Debout-payé

Gauz · Chapitre 5 sur 10

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Debout-payé

L’âge d’or 1990-2000

 

 

« Envoyez de l’argent au pays. » La femme s’était noué sur la tête un morceau de pagne. Sa camisole aux motifs vifs et multicolores était

coupée dans le même tissu que sa coiffe. Un wax hollandais, 1 sûrement. Peut-être un « Mon-mari-m’a-laissée », un « Ma-rivale-est-jalouse » ou un « Ton-pied-mon-pied ». Couleurs criardes, motifs à formes étranges, noms pittoresques, on n’a jamais vu une seule Hollandaise habillée dans un tissu de ce genre. À Amsterdam comme à Feyenoord, à part le jour de la fête de la reine où tout le monde se vêt en orange, les habits sont aussi sobres et sombres que partout ailleurs en Europe. Mais pourtant, depuis bien longtemps, les femmes africaines ne jurent que par les truculents « Wax véritable, 100 % made in Nederland ». La pièce de tissu vaut au moins le salaire mensuel d’un petit fonctionnaire de Ouagadougou ou de Lomé.

La femme était figée dans un large sourire que surmontaient des pommettes bien rondelettes et brillantes malgré sa peau noire. Son cou strié, en descendant, se transformait doucement en épaules arrondies. Les clavicules avaient honte de briser cette harmonie de courbes, alors elles n’avaient osé creuser aucun trou à la base du cou. Seuls les seins, qu’on devinait monumentaux, s’étaient permis un début de sillon que recouvrait pudiquement sa précieuse étoffe batave, le wax. La femme respirait l’embonpoint et le bonheur ; l’image ne voulait pas qu’il y eût un seul doute sur ce point.

« Envoyez de l’argent au pays. » L’enfant était debout à côté de la femme. Il portait une chemise en pagne lui aussi. Sûrement un fancy. On ne coudrait pas les chemises d’un enfant dans des wax hollandais. Ça ne se fait pas. Pour les enfants, « fancy est mieux ! ». Le fancy était un pagne de moindre qualité, le pagne de tous les jours. Fancy ! Avec un nom pareil, ce pagne-ci devait sûrement trouver ses origines dans les usines de filature d’Angleterre. Liverpool ? Manchester ? Peut-être. Maintenant, le fancy était fabriqué dans des usines installées au pays même, à Bouaké ou à Abidjan. Et dans l’esprit des gens, cela suffisait pour lui trouver toutes sortes de tares de fabrication, réelles ou supposées. On disait par exemple que le fancy déteignait beaucoup plus vite que le wax. Mais comme il coûtait beaucoup moins cher, il était porté beaucoup plus souvent, donc autant lavé. Frappé sur la pierre, frotté énergiquement sur des planches de bois rugueux, rincé à grandes eaux, torsadé dans tous les sens pour en retirer l’eau, puis séché sous le cuisant soleil des tropiques, quel tissu résisterait longtemps à un tel traitement ? La chemise en fancy de l’enfant n’avait visiblement pas encore subi les assauts des « Fanico », vigoureux laveurs de linge. Ces lavandiers musclés faisaient le tour des concessions tous les matins, à la recherche d’une étoffe à maltraiter au nom du désir de propreté. Sur l’affiche, la chemise de l’enfant était neuve et très bien repassée. Aucun « Fanico » n’y avait jamais touché. L’enfant fixait l’objectif avec des yeux rieurs tirés en amande par un grand sourire tout aussi large que celui de la femme. Son embonpoint apparent et son visage rond suggéraient une parenté très proche avec la femme. Mère et fils ? Sûrement. En tout cas, l’image ne voulait pas qu’il y eût un seul doute sur ce point.

« Envoyez de l’argent au pays. » La photo était coincée dans un de ces porte-monnaie fabriqués avec un petit cadre de plastique translucide sous lequel on pouvait glisser des images d’êtres au moins aussi chers pour le porte-monnaie que pour le cœur. Juste au-dessous de la photo, l’image d’un gros pouce noir certifiait que le propriétaire de la bourse était bien un homme noir. Pas un Antillais, sinon la femme aurait un chapeau fantaisiste et son étoffe serait à carreaux. Pas un Américain, sinon la femme aurait une noire et lisse crinière de faux cheveux en guise de coiffure, des yeux verts-lentilles-de-contact, et un tailleur monochrome à la coupe stricte. Non, l’homme qui tenait ce porte-monnaie était un Africain. Les pagnes de la femme et de l’enfant le confirmaient. Le pagne comme marqueur d’africanité. Le publiciste connaissait parfaitement son abécédaire des clichés. En plus, avec le complément de lieu « au pays », on pouvait aussi dire qu’il maîtrisait son petit-nègre de poche. L’injonction se détachait au bas de l’affiche, dans une lettrine jaune sur fond noir. Western Union ® vantait ainsi son service de transfert d’argent sur un panneau de 4 mètres sur 3. « Envoyez de l’argent au pays. » Ossiri regardait les douze mètres carrés de pub depuis sa petite cabane de vigile à l’intérieur de ce qui était autrefois les Grands Moulins de Paris.

