Des Petites Vies

Mathilde LEVALLOIS-PERRET · Chapitre 1 sur 8

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Des Petites Vies

Une Vie Courte

 

 

Plus personne n’organise ses souvenirs. On est trimballés d’une époque à une autre, d’un personnage à un autre au gré d’un écrivain paresseux et désordonné qui ne sait plus tenir fermement le fil d’une vie et, moins encore, l’écheveau de plu-sieurs vies qui se nouent, se croisent, se superposent et se per-dent et enfin se cassent.

Ça rime à quoi, ces morts qui meurent à la première page et qui naissent à la dernière du roman ?

 

Cette Mathilde-là maugréait, la bouche remplie de pastilles de mentos, variété « tropical », qui se succédaient un à la fois, dans un rythme rigoureux. Orangé, vert léger, blanc et mauve. L’autre Mathilde, celle du roman qu’elle achevait de terminer, venait de la quitter sur la lecture des notes d’école maternelle concernant ses premiers jours de vie. Elle n’était pas morte, l’autre Mathilde, et se disait même en vie, ce qui ne faisait au-cun doute à l’actuelle Mathilde qui se trainait depuis ce matin d’une pièce à l’autre, main gauche reposant sur le bas de ses reins pour alléger une douleur qui ne s’allège pas ; celle du poids des incertitudes et des inquiétudes d’une vie qui se déroulait avec une fantaisie déconcertante.

Ce désordre des réminiscences, Mathilde le reprochait à elle-même depuis qu’elle s’était rendue compte que les huit an-nées d’analyse n’avaient pas organisé les événements de sa vie

– 3 – pour en tirer un sens, une direction, une couleur, une intensité, enfin, n’importe quoi qui fasse de sa vie une expérience unique et qui valait la peine d’avoir été vécue jusqu’à aujourd’hui, jus-qu’à ce matin même où elle s’est levée et qu’elle s’est sentie coincée. Justement le jour où elle avait décidé de changer les draps et fourres de duvet. Pas question de les enlever sans en remettre d’autres ; Marie allait récriminer comme à chaque fois qu’elle changeait quelque chose à l’ordonnance molle de son lit.

 

Mathilde surveille maintenant son café grec du coin de l’œil. Ne pas salir la cuisinière qu’elle a lavée ce matin malgré son poids sur les reins.

Les jeunes l’écrasent du vacarme de leurs vélomoteurs. Il fait très chaud malgré les courants d’air, les volets entrouverts : 27 degrés à l’ombre sur la fenêtre de la cuisine pourtant à l’abri du soleil depuis ce matin ; température constatée après qu’elle ait eu nettoyé la cuisinière et ciré le parquet largement dévitri-fié.

Mathilde finit son deuxième paquet, elle pense « tube » de men-tos au réglisse. Un parfum qui rafraichit mieux. Il lui reste un tube à la menthe. C’est un bon parfum pour commencer l’écriture de son récit. Il faut qu’elle se trouve un nom parce que, même si elle écrit pour mettre de l’ordre, pour elle-même, pour son analyste, il vaut quand-même mieux utiliser un nom au cas où la vie s’emballe et que le récit devienne roman et la confes-sion analytique débouche sur une révélation scandaleuse d’une intimité qui doit rester inaccessible à tous : ses patients, ses pa-rents, ses connaissances, ses amis lointains.

 

Le café refroidit, les reins se creusent lentement. Mathilde va se baptiser ; elle renverse le liquide épais qui n’éclabousse pas la page quadrillée qu’elle termine. Et dire qu’il y a 41 ans moins deux semaines, elle naissait pour de vrai, et non pas dans

 

– 4 – cet exercice étonnant qu’elle entreprend sans avoir réfléchi à comment mieux occuper son temps.

Elle s’appellera Michelle. Ça sonne bien. Mathilde ne veut pas savoir si c’est le nom de la compagne de la Mathilde dans le roman. Il n’y a aucun lien réel avec l’autre Michèle qui n’a pas la chance d’avoir deux ailes. Le fait déclencheur a été que Mathilde a commencé à écrire le 29 septembre et qu’elle a lu, par hasard, sur le vieil almanach accroché dans le couloir que c’était le jour de Saint Michel! Elle va modifier sa date de naissance, très peu, disons qu’elle serait née le 30 juillet. Elle aurait pu si elle ne s’était pas attardée selon sa mère. Mais Mathilde pense que Mi-chelle ne pouvait pas naître seule. Le problème c’est que sa mère s’était absentée un moment, ce jour-là.

