Des Petites Vies
En-Vie
L’enfant montait. Il fallait vite trouver une excuse, une bonne raison pour ne plus vouloir. Un bon mensonge qui n’ait plus l’air d’en être un. Elle entendit à peine l’enfant batailler avec la poignée de porte que l’on tourne ; mouvement de torsion difficile à réaliser avec de petites mains. Le répit fut de courte durée et elle n’avait toujours rien trouvé.
– Voilà, je suis prête ! Éléonore portait, en bandoulière son sac de bain en vinyle orange. Elle arborait un air décidé et satis-fait presque frondeur que renforçait, encore, une coupe à la Jeanne d’Arc curieusement anachronique car elle suivait fidè-lement la mode vestimentaire. Pour avoir un « look branché », elle aurait dû porter des cheveux avec des mèches de toutes les longueurs, hérissées de gel comme un hérisson peureux. Éléo-nore avait un air sage de petite fille aimée, entourée, encadrée.
– Alors ? ! Elle s’impatientait, imprimant au sac un mou-vement de rotation de plus en plus rapide, avec ses hanches mais sa voix trahissait, à peine, l’attente anxieuse. Ses yeux bruns cherchèrent le regard de Pascale qui se dérobait.
– Bonjour ma chérie ! » Sa voix chaude essayait, d’avance, de retarder le moment de quémander un pardon, d’amadouer l’enfant. La tête vide de toute histoire plausible, elle attira l’enfant dans ses bras, à la recherche d’inspiration, peut-être mais, aussi, en demande de mansuétude et de chaleur. Ses lèvres se lovèrent au creux de la nuque de l’enfant qui pencha la tête et éclata de rire.
– Tu me chatouilles ! Éléonore offrait sa nuque puis, se dé-robait au rythme de ses rires. « Allez, tu viens ? ! » Le jeu devait prendre fin. Mais, pourquoi avait-elle promis d’aller avec Éléo-
– 87 – nore à la piscine sans la mère de l’enfant ? Pourquoi avait-elle pris cet engagement sans réfléchir, sans s’interroger sur ses dis-ponibilités et sans les vérifier avant de confirmer le tout ? Comme elle regrettait son élan généreux de la veille qui l’avait aveuglé au point de vouloir sans retenue et sans condition s’occuper de l’enfant durant toute la journée afin que sa mère puisse travailler, dans le calme au dernier jet de son mémoire de licence.
Éléonore savait jouer seule, sans bruit mais sa mère ne sa-vait pas se permettre de prendre toute une journée pour étudier, et elle était tombé comme une idiote dans le panneau de la pauvre femme débordée et culpabilisée et de la pauvre enfant esseulée et abandonnée !
« Ça m’apprendra à vouloir entrer dans le rôle de la bonne voisine et amie aspirant au martyre un jour de congé. Mainte-nant, c’est trop tard. » Et Éléonore la tirait par la manche.
– Allez, prends ton sac ! Éléonore la secouait. Je vais te le chercher. Il est dans ta chambre ? La voix se modulait entre la chaleur, la caresse et l’ordre, l’impatience.
– Non ! Attends, il faut que je t’explique d’abord quelque chose. Tu sais que les femmes ont des jours spéciaux, dans leur vie, le temps qu’elles peuvent avoir des bébés ; avant d’être vieilles.… Elles ont un corps qui produit toutes les conditions pour accueillir un fœtus. Tu sais ce que c’est ? Mais pour cer-taines, ça se passe plus difficilement. Comme pour moi,… tu vois ce que je veux dire,… les règles ? Pascale n’ose pas préciser plus en évoquant le sang que l’on perd en abondance, l’inconfort des protections insuffisantes, la peur de se tâcher, que ça se voit. Elle s’excuse : tu vois, ce n’est pas de chance mais ce n’ai pas toujours facile, pas pour toutes les femmes et peut-être pas pour toi, mais ça peut être un peu douloureux… ça peut empêcher de faire certaines choses. Surtout quand on ne les a pas au bon moment, comme moi, aujourd’hui.
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Elle sentait sa confusion mais aurait aimé que l’enfant la comprît et l’excusât tout de suite ; elle ne lui laissait pas le temps de répondre à ses questions ou d’en poser. Elle insista : tu comprends ? Pendant que Pascale implorait maladroitement, Éléonore reculait insensiblement vers la porte d’entrée, au bout du vestibule. Ses yeux accusaient, sa bouche refusait. Tout son corps tremblait de fureur, de déception, de tristesse.
