Debout-payé
L’âge de plomb
Au début, comme tout le monde, Kassoum ne croyait pas du tout aux images qu’il était en train de voir. Il pensa d’abord que la petite télévision portative Haier déconnait. Tout le monde lui avait dit de se méfier des marques chinoises. Mais le vieil Asiatique en avait un carton entier et il les vendait 100 francs pièce au marché aux puces de Montreuil. Une petite télévision couleurs, facile à transporter, marchant aussi bien à piles que sur le secteur ; impossible de trouver meilleur rapport qualité-prix. Kassoum n’avait pas hésité une seconde. Il n’avait jamais eu à le regretter et se prit même d’affection pour sa
petite télé au point de lui donner le sobriquet de « Aya » . Il lui 1 suffisait de déployer la petite antenne argentée dans la bonne direction et les images apparaissaient aussi clairement que sur les grosses télés sophistiquées fabriquées en Europe. Ce n’était pas parce qu’Aya avait les yeux bridés qu’elle était aveugle. C’est vrai, il n’avait jamais vraiment réussi à capter France 2, France 3, la 5 ou Arte. Mais cela n’avait aucune importance car même quand il réussissait à attraper quelques furtives images enneigées de ces chaînes-là, elles ne disaient absolument rien de bon. C’étaient des chaînes de « parler-beaucoup ». Surtout leur Arte, là. Il y avait toujours des grosses têtes de Blancs qui remplissaient ton écran et chargeaient tes oreilles avec des discours longs comme des ténias. Au Colosse à Treichville, on avait appris à se méfier des « parler-beaucoup ». C’étaient toujours les escrocs les plus habiles de la ville. Si tu t’asseyais devant eux, ils pouvaient te vendre n’importe quoi et, avant que tu ne t’en rendes compte, tu n’étais même plus propriétaire du slip que tu portais. Aya captait parfaitement les deux seules chaînes qui comptaient pour Kassoum : TF1 et M6.
Mais alors, qu’est-ce qui arrivait à Aya ce matin-là ? Sur TF1 comme sur M6, l’image était exactement la même. Comme si les boutons du « 1 » et du « 6 » de la télécommande universelle avec laquelle il pilotait Aya s’étaient confondus en un seul. Certes, ces chaînes jumelles dans le racolage du plus grand nombre de « cerveaux disponibles » afin de placer leurs chapelets de publicités avaient tendance à se copier l’une l’autre. Mais à ce point-là, de mémoire de téléphile, cela ne s’était encore jamais fait. D’ailleurs, à cette heure-ci de l’après-midi, il devait y avoir un jeu télévisé sur TF1 et une série américaine sur M6, ou peut-être le contraire, Kassoum ne savait plus. Le choc peut-être. Au lieu de cela, l’une et l’autre antennes montraient un plan fixe sur deux géantes jumelles dominant la ville de New York. Dans un magnifique ciel bleu d’été indien, une des mégajumelles exhalait un nuage de fumée noire lui sortant d’un flanc. Et pendant qu’il alternait la touche 1 et la touche 6 pour comprendre ce qui se passait, Kassoum se demandait s’il avait vraiment vu un avion essayant de traverser l’autre grande jumelle dans une formidable boule de feu. Non, Aya déconnait. Là, comme ça, en direct… Non, Aya déconnait à plein tube cathodique ! Ça ne pouvait pas être la Troisième Guerre mondiale. Impossible. Kassoum savait que les Blancs faisaient toujours bien les choses. Pas comme ça. Pas sans débats à l’assemblée, sans palabres à l’ONU, sans conférences de presse, sans déclarations solennelles et tout le barnum pour se donner l’air de gens civilisés avant d’aller s’étriper comme des sauvages… Au bout de quelques minutes de cette hallucination, un journaliste, un mauvais stagiaire sûrement, parla de plusieurs avions voletant dans les airs des Amériques, à la recherche de méthodes d’atterrissage aussi iconoclastes que celle que Kassoum venait de voir sur le visage cyclopéen d’Aya. Dans les studios de la « Une », on rappela Jean-Pierre Pernaut dont le JT de 13 heures était fini depuis plusieurs heures. Ah, enfin un vrai journaliste à l’antenne. On allait avoir de vraies informations, enfin. Kassoum ne remercierait jamais assez TF1 de ce geste. L’incrédulité et la confusion pouvaient quitter sa tête. Le Pernaut était là, exceptionnellement tard dans l’après-midi, mais il était bien là. C’est que l’affaire était vraiment grave. Le Pernaut se composa la tête des grands jours. Il avait l’air encore plus éploré et dégoûté que s’il annonçait qu’une bande de sauvageons arabes et nègres avaient brutalisé un pauvre retraité français pour lui arracher ses maigres rentes de vieillesse. « L’Amérique est attaquée par des terroristes arabes ! Avec elle, c’est l’ensemble du monde civilisé qui est touché par les coups de boutoir de la barbarie terroriste des Arabes… » : le Pernaut frappa très fort d’entrée. L’affaire était donc vraiment vraie. Cela se passait aux États-Unis d’Amérique. Deux tondus et trois pelés, armés de cutters, avaient déjoué tous les systèmes de sécurité, dribblé tous les services de renseignements, feinté toutes les officines d’espionnage, et transformé en bombes volantes des avions civils remplis d’humains et de kérosène, deux éléments naturels déjà particulièrement explosifs même pris séparément. Maintenant, en direct et en mondovision, ils jouaient à qui aurait l’atterrissage à la fois le plus original et le plus meurtrier. Un groupe de ces terroristes d’opérette aurait même réussi à jeter un énorme Boeing sur le Pentagone, le ministère de la Défense des United States of America. Le Pentagone, en principe l’un des endroits les plus sûrs au monde. Dans un documentaire sur M6, Kassoum avait vu que si une mouche, sans autorisation dûment remplie, avisée et signée, volait au-dessus du Pentagone, elle serait pulvérisée par des batteries antiaériennes à la précision chirurgicale. Et là, un zouave faisait des créneaux mortels dans le parking du Pentagone avec un Boeing entier ! S’il n’y avait pas eu Jean-Pierre Pernaut, Kassoum aurait vraiment cru que toute cette histoire était une blague de mauvais goût faite par des gens à l’intelligence de poulpe. La police togolaise aurait pu percer à jour un
tel complot sans effort et sans être obligée de consulter un vodounsi . 2 Houphouët-Boigny lui-même, grand maître ès fabrication de complots factices contre son propre régime, aurait refusé de ses conseillers un tel scénario pour anorexie imaginative.
