révolutionnaire manifeste au rayon des grandes marques.

— Une barricade devant le révolutionnaire à la casquette rouge. Il a chargé un parfum dans son slip.

Only the brave

Un « révolutionnaire » s’est fait surprendre en flagrant délit de vol. Tant qu’il ne sort pas du magasin, il ne peut être ni contrôlé ni considéré comme voleur. Mais s’il se débarrasse ostensiblement des parfums dont il a éventré les paquets, il va être obligé de les payer. S’ensuit une course-poursuite surréaliste pendant laquelle vigile et voleur marchent tranquillement côte à côte dans le magasin. Au bout de plusieurs dizaines de minutes de cet invraisemblable jeu, le « révolutionnaire » craque et demande verbalement, à haute et intelligible voix, sa propre arrestation. Il avait dans le pantalon deux bouteilles de parfum en forme de coup de poing : Diesel, Only the Brave.

 

Dialogue

— Avec votre costume noir, vous ressemblez à Samuel L. Jackson dans Jackie Brown. (Un homme s’adressant au vigile dans un grand sourire satisfait de lui.)

— Vous voulez plutôt parler de Pulp fiction. (Le vigile.)

— Hein ?

— Pulp fiction.

— Non, Jackie Brown, le film où il y a la jolie nana black là.

— Samuel L. Jackson ne portait pas de costume noir dans ce film-là, monsieur. Il avait une veste ringarde vert fluo et portait toujours une casquette Kangol à l’envers. Mais par contre dans Pulp fiction…

— Ah bon ? Vous connaissez le cinéma, vous ?

L’homme, dubitatif, continue son chemin dans une allée.

 

Léopard

Sacs, pantalons, foulards, voiles, chaussures, écharpes, robes, etc., le motif léopard semble être à la mode chez un grand nombre de femmes. Des millénaires d’évolution pour avoir un pelage de camouflage parfait dans la forêt, aujourd’hui galvaudé pour se faire remarquer le plus possible en ville…

Léopard, noble félin, toi le grand chasseur

qui ainsi t’habillais par discrétion au cœur

de ta vierge forêt, invisible des proies

Sache que de nos jours, les humains femmes croient

qu’elles peuvent mieux que toi. Vêtues de ta robe,

elles courent la jungle urbaine, chassent l’homme.

 

Théorie de l’altitude relative du coccyx

Une théorie lie l’altitude relative du coccyx par rapport à l’assise d’un siège et à la qualité de la paie.

Elle peut être énoncée comme suit : « Dans un travail, plus le coccyx est éloigné de l’assise d’une chaise, moins le salaire est important. » Autrement dit : le salaire est inversement proportionnel au temps de station debout. Les fiches de salaire du vigile illustrent cette théorie.

 

Liliane et Bernard

Liliane Bettencourt est l’actionnaire majoritaire de L’Oréal, propriétaire de plus de 80 % des marques de parfums et cosmétiques vendus à Sephora.

Bernard Arnault est l’actionnaire majoritaire du groupe LVMH, propriétaire de l’enseigne Sephora.

Comme un vieux couple d’artisans, Liliane prépare dans l’arrière-cuisine les mixtures que Bernard vend en boutique.

 

Idée rassurante

Même dans des proportions infinitésimales, le travail du vigile contribue à la richesse de Bernard et de Liliane.

Idée déprimante

Sans le travail du vigile, la richesse de Bernard et de Liliane ne peut être affectée, même dans des proportions infinitésimales.

 

Pff !

Souffler ostensiblement en gonflant les joues et en faisant la moue, est-ce seulement parce qu’on est exaspéré ? Ou parce qu’on veut montrer alentour qu’on est exaspéré ? Ou les deux ? Dans tous les cas, c’est souvent ce que font certains hommes à l’entrée avant de suivre leur femme dans le magasin.

 

Sens

Dans les allées des parfums, l’éclairage est feutré. Privilégier l’odorat.

Dans les allées des maquillages, l’éclairage est vif. Privilégier la vue.

Partout, la musique est nulle. Privilégier la surdité.

 

Portée dégressive

Dans le sens « Vue, Ouïe, Odorat, Toucher, Goût », les cinq sens ont une portée dégressive.

 

Portée agressive

Parfois, les enfants des Arabes du Golfe qui courent dans tous les sens dans les rayons font penser à cette insupportable peste d’Abdallah, le fils de l’émir Ben Kalish, dans Tintin au pays de l’or noir.