– Oui, oui, je vais le dire à ma maman,… articula Éléonore. Entre la phrase de délation et le devoir d’informer, elle s’éclipsa sur quelques points d’interrogation, à peine sûre de l’attitude à adopter. C’était la première fois qu’Éléonore se heurtait au refus d’un adulte ainsi formulé : elle n’avait rien compris. Bien sûr, elle savait ce qu’était le corps d’une femme, la puberté, un cycle de menstruations ; sa mère lui avait tout expliqué, toutefois, elle ne comprenait pas que cela pouvait empêcher de bouger, de na-ger. Tout cela, sa mère lui avait soigneusement caché. Éléonore n’avait jamais remarqué que sa mère lui avait refusé quelque chose, une promenade, une lecture, un gâteau, à cause de ça.
De l’enfant, il ne restait à Pascale que l’éclat des couleurs vives dont elle était vêtue : vert Nil, bouton d’or et vermillon. « Cela fait beaucoup pour une petite fille » Elle avait parlé à voix haute sans savoir si elle pensait aux couleurs ou aux révélations qu’elle venait de faire ou même, aux deux. Les cachets de Dis-ménol commençaient à faire effet. Elle souffrait moins mais avait besoin de demeurer immobile un moment.
Elle sursauta quand elle entendit la porte s’ouvrir avec force et claquer. C’est à ce moment-là que tout a basculé, pour la première fois.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire à dormir debout ? ! La voix de Lucienne la frappa durement dans sa légère torpeur et l’y enfonça sans hésitation et sans espoir. Elle mit longtemps
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à en sortir et s’en était-elle vraiment sortie ? Sans doute Lu-cienne avait-elle crié pour elle-même bien autre chose, encore, néanmoins, elle s’arrêta net. Avec la mère, Pascale ne pouvait recommencer la même explication, et implorer l’excuse avec une voix caressante qui veut amadouer. Il lui fallait être précise et ferme. Le bouillonnement de son esprit s’était arrêté après ce qu’elle avait tenté de clarifier avec l’enfant. Vis-à-vis de la mère, elle n’était plus qu’une coquille vide. Pascale ne voulait plus rien ajouter qui accrût son mal être. Elle fut brève pour Lucienne :
– J’ai mes règles en avance. J’ai trop mal pour aller nager. J’ai pris deux fois deux Disménol en trois heures et demie. Je suis assommée et je ne peux pas conduire dans cet état. Pascale ne voulait plus rien sinon continuer de somnoler un peu jusqu’à ce qu’elle pût en émerger. Elle sentait Lucienne « remontée » contre elle. Pour ne pas se laisser envahir par la crainte et le dé-couragement, elle fixa le géranium rouge sur le petit balcon de la cuisine. Lucienne ne l’avait pas saluée. Pascale n’osa pas lui reprocher de front et elle fit une remarque anodine en guise de courtoisie :
– La saison est en avance. Fut tout ce que Pascale put arti-culer avant que Lucienne ne l’apostrophât à nouveau :
– Mais ce n’est pas sérieux, cette histoire de règles ? ! T’es jetée ? ! Vraiment ! Lucienne se planta tout près de son visage. Remue-toi, la petite t’attend ! « Comment Lucienne pouvait-elle ne pas comprendre ces choses essentielles de la vie ? » Pascale se retira au fond de sa chaise pour se protéger de la violence des propos. Lucienne l’attrapa par l’épaule, avec rudesse. Sa tête ballotta et les mots se cognèrent aux parois crâniennes. C’est dans ce désordre qu’elle commença à réexpliquer son mal de ventre, ses nausées vers cinq heures du matin, sa migraine nais-sante et les quatre cachets de Disménol pris dans un intervalle un peu trop rapproché. « Ils recommandent un à deux tous les quatre à six heures et j’en ai pris deux à cinq heures et deux à huit heures et demie. C’est limite mais ça fait effet ».