Pourtant, sur la « Une » comme sur la « Six », les tours jumelles fumaient, cadrées plein centre, en 16/9, par les caméras HD broadcast des régies télé de CNN, NBC, HBO, ABC, etc., toutes ces chaînes américaines avec des ATL, abréviations à trois lettres. Comme lorsqu’il se forme un attroupement après un accident de la route, avec Kassoum, toute la planète s’était transformée en voyeur télévisuel indécent du malheur des autres. Plan large : tableau irréaliste des tours fumant au milieu de la péninsule d’immeubles de Manhattan. Gros plan : impressionnantes volutes de fumée noire sur les façades des immeubles en flammes. Très gros plan : les flammes se propageant dans les étages situés au-dessus des impacts des Boeing, quelqu’un agitant un grand rideau blanc pour appeler au secours, des hommes en costume-cravate sautant dans le vide encore agrippés à leur attaché-case… Il y avait de l’horreur dans tous les plans. Alors les voix des commentateurs télé s’emballèrent en de longues périphrases remplies d’adjectifs qualificatifs. C’était le même genre de commentaires que lorsqu’un Ronaldo, un Pibe de Oro, un Romario, un Butragueño ou un Rivaldo s’approchaient balle au pied d’une surface de réparation footballistique. Télé-réalité. Terrible réalité. P-DG et femmes de ménage, golden boys et vigiles, coursiers et directeurs, tous ceux qui quelques minutes plus tôt n’avaient pas la même fortune partageaient désormais le même tragique destin dans deux identiques prisons de feu, de fer et de béton.
Kassoum ne tenait plus en place dans sa ridicule minicabane en préfabriqué, vigie pitoyable au milieu des carcasses et des bâtisses vides des ex-Grands Moulins de Paris. Et pour rajouter à la sinistrose, Joseph s’était mis à aboyer, à hurler à la mort. Avec ce qui se passait, Kassoum avait oublié de lui donner sa dose de croquettes. Pour faire taire le berger de Beauce, il se précipita dehors avec une double ration, traversant au pas de course la courette le séparant de la niche qu’il avait improvisée sous une sorte d’énorme soupirail. Kassoum remplit à ras bord l’assiette du canidé géant, refit le chemin inverse avec encore plus de célérité pour retrouver son hypnose télévisuelle. Mais quand il se posa à nouveau devant Aya, quelque chose avait changé. Un énorme nuage de fumée et de poussière recouvrait désormais les objectifs des caméras. Aya était aveuglée par une concentration particulièrement élevée de particules cendrées en suspension se déplaçant à la vitesse du souffle d’une explosion de plusieurs tonnes de TNT. Du documentaire certes dramatique mais relativement tranquille, on était passé au gros blockbuster estival, la superproduction hollywoodienne à grand spectacle. Sauf que là, Bruce Willis s’était planqué, Will Smith avait disparu, Arnold Schwarzenegger souffrait de myasthénie. Sous leurs regards impuissants, la première tour du World Trade Center, la première tour du Centre Commercial du Monde, était en train de s’effondrer sur ses longues jambes flageolantes, avec dans son ventre les milliers d’hommes et de femmes qui y étaient allés chercher fortune. À peine les poussières se dissipaient-elles que la seconde tour se mit à rapetisser dans un indescriptible fracas couvert par la voix d’une femme hurlant des « oh my god » hystériques trop près de la caméra principale, celle montrant les deux tiers supérieurs de la seconde tour, ce qu’on appelle dans le métier un plan américain. Ce cameraman-là ne se laissa pas contaminer par l’hystérie collective générée par cet ahurissant spectacle. Il resta stoïque. Il ne trembla pas, il ne fit pas comme les autres cameramen, à poursuivre la chute de la géante avec leurs objectifs remuant et dansant sous les pas désordonnés de leur fuite devant cet événement auquel aucun humain, fût-il étasunien, n’était préparé. Non, ce cameraman-là venait d’une autre planète. Ce cameraman-là ne cilla pas, son rectangle ne bougea pas. De sorte que c’est la tour qui progressivement coula hors du cadre, disparaissant lentement dans les énormes volutes de poussière créées par la pulvérisation des étages les uns après les autres. Sortie de champ. Majestueuse. Ainsi disparut la seconde tour.
Ironie du sort, la dernière chose qu’on ait vue d’elle, ce fut l’antenne de télévision qu’elle portait, fière, au-dessus de sa tête. Kassoum ne savait plus quoi penser. Pernaut et ses collègues reprirent la main. 3 000, 6 000, 10 000… commençait déjà la lugubre litanie des spéculations sur le nombre de morts ensevelis sous les décombres des jumelles fraîchement pulvérisées. Les experts accouraient donner leurs avis avisés sur les plateaux improvisés pour la circonstance. Pourtant, la réalité dépassait leurs scénarios même les plus fous. Ils n’avaient pas la modestie de le reconnaître. Et ils continuaient à se répandre en élucubrations anxiogènes. À force d’écouter ces sinistres experts en toutes sortes de choses, Kassoum sursauta d’effroi quand il entendit le couinement du portail coulissant de l’entrée des ex-Grands Moulins : la relève. Blouson bleu, pantalon noir, chaussures noires, Ossiri entra. Comme un enfant surexcité, Kassoum courut à sa rencontre.
