Des Petites Vies

Mathilde LEVALLOIS-PERRET · Chapitre 2 sur 8

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Des Petites Vies

Une Petite Vie Ordinaire

 

 

Jean regardait Catherine qui pressait le jus des oranges. Petite, menue, son short ne l’avantageait guère, laissant voir ses jambes trop grosses et roses. Son t-shirt moulait une poitrine déjà un peu affaissée.

Alors, il eut mal ; il avait peur du temps qui passait vite. « Bientôt une vieille femme ! » Il eut envie de hurler sa détresse. Elle le regarda à travers ses lunettes de myope, clignant des yeux dans le soleil.

Elle eut une vilaine grimace qui se voulait un sourire. Il eut de son côté un pincement intolérable qui dura.

« Une vieille femme ! » Jamais il ne serait capable de sup-porter son vieillissement. Elle avait déjà fini et l’invitait à le suivre.

« Chéri, les œufs sont prêts ! Il sentit tout son être se révul-ser à l’idée de l’avoir en face de lui pendant le long petit-déjeuner.

« Et si on mangeait dehors ? Il y a du soleil » supplia-t-il. Une moue rida tout le visage de Catherine. Alors, il se prit à la détester. Elle voulut l’embrasser ; il eut un mouvement de recul qu’elle ne perçut pas. Il ne savait plus s’il était déçu ou au con-traire content qu’elle n’y prit pas garde. Ses lèvres avaient un goût d’orange. Il les lui mordilla, d’abord par jeu puis de plus consciencieusement. Elle rit. Il eut envie de lui faire mal. Ils

– 16 – s’installèrent à la grande table de la terrasse, l’un à côté de l’autre, le visage tourné au soleil, assis sur le rebord, le dos ap-puyé contre la fenêtre de la cuisine. Malgré la saison, il faisait frais. Le vent soufflait. Il avait froid et prétexta le manque de jus d’orange pour aller se réfugier dans la cuisine. Son visage avait revêtu un air sérieux. Il réfléchissait. « On a toujours l’impression que tu pèses le pour et le contre. » lui avait-elle fréquemment reproché. Passé le temps des explications qui ne clarifiaient rien, il prit l’habitude de se contenter de sourire à cette remarque teintée du reproche d’être exclue de ses pensées.

Sa propre maladresse à presser les fruits lui fit oublier ses pensées. Depuis la terrasse, Catherine le regardait, assise sur le rebord de la fenêtre, derrière la vitre. Elle avait enfilé un pull couleur cerise. Contrarié, il feignit d’être laborieusement absor-bé dans sa tâche. Il la devina qui lui souriait. Une sorte de rage sourde lui fit baisser la tête. Il avait l’air d’un bélier qui fonce sur l’obstacle. Il n’entendit pas le rire de Catherine lorsque, dé-finitivement maladroit, il heurta le verre et renversa le jus. Dé-pité, il devina son regard moqueur. Il se retint de jurer, leva la tête, fit la grimace. Elle s’approcha de la vitre et lui donna un baiser, pleine de mansuétude. Il regarda les lèvres pressées contre le verre, deux molles sangsues roses. Il s’étonna qu’un instant plutôt, elles aient eu un goût tenace d’orange. Il avait la nausée. Comme hier après qu’ils aient eu fait l’amour sur le sol, devant la cheminée.

*** *** ***

Maintenant, il la regardait se lever, lentement, enlever son pull cerise trop grand ; un vieux pull qui lui appartenait et qu’il avait été tellement heureux de lui offrir. Il y a, longtemps.

Elle se rapprocha, non sans un regard inquiet pour lui, as-sis à la table de travail. Elle se recoiffa sans hâte, il sentait en-core la douceur de ses doigts blancs dans ses cheveux. Hier, sur son sexe.