Le vigile et la princesse

Quand cette élégante femme arabe d’environ 50 ans, entièrement habillée à l’occidentale, est entrée dans le magasin, une rumeur s’est tout de suite répandue chez les vendeurs et vendeuses. Tous l’ont reconnue. Le vigile, lui, a juste remarqué que la femme est suivie par les deux gardes du corps les plus épais jamais rencontrés au nord du 33 parallèle. Alors, quand cette femme s’approche lentement de lui en e

le fixant et en lui parlant arabe, le vigile interrompt sa vie intérieure pour évaluer la menace potentielle des deux hominidés géants derrière elle. Ceux-là, d’un seul coup de poing, peuvent en principe éteindre toutes sortes de vies, intérieures ou pas.

— (La femme.)

— Son Altesse dit que vous êtes un beau jeune homme. (Un des Mégasapiens.)

— … (Le vigile.)

— (La femme.)

— Son Altesse dit que vous ressemblez à une personne qu’elle a connue il y a longtemps. (Le Mégasapiens.)

— … (Le vigile.)

— (La femme.)

— Surtout avec votre petite barbichette. (Le Mégasapiens avec un sourire.)

— … (Le vigile en se touchant la barbichette.)

— 

(La femme.)

— Son Altesse demande si vous avez des parents qui ont vécu en Arabie Saoudite. (Le Mégasapiens.)

— Dites à Son Altesse que les seules dunes de sable que connaissent mes parents sont celles de la plage de Vridi à Abidjan, en Côte-d’Ivoire. (Le vigile.)

— 

(Le Mégasapiens à la femme.)

La femme retrousse ses lèvres en un magnifique sourire découvrant ses belles dents.

— (La femme.)

— Son Altesse dit que vous êtes aussi drôle que la personne qu’elle a connue. (Le Mégasapiens.)

— (La femme.)

— Son Altesse vous remercie d’avoir pris le temps de lui parler. (Le Mégasapiens.)

Et la femme s’enfonce dans le magasin, sans plus un regard pour le vigile. Deux armoires à glace la suivent.

 

Le Premier ministre, le fils du président et l’argent des Saoud

Dans les oreillettes des vigiles :

— Devant les Givenchy, c’est Ousmane Tanor Dieng, un ancien Premier ministre du Sénégal. (Cheick, vigile sénégalais.)

— Tu crois qu’il va nous voler un parfum ? (Sam, vigile congolais.)

— Ah ah ah ! On va lui coller au pantalon. (Djab, vigile ivoirien.)

— Et la présomption d’innocence ? (Kaket, vigile camerounais.)

— Il ne va rien voler. Il a déjà volé suffisamment pour s’acheter tout le magasin s’il veut. (Cheick, vigile sénégalais.)

— C’est un champion alors. Il ne faut pas le lâcher d’une semelle. (Djab, vigile ivoirien.)

— Les rumeurs disent qu’il y a quelques années, le fils du président est parti en visite en Arabie chez les Saoud et a reçu une énorme somme d’argent en liquide pour on ne sait trop quoi. Au lieu de revenir directement au pays, il est passé par la France. À l’aéroport, des douaniers un peu zélés ont découvert la mallette de billets et ont mis en garde à vue le fils du président. Son père est vite intervenu et, pour éviter un incident diplomatique, il a été libéré mais la mallette, confisquée. Le fils n’avait aucune fonction officielle alors le président a chargé le Premier ministre de venir chercher l’argent en France en profitant d’une visite diplomatique. Quand il est rentré au pays, le Premier ministre aurait dit au président que la mallette était perdue. Purement et simplement. L’argent n’étant pas officiel, impossible de lui demander des comptes ou des explications pour éviter d’ébruiter l’affaire. Il paraît qu’il y avait plusieurs centaines de milliards de FCFA. (Cheick, vigile sénégalais.)

— Et la présomption d’innocence ? (Kaket, vigile camerounais.)

— La ferme, Kaket ! (Sam, vigile congolais.)

— Cheick, libère la fréquence. Tu vas nous déprimer. (Djab, vigile ivoirien.)

— OK, OK, OK. J4 en casquette au make-up ! (Cheick, vigile sénégalais.)

 

Vigiles au cinéma

Dans les milliers de films d’action et de séries B réalisés depuis L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat, aucun vigile n’a jamais été un héros. Au contraire, ce sont eux qui meurent très vite et de façon anodine dans les plans d’attaque que monte le héros pour arriver à la grande bataille contre le méchant dans la scène finale.

Dans le Scarface de Brian De Palma, la scène finale, l’attaque de la maison de Tony Montana, est un parfait exemple de massacre de vigiles au cinéma.