« À partir de ce jour, le monde n’aura plus le même visage. Au plus tard dans une semaine, toi et moi, on n’aura plus de boulot. En tout cas, plus avec l’oncle Ferdinand. » Voilà comment Ossiri conclut son raisonnement. Kassoum s’était laissé porter par sa voix calme, ses gestes assurés, son regard profond. Il l’avait écouté quasi religieusement. Être aussi lucide dans un tel moment… Kassoum avait toujours été fasciné par Ossiri. Le jour de son arrivée à la MECI, ce fut Jean-Marie lui-même, parrain du trafic des chambres, qui vint l’imposer dans les 9 mètres carrés de la chambrée 612 où ils étaient déjà trois personnes. Ossiri avait le regard perdu et on pouvait facilement lire dans ses yeux qu’il se demandait où il se trouvait. Qu’était cet endroit invraisemblable en plein Paris ? Dans quelle sorte de cauchemar surnageait-il ?
Kassoum avait vu beaucoup de nouveaux venus faire cette tête-là quand ils découvraient la MECI. Surtout ceux qui débarquaient directement de l’aéroport. Lorsqu’on quittait Abidjan pour Paris, on pensait quitter l’enfer pour le paradis. C’était le schéma mental de tout Abidjanais, candidat ou non à l’immigration. Après tous les sacrifices concédés, après tout l’argent distribué aux « canonniers » spécialistes en faux vrais papiers, après les longues et humiliantes queues devant les guichets du consulat de France, après la grande soirée organisée pour fêter le précieux visa Schengen, après les cérémonieux adieux et les interminables bénédictions qui vont avec… enfin arrivé à l’Eldorado, qui pouvait imaginer se retrouver dans un tel cloaque vétuste, insalubre, miteux et surpeuplé en plein cœur de la capitale de la Gaule ; un tel marais puant en plein cœur du « paradis » ? Un vieux
Mécien avait réussi à faire venir du pays sa fille de 13 ans. Il l’installa 3
dans la suite « mécianique » qu’il partageait avec sa maîtresse, ses deux fils en bas âge, et le chien avec lequel il travaillait. Les suites « mécianiques » étaient les plus grandes chambres de la MECI. Avec salle d’eau et cuisine intégrées, elles frôlaient les 16 mètres carrés. En agençant bien quelques tableaux de contreplaqué bon marché, on pouvait les subdiviser en plusieurs compartiments afin de simuler un salon et une chambre, voire deux : le grand luxe. Passé l’euphorie et les vivats des retrouvailles, la jeune fille venue d’Abidjan n’avait pas pu se retenir de demander à son père à quelle heure il l’emmènerait enfin chez lui, dans sa vraie maison de Paris. L’histoire fit très vite le tour de tout le bâtiment et quelques-uns en attrapèrent des crampes aux abdominaux.
Kassoum, lui, n’avait jamais eu la tête du nouveau venu. Quand on avait vécu pendant onze ans au Colosse, l’un des pires ghettos des ghettos de Treichville, tout autre endroit ne pouvait être qu’excessivement luxueux. Le Colosse, c’était un enchevêtrement de petits baraquements en bois agglutinés entre le ballast de la voie ferrée et les piliers du vieux pont Houphouët-Boigny qui enjambait le bras de
lagune séparant le Plateau et Treichville. Le pont avait deux niveaux. 4
Au-dessus circulaient les voitures. En dessous, dans un long tunnel de béton armé, passait le train, l’unique train du pays. Au rythme d’une rotation toutes les vingt-quatre heures, il reliait Abidjan et Bobo-Dioulasso au Burkina Faso voisin. Commençant d’abord par des huttes précaires cachées au pied du pont, les désespérés, les laissés-pour-compte, les SDF, les SFR (sans foyer régulier), les cireurs de chaussures, les petits vendeurs et vendeuses ambulants, mais aussi les braqueurs, les petites mains du grand banditisme, les voleurs à la tire, les maquereaux et les putes bon marché, tous ceux pour qui le souffle de la manne cacaoyère ivoirienne était passé à des années-lumière, colonisèrent peu à peu le tunnel du train. À l’abri des regards se forma ainsi l’un des ghettos les plus terribles, l’un des coupe-gorge les plus craints de la ville. Le pont et le tunnel protégeaient naturellement des intempéries, alors au Colosse, le dernier des soucis était de savoir où dormir et dans quelles conditions. Chaque jour, il fallait juste trouver sa pitance. Dormir était la pire des choses lorsqu’on était torturé par la faim. « Qui dort dîne. » Qui avait dit une bêtise pareille n’avait jamais été tenu éveillé par les contorsions et les hurlements de huit mètres de tube digestif rempli d’air. Celui-là n’avait jamais été réveillé en pleine nuit par l’appel bouillonnant d’un cerveau totalement soumis au diktat d’un ventre vide, commandant, exigeant de trouver de quoi manger, par tous les moyens nécessaires. Au Colosse, ce qui comptait, ce n’était pas où tu dormais. Ce qui comptait, c’était ce que tu faisais en ville avant de venir te réfugier au ghetto.