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Lucienne se taisait, hostile. Pascale se déroba malgré le soulagement que lui avait provoqué la fermeté de sa déclaration. Elle s’accablait de culpabilité en son for intérieur. Lucienne de-vait le deviner car elle la regardait avec une intensité qui la fai-sait frémir. Alors, elle avoua combien elle était désolée de ne pas avoir su reconnaître qu’elle serait en avance dans son cycle en dépit du fait que ce n’est pas la première fois.
– Il faut me comprendre, je ne peux vraiment plus bouger maintenant, j’ai pris un peu trop, tellement je souffrais, il ne faut pas m’en vouloir mais j’irai à la piscine plus tard avec Éléo-nore, dès que j’irais mieux, ce week-end, par exemple,… Pascale s’arrêta au milieu de sa phrase, essoufflée, exténuée par l’effort qu’elle venait de produire et par l’inquiétude qui l’assaillait de ne pas avoir fait comme il le fallait et de ne pas avoir tout dit du problème qui la bloquait. Elle aurait voulu se laisser partir dans un sommeil profond pour se reposer de toute sa mobilisation, depuis cinq heures du matin. Mais ce fut un cauchemar qui se déclencha, qu’elle avait déclenché et c’était beaucoup trop tard pour en être désolée. Elle avait franchi un point de non-retour dont elle ne se doutait pas.
– Il te reste encore une heure pour te préparer. Éléonore t’attend. Je lui ai dit que tu serais prête à dix heures et que la piscine n’ouvrait pas avant, le jeudi. Ce qui est exact au demeu-rant. » Lucienne avait souri à sa dernière phrase et Pascale crut que tout pouvait encore être arrangé. Elle reprit courage et re-lança un « Je ne peux vraiment pas, même dans une heure ! » plus sûr et entêté dans sa volonté d’ignorer l’impasse. Elle pen-sait que Lucienne cèderait et reprendrait son rôle de mère au côté d’Éléonore. Ses crampes se faisaient sentir trop légèrement pour être le prétexte crédible de son refus. Toutefois, elle était trop tendue par son incapacité à parler de son vrai problème, pour vouloir obtempérer. Elle ne voulait rien révéler à Lucienne. Son intimité lui appartenait, quel qu’en soient les limites. Elle souhaitait l’éloigner en s’occupant d’elle-même comme si Lu-cienne avait déjà disparue de son appartement. Elle remplit sa
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Lucienne la regardait tout en songeant que même pendant sa maternité, elle ne s’était pas alanguie au point d’en paraître avachie. Elle réprouvait tout relâchement du corps et de l’esprit. Elle adopta une attitude plus dure et son dos se fit parfaitement droit, parallèle au dossier de la chaise. Elle avait horreur des femmes qui montraient une quelconque limitation du fait de leur féminité biologique. Pour elle-même, elle avait, dès l’adolescence, banni les talons hauts, les jupes étroites, les sou-tiens-gorges serrés, les coiffures laquées, les ongles peints et au-tant de signes révélateurs d’une féminité entravée dans ses ex-pressions mais socialement encouragée. Elle avait eu la chance d’être soutenue par ses parents acquis à des idées féministes prônées par Joséphine Butler et de vivre à l’époque de la révolu-tion des mœurs, de la libération des femmes, des homosexuels, des marginaux, mais des drogues aussi. Lucienne aimait les femmes fortes et libres. Elle en était une. Pourtant, ce n’était pas la faiblesse passagère de sa voisine qu’elle réprouvait. Elle avait eu confiance en l’engagement de Pascale, elle s’était réjouie de ces heures à consacrer à l’avancée de son diplôme. Elle était lé-sée également mais elle attachait moins d’importance à ce fait qu’à son sentiment de trahison. « Que Pascale soit indisposée à ce point-là est ennuyeux mais pour elle-même. Non, ce qui m’agace, c’est qu’Éléonore en fasse les frais. Elle m’attend en bas que tout s’arrange et je lui ai promis que tout rentrerait dans l’ordre. » Lucienne se sentait chargée de la mission de mettre fin à une injustice qui touchait sa fille et qui exigeait ré-paration. Dans le fond, Lucienne n’acceptait pas le comporte-