 

Mitsubishi

À l’entrée du magasin, au-dessus du portique électromagnétique, donc en face du vigile, il y a quatre larges écrans plats fixés en damier sur le mur. Ils diffusent en boucle et en quadruples exemplaires synchronisés des spots publicitaires des parfums Giorgio Armani et Dior.

Publicités Armani Tournées en vidéo HD, scénarios impressionnistes avec flashes, plans serrés, clairs-obscurs, décors artificiels, ralentis haute définition, abdominaux sculptés, bouches pulpeuses, regards ténébreux, mains caressantes, baiser final, le tout en un film de 23 secondes comptant exactement 18 plans.

Publicités Dior Tournées en pellicule, grain dans l’image, scénarios classiques alternant plans larges et serrés, bouches pulpeuses, regards ténébreux, mains caressantes, baiser final, le tout en exactement 20 plans pour un film de 23 secondes.

Les écrans diffusant les publicités sont frappés du trèfle de la marque Mitsubishi qui, il y a longtemps, fabriquait des moteurs de porte-avions et des avions de guerre, les fameux et très redoutés « Zéro » japonais de la Seconde Guerre mondiale. Il y avait donc un temps où Mitsubishi fabriquait des machines ayant pour but extrême que les Japonais ne soient pas envahis par des publicités de Dior ou Armani.

 

Théorie du PSG

À Paris, dans tous les magasins ou presque, tous les vigiles ou presque sont des hommes noirs. Cela met en lumière une liaison quasi mathématique entre trois paramètres : Pigmentation de la peau, Situation sociale et Géographie (PSG).

On en tire la théorie du « PSG restreint » énoncée comme suit : « À Paris, la concentration élevée de mélanine dans la peau prédispose particulièrement au métier de vigile. »

Mais partout dans le monde, situations administratives, idées reçues, niveau d’éducation, racisme assumé ou refoulé, contraintes économiques, etc., finissent toujours par imposer à des hommes possédant des situations pigmentaires particulières des situations sociales particulièrement peu flatteuses. C’est la théorie « PSG général ».

En Occident par exemple, plus la concentration en mélanine dans la peau est élevée, plus la probabilité d’occuper une position sociale proche du néant est grande. Exception faite des Manouches. Eux, ce sont des hommes blancs mais leurs ancêtres ont dû massivement chier dans des sanctuaires mariaux et des basiliques pontificales. Cela a provoqué des malédictions en série sur toute leur descendance. Des dizaines de générations plus tard, les Gitans sont les seuls Blancs plus déconsidérés encore que les nègres. La courbe d’évolution de leur destin social, plaquée sur l’axe des abscisses, toujours très près du zéro absolu.

 

Dilution pigmentaire

Plus on s’éloigne de Paris, plus la peau des vigiles éclaircit vers le beurre. En province, loin, loin dans la France profonde, il paraît qu’il y a même des endroits où il y a des vigiles blancs.

 

Vente à la criée

Les vendeurs et vendeuses de Sephora touchent des primes sur les ventes des produits qu’ils représentent. Ils ont tous développé des techniques pour attirer les clients et les pousser à acheter tel parfum plutôt qu’un autre. La plupart d’entre eux se contentent d’asperger de parfum l’arrivant ou bien de distribuer des bandelettes imbibées en baragouinant aux clients un ou deux mots, au plus une phrase.

Mais un des vendeurs se distingue par sa technique. Comme il y a quelques décennies pour les journaux, il vend ses parfums à la criée en donnant un aperçu de ce qu’il y a dedans. Le vigile l’a surnommé le « Crieur ».

 

Technique du Crieur

Voici l’intégrale de la criée du Crieur pour Narciso Rodriguez, son nouveau parfum de la semaine :

« Il est interdit d’interdire…

Narciso Rodriguez

Parfum excellence, parfum envoûtant, parfum lumière

Laissez-vous séduire par la sensualité du musc associée à la fraîcheur de la bergamote

Un accord floral ambré avec le baume de benjoin.

Il est interdit d’interdire…

Narciso Rodriguez

Parfum excellence, parfum envoûtant, parfum lumière

… ad lib. »

La semaine d’avant, il représentait Bleu de Chanel avec exactement le même texte, mis à part le slogan d’introduction et le nom du parfum :

« Sous les pavés, la plage…

Bleu de Chanel

Parfum excellence, parfum envoûtant, parfum lumière

Laissez-vous séduire par la sensualité du musc associée à la fraîcheur de la bergamote

Un accord floral ambré avec le baume de benjoin.