Kassoum arriva à la MECI avec des bagages qui ne remplissaient pas le sac en plastique Leader Price que lui avait prêté un cousin. Même s’il y avait déjà trois matelas disposés à même le sol, la chambre 612 lui fit l’effet d’un palace. Il montra tellement d’enthousiasme et de joie de vivre à la MECI qu’il fut très vite adopté par ses trois compagnons de chambre et par certains anciens de la résidence. Kassoum appelait tout le monde « vieux père ». C’était une marque de respect à laquelle tout Ivoirien était sensible. Et dans les ghettos, on ne pouvait s’en sortir qu’en multipliant les marques de respect aux « anciens », qui n’étaient pas forcément les plus vieux, mais surtout ceux qui étaient là avant toi et qui étaient censés savoir beaucoup plus de choses que toi. À la MECI, il n’y avait pas de
braqueurs ou de « débalousseurs », mais Kassoum avait vite compris 5 que, comme le Colosse, la MECI était un ghetto. S’en sortir au ghetto, ça, il savait faire. Derrière des airs de petit naïf, il avait toujours deux longueurs d’avance sur tout le monde. Il ne broncha pas quand un crétin du 2 étage qu’il avait remplacé une semaine à son boulot refusa e
de lui payer un seul franc du fruit de son travail. Il se glissa subtilement dans le rôle du garçon de courses de Jean-Marie, le parrain des locations de chambres et pseudo-président des résidents du bâtiment en ruine. Et un jour, se présenta l’occasion qu’il attendait. Au ghetto, une telle occasion certes faisait de toi un semblable, mais surtout, elle déterminait les marques de respect ou d’emmerdement auxquelles tu aurais droit. Ce jour-là, devant un parterre ébahi de Méciens, il planta un python, un coup de tête magistral, à un « étranger » venu molester un résident. Une histoire de dette. Elle ne touchait Kassoum ni de près, ni de loin. Par ce « gaillard coup-tête » comme on dit au Colosse, il ne rata pas l’occasion de montrer aux autres qu’il pouvait être d’un grand pouvoir de nuisance, mais que faisant désormais partie de la « famille », on pouvait compter sur lui. Le message passa clairement. Tous les ghettos du monde étaient pareils. Le lendemain matin, Jean-Marie lui présenta l’oncle Ferdinand et, la nuit qui suivit, Kassoum se retrouva à surveiller une usine abandonnée, en se faisant tirer dans tous les sens par un gros chien nommé Joseph : son premier travail, le premier vrai travail de toute sa vie.
« Regarde bien : la télédétection, la garde rapprochée, le convoyage de fonds, les sites sensibles, les techniques avancées de prévention des incendies, les centrales nucléaires, les mégastructures, etc., tout ce qui dans la sécurité est économiquement juteux et supposé techniquement complexe, on le réserve aux Blancs. Les vols dans les magasins ou sur les chantiers, prévenir l’installation de squatteurs sur un site, noter des entrées et sorties, remarquer des variations sur des écrans de contrôle, assurer une simple présence dissuasive, tenir des barrières lors de concerts ou d’événements publics, etc., tout ça n’est pas vraiment très compliqué. Mais pour une grosse boîte, cela engendre du personnel supplémentaire, des cotisations supplémentaires, des impôts supplémentaires, une logistique supplémentaire, bref, beaucoup de problèmes supplémentaires pour très peu d’argent supplémentaire. La sous-traitance s’est rapidement et massivement imposée afin de continuer à gagner de l’argent tout en faisant faire le boulot par d’autres. Capitalisme pur. Ces choses simples à exécuter, on peut confier leur exploitation à des nègres. En plus, en cas de grand besoin de main-d’œuvre, ils peuvent facilement mobiliser leurs “frères”. Ce n’est même pas du racisme, ce n’est pas une question de couleur de peau. C’est juste une question de blé, mon pote. C’est comme ça que l’oncle Ferdinand et tous les vieux Ivoiriens de Paris ont monté des sociétés qu’ils appellent abusivement sociétés de sécurité. Kassoum, tout ce système-là marche parce qu’en réalité, il n’y a rien à surveiller. Jusqu’à aujourd’hui, une simple présence négrière suffisait pour donner le sentiment qu’un site était en sécurité. Le sentiment, Kassoum, le sentiment, on ne gère que le sentiment de sécurité.
« Mais avec ce qui se passe à New York, je peux t’assurer que les Blancs vont reprendre les choses en main. Il y aura désormais des choses à vraiment surveiller, des intrus à intercepter, des sites à réellement sécuriser, de façon professionnelle. Le sentiment d’insécurité est devenu plus grand que les défuntes tours, même superposées. Il faudra donc en faire beaucoup plus pour le combler. En tout cas, beaucoup plus qu’une simple présence négrière. Les exigences seront très grandes pour avoir du boulot désormais. Ils vont regarder nos papiers à la loupe avant de nous permettre de nous mettre debout devant n’importe quelle enseigne de merde.
« Kassoum, la planète entière vient de plonger dans l’ère de la paranoïa, le temps du tout sécuritaire. À partir de ce jour, le monde n’aura plus le même visage. Je peux te dire sans me tromper que dans un mois au plus tard, toi et moi, on n’aura plus de boulot. En tout cas, plus avec l’oncle Ferdinand. »
Kassoum se souvint. Tout s’était passé comme Ossiri l’avait dit. Les heures de vacation s’étaient peu à peu étirées pour finir par complètement disparaître. Au bout de quelques mois, on ne vit plus la 205 GRD de l’oncle Ferdinand venir chercher les agents spéciaux de la MECI. Toute société de sécurité devait désormais avoir une autorisation spéciale de la préfecture de police pour pouvoir continuer à exercer. Même pour un simple poste d’ADS, agent de sécurité, pour faire ce que Kassoum avait fait sans problème pendant des années, il fallait maintenant un permis que la préfecture ne délivrait qu’après examen de la carte de séjour et présentation d’un casier judiciaire aussi vierge de délits que la matrice de Marie était vierge de bites palestiniennes. Ceux que l’oncle Ferdinand avait l’habitude de faire travailler pensaient qu’il allait bientôt obtenir cette fameuse autorisation et que les choses allaient redevenir comme avant. Par contre, ceux qui n’avaient jamais bossé avec lui ou ceux qu’il avait renvoyés pour une raison ou une autre assuraient que Ferdinand avait déposé le bilan depuis longtemps mais qu’il mentait de façon éhontée à propos de l’autorisation préfectorale. Tout ça pour ne pas payer ceux à qui il devait encore des salaires. Et comme un malheur se déplaçait toujours avec ses frères, sœurs et cousins plus ou moins éloignés, la rumeur disait aussi que tout le monde allait être très bientôt expulsé de la MECI. Ceux qui étaient là depuis longtemps disaient qu’ils en avaient vu d’autres. Ils pensaient qu’il n’allait rien se passer, comme d’habitude, et que personne n’allait avoir le courage de les mettre dehors avec leurs familles en plein hiver. Ceux qui n’étaient pas là depuis longtemps ne contredisaient pas les anciens mais ils recherchaient en cachette de nouveaux points de chute, savait-on jamais ! À Paris, le Ponia, la MEC et quelques squats mythiques de la communauté africaine avaient été évacués manu militari malgré les protestations habituelles des associations de gauche et de toutes les organisations professionnelles de défense des opprimés et des laissés-pour-compte. Les nouveaux semblaient plus lucides, ou plus résignés, mais ils se gardaient de le montrer aux autres.