Sur le quai Panhard-et-Levassor, les Grands Moulins n’étaient plus qu’une carcasse vide. Depuis belle lurette déjà, plus un seul gramme de farine n’était sorti de cette bâtisse fantomatique, coincée entre la Seine et les chemins de fer de la gare d’Austerlitz. Pour empêcher les marginaux d’occuper le site, l’ensemble était surveillé par des vigiles, en permanence, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, tous les jours de l’année. Une petite cabine en préfabriqué avait été aménagée pas loin de l’entrée où trônaient une vieille guérite en ruine et le reste manchot d’une barrière. À l’intérieur, une table, une chaise et un petit poêle électrique. Ce matin d’hiver, Ossiri avait froid. Assis sur la chaise, il avait carrément posé les pieds sur le poêle qui essayait, de toute la force de ses résistances électriques, de remonter de quelques degrés la température de la bicoque. Les mains dans les poches, il regardait fixement le panneau de Western Union ® réclamer, au nom des sourires enjôleurs d’une femme en wax et d’un enfant en fancy, que les immigrés noirs de France envoient de l’argent « au pays ».

« Envoyez de l’argent au pays. » Un zeste dans l’assurance de son regard, un chouïa dans le port du nez, un petit peu de son aisance devant l’objectif, ou peut-être l’impression générale… À force de scruter cette affiche, Ossiri avait fini par trouver des points de ressemblance entre sa mère et la femme de la photo publicitaire. Le travail des publicistes était une parfaite réussite parce que trouver une quelconque similitude entre ces deux femmes-là relevait quasiment de l’exploit hallucinatoire, tant elles avaient des physiques diamétralement opposés. De plus, la mère d’Ossiri jamais ne s’habillait en pagne. Jeans et hauts sobres, elle mettait. Toujours. Elle avait pris cette habitude depuis qu’elle était rentrée de France, dans les années 70, après ses études de sociologie. Son style vestimentaire dit de femme occidentale émancipée lui avait valu un sobriquet qu’elle détestait par-dessus tout : « la Blanche ». Pourtant, elle n’hésitait pas à expliquer à qui voulait l’entendre que le pagne dit africain était un « vif symbole » d’aliénation, de colonisation, de dépendance : « L’achèvement ridiculement coloré du cycle infernal de l’humiliation des nègres commencée depuis l’esclavage. » Ossiri s’était toujours demandé d’où sortaient ces phrases et cette passion qui s’allumait dans les yeux de sa mère dès qu’elle se mettait à parler de ces sujets-là.

« Par la ruse, le fer et la poudre, les Blancs enchaînèrent les nôtres, par millions, les enlevèrent et les disséminèrent sur tout ce qu’ils trouvèrent comme cailloux sur le chemin des Amériques. Sous le fouet, l’humiliation, et l’absolue négation de toute leur humanité, ils les firent travailler dans des plantations, comme Bakary le maraîcher fait travailler ses bœufs dans la boue du bas-fond derrière la maison. Comprenez bien les enfants, les Blancs sont comme nous. Ils ont juste un problème d’échelle mais ils sont comme nous. Comme nous, dans la chair et dans l’âme. Comme nous, dans la dévotion des dieux. Pour que leurs champs soient fertiles, ils font des sacrifices. Mais là où nous, on égorge symboliquement un poulet dont on laisse couler un mince filet de sang dans la terre en envoyant quelques imprécations bien choisies à nos ancêtres, eux sont obligés de verser des torrents d’hémoglobine. Leurs ancêtres à eux avaient affreusement torturé et humilié le fils de leur Dieu, avant de le clouer à une croix sur laquelle il mourut en se vidant de son sang. Pour expier cette faute-là, leur Dieu réclamait désormais des torrents de sang lors des sacrifices propitiatoires. Alors, les Blancs massacrèrent des millions d’Indiens afin de rendre fertiles les terres des Amériques. Des rivières de sang d’hommes rouges abreuvèrent le sol sur lequel des esclaves noirs travaillèrent sans relâche pendant quatre siècles ! Comprenez bien les enfants, quatre cents ans durant lesquels les Blancs des Amériques vendirent au monde entier les produits agricoles les plus financièrement rentables de tous les temps. La canne à sucre et le coton en étaient les plus emblématiques. Le coton envahit toute l’Europe. Les filatures de France, d’Angleterre, de Hollande se mirent à tourner à plein régime. Et les Blancs là-bas s’habillèrent de mieux en mieux. Au fil des années, nos frères en esclavage devinrent de plus en plus nombreux et de plus en plus forts. Tellement forts que même sous le fouet, ils arrivaient à chanter de magnifiques complaintes tout en travaillant toujours plus dur. Alors, le coton finit par submerger toutes les filatures d’Europe. Les Blancs avaient beau s’habiller, se changer tous les jours, inventer des modes, ils ne pouvaient plus consommer tout le coton bon marché qui venait du Mississippi, d’Alabama, des Caraïbes, de toutes les Amériques. C’est alors qu’ils eurent une brillante idée : l’Afrique. Oui, l’Afrique, un grand réservoir de consommateurs d’étoffes de coton dormait à portée de navire, sacré nom d’une pipe ! Des millions de sauvages se promenaient encore à poil en Afrique. Une Afrique que les Européens avaient soigneusement dépecée en territoires plus ou moins aléatoires, et qu’ils s’étaient méticuleusement partagée comme on se partageait la viande de l’éléphant après la chasse collective. Depuis l’époque où ils échangeaient des miroirs ou des bibelots clinquants contre de l’ivoire ou de l’or avec des chefs de tribu ignares, les Blancs s’étaient forgé une idée solide et bien précise des mœurs et des goûts supposés des Africains. Dans les filatures, ils transformèrent les balles de coton en tissus aux couleurs criardes et aux motifs délirants. Le pagne africain venait de voir le jour. En déportant des millions de nègres quelques siècles plus tôt, les Blancs s’étaient largement entraînés à remplir de façon très efficace les cales des bateaux avec des marchandises gigotantes et pas toujours faciles à ranger. Je ne vous dis pas quand la marchandise est inerte, souple et pliable ! Les cales des bateaux furent remplies à ras bord, parfois jusqu’au pont. Ils déversèrent des kilomètres et des kilomètres de pagnes sur toutes nos côtes ; de Dakar à Nairobi, du Caire au Cap. La propagande du fort trouve toujours écho dans la soumission du faible. Les Africains et les Africaines adoptèrent et adaptèrent le pagne comme s’il avait toujours existé sous cette forme-là. Les Africains et les Africaines se mirent à couvrir leurs beaux corps avec ces étoffes à l’origine honteuse et au goût douteux. L’achèvement ridiculement coloré du cycle infernal de l’humiliation des nègres commencée depuis l’esclavage. »