Plus tard, sa mère – que Mathilde ne peut appeler Marthe comme celle de l’autre Mathilde mais pas non plus Marie-Louise comme sa propre grand-mère mais qu’elle va finalement appeler Suzanne parce que ça sonne bien avec Michelle et que c’est joli comme prénom – dira plus tard qu’elle était en train de mourir quand le médecin l’avait exhortée à continuer son travail de mise au monde. Il l’avait giflée. Il lui avait donné de l’oxygène pour suppléer aux forces qui manqueront toujours à Suzanne jusqu’à sa mort à un âge très avancé. On ne sait pas en-core la date de sa mort car elle vit toujours, s’économisant chaque jour à grands renforts de romans historiques et de longues siestes auprès de sa chatte qui n’a jamais eu de nom et ne peut en avoir puisque c’est la sienne.

Lorsque Michelle est née, se souvient Mathilde, il faisait de l’orage, il était une heure trente et finalement, c’était le 30 juillet depuis une heure trente minutes. Michelle !

 

Mathilde se contemple à travers Michelle et se demande si elle ne devrait pas continuer son récit à la première personne puisque Michelle est « elle » et qu’elle est « je ». Elle pense

 

– 5 – qu’une distance serait introduite à l’intérieur elle-même si elle parlait d’Michelle et non de « je ». Elle a l’habitude de ne laisser aucun espace entre elle-même. Puisqu’elle écrit pour l’analyste qui est embrouillée – pense Mathilde – dans son histoire de vie et que l’analyste a l’habitude d’un « je » qui parle, il faudrait mieux aller de l’avant comme ça. Mais Mathilde tergiverse, sa tasse à la main, elle n’arrive plus à faire repartir son récit. Il est peut-être déjà l’heure d’aller nager avec Marie. Il faudrait aussi lui trouver un autre nom. Mais Marie n’est pas réductible. Il lui faut un nom qui exprime la longueur de sa stature, le dégingan-dé de son corps. Marie ne peut être que Marie.

 

Mathilde relit ces trois pages et décide de continuer sans réfléchir. À la rigueur, Mathilde pourrait appeler Marie, « Ai-mée » ou « Désirée » parce qu’elle a un gros cœur tendre qui pleure et qui crie et « c’est pour ça qu’on l’aime ».

Michelle est née pendant un orage et croit que c’est la rai-son pour laquelle elle n’a pas peur quand un orage fait tressau-ter, frémir et se cacher les autres.

Mathilde prend le temps d’un regard sur la campagne jau-nissante pour se féliciter de faire si tôt le lien entre un événe-ment et une attitude de vie. « Voilà ce que je n’arrive pas à faire durant les séances d’analyses ! » Elle se réjouit de ce qui se trace sans peine sous ses doigts. « Voilà pourquoi je ressors morne ou agitée, floue ou confuse de chaque séance ! » L’analyste ne l’aide pas à faire suffisamment de liens. Elle ne le pourrait pas car elle ignore la vie quotidienne d’Michelle qui ne lui raconte que le dé-sordre de ses sentiments ou l’extrême rigueur de ses convictions mentales sans parler de sa vie quotidienne.

 

Mathilde tient son fil rouge. Ce prénom, Michelle, pourrait aussi évoquer, pour les lecteurs, Ariane. Elle ne s’aperçoit pas encore que la vie de Michelle, tout en étant la sienne, lui

 

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échappe dès maintenant. Elle ne sait pas que c’est ce qui arrive, à chaque fois, que l’on crée un « autre » soi mais qui est surtout « lui-elle ».

Michelle bouge dans son berceau. Elle a des cheveux noirs courts ; elle est très longue, 54 cm, elle pèse peu, 3 kg240, elle est maigre, dira sa mère.

On vient de lui retirer le masque à oxygène qu’on lui a posé sur le visage, le temps qu’elle reprenne son souffle. Elle vient de terminer son premier marathon. Pendant plus de 36 heures, elle a dû mobiliser toute son énergie de vie ; elle a redressé sa tête dans un suprême effort pour déclencher le mouvement en elle. Dans son carnet bleu de santé, il est mentionné : « nais-sance par le front »

Elle réapprendra ce mouvement-là des années plus tard, lors d’une initiation au Mouvement régénérateur, pratique ja-ponaise de maintien de la santé. Il lui rendra le sommeil. Pour l’instant, Michelle s’éveille à la vie. Il fait intensément jour dans la salle où elle surgit enfin.