À la MECI, toutes les rumeurs étaient à moitié fausses ou à moitié vraies. Et elles étaient d’autant plus nombreuses et fantaisistes que l’oisiveté était grande. Quand il n’y avait pas de travail de vigile en ville, il n’y avait pas de travailleurs à la MECI. Les rumeurs allaient donc bon train. Comme dans tous les ghettos du monde, les Méciens bougeaient peu. Ils restaient entre eux, enfermés dans la cale de leur propre misère, incapables d’une simple balade à l’air libre sur le pont de leur galère. Aucun mur, aucun geôlier ne les retenait physiquement. La place d’Italie et ses nombreux cafés étaient à deux minutes de marche, la Butte-aux-Cailles et ses bars branchés à cinq minutes. Les jardins de Bercy étaient à trois stations de métro. Même la grande cour de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à deux pas de la MECI, était d’un formidable dépaysement en plein Paris, pour peu qu’on daignât y faire un tour. Mais chez la plupart des humains, le ghetto, riche ou pauvre, rétrécit l’horizon, il fabrique des barreaux dans la tête. Tout se passait comme si, en prenant l’habitude de sortir de la MECI, ils avaient peur de s’habituer à de trop bonnes choses, à des choses normales, des choses simples comme un hall d’immeuble propre, des toilettes nettoyées, une chasse d’eau qui marche, des escaliers réguliers, des murs immaculés, des souris et des cafards absents, des poubelles vidées… « Le pire dans la misère, c’est de s’accoutumer au
manque6. » Kassoum connaissait bien ce syndrome du ghetto. Il l’avait largement expérimenté au Colosse. Il n’allait pas recommencer à Paris. Il voyait Ossiri sortir tous les matins pour ne rentrer que tard le soir. Il décida de le suivre.
Une visite dans les secteurs gratuits du musée du Louvre ; une exposition photo dans une drôle de maison vers Saint-Paul, pas loin de la place de la Bastille ; une interminable balade le long du canal de l’Ourcq ; une promenade au cimetière du Père-Lachaise ; plusieurs visites chez des hommes et des femmes blancs qui étaient visiblement ses amis ; une soirée dans le XVIII arrondissement, à deux pas du e marché nègre de Château-Rouge, chez un Antillais où il y avait des gens de toutes les carnations imaginables ; plusieurs petits concerts gratuits dans des bars de Belleville ; des cafés bus à des terrasses où tu parlais à des voisins qui n’avaient pas l’air de voir que tu venais du Colosse à Treichville ; un pèlerinage dans une médiathèque où il y avait plus de disques de musique africaine que dans tout Abidjan ; une boîte de nuit à Bastille où tous les videurs étaient des anciens brigands
d’Abobo ; et même une pièce de théâtre dans une minuscule salle de 7
Ménilmontant… À suivre Ossiri, Kassoum fit des choses inimaginables. En quatre semaines, il vit plus de lieux, il comprit plus de culture, il rencontra plus de gens, il apprit plus de choses qu’en quatre ans de vie en France, enfermé à la MECI. En quatre semaines, Kassoum apprit qu’il n’était pas seulement à l’étranger, il comprit qu’il avait aussi voyagé. Ossiri lui montra qu’il était dans une autre culture, un autre monde, avec ses beautés et ses laideurs, ses trous sans fond et ses sommets himalayens, comme partout ailleurs. Ossiri lui révéla combien il était riche du simple fait d’avoir voyagé. « Kassoum, juste parce que tu es là, tu es un homme meilleur. Meilleur que les gens du Colosse parce qu’ils ne connaîtront jamais Paris. Meilleur que les gens de Paris parce qu’ils ne connaîtront jamais le Colosse. » Un après-midi, alors qu’ils descendaient à pied le boulevard de l’Hôpital en direction de la Seine, Ossiri lui demanda de lever les yeux. D’abord, Kassoum ne vit rien. Mais Ossiri insista. Kassoum se sentait un peu ridicule, arrêté comme ça sur le trottoir, la tête en l’air à scruter un ciel bleu vide de nuages. Bleu. Vide de nuages. Bleu. Le ciel était bleu. Cela pouvait sembler banal mais Kassoum comprit ce qu’Ossiri voulait lui montrer. À Abidjan, jamais le ciel n’était bleu. Il était toujours chargé de troupeaux entiers de nuages étalant leurs dégradés de gris plus ou moins profond. Le vent, invisible berger, les emmenait paître de-ci de-là jusqu’à ce qu’ils s’épaississent, enflent et deviennent de gros cumulus massifs gris-noir avant de se répandre sur la terre en de violentes pluies tropicales. Cette voûte azur dégagée au-dessus de la gare d’Austerlitz, ce bleu profond balafré par les sillons blancs des réacteurs des longs-courriers… Kassoum découvrait.