 

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On entendait, dans le lointain, la ville. Bientôt, la demie. Le clocher allait sonner deux fois. Il se surprit le stylo en l’air, à at-tendre. Il compta les minutes. Le lourd silence de l’attente sou-lignait son décompte. Rien ne se produisit. « Naturellement, ma montre retarde ! » Il devint furieux. « Mais comment ai-je pu ne pas entendre ? ! » Fallait-il donc toujours écouter pour en-tendre ? Des fourmis dans la jambe gauche le firent soupirer. La mine du stylo l’hypnotisait comme lorsque, gosse, il écrivait sous la dictée du professeur, la tête penchée, couchée sur la table. « Jean ! Tenez-vous droit ! Sinon vous allez loucher et fi-nir bossu. » Les rires moqueurs de ses camarades lui faisaient mal. Se tenir droit pour un gaucher, quelle gageure ! Rester droit. « Straight ».

Son stylo suspendit son avancée. Jean se récita « straight, freaks, homo, pd ! » Le visage d’Alberto s’imposa, il eut mal au souvenir de son vertige pour les cheveux blonds, les yeux tristes, non pas tristes, profonds, non, plutôt pensifs, oui, pensifs ! Jean souffrait d’évoquer le visage d’Alberto, la voix si basse et son corps. Jean ne lui avait jamais touché que l’épaule, une fois à la cafétéria, sous prétexte de devoir le déranger pour se faufiler et s’installer avec ses copains à la table d’à côté.

Sa cigarette lui fournit un excellent prétexte à cette douce humidité qui remplissait ses yeux. Jean eut honte de son mo-ment d’attendrissement sur lui-même. « Trop sentimental »se reprocha-t-il.

Il prit son verre et but lentement, lentement tout entier dans le bruit de sa déglutition. Alors, il pleura, de tout son cœur. Son nuage de fumée lui cacha le soleil et le laissa dans l’ombre. Jean avait froid, il frissonnait en pensée, ses poils se hérissèrent sur les bras. Une mouche bourdonna à son oreille, sur son épaule. Il ne l’entendait plus, absorbé par le souvenir de la pluie. « Ridicule ! » il laissa tomber son stylo, se pencha pour l’attraper sous la table. Il se souvenait de tout. Il compta les mé-gots, songea qu’il aurait fallu qu’il s’arrêta de fumer et en alluma

 

– 18 – une autre. Il regardait les cigarettes qu’il avait éparpillées sur la table pour en contrôler la consommation. Toutes blanches sur le bois sombre comme sa névrose renaissante. Déjà 13 h. 45 et il avait écrit trois pages recto verso ; seulement. Il protesta. « Je ne suis pas à la ligne » sans que personne ne puisse l’entendre. Catherine l’attendait dehors. Non ! Elle dormait, confondue dans le soleil. Seule, de temps en temps, sa main s’agitait, ses doigts courts se promenaient dans l’herbe du même geste ma-chinal lorsqu’elle le décoiffait.

Il dessina dans ses cheveux trois rangées qui restèrent dressées. Il rit.

Il la contempla, heureux. L’embrassa d’abord doucement puis de plus en plus vite. Elle riait. Il lui embrassa les incisives, essaya de lui mordre les lèvres. Catherine se dérobait. Dans son épaule, il sentit la chaleur de ses cheveux, de son souffle sur son cou. Ils restèrent longtemps, ainsi enlacés, corps à corps. Jus-qu’à ce qu’il trembla dans un dernier effort pour se dégager. Il s’enfuyait vers la porte d’entrée, le long du couloir. « La porte se referma avec un bruit de baiser sur les lèvres, ou sur l’épaule comme chez Vian ». Il n’avait jamais oublié cette phrase et ai-mait se la répéter. Il aurait voulu être capable de penser de telles images par lui-même.

*** *** ***

Dans un bruit de moteur de voiture, il partit, sans se re-tourner. Il savait qu’elle était là à la fenêtre du premier. Nue derrière la vitre, enveloppée de rideaux crème et que ses yeux pensaient à lui. Immobile, chaude contre son corps glacé il l’emporte serrée contre lui. Tendrement…

Pour la quatrième fois, sa cigarette était finie. Mutinerie ! Il sourit pour la première fois ce matin, vérifia la propreté de ses mains, de ses ongles en les étendant devant lui comme il voyait Catherine faire ce geste quand ils étaient ensemble en voiture, dans un café ou sur la terrasse. Il pensa à la plaisanter sur le su-