Le médecin est fatigué. Il a veillé sur la mère, il est heureux d’accueillir la fille. La mère n’a jamais parlé, à sa fille, des per-sonnes qui l’entouraient : la sage-femme, les infirmières. Mi-chelle pense que c’est typique de sa mère d’oublier d’accorder de l’importance aux femmes et aux sans-titres.

Michelle accordera de l’importance surtout aux premières et gardera pour les sans diplômes une réticence qu’elle entre-tient malgré elle, sans doute à cause des Points de Vue et Images du Monde dont elle était ravie, durant les premières an-nées de sa vie et encore maintenant. Pas plus tard qu’hier quand elle a reçu la pile de journaux de sa mère à donner à Tatan, la tante de Marie.

Mathilde se demande ce que pensera son analyste d’une telle déclaration. Elle ne sait pas si ce qu’elle a écrit est vrai. Ça

 

– 7 – coulait sous ses doigts. Ça faisait l’histoire. Elle va laisser ces derniers mots. Qu’importe ! Elle risque de déplaire plus d’une fois dans ce récit. Elle ne sait pas si elle va s’en tenir à ses sou-venirs d’enfance ou inventer des moments plausibles, comme les images qu’elle voulait dessiner et exposer : « images d’une enfance qu’elle n’a pas vue mais qu’elle a vécue ».

 

Il faut que Mathilde s’en tienne à son projet même si elle ne l’a jamais imaginé jusqu’au moment où elle a pris le stylo. Il faut que Mathilde dise la vérité. Elle va retourner au berceau d’Michelle dont elle ne sait rien.

C’est certainement à cet endroit-là du récit qu’il faut qu’elle rajoute ce qu’elle a appris plus tard mais qu’elle a peut-être en-tendu, bébé, au moment où ces paroles ont été prononcées.

Michelle ne ressemblait pas assez à sa mère pour que Tante’Yvonne – sa tante préférée, l’amie unique de toute la vie de sa mère – la reconnaisse, vraiment.

Michelle n’a pas su qu’on la mettait en doute. C’est son père qui a alimenté cette crainte, plus tard, en lui pointant une tache à l’annulaire gauche et en lui assurant l’avoir noté tout de suite à la naissance et s’en être servi comme point de repère, à chaque fois qu’on lui apportait sa fille de la pouponnière où les bébés étaient stockés. Cette tache, Michelle l’a toujours, pense-t-elle. À bien regarder, à ce doigt-là, elle ne voit rien ; elle a dis-paru ! Toutefois, elle devine l’ombre de cette certitude brune et ovale inscrite depuis sa naissance mais qui ne sera qu’un souve-nir à sa mort. Quand cette tache a-t-elle commencé à s’éclaircir ? Peut-être le jour où elle n’a plus eu besoin d’elle, ni du regard de ses parents pour être sûre qu’elle existe là où on la voit et non uniquement là où elle se sent, au fond d’elle-même, dans ce noyau indestructible noir et lisse où est inscrite la cons-cience de sa destinée.

 

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Mathilde lisse le papier aluminium de son dernier mentos. Elle soupire. À peine née, Michelle pèse sur elle, aussi. Et dire qu’elle devait faire des résumés des situations de tous les pa-tients avec lesquels elle travaille. Il y en a trop. Il fait trop chaud. Elle est contrariée de devoir écrire l’histoire des autres, encore des histoires désordonnées où elle doit trouver le fil rouge et débusquer le sens caché des mots, des silences, des douleurs du corps, séance après séance. Quand elle travaille à partir de son histoire, elle décolle d’elle-même. Quand elle tra-vaille avec l’histoire des autres, elle s’y engloutit au rythme d’une à deux fois par semaine, au point où elle perçoit la respi-ration, les tressaillements de l’autre comme des manifestations de sa compréhension d’elle-même.

 

Pendant que Mathilde se repose de son effort de réflexion, Michelle grandit, dans son fantasme. Il le faut bien, si elles doi-vent se rejoindre au bout de l’histoire.

Il ne reste aucun souvenir personnel de l’enfance de Mi-chelle. Elle doit avoir recours aux nombreuses photos d’elle pour constituer une mémoire.