Kassoum découvrait Ossiri, aussi. Le garçon timide et réservé de la MECI n’avait rien à voir avec l’être stellaire et généreux qui lui faisait découvrir Paris. Il lui faisait voir la vie sous un autre regard que celui de l’immigré sans-papiers en permanence apeuré à l’idée d’un contrôle inopiné de police. À la MECI, tout le monde se moquait des manies un peu précieuses d’Ossiri. Il se lavait tout le temps les mains. Il nettoyait les toilettes et la douche sur le palier. Il avait une poubelle personnelle qu’il vidait dans les poubelles publiques du boulevard. Il se réveillait le premier, enroulait son matelas, le rangeait dans un coin et sortait toujours avec un gros sac où il y avait presque toutes ses affaires ! La rumeur disait qu’à Abidjan, il était sûrement le boy d’un Blanc maniaque, et que c’était pour cela qu’il ne pouvait s’empêcher de faire tout le temps le ménage. Mais par-dessus tout, une chose que personne ne comprenait à propos d’Ossiri, c’était le respect, voire la déférence que ce vieil hibou malhonnête de Jean-Marie lui montrait. Jamais il ne lui réclamait bruyamment son loyer et il ne bronchait pas quand de temps en temps, Ossiri installait pour la nuit son matelas dans l’ancienne salle d’étude. Cette salle d’étude, c’était le grand business de Jean-Marie. Il la louait pour toutes sortes de manifestations communautaires. Mais elle était surtout prisée pour les funérailles, les funérailles des Bété. Chez ceux-là, les funérailles étaient le nec plus ultra des manifestations sociales. De sorte que chaque fois qu’un Bété mourait sur la planète, partout où il avait un frère, une sœur, un fils, une fille ou même un cousin éloigné, on lui organisait au moins une veillée funéraire. En général un vendredi ou un samedi, adaptation au temps du travail moderne. Pendant cette veillée, des cotisations pouvant atteindre des montants faramineux étaient levées et remises au représentant de la famille éplorée. Autant dire que dans la difficile vie d’immigrés des Bété de Paris, la perte d’un parent proche n’était pas forcément une mauvaise nouvelle. Les Bété de Paris organisaient presque toutes leurs veillées à la MECI. La location de la salle était bon marché et aucun des Ivoiriens de ce vieux bâtiment ne se plaindrait des nuisances sonores des funérailles Bété. Culture. Et puis, ils étaient presque tous des sans-papiers. Personne n’oserait appeler la police pour tapage nocturne. Évidence. Jean-Marie prospérait. La salle d’étude était le seul endroit correctement tenu de tout le cloaque de la MECI. Il la gardait jalousement. Une raison pour laquelle tout le monde était surpris qu’il ne dise rien lorsque cet Ossiri s’y réfugiait.
À Paris, chaque année, entre le 1 novembre et le 31 mars, il était er interdit d’expulser tout locataire honnête ou malhonnête, tout occupant légal ou non d’un logement, s’il y était installé de façon pérenne, c’est-à-dire avec matelas et couverture. Ossiri ne savait pas si c’était une simple coutume ou une loi de l’intraitable code civil napoléonien régissant encore la vie des Français et de toutes leurs conquêtes coloniales à travers le monde, Côte-d’Ivoire comprise. Il expliqua à Kassoum que c’était une espèce de trêve humanitaire imposée par la climatologie. Sous ces latitudes, tout le monde, même Thénardier, le méchant « tonton » de Cosette, savait que dormir dehors en hiver et mourir de froid n’était pas très drôle. L’avis d’expulsion de tous les occupants du 150, boulevard Vincent-Auriol arriva dans le courant d’un mois de mars. La fin géographique de l’hiver était au 21 mars. En des termes très martiaux, l’avis d’expulsion enjoignait tout le monde à quitter le bâtiment avant le 31 mars, la fin administrative de l’hiver. Si ce n’était pas le cas pour tous à cette date, l’avis fixait une expulsion par la force publique au 1 avril, premier jour après la fin de la trêve er
hivernale. C’était du sérieux. Quand les associations humanitaires du quartier débarquèrent pour soutenir les « Méciens », tout le monde sut que cette fois, l’affaire était complètement cuite. Le DAL, les Restos du Cœur, Médecins du Monde… toutes ces associations humanitaires, plus elles se rapprochaient de vous, plus vous pouviez vous considérer comme enfoncés dans la merde jusqu’au cou. Leurs membres avaient souvent le sentiment christique d’être porteurs d’un espoir qui passait par leur seul engagement social. Mais pour les sans-papiers et autres cas sociaux, ils représentaient les symboles gesticulants de leur désespoir et une photographie réaliste de leur triste situation. Il restait environ une semaine pour se trouver une solution quand Kassoum comprit que chaque résident de la MECI avait déjà trouvé sa formule de repli. Mais les derniers jours avant l’expulsion, il s’agissait d’être le plus actif possible « au front de la résistance ». Il fallait montrer, démontrer, le plus spectaculairement possible, combien il était injuste de jeter de pauvres Noirs sans défense à la rue. Il fallait crier le plus haut possible son indignation, sa colère, et de préférence dans les plus belles formules possible. La presse aimait ça, les indignations criées dans de belles tournures linguistiques. Cela rendait la lutte radio-télégénique. Jean-Marie en tête, toute la MECI s’était brusquement transformée en nid de gauchistes radicaux, de pourfendeurs du capitalisme égoïste, de dénonciateurs des injustices sociales. Tout le monde était devenu une innocente victime expiatoire de la « politique xénophobe » d’un « gouvernement de fascistes ». La taille du bâtiment à vider, le nombre important de résidents, mais aussi la mobilisation des associations du quartier, avaient attiré quelques organes de presse. S’engagea alors entre Méciens la bataille pour prendre la parole afin de gagner le titre très convoité de porte-parole des résidents. Dès qu’un micro Shure, Rode, Sony ou Sennheiser était tendu, dès qu’une caméra épaulée montrait un bout de lentille Zeiss, c’était la lutte des paroles portées, la guerre des porte-parole. Tous avaient attrapé le syndrome MSB.