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Quand la bouilloire siffla, Lucienne demanda une tasse de thé et encouragea Pascale à boire une tisane spéciale pour se clamer. Elle courut au bas des escaliers, chez elle pour lui rap-porter un sachet. Elle avait pu vérifier que Éléonore dessinait, confiante en la capacité de sa mère d’arranger les événements avec justesse mais un peu impatiente. Pascale profita de ce répit pour se demander comment elle pourrait se dégager de cette si-tuation désagréable. Elle l’entendit remonter tranquillement, avec l’espoir qu’elle se fût apaisée. Lucienne lui présenta une in-fusion de coriandre, anis, écorce de citron qui était censée rendre à son ventre son aspect originel : plat et sans douleur. Elle remercia sans se rendre compte qu’elle se méprenait sur le ton, empreint de sollicitude, de leur conversation. Elle retrou-vait sa voisine telle qu’elle la connaissait, calme et avisée. Comme d’habitude. Elle était veuve depuis la naissance de sa fille. Son mari avait disparu en mer, au cours d’une course en solitaire. Sans doute le Vendée-Globe. Pascale n’avait pas oublié la soirée entre voisins, à son arrivée, où chacun avait partagé un moment important de sa vie. Elle s’était émue au récit de Lu-cienne et avait envié son courage quand elle s’était éloignée de Meaux et de sa belle-famille pour se rapprocher de son dépar-tement d’origine, l’Isère où elle avait accouché et qu’elle avait quitté pour s’installer à Genève, attirée par les organisations in-ternationales non-gouvernementales où elle avait trouvé un poste de responsable du secrétariat. Son parcours avait fait l’unanimité admirative de tous. Lucienne passait pour une femme impressionnante par sa compétence professionnelle, sa ténacité et son contrôle d’elle-même et des événements, aux yeux de tous ses voisins d’immeuble et pour nombre de ses amis. C’est ainsi que Pascale l’avait connue. Et appréciée, admi-rée, aimée.
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Comment aurait-elle pu deviner – même des années après, alors qu’elle songeait à nouveau à ce qui s’était passé – que cet instant de partage autour de la tisane, n’était qu’un répit ? Comment aurait-elle pu imaginer tout ce qui allait se dérouler ensuite ? Après la sollicitude presque maternelle, douce et ami-cale de Lucienne, comment appréhender tout ce qui eut lieu ? Un moment opportun ? À cet instant-là, les jeux étaient faits entre elles-deux. Ou peut-être pas, doutait Pascale, perdue dans ses souvenirs. La seule chose qu’elle pouvait assurer, c’était que tout ce qui se passa, ensuite, avait pesé et pesait encore sur sa vie et dans ses rapports aux autres.
Le liquide était bon bien que brûlant. La nausée disparais-sait et avec elle renaissait un bien-être. Elle en avait oublié Éléonore, la piscine, sa promesse. Elle aurait voulu que ce mo-ment persistât à jamais. Elle tressaillit à peine quand Lucienne lui fit remarquer que quarante minutes s’étaient écoulées et que la petite attendait toujours, en dessinant.
– Que comptes-tu faire ? La question n’en était pas une et Pascale ne s’y méprit pas. Pourtant, elle feignit de croire encore qu’elle était libre de décider. Elle réajusta promptement la bouillotte qui avait glissé.