C’est une fausse mémoire d’elle. Ces photos sont les traces du concernement d’un jeune père qui vient de s’offrir un appa-reil photo et qui est séduit tout autant par ce nouvel objet que par le petit être vivant qu’il a contribué à procréer.

Mathilde s’agite. Elle vient de s’apercevoir qu’elle a oublié d’écrire que son père n’était pas là à sa naissance. Sa mère lui a dit qu’il était avec une de ses maîtresses. L’absence du mari pèse à sa mère. Qu’en est-il de Michelle ?

Elle pense qu’à l’époque, les pères n’assistaient pas à l’accouchement ; que l’important c’était que la mère y soit mais la mère n’y était pas toujours et pas tout le temps.

 

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C’est ce qui perturbe Michelle qui fait des rêves à répéti-tions d’une voiture qu’elle doit conduire à un endroit et qu’elle ne peut faire démarrer car sa mère n’est pas là, qu’elle tarde à venir, qu’elle est trop fatiguée pour se déplacer,… Michelle at-tend, presse sa mère, la menace parce qu’elle va arriver en re-tard, qu’elle va louper son rendez-vous, qu’elle ne va pas arriver du tout. Michelle doit faire des excès de vitesse. Elle a peur de l’accident, du dérapage. Elle se tend pour réussir quand même. Elle creuse les reins. Michelle se réveille à bout de souffrance, arc-boutée dans son lit, angoissée. Ouf ! Elle est là. Elle y est ar-rivée. Elle écrit ce rêve, plusieurs fois répété. Elle va en reparler à l’analyste. Elle va redire que c’est sa naissance. L’analyste ne la contrariera pas. Il faudra l’aveu de sa mère, le jour de ses trente-cinq ans, racontant sa propre tentative de mort à la naissance de sa fille pour que se dénoue le fil à ce moment-là.

Depuis cette révélation, Michelle arrive à l’heure quand elle le souhaite. Elle n’a plus besoin de se battre contre une ombre qui lui fait confondre l’heure de départ avec l’heure d’arrivée, oublier son sac, ses clés, sa veste.

Ses faux départs sont moins nombreux. Marie en rit en-core ; elle ne s’ennuie pas avec elle ! Et si Michelle loupait sa mort ? Et si elle n’arrivait pas à partir quand elle croira devoir le faire ? Et si elle devait mourir plusieurs fois ? Et si elle devait s’y reprendre à plusieurs reprises ?

Michelle, à peine née, que Mathilde songe à sa mort.

Sur les premières photos, on peut voir Michelle qui se tient bien droite pour un bébé, dans les bras de son père, de sa mère et de sa cousine. C’est l’hiver. Les arbres dessinent des lignes embrouillées dans le fond.

Michelle porte un bonnet blanc. Elle est emmitouflée dans un manteau de lainage clair. Au fond, on devine le Salève, zébré comme un animal tapi dans l’herbe. Les trois personnes qui

 

– 10 – portent Michelle semblent contentes et fières de tenir ce petit être dans leur bras.

Mathilde déduit de l’attitude du père et de la cousine qu’ils n’ont pas l’habitude, ni l’intuition des bébés car ils portent Mi-chelle à droite. Peut-être s’agit-il d’une habitude de droitier de tenir le bébé, à gauche et que le cœur des gauchers est tout aussi présent dans leur geste de porter à droite. Seule la mère, la porte dans le creux de son bras gauche et Mathilde préfère croire que c’est un mouvement du cœur et non une habitude pratique. On devine une mère fatiguée.

Était-elle quand même contente ou était-elle contrariée de se trouver portant son propre bébé alors qu’elle a affirmé, plus tard et répété pendant des années, préférer le bébé des autres ?

 

Mathilde parcourt l’album photo et essaye de s’imaginer Michelle prenant conscience des choses. Difficile quand on ne se souvient de rien de sa propre vie jusqu’à trois ans et demi.

Mathilde contemple Michelle assise à l’ombre d’un arbre, tête penchée sur ses petits doigts et qui semble réfléchir inten-sément mais à quoi ? C’est l’été. Sa mère dira, quarante ans plus tard, dans ce même jardin botanique où la photo a été prise, qu’elle se demandait bien ce qu’avait Michelle ce jour-là. Mi-chelle ne se rappelle pas. Elle ne peut pas deviner qu’il s’agissait de quelque chose de lourd et complexe qu’elle avait de la peine à articuler. Elle ne sait pas quoi mais ce qu’elle sait, c’est que ce mouvement de la tête lui appartient toujours et la révèle plus d’une fois auprès de ses analystes quand quelque chose de déli-cat se joue, au-delà des mots, en dehors des autres ou plutôt en dedans d’elle et qui ne peut se traduire autrement que par cette attitude-là, qui la coupe du monde et l’assujettit à sa psyché.