« Envoyez de l’argent au pays. » Ossiri ne s’était jamais imaginé qu’une simple affiche aurait pu le transporter si loin dans l’espace et le temps. Les longues soirées de « mat’spé », pendant lesquelles sa mère leur racontait sa version de l’Histoire, lui remontaient par vagues successives et embuaient parfois son regard d’une pellicule de liquide lacrymal. On disait de la mère d’Ossiri qu’elle avait beaucoup changé après son séjour en France. Au grand dam de ses parents, elle commença par refuser le très lucratif poste de maître-assistant que le ministère de l’Éducation nationale lui proposa à l’université d’Abidjan. Elle avait décidé de rester la modeste institutrice qu’elle était avant de partir en France continuer des études que l’Université nationale ne pouvait lui dispenser au-dessus d’un certain niveau. Lorsqu’on lui demandait pourquoi elle avait fait un tel choix, elle perdait ses interlocuteurs dans d’incompréhensibles explications sur une théorie marxiste dite du « suicide des classes ». Elle insistait toujours pour faire entendre son discours et les gens composaient des têtes totalement effarées quand elle se mettait à raconter qu’une telle idéologie avait été inventée et mise en pratique par un certain Amílcar Cabral, une espèce de Che Guevara à mélanine, un Capverdien parti faire la révolution en Sierra Leone. Chaque fois qu’elle manquait d’argent, la grand-mère d’Ossiri n’avait jamais de mots assez durs contre ce satané « Amil-caca-bral » parti loin de chez lui se mêler de ce qui ne le regardait pas et à cause duquel sa fille refusait d’être un grand professeur d’université. Après avoir « suicidé » sa classe, la mère d’Ossiri passa à une autre étape. Chaque fois qu’elle accouchait d’un enfant, elle refusait qu’il portât un prénom judéo-chrétien ou islamique, même quelque part en troisième ou quatrième position dans les confins des lignes des extraits d’actes de naissance de l’état civil abidjanais. Ossiri, son petit frère Wandji, ses petites sœurs Ohoua et Djèdja avaient toujours été les seuls élèves de leurs classes à ne porter que des noms africains. Cela leur avait valu, à tous les quatre, quelques bagarres mémorables à cause des moqueries d’autres enfants qui, eux, répondaient pêle-mêle aux prénoms de Jean-Claude, Pierre-Émile, Pascal, Jacques-Philippe, Brigitte, Anne-Cécile, Thérèse ou Marie-Françoise… Et c’est sa mère qu’on surnommait « la Blanche ». Un comble ! Quand Aké, leur grand économiste de père, s’en alla vivre avec une autre femme moins blanche, moins compliquée, et moins intellectuelle à son goût, les soirées « mat’spé » devinrent une sorte de communion familiale autour de leur mère. Ossiri se souvenait de mots, de phrases, de pans entiers.

« Comprenez bien, les enfants, les matières spéciales de la maison sont au moins aussi importantes que toutes celles que vous apprenez en classe. Les programmes de l’école de notre pays ont été établis par des gens probablement compétents, mais surtout très paresseux. Ils se sont contentés de continuer les programmes hérités de la colonisation. Sans réflexion aucune, ils ont suivi les pas de l’humiliant, l’infantilisant et raciste enseignement colonial. Maintenant, ce sont des Africains qui apprennent à des enfants africains comment avoir honte d’eux-mêmes, de leur culture, de leur langue, de leur Histoire, de toute leur civilisation. Ce sont des Africains eux-mêmes qui apprennent à leurs propres enfants la bravoure des Vercingétorix, la sauvagerie des Zoulous, la vision lumineuse des Louis XIV, l’aveuglement des Béhanzin, la gloire des Napoléon, la lâcheté des Samory, le courage des Stanley, la couardise des Makoko, la générosité de l’Église, l’obscurantisme des fétiches… Pour montrer la suprématie de la civilisation judéo-chrétienne sur toutes les autres civilisations, c’est forcément plus efficace que du temps même des Blancs. Comprenez bien, les enfants, le chef-d’œuvre de la colonisation, ce fut l’éducation. C’est donc par l’éducation seule, l’éducation de base, que nous pourrons nous sortir de ce lourd passif colonial. À l’université, c’est déjà trop tard. Les jeunes de là-bas sont déjà trop vrillés par la fascination du Blanc et le complexe du bon nègre. Ils vont faire comme leurs maîtres. Il faut donc des hommes et des femmes volontaires pour vous apprendre, pour vous réapprendre à devenir les Africains que nous, vos parents, aurions dû être si on nous avait appris la valeur de notre propre culture, de notre très vieille civilisation. Comprenez bien, les enfants ! »

