Debout-payé

Gauz · Chapitre 6 sur 10

Pages du PDF

Debout-payé

Pause

 

 

Muret de marbre

C’est le lieu idéal pour la pause. Situé en face de l’entrée d’une galerie commerciale, il sépare l’immense trottoir des Champs-Élysées et l’entrée du parking souterrain « Vinci ». Le vigile s’assoit sur le muret de marbre pour regarder défiler d’un côté la faune de bipèdes, de l’autre celle des quadricycles. À la pause, le vigile change de vigie.

 

Défilé

En une heure de pause, il s’est enterré dans le parking souterrain « Vinci » exactement : une Maserati, deux Porsche, une grosse Mercedes AMG 63, une Ferrari rouge, une Ferrari jaune et trois BMW X6. Soit de quoi construire à Gagnoa un hôpital régional entièrement équipé, payer les salaires du personnel et distribuer gratuitement des médicaments pendant un an. Et encore, n’ont pas été prises en compte les Peugeot, Renault, Volkswagen, Audi, Ford et autres voitures classiques de ville.

 

Fast GAB

Sept secondes, composition du code comprise, c’est le temps qu’il faut à un guichet automatique de la HSBC des Champs-Élysées pour cracher 20 euros. Au Crédit Lyonnais de la rue Louis-Bonnet à Belleville, la même opération prend 43 secondes ! Aux Champs-Élysées, l’argent est vite donné, mais aussi vite dépensé… Dans les quartiers pauvres, même les distributeurs automatiques hésitent à vous refiler de l’argent.

 

Rose du Kashmir

Devant l’entrée d’une galerie commerciale, un vieil homme ventru, en tenue traditionnelle indienne, se tient debout, immobile, une pancarte au bout du bras : « Rose du Kashmir, spécialités indiennes et pakistanaises. » À Paris, la volonté d’indépendance du Kashmir s’est transformée en rose en mélangeant l’Inde et le Pakistan dans la même assiette. Le mahatma Gandhi aurait aimé les Champs-Élysées.

 

Agité du moignon

Un mendiant de type tzigane se met par terre et expose son moignon de pied gauche. Il est très excité, n’arrête pas de bouger dans tous les sens et de parler un sabir incompréhensible la plupart du temps. Il couvre d’insanités et de grossièretés les autres mendiants tziganes qui osent pénétrer dans un périmètre imaginaire dont lui seul connaît les limites.

 

Pêcheur de cigarettes

Sur un bout de trottoir des Champs-Élysées, un homme est assis sur un tabouret à côté d’un chien bâtard indolent. Avec le visage calme et patient du pêcheur du dimanche, il tient sereinement une longue canne à pêche. Au bout de sa ligne, il y a un petit seau dans lequel s’amoncellent les cigarettes que lui laissent les passants.

Ce pêcheur de cigarettes a tellement de succès qu’il est obligé de vider son petit seau tous les quarts d’heure. S’il les fume toutes, il ne devrait pas passer l’hiver. S’il les vend toutes, il devrait passer l’hiver aux Bermudes.

 

Pause

Dans le jargon des vigiles, « faire une pause », c’est aller remplacer un collègue dans une autre boutique pendant le temps de sa pause. Ainsi, tout en grattant une heure supplémentaire de vacation, on rend service à un collègue. C’est aussi un moyen pour le vigile de découvrir d’autres magasins.

 

Pause chez Zara Champs-Élysées

Dans ce magasin, on trouve les habits des hommes au sous-sol, ceux des femmes au rez-de-chaussée, et le 1 étage est réservé aux er vêtements d’enfants. La femme est au-dessus de l’homme et l’enfant est au-dessus de tout le monde.

 

Pause à la Défense

À Sephora la Défense, le chef des vigiles est un Ivoirien entre deux âges que l’on surnomme Éric-coco. Il est complètement possédé par l’esprit de Chanel.

— Pendant que je suis au fond, toi, tu ne perds pas de vue les Chanel. Surtout les 5 à 6.8 fl oz. (Éric-coco, frénétiquement.)

— Pardon ? (Le vigile.)

— Les gens aiment voler la grande Numéro 5. Et puis aussi l’Allure 3.4 fl oz. Il faut absolument empêcher ça.

— Et qu’est-ce que c’est, les trucs dont tu parles ?