Son premier souvenir, c’est sa première séparation. Il y en a eu une auparavant, à la naissance de sa sœur cadette, mais elle a tout oublié, elle n’avait que quatorze mois. Sa mère lui a-t-elle

 

– 11 – manqué ? C’est sa tante qui s’était occupée d’elle et sa cousine, déjà une jeune fille, et qui en gardera un attachement qui dure encore depuis lors, pour Michelle.

Si elle a vécu sans difficultés sa première séparation dont sa mère ne lui a jamais rien dit – trop occupée à laisser une image de mère idéale qui a toujours bien fait pour ses enfants, Michelle se rappelle l’autre séparation, celle qui n’arrête pas de compter, de recommencer. La séparation qui la laisse déchique-tée et asséchée en proie docile et facile pour la méchanceté des autres.

Les autres étaient les membres nombreux d’une famille de paysans de Villars. Ils vivaient tous, mère, fille, fils, belle-sœur, petits enfants dans une grande bâtisse lugubre, même en été. Michelle se souvient de la peur qui était constante de ces autres qui parlaient fort, la bousculaient, riaient d’elle. Elle formait avec sa petite sœur, Marthe, un rempart tremblotant dans les aléas d’une vie rebutante et rude. Il faisait sombre dans les pièces ; il faisait froid dans les chambres. On était en mars. Elle ne se souvient pas de ce qu’elles faisaient durant la journée, hormis cette longue sieste dans un vaste lit haut, dans une grande chambre coupée de tout bruit par une porte épaisse et lourde, loin de toute agitation. Il y avait les vaches dans le champ au pied des chambres et, dans la cour, les poules. Mi-chelle a gardé, de ce mois infini, une peur tenace pour les poules qu’elle croit agressives.

Marthe et elle étaient restées trente longues journées dans ce lieu dont elles étaient sorties toute râpées – non seulement aux genoux à cause des gravillons de la cour – mais aussi dans leur âme d’avoir été tripotées par des grosses mains raidies par le travail des champs et qui serraient trop fort, exigeaient trop.

Ce supplice se renouvellera trois années de suite jusqu’à ce qu’enfin, leur mère entendît les plaintes de Marthe, sa cadette qui faisait des allergies à l’ambiance de la campagne, en été, et de la plus jeune, Martine, la préférée qui devenait de plus en

 

– 12 – plus silencieuse et pâle malgré le bon air ensoleillé. Michelle ne dira rien des deux derniers étés ; elle en gardera un air obstiné-ment fermé, préoccupé, les lèvres pincées quand elles ne s’ouvraient pas sur un sourire factice. Elle devenait tête de mule, elle prenait des risques, elle courait trop vite, sautait trop haut depuis la balançoire, son long corps déjà raidi se tendait plus encore sous les coups qu’elle provoquait dans ses chutes.

Michelle ne parlera pas car elle ne savait pas que dire de comment elle avait mal à cause des autres qui la touchaient, la manipulaient, la forçaient. Elle se plaignait de petites choses, des détails pour une mère élevée et habituée à la vie à la dure. « À la guerre comme à la guerre ». Entre deux guerres.

Michelle devait faire de longues siestes, comme ses deux plus jeunes sœurs mais seule, dans la pénombre de la pièce, elle ne dormait pas, inquiète d’une menace incertaine. Elle n’avait pas le droit d’utiliser la trottinette fabriquée par son père car c’était trop dangereux, sur les chemins de campagne. Elle avait peur des repas dans l’obscurité de la cuisine, dans le bruit des adultes qui se déplaçaient, échangeaient quelques mots incom-préhensible, au-dessus de la table où elle se sentait enfoncée sur une chaise trop basse. Elle devait manger la peau du lait et elle en vomissait.