Sous les pavés, la plage… Bleu de Chanel

Parfum excellence, parfum envoûtant, parfum lumière

… ad lib. »

— Les gens qui viennent souvent ne t’ont pas encore grillé ? (Le vigile.)

— Bien sûr que non. Les gens ne comprennent rien et ne veulent rien comprendre. Ils veulent juste acheter. Ce qu’ils aiment, c’est la musique des mots. C’est pourquoi je suis très fier du « benjoin ». Ça sonne bien ça, non ? (Le Crieur.)

Le Crieur s’est confié. La semaine prochaine, il sera au stand Givenchy. Le texte commencera par : « Soyons réalistes, demandons l’impossible… » Son bréviaire des slogans soixante-huitards peut lui permettre de tenir plusieurs mois. Mais le vigile reste sceptique et ne croit pas que le Crieur osera pour Dior : « Pendons la charogne stalinienne. » Ou pour Yves Saint Laurent : « L’art est mort, ne consommons pas son cadavre. » Ou encore pour Kenzo : « La barricade ferme la rue mais ouvre la voie. »

 

L’attribut

Vigie, l’attribut de ceux qui restent debout.

 

La tribu

Vigiles, la tribu de ceux qui restent debout.

 

La pute, le travesti et la voilée

Autour de 1 heure du matin, les prostituées plus ou moins de luxe et les travestis qui officient sur les Champs-Élysées et alentour viennent affiner leurs odeurs et parfaire leur maquillage outrageux. Elles partagent les allées avec les femmes voilées, nombreuses à cette heure, on se demande toujours pourquoi. On les voit souvent discuter ensemble avec une grande complicité. La faible affluence de ces heures-là et la mystique de la nuit évaporent les barrières sociales, morales et religieuses. Les putes et les travestis vont bientôt retrouver leurs clients qui, pour certains, sont les maris des femmes voilées avec qui elles ont échangé des conseils de beauté.

 

Voleuses d’épilation

Dans le magasin, des maquilleuses proposent des épilations du visage. C’est seulement après la prestation que les clientes doivent s’acquitter de son prix en passant aux caisses. Des rombières à l’allure respectable s’adonnent régulièrement à ces épilations, tournent longtemps dans le magasin pour finir par « se faire oublier » et ainsi « oublier » de passer en caisse. Ce sont les voleuses d’épilation. L’oubli est leur argument systématique quand elles sont interpellées à la porte. Chez la rombière du XVI arrondissement, l’épilation des e sourcils génère des troubles passagers de la mémoire.

 

Voleur

Avec sa mèche brune parfaitement peignée sur le côté, sa chemise gris bleuté bien repassée, son pantalon noir sans un faux pli qui descend sur des chaussures d’un noir brillant, il ressemble à un Premier ministre britannique en tenue décontractée. Pourtant, quelque chose détonne dans ce portrait du parfait beau-frère. Ce n’est pas normal de porter un sac à dos et un autre sac en bandoulière quand on est habillé comme pour présenter un PowerPoint à un bureau de consultants en urbanisme. Et puis, cet air détaché dans le stand Dior est un peu surjoué. Parole de cinéaste. Cet homme-là est « chargé ». Parole de vigile. Mais personne ne l’a vu faire quoi que ce soit de suspect. L’oreillette le confirme : « R.A.S. pour le J5 encravaté au stand Dior. » Dior, c’est le premier stand en entrant, ou le dernier en sortant. Entrer plus avant dans la boutique ou sortir tout de suite ? Quelle direction prendra-t-il ? À force d’œillades appuyées, c’est maintenant le vigile qui a une attitude suspecte. Parole de voleur. L’homme reste où il est. Il engage la conversation avec une des animatrices du stand. À cette distance et avec cette insupportable musique de sous-doués, le vigile n’entend rien de ce qu’ils se disent. La vendeuse sourit. L’homme semble de bonne compagnie.

L’affluence est grande en ce début de soirée d’été et il n’est pas possible de concentrer son attention sur un seul homme. Un groupe entre. Ils parlent une langue aux accents slaves. Polonais ? Russes ? Tchèques ? Tous, ils ont les pieds recouverts d’une fine mais très visible couche de poussière blanche. Ils viennent sûrement du Louvre et la poussière, ils l’ont récoltée dans les allées du jardin des Tuileries. C’est le chemin pour les Champs-Élysées quand on vient du musée du Louvre et un grand nombre de touristes font le circuit à pied jusqu’à l’Arc de triomphe. Le McDo à côté de Sephora, c’est une de leurs étapes obligées après un tel parcours sportif. Les serveurs les surnomment les « pieds blancs ».