— Mais c’est les Chanel, nom de Dieu ! Chanel numéro 5 et Allure de Chanel. Du parfum. Du vrai. Tu crois que tu es ici pour quoi ? Pour empêcher qu’on vole les mascaras à 10€ ou les pauvres Cacharel à 30€ ? Arrête-toi là et ne bouge plus. Si on en perd un seul, tu ne viens plus dans mon magasin. (Éric-coco, en plantant le vigile devant le rayon Chanel.)

 

Pause à Levallois-Perret

Dans cette banlieue parisienne à prétention bourgeoise, Sephora se trouve au centre-ville, piéton et pavé, avec toutes les autres enseignes de faux luxe et de fausse culture. Le magasin n’est pas très grand et tous les rayons sont à portée de rétine du vigile sans aucun effort de torsion du cou. À l’intérieur, l’ambiance est très feutrée et les gens chuchotent pour se parler, peut-être de peur de déranger les sacro-saints parfums ou bien pour éviter de faire bouger les compositions chimiques avec des éclats de voix. Dans ce genre d’atmosphère, les vols sont très rares et la principale prouesse du vigile consiste à ne pas dormir debout.

 

Pause à Vincennes

Le magasin est quasiment au pied du château de Vincennes. À l’époque où il était habité par des Louis à numéro, les toilettes corporelles et les bains étaient rares. Ils auraient apprécié la présence d’un Sephora.

 

Culture et surgelés

Sur les Champs-Élysées, le Virgin Megastore se trouve au-dessus du Monoprix. Le plafond des surgelés est le plancher du rayon des livres. Le filet de cabillaud surgelé d’Alaska prédécoupé Queens Ocean, juste en dessous d’un Anna Gavalda : rencontre des fadeurs.

 

Police partout

L’avenue des Champs-Élysées est remplie de policiers en civil. Ils portent tous un blouson, quelle que soit la saison, et arborent des écouteurs blancs branchés à des iPhone sur lesquels ils font défiler en temps réel, ô progrès, les photos de suspects recherchés. Ils sont reconnaissables à des kilomètres, mais se croient absolument discrets. Comme on dit à Assinie : « Tout le monde voit le dos du nageur, sauf lui-même. »

 

14 Juillet

Des militaires en armes descendent l’avenue au pas. En bas, c’est la place de la Concorde, où tout ce que la République compte d’irresponsables politiques est sagement assis dans des tribunes montées en kit. Il ne va même pas venir à l’esprit d’un seul de ces crétins armés de faire place nette. Pourtant, il y a déjà eu un précédent : Anouar el-Sadate. Ça date de 1981 en Égypte. Les fusils de parade chargés de balles réelles, quelques troufions avaient soulagé les Égyptiens de leurs dirigeants au cours d’un défilé similaire. Sadate et quelques-uns de ses ministres y avaient laissé la vie. Ils ont été très vite remplacés par Moubarak et sa clique. Aujourd’hui, avec les manifestations sur la place Tahrir et le cortège de morts civils qui les accompagnent systématiquement, il semble que les Égyptiens aient choisi des méthodes plus masochistes pour l’alternance du pouvoir.

 

14 juillet 2

L’obélisque de la Concorde est la bite dressée, l’Arc de triomphe est le trou du cul, et les Champs-Élysées la raie érogène qui relie les deux. Avec ces militaires et ces politiciens qui frétillent en tous ces points, on peut dire qu’aujourd’hui, la République se branle.

 

14 juillet 3

Le plus étonnant ne se trouve pas dans la parade de tous ces engins de mort. Le plus étonnant est dans ce public qui l’applaudit.

Super vigile

Ennui, sentiment d’inutilité et de gâchis, impossible créativité, agressivité surjouée, manque d’imagination, infantilisation, etc., sont les corollaires du métier de vigile. Or militaire est une forme très exagérée de vigile.

 

Formation de vigile

Pour exercer, tout vigile doit avoir une autorisation de la préfecture. Et il existe désormais une indispensable formation de vigile. Un diplôme pour gagner le droit de rester debout douze heures payées au SMIC horaire, dans un Franprix ou un Ed miteux de banlieue, avec pour mission d’empêcher les enfants de chaparder des canettes de cola… En réalité, ladite formation consiste à connaître l’article 53-73 du code de procédure pénale. Comme dans toutes les proses juridiques, les phrases sont complexes et grandiloquentes pour ne dire au final que des choses très simples. Le « 53-73 » parle des flagrants délits et dit à peu près que lorsqu’on surprend quelqu’un en train de voler, on peut le traiter de voleur et lui courir après. Oui, citoyens, selon la loi, nous sommes tous des vigiles.

OceanofPDF.com