Le dernier été, celui de ses sept ans, elle dut subir les de-mandes insistantes du petit-fils de la famille, un grand dadais blondasse et rougeaud qui était adolescent depuis un an et que ça travaillait. Il ne voulait plus jouer avec elle comme avant ; il avait de nouveaux jeux, il se vantait d’un nouveau savoir. Il sa-vait comment faire les bébés. Michelle ne voulait pas. Elle était petite, elle était encore un bébé, avec ses « six ans, presque sept ans ». Elle ne voulait pas faire un bébé. Elle en était affublée, d’un grand bébé, dont elle devait s’occuper quelque fois, une pe-tite sœur toute petite et blafarde qu’elle devait protéger durant les vacances. On saura, plus tard que Martine souffrait d’un grave problème de cœur, ce qui l’a conduira à l’hôpital où elle

 

– 13 – séjournera, longtemps. Michelle revivra cette absence pleine de menaces de mort comme une marque de sa culpabilité liée à cette période troublée.

Sa mère la félicitera longtemps pour n’avoir jamais été ja-louse de « la petite dernière ». Michelle s’était immédiatement investie dans des soins attentifs, elle avait copié les gestes ma-ternels.

De cette période idyllique pour la mère qui venait de se ré-concilier avec le père qui avait juré de ne plus faire de frasques, elle ne parlera qu’avec un bégaiement survenu subitement, sans raison et que le médecin avait diagnostiqué sans importance.

Du reste, le bégaiement était parti. Quand il resurgit, Mi-chelle n’y attache aucune importance, pas plus qu’à tout autre symptôme. Elle bégaie car elle est émue et elle se calme rapide-ment.

Le pire, c’est de rougir et c’était là-bas, dans ce lieu dont le nom était encore proscrit, dans cette région qu’elle évite encore qu’on lui avait appris à avoir honte d’elle. C’était ce même da-dais qu’elle avait cru aimer parce qu’il n’y avait que lui à aimer, pendant ces étés tristes qui avait déclenché cette autre douleur d’exister mais c’était un peu avant l’été, de ses sept ans.

Mathilde se rappelle soudain que dans son désir d’ordre, elle a oublié la chronologie. Elle se fatigue. Elle veut récapituler. Elle ne sait plus s’il y a vraiment eu un temps entre les différents exils et s’il y a eu un répit dans les douleurs de l’éloignement.

Trois ans et demi. Michelle semblait émerger à la cons-cience à travers une première souffrance, la séparation de sa mère à cause de la naissance de Martine, « la petite dernière ». Bégaiement. La vie quotidienne se déroulait et Michelle se heur-tait aux mots comme elle se cognait à sa vie, aux autres. Son cœur avait des dératés. Comment avait-elle été perturbée par l’arrivée de sa sœur ? Michelle ne se souvient pas de Martine

 

– 14 – quand elle était un bébé. Elle ne se rappelle qu’un autre éloi-gnement heureux. Le déménagement. La famille quittait la mai-son rose où elle s’entassait.

Michelle gardera le souvenir d’une attente incertaine. L’appartement était vide. Sa mère était assise sur quelque chose, une chaise, une malle ; l’enfant dans ses bras. Elle était fatiguée par tout le travail de mise en cartons, de nettoyage des lieux qui s’était ajouté aux tâches quotidiennes avec un mari qui dévorait et se salissait et trois filles qui bougeaient et avaient faim, soif, sommeil et voulaient jouer. Malgré une bonne orga-nisation et le plaisir de déménager, les derniers jours avaient été lourds. Michelle la regardait. Elle ne savait pas que faire. Il n’y avait rien à faire. Son père allait arriver et les emmener. Tout le reste était déjà là-bas. Michelle savait où ils allaient habiter. Elle avait visité le chantier avec ses parents. Ce serait au bout d’une grande rue, dans un immeuble immense et blanc, avec une énorme cheminée rouge qui courait tout le long du mur jus-qu’en haut, plus haut encore que le dernier plafond de l’immeuble qui n’avait pas de toit mais une vaste terrasse qui surgissait dans le ciel bleu.

Ces trois couleurs resteront gravées en elle, comme le signe d’une harmonie parfaite, le blanc et le bleu se côtoyaient reliés par un lien rouge. Mathilde pense à une photo qu’elle a admirée sur les quais, au bord du lac, lors d’une exposition en plein air : le drapeau de la Croix Rouge qui se profile un beau matin d’été.

Mathilde trouve dommage que son héroïne ne s’épanouisse pas dans une carrière de missionnaire dans cette vénérable ins-titution suisse. Michelle trouve qu’elle va trop vite pour avancer dans son histoire. « Nous n’en sommes qu’au premier cha-pitre ! ». Elle a sept ans et quelques mois.

 

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