Une femme « pieds blancs » s’approche du vigile. Elle est accompagnée d’un enfant au visage boudeur qui tient au bout d’un bâtonnet en plastique un ballon en forme de Mickey Mouse hilare. Elle veut savoir où se trouve le métro. Le vigile le lui indique du doigt. « George-V » montre son trou béant 50 mètres plus haut : c’est la station la plus proche. Un coup d’œil par-dessus l’épaule de la femme et le vigile aperçoit l’homme à la mèche brune. Il sort en longeant le mur à l’opposé. Les deux regards se croisent. Les deux cerveaux comprennent. Un starter invisible et inaudible vient de tirer en l’air. Le départ de course de l’homme est fulgurant dans le sens de la descente de l’avenue. Le vigile a un temps de réaction de retard. Les longues heures de station debout raidissent les articulations. Son départ est pataud. Celui qui est désormais le voleur a déjà une dizaine de mètres d’avance. Il jette un coup d’œil derrière lui et constate que le vigile a engagé la poursuite. Pas de cris. Cela ne va pas se jouer à l’appel de la clameur publique. Ce sera une course-poursuite. Course pour le voleur. Poursuite pour le vigile.

Il y a du monde sur l’avenue. Le voleur se faufile, le vigile enquille. Aux 30 mètres, la biomécanique du vigile se réveille et l’écart fond. Le voleur le constate d’un deuxième rapide coup d’œil en arrière. Dans un geste d’une grande coordination physique, il ôte le sac en bandoulière de son épaule et le jette derrière lui sans ralentir. Délestage, ou sacrifice, ou les deux. Mais le vigile est lancé. Il a anticipé la manœuvre et enjambe le sac avant même qu’il n’ait touché les dalles de granit poli du trottoir élyséen. Le voleur continue de se faufiler. Le vigile continue d’enquiller. Plus vigoureusement. Dans cette marée humaine, cela fait le même effet qu’une moissonneuse-batteuse dans un champ de maïs un jour de récolte. Avec la vitesse et le vent de face, la cravate du voleur volette parallèle au sol, derrière sa nuque. C’est aussi le cas pour la cravate du vigile. « Quand deux hommes en cravate courent dans la même direction, leurs cravates indiquent la direction opposée en décrivant des segments parallèles à la surface de la course » : il faudra penser à noter ce nouveau théorème qui a giclé en même temps qu’une grande impulsion pour allonger la foulée, pense le vigile. Encore une poignée de mètres et le voleur sera à portée de main. Juste avant la rue La Boétie, ce serait parfait. Soudain, un feu tricolore passe au rouge et déclenche chez le vigile une réaction somme toute peu étonnante au regard du code de la route : il s’arrête. Mais c’est une coïncidence. Le feu rouge, c’est à l’intérieur du vigile qu’il s’est allumé. Et celui-là est encore plus péremptoire que ceux qui ornent ce carrefour. Quelle idée de poursuivre cet homme ? Et s’il est armé ? Et s’il est fou ? Et si c’est le vigile qui devient fou ? Quel genre de devoir remplit-on à poursuivre de la sorte un voleur de parfum ? Quelle idée de courir après quelqu’un qui a volé dans la boutique de Bernard, première fortune de France, une babiole ridicule produite par Liliane, septième fortune de France ? Un tel zèle, un tel manque de recul et de lucidité ! C’est probablement comme ça que l’on attrape le syndrome du « garde floko ». Le garde colonial avec sa matraque blanche, son sourire idiot, et sa chéchia… rouge. Rouge : il faut s’arrêter. Le voleur disparaît dans la foule. Le vigile revient sur ses pas. Dans le sac abandonné, il y a trois bouteilles de parfum : Elixir for men de Azzaro, Diesel Fuel for Life, Allure de Dior.

 

Quand s’arrête la musique 2

2 heures du matin. Le magasin ferme.

Une armée de nouveaux employés poussent des chariots remplis de produits et achalandent les allées et les présentoirs dévalisés pendant la journée. Des techniciens de surface, des TS, surfent avec de drôles d’engins sur les sols du magasin : nettoyeuses sur les carreaux, shampouineuses sur les tapis. Ils sont tous noirs, les TS (Cf. Théorie du PSG restreint.) Ils ramassent, rangent, astiquent, nettoient, dépoussièrent, shampouinent, essuient partout où il y a plus de deux centimètres carrés de surface plane.

David Guetta et les Black Eyed Peas libèrent enfin les enceintes acoustiques masquées dans le faux plafond. Aujourd’hui, Amy Winehouse est morte.

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