Avec la musique des mots de sa mère, Ossiri se souvenait aussi des gestes, lents et assurés, des lèvres qui dessinaient de merveilleuses figures biomorphiques, de cette flamme qui embrasait ses yeux, du regard subjugué de son frère et de ses sœurs… Ossiri se souvenait de tout. Et cela le réchauffait, bien plus que le poêle rougeoyant sous ses pieds.

« Envoyez de l’argent au pays. » Il était obligé de faire des rondes dans les bâtiments désossés. Vitres cassées, portes absentes, couloirs interminables, salles sans plafond, patios encombrés de ferraille, rampes mécaniques géantes figées dans la rouille, vieilles machines aux formes étranges… Les Grands Moulins de Paris étaient une ruine magnifique. Les courants d’air de l’hiver glacial dansaient leur froide farandole dans ce vaisseau spacieux échoué sur les bords de la Seine. Ossiri aimait beaucoup faire les rondes. Outre le fait d’épargner à son dos les ankyloses de la station assise sur une chaise raide, en marchant souvent dans ces lieux, il avait l’impression d’être dans un de ces films hollywoodiens où un héros solitaire traverse une terre post-apocalyptique à la recherche d’une vérité rédemptrice cachée loin quelque part au-delà du chaos. Il aimait la sensation de vertige quand il levait les yeux en certains endroits où montait un enchevêtrement de poutres de béton et de grands tubes métalliques. Là devaient se trouver les fameux silos. Par les seules lois de la gravité, les grains de blé tombaient de là-haut, de machine en machine, de tamis en tamis, jusqu’à finir à hauteur d’homme, en farine immaculée, lisse et sans aucun corps étranger. Ossiri s’imaginait mal toutes les tonnes de blé qui avaient dû passer là pour devenir des tonnes de farine transformées en tonnes de pain ayant nourri des millions de personnes pendant des décennies. Cela lui tournait la tête et il aimait cette sensation de vertige.

Au pays, il y avait aussi les Grands Moulins d’Abidjan. Ils dataient du temps de la colonisation et devaient avoir été construits sur le même principe que ceux du quai Panhard-et-Levassor. Et parce que là-bas, le pain était aussi une nourriture nationale, les silos des Grands Moulins d’Abidjan n’avaient jamais manqué de matière première. Sauf que, malgré les efforts conjugués des ingénieurs de l’ORSTOM et de l’INRA, aucun germe de blé n’avait jamais daigné pousser sous le climat tropical chaud et humide de la Côte-d’Ivoire. Ossiri et ses frères avaient eu droit à d’innombrables heures de « mat’spé » sur l’aliénation nutritive. Leur mère était très remontée sur ce sujet. À la maison, il n’y avait pas de pain au petit déjeuner. Jamais il n’y en avait eu. Il n’y avait pas de lait, ni de beurre non plus. Igname, manioc, « riz couché », banane, sous toutes les formes et dans tous les styles de cuisson : elle déployait un trésor d’imagination pour qu’ils n’enviassent pas leurs camarades de classe nourris à la tartine de beurre Président, au lait concentré sucré Nestlé ou au lait concentré non sucré Bonnet Rouge.

« Comprenez bien, les enfants, on ne peut pas être indépendants quand même ce qu’on mange vient de ceux qui nous aliènent. Une grande partie de la richesse nationale retourne en Occident par l’achat des tonnes de blé dont nous avons besoin pour satisfaire le caprice du pain. Comprenez bien, les enfants, le pain est un caprice alimentaire, un complexe alimentaire, un mimétisme alimentaire, un traumatisme alimentaire, une aliénation alimentaire, un suicide alimentaire. Le pain est tout ce que vous voulez, sauf une denrée de subsistance pour nous. On n’est pas au Sahara. Ici, tu jettes n’importe quelle graine par terre et sans même te baisser une seule fois dessus, elle devient un baobab en six mois ! Imaginez tout ce qu’on pourrait faire avec tout l’argent du blé qu’on donne à des paysans blancs ? » Vraiment, Ossiri aimait cette sensation de vertige sous les silos.