À la fin des années 90, pour éviter d’être expulsés de France, un groupe de sans-papiers se réfugièrent en l’église Saint-Bernard, dans le XVIII arrondissement de Paris. La France, première fille de l’Église, e
n’allait pas oser bafouer un lieu où se déroulait tous les dimanches le partage bimillénaire de la sainte eucharistie. Il arrivait à des sans-papiers d’avoir de bonnes idées. La police assiégea le saint lieu. Les médias accoururent témoigner du face-à-face incongru. Tout le temps que dura le siège, la presse de gauche comme de droite se trouva un chouchou sénégalais répondant au doux et caricatural prénom de Mamadou. Il s’appelait Diop en réalité mais un négro, ça s’appelle Mamadou, c’est plus simple et facile à prononcer. Il avait une bonne tête le Mamadou, et il parlait le français sans un trop fort accent et beaucoup mieux que la plupart des analphabètes avec lesquels il s’était fourré dans la chapelle. La France entière pouvait enfin mettre un visage et une voix sur ce qu’était un sans-papiers, un clandestin, un irrégulier. Évidemment, ni la mobilisation autour de cette affaire ni les belles phrases de Mamadou n’empêchèrent un brutal et spectaculaire assaut des forces de l’ordre sur l’église. Sur un ordre de Debré, les policiers défoncèrent les portes de l’église à la hache et au bélier. Un assaut moyenâgeux. Sans-papiers, prêtres, bonnes sœurs, journalistes, voisins solidaires, militants de gauche, quidams de passage, etc., tout le monde, sans distinction de race pour une fois, fut jeté sans ménagement hors de l’église. Après un tri colorimétrique très facile, tous les Noirs furent rangés dans des paniers à salade hurlant de toutes leurs sirènes. Les réacteurs des charters sur le tarmac de Roissy étaient déjà chauds, alors ça n’a pas pris beaucoup de temps à ceux qui n’avaient pas de papiers pour se retrouver à Dakar ou Bamako. On ne sait pas si le Mamadou fut du voyage. On ne sait trop comment quelques mois après notre Mamadou obtint ses papiers. Son histoire se « conte-de-fées-isa » carrément dans la foulée quand il gagna des millions de francs bien français dans une étrange histoire de plagiat de nom de domaine avec Vivendi Universal. Depuis lors, à chaque expulsion médiatisée, tout le monde rêvait d’être The Mamadou : syndrome MSB, syndrome Mamadou de Saint-Bernard.
À ce jeu, c’était Jean-Marie qui s’en sortait le mieux. Mais hélas pour lui, l’expulsion ne fut pas très relayée par les médias. Il devait y avoir des choses plus spectaculaires dans l’actualité nationale et internationale du moment. Et puis, pas trop longtemps avant, l’expulsion d’un squat d’Africains à Arcueil avait un peu épuisé le sujet. Là-bas, des acteurs et actrices célèbres s’étaient même exposés pour défendre La Cause, volant ainsi la vedette à toutes sortes de porte-parole nègres. Les CRS évacuèrent donc la MECI sans grande difficulté ni vacarme. Il y eut bien quelques cris, un petit peu de gesticulations mais au fond, personne ne pouvait se battre avec sincérité pour avoir le droit de continuer à vivre dans un immeuble aussi pourri et insalubre. Raisonnablement personne.
Ossiri avait trouvé à partager un petit appartement au-dessus de la Chapelle des Lombards, une boîte de nuit non loin de la place de la Bastille. Il s’y installa avec Kassoum. C’était le logement de fonction du videur de la boîte. En quelque sorte. Ossiri connaissait Zandro, le fier-à-bras de cette boîte, depuis Abidjan. Des bagarres de lycéens les avaient souvent opposés. Quand Ossiri et Zandro se rencontrèrent par hasard un jour d’été devant l’Opéra Bastille, le souvenir des rixes débiles de l’époque les réunit tout de suite. Lorsque la nuit, Zandro tenait la porte de la « Chapelle » en dessous, Ossiri et Kassoum dormaient au-dessus, bercés par les vibrations des caissons de basse. Et la journée, c’était au tour du physionomiste de dormir pendant que les autres allaient se chercher un quelconque travail du moment. Car grâce à toutes les connaissances et tous les amis d’Ossiri, Kassoum trouvait toujours du travail. Déménagement, montage et démontage de marchés, évacuation de gravats, jardinage, etc., un peu partout où s’offrait une opportunité de travail, Kassoum était volontaire. Mais quand les attentats terroristes immigrèrent en Europe avec les bombes dans le train de la gare de Madrid, les métiers de la sécurité, paradoxalement, s’ouvrirent à nouveau à des gens d’une situation administrative douteuse comme Kassoum. Les attentats dans les bus de Londres accélérèrent ce mouvement, paradoxal en apparence. On avait besoin de plus en plus de mains et d’yeux pour fouiller dans les sacs, dans les poubelles, contrôler les accès, filtrer les entrées… Les « debout-payés » étaient de retour. Mais pas les sociétés sous-traitantes tenues par de vieux Ivoiriens de France. Leurs boîtes avaient toutes coulé, englouties par le manque de confiance des clients et par les nouvelles exigences préfectorales. Les nouveaux employeurs, ceux qui pouvaient avoir des contrats et tous les permis d’exercice, étaient désormais blancs.
Bruit d’interphone, coup d’œil sur l’écran de contrôle de la caméra de surveillance, pression sur un bouton, gémissement de la serrure, ouverture du sas, un homme ou une femme toujours très pressé(e), bonjour grommelé entre les dents, sacs et objets métalliques posés dans un bac plastique sur un tapis roulant, passage de l’homme ou de la femme très pressé(e) dans le portique, passage du bac en plastique avec sacs et objets métalliques dans le caisson à rayons X, coup d’œil sur l’écran de contrôle du caisson à rayons X, l’homme ou la femme pressé(e) récupère ses affaires dans le bac en plastique, merci grommelé entre les dents, l’homme ou la femme très pressé(e) disparaît dans le hall en direction des ascenseurs, au suivant… Le travail consiste en ce protocole simple et immuable. Dans son petit bureau éclairé au néon blanc, à travers une baie vitrée encadrée de réglettes en plastique couleur bois, il a une vue imprenable sur le portique, sur son portique. La vitre est censée être à l’épreuve des balles ; il croit le fabricant sur parole.