– Rien. Si, je vais aller me coucher. Sans doute avait-elle été trop brutale dans cet aveu ; son entêtement ne pouvait pas faire le poids avec celui de Lucienne qui éclata soudainement, rompant avec la gentillesse amicale dont elle avait fait preuve :
– Tu ne peux pas revenir sur ta parole. Tu as promis, tu dois tenir ta promesse. Elle ne peut pas comprendre pourquoi tu joues ainsi à la malade…
– …Je suis vraiment mal. L’interrompit Pascale en se diri-geant vers sa chambre. Elle était lasse de cet affrontement, vexée de ne pas savoir comment s’imposer. Elle ne supportait
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Elle menait sa vie comme elle le désirait et ce qu’elle avait décidé, elle le tiendrait jusqu’au bout, dut-elle en souffrir en rompant définitivement les liens qui existaient entre ses voi-sines et elle ! Lucienne ne s’admettait pas vaincue par cette non-chalance froide avec laquelle, Pascale semblait lui avoir répon-due et avait enchaîné :
– Et tu n’as qu’à lui expliquer ! C’est ta fille ! Ce n’est pas une situation à ce point extraordinaire qu’une grande fille de onze ans ne puisse comprendre ! Pascale se glissa dans son lit, comme si elle était devenue sourde et aveugle à la présence de Lucienne qui reprenait son discours de mère indignée et de porte-parole ulcérée d’une jeune enfant trompée et lésée. Le si-lence rageur qui s’installa ensuite ne pouvait laisser prévoir une brusque montée de la violence maternelle. Lucienne découvrit le lit et révéla le corps fatigué de Pascale qui se contracta sous la surprise de cette agression :
– Debout et prépare-toi ! Lucienne se tenait au-dessus d’elle. Pascale chercha à se dérober et à se protéger :
– Non seulement j’ai mal mais encore, je ne peux pas af-fronter le froid. Fous-moi la paix ! Même si je n’avais pas mal, je ne pourrais pas y aller ! Elle se tut, pour savourer le saisisse-ment que ses mots avaient provoqué chez Lucienne qui parut déconcertée :
– Que veux-tu dire ? Elle arbora la même expression d’incompréhension étonnée que sa fille un instant plus tôt. Elle répéta la question et Pascale ferma les yeux pour se dérober à l’inquisition. Lucienne la saisit par le bras, l’assit de force, la se-coua comme quand on se sent démuni pour contraindre un en-fant désobéissant. Pascale se laissa aller mollement. Des larmes apparurent subitement, venues d’un lieu de désespoir lointain. Pourquoi Lucienne s’acharnait-elle ainsi ? Elle riposta :
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– Bien sûr tout ce qui t’intéresse, c’est de pouvoir étudier tranquillement et moi, je n’ai qu’à… la gifle l’étourdit. Elle se toucha, la joue, incrédule, se massa pour apaiser le coup. Elle explosa : T’es folle ? ! Pascale avait crié avec toute l’énergie de l’indignation et aurait voulu hurler quand Lucienne lui couvrit les lèvres avec sa main. Elle crispa sa main sur celle de Lu-cienne, incapable de se dégager mais prête à griffer. Elle ne bougea plus comme un animal blessé qui cherchait à sauver sa peau en feignant la mort. Lucienne ne lui laissa pas le répit né-cessaire pour affirmer sa tactique de défense. Son visage était si près du sien qu’elle s’y noya soudain. Une onde de plaisir la sai-sit remontant le long de la colonne vertébrale. Elle frissonna. Lucienne avait lâché son étreinte et s’était assise face à elle. Le corps de Pascale se tendit vers elle, ses lèvres cherchèrent l’apaisement de la douleur, au contact de celles de Lucienne qui se laissa embrasser. Elles furent décontenancées, en silence. Puis, elles se dégagèrent lentement. Lucienne ponctua ce mo-ment, d’une voix en apparence calme mais glacée de mépris :
– C’est toi qui es folle ! Son regard toisait Pascale, la con-damnait : qu’est-ce que tu cherches ? Tu crois que tu peux m’amadouer si facilement et t’en tirer à si bon compte ? !
– Non ! Je n’ai pensé à rien, je te jure ! Pascale était pro-fondément étonnée par cette cascade de réactions imprévisibles, elle était perdue. Elle n’avait pas songé à la séduire. Elle aurait voulu la convaincre de la laisser tranquille. Ses intentions étaient plus simples.
– Et comment tu expliques ton baiser ? Lucienne, plus âgée que Pascale connaissait mieux les étrangetés des réactions hu-maines. Elle-même avait dû s’en rendre à l’évidence lors de la disparition inimaginable de son mari. Une part d’elle s’amusait du côté saugrenu de la relation, contrairement à Pascale qui se sentait dépassée par elle-même et trahie par la violence de son amie. Elle n’aspirait plus au réconfort mais à la conclusion de la situation. Elle devait parler pour se dégager de ce dilemme, con-
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– Je ne peux pas mettre de tampons, c’est aussi simple que ça ! Lucienne égrena un petit rire. Tout reprenait du sens. Tout rentrait dans l’ordre. Le baiser n’avait jamais existé. La paren-thèse se refermait. Elle lui caressa la joue, ré -endossant rapi-dement, son rôle de mère, d’amie, ou de sœur aînée. Elle rede-venait celle qui savait, qui aidait, qui comprenait.
– Rien de plus simple pourtant que de mettre un tampon. À ton âge,… sa voix se suspendit dans un souffle pour re-prendre : je vais t’aider, si tu veux. Avant que Pascale eut le temps de réfléchir à son envie, Lucienne se leva, partit : Je re-viens, ne bouge pas !