Puis il passait derrière le bâtiment, là où il y avait les rails du chemin de fer. Les trains entraient et sortaient en gare d’Austerlitz en s’étirant dans d’horribles grincements métalliques : une bande-son infernale pour des images de fin du monde. En général, c’est là qu’Ossiri rencontrait des tagueurs en mal de murs. Il n’avait jamais eu de problèmes avec eux. Pour les « street artists », cela faisait partie du jeu : ils s’en allaient gentiment quand ils se faisaient prendre. Mais Ossiri leur expliquait toujours qu’ils pouvaient revenir parachever leurs œuvres le soir, à la fin de son service ; il savait que Kassoum, son remplaçant la nuit, ne faisait jamais de rondes. C’était sûrement pour ça qu’il y avait toujours des tagueurs et des grapheurs dans les parages. Sur certains murs, Ossiri vit ainsi grandir, parfois sur plusieurs semaines, de véritables fresques. Les artistes ici avaient visiblement bien plus de choses à exprimer que le laconique « nique la police » que Ossiri voyait sur les murs de certaines cités. Après la « galerie d’art », il prenait son temps pour faire le tour de la bâtisse par sa façade est. Le quartier à côté était un vrai champ de grues, une véritable piste de danse pour bétonnières. Un nouveau quartier poussait sur la rive gauche de la Seine. Immeubles de bureaux et d’habitations jaillissaient doucement du chaos des chantiers. On parlait même de recouvrir d’une grande dalle de béton les voies ferrées pour que les façades sud des bâtiments ne soient pas exposées à la pollution visuelle et sonore des nombreux trains de banlieue et de province. Pour sûr, ce ne seraient pas des pauvres qui allaient venir s’installer par ici. Ensuite, à travers un raccourci découvert par hasard un matin de ronde comme celui-ci, Ossiri se faufilait dans un dédale de couloirs ventés et se retrouvait dans la grande cour intérieure des Moulins. Fin de la ronde. La cabane de préfabriqué n’était plus loin. La cabane du vigile. La cabane de l’ennui. La cabane de l’affiche Western Union ®.

« Envoyez de l’argent au pays. » La décision de venir en France, Ossiri l’avait prise tout seul. Il ne vivait pas du tout dans la misère à Abidjan. Son travail de professeur de sciences naturelles dans un lycée privé d’Abidjan lui procurait largement de quoi mener une vie relativement aisée. Jeune, célibataire, sans enfant, logé la moitié du temps chez sa mère, un salaire correct et tombant invariablement chaque 25 du mois, Ossiri était un bon petit fonctionnaire. Il regardait sa vie se remplir, sans un seul accroc, de certitudes et de chemins tracés. Et c’était justement ça qui l’avait effrayé. Précoce, il avait terminé très tôt ses études. À 23 ans, cela faisait déjà deux ans qu’il enseignait. Le cycle des cours qui se répétaient d’une année à l’autre ; l’attente des virements de salaire ; les virées nocturnes arrosées de bière, animées de blagues grasses et de filles faciles, avec des collègues qui avaient l’âge de sa mère ; des élèves qui parfois étaient à peine moins vieux que lui… Tout cela lui avait fait peur. On lui avait pourtant expliqué que cela allait s’arranger de façon naturelle, avec le temps. La différence d’âge entre lui et ses élèves ne pouvait que se dilater avec les années s’égrainant. Mais lui, il ne se sentait pas à sa place. L’appel du large était bien trop fort, bien trop insondable en son for intérieur. Au-delà de toute argumentation et de tout raisonnement scientifique, Ossiri voulait voir du pays. Loin. Quand il parla de partir, de tout quitter, on le traita de fou. Certains parlèrent même de sort, de puissant fétiche jeté contre lui par les éternels « jaloux-de-la-réussite-des-autres ». Tout le monde essaya de le dissuader. Tout le monde, sauf sa mère. « Va, vois et reviens-nous ! » lui avait-elle dit. Tout simplement. La France s’était imposée à lui comme une destination naturelle. Sa mère ne fit aucun commentaire. Le jour de son départ, elle griffonna un numéro et un nom sur un bout de papier. « Ferdinand est un ami. Appelle-le quand tu arrives là-bas. Dis-lui que tu es mon premier fils. Il t’aidera, si tu en as besoin. »

« Envoyez de l’argent au pays. » Les nuits d’hiver tombaient vite. Le panneau publicitaire baignait maintenant dans la lumière orange de l’éclairage public. Ce serait bientôt la fin d’un service commencé douze heures plus tôt, à 6 heures du matin. En général, les derniers moments, ceux pendant lesquels Ossiri attendait impatiemment qu’on vienne le relever, étaient les plus terribles d’ennui. Mais le temps s’écoulait vite quand il repensait aux jours traumatisants qui avaient suivi son arrivée à Paris. Les quatre premières semaines, il avait connu les joies du canapé : se coucher après tout le monde, se lever avant tous. C’était dans l’appartement de Thomas, un vieil ami. Thomas vivait en France depuis près de dix ans. À son troisième enfant, les services sociaux avaient fini par lui trouver un HLM dans le quartier des Courtilleraies au Mée-sur-Seine, l’avant-dernière station du RER D, à plus de 40 kilomètres au sud de Paris. Le quartier était constellé de petits bâtiments aux formes angulaires aiguës enchevêtrés dans une nasse de ruelles zigzaguant selon une logique quasi mystique. Visiblement, les urbanistes qui avaient dessiné les plans des Courtilleraies ne buvaient pas que de l’eau claire. Il n’avait pas fallu plus de trente minutes de balade à Ossiri pour comprendre que la ville entière n’était rien d’autre qu’un dortoir géant. Il n’y avait rien à y faire sinon dormir et partir au travail, quand on en avait un. Pour se rendre à Paris en train, Ossiri payait le prix d’un billet Abidjan-

Ouagadougou et mettait le temps d’un trajet Abidjan-Assinie en 2 voiture. Ses économies fondirent à grande vitesse. Son titre de séjour expira le jour même où il dépensa ses derniers francs français dans un paquet de cigarettes. « À partir de ce paquet de Marlboro light, tu es sans filet de sécurité, mon pote. » Ossiri se prononça cette phrase en regardant la tête de Saint-Exupéry sur son dernier billet de 50 francs disparaître dans le tiroir-caisse du bar-tabac. Il était désormais seul sur le fil tendu au-dessus du précipice de la « reconduite à la frontière ».