Au milieu de la vitre rectangle, l’homme noir dont on ne voit que la tête et le tronc, c’est Kassoum. Il est habillé dans une veste noire, une chemise blanche et une cravate noire. Dans cet environnement froid et dépouillé, il est comme un élément d’un décor design aux lignes épurées, façon Bauhaus. Un élément de décor interactif. Car on l’entend répondre avec un grand sourire aux bonjours grommelés entre les dents par les hommes ou les femmes très pressé(e)s. Et après le « merci » de convenance lorsqu’il leur ouvre le deuxième sas, Kassoum ne rate jamais l’occasion de leur lancer à la nuque un tonitruant « bonne journée » pendant qu’ils détalent déjà vers les ascenseurs. Il est rare que le portique magnétique pousse sa stridulante complainte ou que les rayons X signalent une bizarrerie quelconque dans les nombreux sacs qu’ils traversent impudiquement à longueur de journée. Mais quand cela arrive, Kassoum n’a qu’à appuyer sur un bouton pour aviser le poste de commandement, le fameux PC, situé au 1 étage, juste au-dessus de sa tête. Hiérarchie du travail. Alors er
apparaît un agent. Comme par enchantement. L’effet de surprise est censé déstabiliser. L’individu suspect, même si c’est le roi du Lesotho ou la reine d’Angleterre en personne, est rapidement isolé dans une petite chambre de fouille pendant que les autres hommes et femmes très pressé(e)s continuent d’entrer comme si rien d’anormal ne se passait. Les hommes et les femmes très pressé(e)s n’ont pas le temps de s’occuper d’un énergumène qui oublie un porte-clés au fond d’une poche avant de traverser un portique magnétique. Pourtant, cela peut aussi bien être un terroriste qui essaie de rentrer avec une kalachnikov dissimulée dans le slip. Un de ces fanatiques extrémistes, de préférence musulman arabe, assoiffé du sang frais d’innocents occidentaux travaillant dans une des plus grandes sociétés de biomédical du monde. Pour les hommes et les femmes très pressé(e)s, il n’y a aucune différence entre le distrait et le terroriste. Ils n’ont même pas à penser à ces gens qui font brailler les alarmes. C’est pour leur éviter cela que leur société paye cette armée de vigiles et ces onéreux équipements de sécurité.
Kassoum est à son poste ; les hommes et les femmes très pressé(e)s peuvent tranquillement continuer à être très pressé(e)s tous les matins. Kassoum ne voit que les « entrants ». Tout le monde est obligé de passer par là et de se plier à ce cérémonial d’entrée. Son pic d’activité, Kassoum l’observe donc le matin. Le reste de la journée, il répond à quelques appels sur un téléphone sophistiqué et très boutonneux dont il ne maîtrise que trois fonctions : décrocher, raccrocher, transférer. Avant le « poste des entrants », il y a les « badgistes », le poste de contrôle et d’enregistrement des identités. Là-bas, ils distribuent des badges aux visiteurs, d’où le surnom que Kassoum leur a collé. De l’autre côté du grand hall d’entrée, c’est le poste des « sortants ». Les postes sont nombreux, les procédures d’intervention sont complexes. Division du travail. Plus le site est sensible, plus nombreux sont les postes, plus complexes sont les procédures d’intervention. Il n’y a donc aucune place pour les initiatives personnelles et le zèle. Avant de faire quoi que ce soit, il y a toujours une cascade de consignes, d’ordres et de donneurs d’ordres. Sur les sites sensibles, le travail de vigile est tranquille. S’il n’y avait pas autant de chefs en embuscade dans toutes sortes de couloirs ou de bureaux, ce serait vraiment le pied pour Kassoum. En tout cas, c’est le poste le plus tranquille qu’il ait jamais eu depuis la belle époque des Grands Moulins de Paris.
Une sonnerie stridente le tire de ses rêveries. Le détecteur de métaux. C’est une femme. Une femme très très pressée qui fait une mine décomposée rien qu’à l’idée de passer en salle de fouille. Quand elle lui lance un regard étonné, il y a de la supplique dans ses yeux verts. Des yeux verts comme ceux de sa femme. Elle est enceinte, comme sa femme. Sa belle Amélie qui va lui donner un garçon dans moins de deux semaines. Ils savent déjà comment s’appellera l’enfant. Kassoum n’appuiera pas sur le bouton d’alarme du PC. Il fait signe à la femme très très pressée de continuer son chemin. Peut-être commet-il une faute professionnelle très grave. Peut-être laisse-t-il entrer une dangereuse terroriste avec un faux ventre rempli de plastique C4, l’explosif préféré des terroristes occidentaux. Peut-être. Mais pour son dernier jour en tant que vigile, Kassoum ne va pas faire de zèle. Après sept ans de vie en France, il a rendez-vous à la préfecture de police. Demain, peut-être obtiendra-t-il sa première carte de séjour. Peut-être.
1. Haier, la marque chinoise d’électroménager, et Aya, un prénom féminin Baoulé très
répandu, sont phonétiquement très proches.
2. Chaman vaudou.
3. Habitant de la MECI.
4. Centre administratif et quartier des affaires. Dakar, Brazzaville ou Abidjan…
l’administration centrale de beaucoup de capitales coloniales était au « Plateau », un quartier généralement situé en hauteur histoire de marquer son importance ou de voir venir !
5. Voleurs à la tire.
6. Michel Alex Kipré, Sang pansé, éditions Harmattan-FratMat.
7. Quartier populaire au nord-est d’Abidjan.
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