 

– 19 – jet en l’accusant de le contaminer mais il renonça déjà à cette idée. Pourquoi lui révéler ce petit coin de féminin en lui ? Il avait tout son temps. Il profita d’un feu rouge pour rallumer une cigarette, prit un chewing-gum, se recoiffa en lissant ses che-veux. Il pensait à elle. Une mouche le gêna dans sa course mais il répugnait à l’écraser. Il oublia sa cigarette et la cendre se coula furtivement sur sa cravate, son veston. Il l’écrasa précaution-neusement, une longue trainée grisâtre se créa. « Merde ! » ju-ra-t-il plusieurs fois, en écoutant le son de sa voix, à l’abri du vacarme des moteurs qui démarraient. Il passa la troisième, la quatrième et n’entendit plus rien. Il rêvait mais il était déjà arri-vé. Lundi ! Devant lui, toute une semaine et pourtant, il redou-tait déjà le week-end. Quarante et un ans. Quel âge avait-il quand il était tombé amoureux pour la première fois ? Il parlait tout haut. J’étais en troisième, c’était après mai 68, octobre 69 ! Il refusait de penser. Il secouait la tête. Quatorze ans. Mais cette petite douleur était là. Lui pesait. Ridicule après tant d’années. Il hésita encore puis se perdit dans son travail de budgets prévi-sionnels.

*** *** ***

« Tu sais, lui avait confié Catherine, sa première petite amie en troisième, il y a un type qui skie comme un dieu ! Et il est beau ! Mais pas autant que toi, lui avait-elle dit, en lui ser-rant la main. » Il ne se souvenait plus de sa réponse qui avait dû être laconique car il se sentait mal à l’aise avec cette confidence. Ce n’était que beaucoup plus tard qu’il put lui demander qui était ce bourreau des cœurs. « Pietro – Alberto, on l’appelle Pie-tro » lui avait-elle précisé. « Avec un nom anglais mais elle ne se souvenait plus, ça commence avec un M ». On disait qu’il était noble et blond comme un ange, avec des cheveux longs. Il ne l’écoutait plus, tenaillé par une crainte. « Et tu es amoureuse de lui ? ! » Elle lui mentit. « Ce n’est pas mon genre. J’aime les bruns, comme toi, bouclé et musclé. » Ses yeux le regardaient avec candeur et il s’y trompa. Ce qu’il comprit en fin d’année. Ils s’étaient trompé tous les deux.

 

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Ils étaient en avance pour leur premier cours et leurs pas tombaient lourdement sur le béton du sous-sol, au milieu des vélos et autres engins à moteurs de tous les collégiens de la ré-gion.

« Viens ! » Catherine l’avait pris pas la main. Ils s’étaient dirigés vers l’autre cour, l’ancienne, celle des garçons. Il préfé-rait celle des filles. « C’est lui ! » Il feignit de ne pas voir. Il tenta une plaisanterie « Ton PAM est parmi nous ! PAM, PAM, PAM, PAM ! », sur l’air de la cinquième de Beethoven. Catherine l’ignora, absorbée par son coup de foudre. « Là ! Tu vois celui qui est assis sur le rebord et qui parle ? Mais ne le regarde pas comme ça ! Tu vas nous faire repérer ! » Trop tard. Jean regar-dait Pietro-Alberto et ne pouvait plus l’ignorer. PAM ne voyait pas encore Jean mais il était conscient de sa présence. Jean se remémorait involontairement les paroles de Catherine. Oui, il était beau. Il skiait bien, il était italien et anglais et riche et intel-ligent ; il avait seize ans. Jean se faisait fort de vérifier ce qui était vérifiable. « On verra cet hiver comment il se débrouille sur les noires ! » Jean se savait excellent skieur. Comment un étranger aux Alpes pouvait-il bien skier ? ! Il se força à recon-naitre que l’étranger n’était pas mal. Jean aurait voulu se trom-per sur la nature de ce pincement au milieu de sa poitrine. « Je suis jaloux parce que tout le monde, c’est-à-dire toutes les filles, en sont piquées. »

Pietro le regarda et lui sourit.