Bannir un homme, l’éloigner de force de l’endroit où il vit et travaille, juste parce qu’un préfet ne lui a pas signé un banal papier, était une idée effrayante. Pourtant, Ossiri aimait beaucoup l’expression administrative correspondante : « Reconduite à la frontière. » Cela lui inspirait un voyage bucolique à travers prés et champs, accompagné par une cour joyeuse et bruyante, jusqu’à une frontière imaginaire pleine de mystères enchanteurs. Là-bas, tous les accompagnateurs chanteraient en chœur et en canon « ce n’est qu’un au revoir ». L’accompagné – plutôt le « reconduit » – continuerait seul son chemin en écrasant une larme d’émotion. Aux antipodes de ce beau tableau idéal, la réalité nouvelle d’Ossiri était qu’il se sentait désormais comme assigné à résidence au Mée-sur-Seine. Il ne pouvait pas se permettre de prendre le train sans payer. Toujours avoir son titre de transport était une prescription à respecter scrupuleusement quand on craignait la « reconduite à la frontière ». Thomas lui avait expliqué que

le STIF avait fait du réseau ferré de la région parisienne une vaste 3

toile d’araignée optimisée pour piéger les « sans-papiers ». Avant de se faire « reconduire à la frontière », la plupart d’entre eux cherchaient d’abord à se conduire eux-mêmes quelque part sur un lieu de travail, chez des amis ou de la famille… sans titre de transport.

Quand Thomas et sa femme étaient au travail, Ossiri faisait de grandes balades à pied dans la ville du Mée-sur-Seine. Observant les constructions modernes, il se disait que si elle avait été construite telle quelle en Afrique, cette ville aurait été un ghetto entièrement réservé aux riches. Ici, c’était un parc pour smicards, chômeurs et abonnés aux prestations sociales. C’était une espèce de « non-ville », un « lieu-dit administratif » sur une carte, une zone délimitée dans l’immense jungle urbaine protéiforme dont Paris était le lointain centre. Ossiri y ressentait comme une ambiance de camp de concentration. Il rencontrait toujours les mêmes personnes ou plus exactement les mêmes types de personnes. Dans ce « non-quartier » de cette « non-ville », ses « codétenus » se partageaient plus ou moins équitablement entre nègres, Arabes et Blancs. C’étaient tous ceux que le système exploite en les maintenant en vie juste ce qu’il faut pour qu’ils travaillent et consomment sans se plaindre. Tous, ils tournaient en rond autour de deux points névralgiques : la gare RER et le grand café-bar-tabac-PMU. Ossiri ne supportait pas ces lieux de misère, même quand il avait quelque chose à y faire. Il préférait se perdre dans ses pensées dispersées en fumant des cigarettes sur un frêle pont piéton élancé au-dessus des voies ferrées. Il s’arrêtait souvent en son milieu et, juste sous ses pieds, les massives locomotives électriques de la classe BB, lancées à plusieurs dizaines de kilomètres-heure, faisaient un bruit assourdissant et créaient des tremblements de terre en tirant d’interminables wagons de passagers ou de marchandises. Ces mini-séismes, associés aux gerbes d’étincelles provoquées par le frottement des pantographes filant sur les lignes à haute tension, représentaient dans l’univers mental d’Ossiri une sorte de spectacle féerique qui le subjuguait littéralement. Les trains disparaissaient dans une grande courbe droite en direction de Paris, ou derrière un bosquet d’entrepôts vétustes en direction de Melun. Sur ce pont, Ossiri passait parfois des heures entières, engouffré dans les nombreuses questions qui volaient à tire-d’aile sur son avenir de « sans-papiers » en France. Un jour, en regardant passer le Auxerre-Paris de 16 h 42, il se souvint que dans son porte-monnaie, il y avait toujours le papier que lui avait griffonné sa mère. Il se décida à appeler Ferdinand.