Dans le silence ponctué par la porte qui se refermait, Pas-cale soupira, résignée à son impuissance à contrôler tout ce qui continuait à lui échapper. « Le tampon n’est pas la solution. » Elle s’allongea, ferma les yeux, accablée. Elle aurait voulu pou-voir s’échapper. Elle ne percevait aucune voie de dégagement possible. Lucienne revint en brandissant l’objet salvateur.
– Je n’en ai pas avec applicateur mais ça ira tout aussi bien ! Triompha-t-elle sans entendre le faible « non » de Pascale qui disparaissait presque sous la couette qu’elle découvrit dans un large geste.
– Tu aurais dû me le dire tout de suite au lieu de jouer à la malade. Et devançant toute dénégation, elle ajouta, ironique-ment : entre femmes, il n’y a pas de tels petits secrets qui tien-nent ! Sa voix s’était faite chaleureuse, complice. Pascale ressen-tit la nostalgie d’une connivence, le temps d’un souffle que Lu-cienne étouffa immédiatement : N’aies pas peur, tout ira bien.
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Puis se retint de poser des questions à Pascale qui devina et pré-féra ne rien répondre. Lucienne lui prit la main pour y glisser le tampon.
– Tu veux que je t’aide ? Tu sais faire, non ? A la moue de Pascale, elle éclata de rire. Bon, écarte les jambes et replie les en crochet. Elle l’aida à plier une jambe. Subitement, Pascale ex-plosa avant que l’irréparable ne se produisit.
– Non ! Lucienne semblait incertaine quant à ce que vou-lait signifier ce « non » et fit mine de se retirer du lit où elle s’était assise. Elle la regarda et ne sut pas que décrypter dans ce visage fermé.
– Excuse-moi. J’ai mal compris. Je te laisse.
– Non, non et non ! La voix de Pascale se perdit dans les aigus. Elle balançait la tête de droite à gauche. Je ne veux pas. Tu m’entends. Je ne veux pas de ce tampon. Je ne veux pas aller à la piscine. Je veux que tu me foutes la paix ! Elle aurait voulu être plus cassante, plus grossière. Elle aurait voulu la blesser. Elle ne trouvait rien d’autre à dire que de supplier Lucienne de la laisser tranquille.
Les larmes jaillirent, du fond de son corps en souffrance. Lucienne ébouriffa d’un geste agacé ses cheveux. Tout rebascu-la. Pascale hurla. Lucienne la gifla. Elles se tinrent immobiles, muettes, au-delà de la pensée. Quand elles furent, à nouveau, apaisées mais encore étourdies par leur propre violence, Lu-cienne l’exhorta au calme.
– Reprend-toi ! Ou était-ce à elle qu’elle s’adressait ? Elle écarta brutalement les jambes de Pascale qui se laissa manipu-ler ; elle s’était réfugiée quelque part en elle, en un lieu inacces-sible. Ses larmes avaient tari. Elle sentait à peine le toucher des doigts de Lucienne qui la pénétraient, s’imposaient dans son vagin, assuraient leur puissance en y déposant le tampon.
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– Alors, tu vois, ce n’était pas si terrible que ça ! La satis-faction de l’aide accomplie, du bon ordre établi, de la situation bien gérée la rendaient tendre. Lucienne encouragea pascale à se relever d’une caresse sur la joue. La victoire la rendait hardie et son doigt frôla la bouche de Pascale qui ferma les yeux, défi-nitivement subjuguée. Tu as encore mal ?
La question de Lucienne la ramenait à sa réalité. Pascale fit un geste de dénégation de la tête. Il était trop tard pour oser se rebeller. Le tampon déclenchait une sensation curieuse en elle. Elle posa la main sur son ventre pour apaiser la brutalité de cette irruption en elle. La main de Lucienne retrouva la sienne. Leurs doigts se nouèrent. Lucienne s’allongea le long de son corps. Sa voix était caressante : « Ma chérie ».
Ses lèvres embrassaient le visage encore humide de Pascale qui s’abandonna à la douceur de ce qui se révélait à elle, en elle. Elle ferma les yeux. Le plaisir soudain la submergea.
Elle sut qu’elle était bien perdue.
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