Debout-payé
Épilogue
Ossiri fit promettre à Kassoum que dès le premier jour où il aurait ses papiers, il arrêterait de faire les « debout-payés ». « Je ne t’ai jamais vu aussi heureux que les jours où on travaillait avec les jardiniers », lui avait-il tout simplement dit. Deux jours après, Ossiri sortit et ne rentra jamais. On n’appelle pas la police pour signaler la disparition d’un sans-papiers. À part quelques questions posées à des proches, personne ne fit rien pour le retrouver. Ici, il n’était rien pour personne et personne pour tout le monde. Une rumeur disait qu’il était rentré à Abidjan. Le cousin d’un ancien Mécien certifiait avoir aperçu Ossiri dans un maquis d’Adjouffou, un ghetto constitué au pied des pistes d’atterrissage de l’aéroport Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan. Ossiri à Adjouffou ? Kassoum n’y croyait pas. Comment serait-il rentré à Abidjan, d’ailleurs ? Rapatrié ? Ossiri ne prenait jamais le métro sans payer. C’est vrai qu’il lui racontait souvent un rêve délirant et récurrent sur les « reconduites à la frontière » où il y avait des fleurs et une chorale. Mais les histoires loufoques, Ossiri en avait pour tous les rayons de tous les Sephora de Gaule. Et puis, tout le monde savait qu’avant la « reconduite à la frontière », il y avait la case prison. Double peine pour les sans-papiers. Un héroïnomane junkie violeur, un escroc de haut vol ou un dealer de crack multirécidiviste étaient pénalement mieux traités qu’un tranquille travailleur sans carte de séjour. Dura lex… Ossiri savait cela. Non, il ne pouvait pas être à Adjouffou. Kassoum ne voulait pas y croire. Il ressentait juste qu’il n’avait pas à s’inquiéter. Instinct de la rue. Les malheurs sont toujours bien plus bruyants que les bonheurs. Un jour, en changeant de blouson, Kassoum découvrit un mot griffonné de l’écriture inclinée en avant d’Ossiri : « Laisse le travail des vautours aux vautours. » Né à Treichville, grandi à Abobo-derrière-rail, formé au Colosse, venu en France quasiment à pied depuis Abidjan squatter à la MECI, lui, Kassoum, pleura pour la première fois devant des mots.
GauZ’