Le voyage jusqu’à Chaville fut l’un des plus anxiogènes de sa vie. Comme il ne pouvait pas payer son titre de transport, Ossiri avait sauté les tourniquets. « Tran-sport public ! », comme on dit à Abidjan. À chaque soubresaut du train, ou bien chaque fois que plus d’une personne s’engageait dans le compartiment où il était assis les fesses serrées, il s’imaginait qu’une patrouille de contrôleurs venait le cueillir pour le livrer aux policiers spécialistes en « reconduite à la frontière ». Ossiri n’était plus si sûr que le voyage soit bucolique et qu’il y ait une chorale comme dans ses pensées. L’apparition de la pancarte « Chaville » fut d’un grand soulagement. Ferdinand lui avait dit au téléphone qu’il l’attendrait sur le quai même de la gare. Il n’eut aucun mal à le reconnaître. C’était le seul homme noir sur le quai et, quand on venait du Mée-sur-Seine, ce genre de détail se remarquait. Ferdinand était un homme petit et souriant. À part un nez trop gros, tout chez lui respirait la discrétion. Ils montèrent dans une vieille 205 GRD bordeaux comme un verre de vin sur quatre roues. Il y avait une forte et désagréable odeur de chien à l’intérieur. Heureusement, en moins de cinq minutes, ils s’arrêtèrent devant un superbe pavillon planté au milieu d’une rue très pentue. Odette, la femme de Ferdinand, était aussi petite et très souriante. Ils mangèrent à trois devant une grande télé allumée. Une salade frisée aux lardons, ensuite une blanquette de veau, puis un camembert à l’odeur répugnante mais absolument délicieux. Il y eut même un dessert de poires sur lesquelles coulait une robe de chocolat noir. Son premier déjeuner entièrement gaulois depuis son arrivée !

Ferdinand parla de la mère d’Ossiri avec beaucoup de nostalgie. Il raconta, timidement mais avec assurance, les vingt-cinq ans qu’il avait passés en France. À son arrivée, grâce à « tonton André », il avait obtenu un poste de vigile aux Grands Moulins de Paris. Il avait toujours travaillé « avec sérieux » et était « très apprécié » de ses patrons. Au bout de quinze ans de fidélité et de loyaux services, il avait été encouragé à monter sa propre société de sécurité. Il sous-traitait les contrats que lui décrochaient ses anciens patrons, qui eux-mêmes sous-traitaient des contrats qu’ils avaient obtenus de boîtes de sécurité encore plus grosses.

« Mon petit, moi, je suis le petit patron en bout de chaîne. Je trouve les agents, je fais les plannings, je paye tout le monde, je prends les risques, bref, c’est moi qui fais le boulot. Mais ça ne me dérange pas, tant que j’y trouve mon compte et tout le monde avec moi. Je suis toujours réglo avec mes agents et je les paye en temps et en heure, même si je sais qu’ils sont sans-papiers. On ne peut pas dire de même pour beaucoup d’Ivoiriens qui ont des boîtes de sécurité comme moi. Tu le comprendras plus tard. D’ailleurs, je paye tout le monde en liquide parce qu’avec les chèques ou les virements bancaires, les travailleurs se font souvent arnaquer. Leurs soi-disant frères ou amis dont ils empruntent les papiers, et les coordonnées bancaires dans la foulée, ne sont jamais pressés de leur reverser le fruit de leur “labeur”. De mes patrons jusqu’à la préfecture de police, tout le monde sait que j’emploie des gens qui n’ont pas de papiers et tout le monde ferme les yeux parce que ça arrange tout le monde. Mais moi, je me couvre quand même. J’exige toujours une photocopie d’un titre de séjour valable, peu importe d’où il vient. On va dire que comme je suis très myope, je ne vois pas bien si le gars est ressemblant avec la photo. »

Et Ferdinand partit dans un rire qui avait quelque chose d’enfantin, de naïf, en parfait contraste avec la dureté des propos qu’il venait de tenir. Puis il continua dans un registre moins cynique : « Je peux te donner du travail, en espérant que tu sois aussi bosseur que ta mère… » Tout le reste du discours de Ferdinand, Ossiri ne l’entendit plus. « Travail » avait déclenché dans sa tête le signal du fol espoir de l’autonomie financière retrouvée, de la révolution qui allait guillotiner les régents de son ennui méen. Pas de tête, pas d’oreilles. Ferdinand avait beau convoquer à la table tous les vieux souvenirs les plus cocasses de sa vie parisienne, Ossiri n’entendait plus rien. Il se projetait déjà dans les premiers achats qu’il allait faire avec son premier salaire. Cela lui rappelait les souvenirs de son incorporation dans la fonction publique ivoirienne. Pour meubler la conversation avec Ferdinand, Ossiri avait enclenché son « pilote automatique ». Il plaçait, à plus ou moins bon escient, des mouvements de tête pour marquer une approbation, des « ah bon ? » qui relançaient une anecdote, et surtout, il accompagnait les rires en se tapant les cuisses pour se tenir éveillé. Car en plus d’être obnubilé par la promesse de travail, Ossiri avait sommeil. Pour quelqu’un qui avait mangé toute sa vie durant principalement du manioc, des bananes et des ignames, la blanquette de veau était une vraie épreuve de digestion. Le foie mobilisait tout ce qu’il disposait d’énergie et de sucs pour arriver à bout du mélange de farine, de beurre et de crème qui avait habillé les gros cubes de veau. Ossiri somnolait en piquant régulièrement du nez. Odette avait depuis longtemps disparu dans la cuisine d’où s’échappait de temps en temps le tintement de couverts en bataille dans du liquide vaisselle. On pouvait trouver Ossiri totalement malpoli de dormir lors de ce tête-à-tête. Mais Ferdinand lui parlait-il vraiment ? Il se parlait à lui-même. Il se remémorait à voix haute les meilleurs moments de sa vie, il retraçait tout le chemin parcouru depuis son village. Ossiri entendit indistinctement et pêle-mêle des choses sur le fameux choc pétrolier des années 1970, il entendit parler de moulins grands, de la messie ou du messie, il ne savait pas trop, et de toutes sortes de choses qui pour lui n’avaient pas un sens très clair. À la fin de la journée, quand enfin Ferdinand arrêta de parler, il lui donna trois billets de 100 FF. « Pour tenir le coup en attendant… » lui avait-il ajouté. Une fortune !