Et il y eu sept ans de ce regard, de ce sourire, au fond de lui, dans sa tête, dans son cœur, dans son corps. Sept ans d’attente, d’angoisse, de peur, de faux espoirs, de dialogues in-ventés, de paroles insensées, de stratégies pour le croiser et faire connaissance, à la Bibliothèque Publique Universitaire, à la ca-fétéria, au Landolt ou au Pub où se précipitaient tous les étu-diants, en fin de cours, en hiver ou sur la pelouse au pied des bâtiments universitaires, au soleil. Sept ans pendant lesquels il aura eu honte de son attirance pour lui et avait mentit en créant

 

– 21 – un Alberto, pour les tolérants en matière de mœurs et une Al-berta, pour les autres, « une étudiante italienne que j’ai rencon-trée durant mon stage linguistique en Allemagne ». Jean se prit à croire pendant quelque temps qu’Alberto l’aimait en secret, tout aussi honteusement qu’il l’aimait, à cause de sa noble fa-mille. Sept ans où seuls quelques rares « Bonjour ça va ? ! » se-ront échangés, Jean ne trouvant plus les mots pour en dire plus, conscient d’une distance qu’il voulait attribuer à la différence de Facultés et aux nombres d’années d’études. Jean avait fait deux années en pays étrangers et commençait les Sciences Écono-miques alors qu’Alberto finissait son Droit. Sept ans au bout desquels, un jour ensoleillé de juin, en partageant une tarte aux pommes, à la cafétéria de l’Université, il apprendra que Pietro-Alberto aimait une fille et qu’ils allaient se marier dès qu’il au-rait terminé son diplôme, qu’ils souhaitaient, tous les deux, s’installer au Burkina Faso pour travailler ensemble, dans une organisation d’entraide. Qu’il voulait être père et ils envisa-geaient même d’élever leurs enfants en Afrique, au Burkina ou ailleurs, là où ils pourraient travailler et s’intégrer. Pourquoi pas définitivement.

Sept ans pendant lesquels Jean avait vécu avec une sensa-tion persistante d’un échec. Dans un premier temps, cette mise au point, très claire et précise, l’avait soulagé. « Il avait réussi à échouer ». Il se retrouvait libre de lui-même. Les paroles qui dessinaient un futur souhaité, pour l’un, laissaient l’autre dans le vague d’un destin incertain dont il ne pouvait rien communi-quer.

Sept ans pour prendre conscience de son homosexualité et deux pour la refuser farouchement.

Deux ans après, Jean retrouvait Catherine et ils s’épousaient, n’avaient pas d’enfants mais une belle maison non loin de son travail, dans une petite fiduciaire de la Côte, à Nyon puis à Gland. Puis un camarade l’avait fait entrer dans une or-ganisation internationale non gouvernementale ; une ONG mo-

 

– 22 – bilisée par les questions d’écologie. Le bon moment, pour Jean qui voulait que son travail prit plus de sens. Trop tôt ? Trop tard ?

Dans le couloir d’entrée, Jean regardait entrer PAM, tou-jours blond et bronzé, avec un costume marine et une cravate perle. Il pensa à leurs jeans délavés d’étudiants, leurs chemises longues et trop larges, leurs gros pulls qui leur servaient d’anoraks en hiver. Il s’arrêta avant d’aller trop loin. « Bon-jour ! » il aurait voulu pouvoir lui tendre la main et se présenter à lui - même si cette formalité avait été réglé lors de la grande réunion mensuelle - et échanger quelque chose concernant leur travail ou à propos de l’Afrique. Jean avait la tête vide. PAM ho-cha la tête. Jean remarqua sa froideur et son élégance, comme pour la première fois. Jean savait respecter les distances et s’éloigna un sourire aux lèvres. Courtois, sans plus. Ils n’étaient pas dans le même service. Ils se croisaient rarement. Jean pré-férait garder sa retenue. Ils auraient le temps de communiquer sur des sujets brûlants comme les budgets des équipes sur le terrain. Jean trouverait matière à désaccord. Et pourquoi ne s’étaient-ils jamais parlé alors qu’ils s’étaient reconnus ?

 

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