— Où est-ce que tu dors ?

— Le Mée-sur-Seine.

— C’est vers Melun, ça, non ?

— La dernière station avant.

— C’est loin ça, mon petit.

— …

Alors Ferdinand décrocha un téléphone rouge estampillé de l’esperluette de « France Télécom ». Il parla de la mère d’Ossiri avec un certain Jean-Marie. À la fin de la communication, il lui dit sur un ton très paternel : « Mon petit, tu ne peux pas rester si loin en banlieue. Je ne peux pas t’héberger chez moi non plus. Tu dois faire ton propre chemin. Jean-Marie a une chambre pour toi à la MECI. Il ne te la louera pas très cher. Il connaissait très bien ta maman. Ils ont beaucoup milité ensemble à l’époque. Demain à 6 heures, tu commences le boulot. C’est à Paris même. Métro Tolbiac, quai Panhard-et-Levassor. Tu ne peux pas louper les Grands Moulins de Paris. »

« Envoyez de l’argent au pays. » Des volets de tôles peintes en une succession de bandes vert fluorescent et gris ciment jouaient le rôle prétentieux de mur d’enceinte de l’ensemble du site. Un grand portail métallique branlant, braillant et coulissant, faisait office d’entrée principale. Il laissait passer l’équipe de relève ou quelquefois d’énormes camions qui venaient débarrasser l’ex-usine de ses carcasses de fer et de béton. Mais à cette heure-là, quand le portail couinait et glissait, manœuvré depuis l’extérieur par un homme noir habillé dans une combinaison noire, c’était une 205 GRD, le verre de vin à roues, qui faisait son entrée. La relève. La vieille voiture de Ferdinand était en quelque sorte la « command car » de sa société. Il déposait lui-même certains agents spéciaux sur leur site de travail. Ici, c’était Kassoum et Joseph. Depuis onze mois qu’Ossiri travaillait sur ce site, le ballet de cette relève était aussi parfaitement rodé que celui des gardes du château de Windsor, le petit pied-à-terre de la reine d’Angleterre. La voiture se garait devant la cabane du vigile. Ossiri descendait serrer la main de Ferdinand. Il lui faisait un rapport oral qui n’avait encore jamais dépassé les trois lettres R.A.S. Puis il ouvrait la porte arrière de la voiture pour en laisser descendre un Joseph impatient. Ferdinand repartait aussitôt parce qu’il avait d’autres agents spéciaux à prendre. Sa société de sécurité croulait sous les contrats de sous-traitance. Ensuite, Kassoum refermait avec autorité le grand portail. La 205 GRD s’élançait sur la « quatre voies » du quai Panhard-et-Levassor en crachant une volute de fumée noire sur le panneau publicitaire de Western Union ®. « Desserre les fesses, Joseph ne va pas te manger ! » C’était toujours la même blague que Kassoum sortait avant de lui reprendre la laisse en cuir de Joseph. C’est vrai qu’Ossiri n’était pas du tout à l’aise avec le canidé géant. Le bas-rouge lui arrivait presque à la poitrine et, malgré la solide muselière, Ossiri se disait qu’on ne pouvait pas faire confiance à un chien que son maître avait baptisé Joseph en l’honneur de Staline, Mobutu et Kabila, trois dictateurs partageant le même prénom et un certain sens de la cruauté.

Ossiri s’en allait toujours très vite après le départ de Ferdinand. Kassoum s’enfermait dans la cabane de vigile avec une télévision portative qu’il n’oubliait jamais de rapporter avec lui. Ensuite, il ne sortirait plus que pour remplir l’assiette de Joseph avec des croquettes lorsqu’il l’entendrait aboyer trop fort et trop longtemps. Berger de Beauce était l’autre nom des bas-rouges. La Beauce, la région de France où l’on cultivait les tonnes de blé qui avaient alimenté ces grands silos désormais démantelés. La nuit, les ruines des Grands Moulins de Paris devenaient le royaume de Joseph, le berger de Beauce. Cette ironie fit sourire Ossiri. Il passa devant le panneau de Western Union ® en direction du pont de Tolbiac. Malgré le froid, il traînait le pas. Il n’était pas pressé de retrouver la MECI. Depuis qu’il avait quitté le Mée-sur-Seine, il vivait boulevard Vincent-Auriol, au cœur même de Paris, dans cet incroyable taudis. La MECI n’était déjà plus, depuis bien longtemps, une maison d’étudiants. Elle n’était même plus une maison du tout.

 

1. Pièce de coton imprimée des deux côtés grâce à un système de cire importé en Afrique par

les soldats ghanéens qui combattaient pour la Hollande à Java et à Sumatra.

2. Assinie : village balnéaire du sud-est de la Côte-d’Ivoire, coincé entre fleuve, lagune et

mer. Jean-Marie Poiré y a tourné Les Bronzés.

3. Société des transports d’Île-de-France.

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