Des Petites Vies

Mathilde LEVALLOIS-PERRET · Chapitre 4 sur 8

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Des Petites Vies

La Vie de L’une avec L’autre

 

 

Ce n’est jamais comme dans toutes les histoires : il y a un prénom qui change, des âges, des figures. D’un être à l’autre, les données ne se retrouvent pas toujours telles quelles, comme si on pouvait dire « c’est comme cela puisqu’elles sont comme cela et que les faits sont ceux-ci ».

 

L’autre jour, elle cherchait à lui crier sa colère, le lende-main, elle taisait tout sentiment et tout ressentiment. N’empêche que ce n’était pas si facile que ça, ni pour les unes, ni pour les autres.

 

Le vent tournait et laissait à chaque jour un goût différent d’amertume, de crainte, d’espoir mais jamais d’apaisement. La langue-agenda s’était installée entre elles, plus rien ne s’en échappait. Après l’étalage des horaires à rendez-vous, des poin-tages de gens vaguement rencontrés, plus rien ne pouvait s’infiltrer dans les phrases de mots qu’elles se disaient, Toute tentative était vouée à échoir sur le bord de leur conversation. L’une et l’autre, douloureusement opposées puisque ne pouvant se rencontrer, ne savait que piquer la sensibilité, titiller de ci, de là pour obtenir un semblant de réaction, quelque chose.

Et tous les non-dits gaiement posés entre elles, infranchis-sables, s’en donnaient à cœur joie pour pourrir tout essai

 

– 52 – d’approche. Dans la confusion des mots et les effluves de senti-ments, chacune déviait, pour donner mille interprétations sans jamais se fixer sur une seule qui aurait pu, un instant, les mettre l’une face à l’autre.

Et ne pouvant sortir de leur être tout ce qui s’était dit de tendresse inavouée, de désir inassouvi, elles le laissaient flotter au-dessus d’elles, comme une lointaine reconnaissance ; trop éloignée d’elles pour qu’un jour leurs corps se rencontrassent L’une et l’autre, ne pouvant se débarrasser d’un fatras d’impossibilités, soigneusement établies mais ne pouvant non plus renoncer à la possibilité, floue, de pouvoir sortir, un jour, de leur relation-agenda, pour des moments de tendresse parta-gée ; elles s’écartelaient l’une et l’autre sur l’autel de leurs incer-titudes.

Et comment auraient-elles pu faire pour ne pas tomber dans le piège de l’attaque alors qu’il ne leur restait rien d’autre ? Unique moyen, pour elles, de savoir si l’autre ressentait encore quelque chose, juste un peu. Confrontées l’une à l’autre, ne pou-vant ni ne voulant se trouver l’une avec l’autre, seules, il ne res-tait que l’arme redoutable de la provocation, sournoise. Être la première à la formuler pour ne pas se retrouver dans les serres d’une question trop virulente, trop personnelle. Et si l’une s’en servait plus ouvertement, c’était parce qu’elle redoutait encore plus qu’on ébranlât l’équilibre incertain, qu’elle s’était forgé. Et si l’autre préférait parfois le silence, c’est qu’elle ne savait pas que faire des réponses-réponses lancées à tout vent, qui la pre-nait en plein cœur, au sein de ses hésitations.

 

Tout avait commencé il y a un an. L’une avait aimé l’autre, vite, pensant trouver là une femme comme elle. Tout avait été comme si l’autre attendait sa déclaration, de murmures en gestes, de gestes en paroles. Elle attendait, mais quoi ? Elle ne le savait même pas, coincée entre l’envie de découvrir d’autres ho-rizons et l’appréhension qui s’en échappait à gros flots. Elle y

 

– 53 – avait pensé, se l’était imaginé mais ne voulait poser ce désir dans le monde du réel. Elle avait construit autour d’elle un pré-sent sans avenir qu’elle ne pouvait ébranler, et, surtout pas pour cette autre qui venait lui casser sa jolie construction. Elle l’avait regardé faire, attentive, furtive, lui proposant l’action tout en se dérobant. Danse magique où l’une avançait pour que l’autre puisse mieux reculer. Nul doute qu’à ce jeu-là elles ne s’étaient pas rencontrées. Ou peut-être une fois, alors que des mots de désir s’étaient, quelques instants durant, mis à jouer autour d’elles. Elles les avaient regardés sans savoir qu’en faire, ni l’une, ni l’autre. Et qu’en auraient-elles fait dans cet espace fermé où le monde extérieur d’un seul coup pouvait surgir et tout rendre réel ?

 

Après les premiers mots données qui avaient l’apparence du désir mais qui n’en était pas, elles sont retournées à la ques-tion, la même, toujours. Devant l’impossibilité qu’elles avaient de faire, elles se tournaient chacune vers le désir d’agir. Tout se trouvait dévié ainsi ; comme des tentatives d’interprétation qui échouaient parce que submergées par trop de possibilités. Elles s’égaraient.

Une autre fois, elles avaient tenté de découvrir autre chose que des mots. L’une poussée par l’autre, elles se sont retrouvées pour parler de ce qu’elles auraient pu partager, encore mais c’était déjà cela.

 

Entre l’une qui cherchait une réponse à son interrogation, mettant tout en œuvre pour que la réponse soit négative et l’autre qui tentait vainement de s’en défaire, ne pouvant que laisser flotter le doute, elles contemplèrent les mots s’éparpiller autour d’elles, libres de toute action. Et si, cette fois-là, elles s’étaient rapprochées, ce n’était que pour mieux s’éloigner, bai-gnant l’une et l’autre dans un trouble empreint de doutes.

 

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Au troc de cet amour trop difficile à porter, elles n’avaient pas un échange à faire mais un pacte. Ce que l’une aurait sou-haité n’allait pas aux désirs de l’autre. Il était trop tôt, trop tard. Chacune persuadée de la justesse de son univers ne pouvait le compromettre pour ces mots incertains au travers desquels nul avenir ne perçait. Et devant elles se dessinaient l’impossible. Elles retournaient à leur agenda, n’oubliant ni l’une, ni l’autre de ne pas en déborder pour que rien ne paraisse, rien de ce qui aurait pu faire leur histoire. Il n’y avait pas d’histoire. Rien que des mots. Alourdis par l’insatisfaction, posés là, par mégarde ou par désir. Désir d’un désir évanoui sur quelques paroles, là où agir aurait été le seul choix vital mais si l’une, au moins, l’avait voulu, loin des pouvoirs. Mais elles ne souhaitaient pas la même chose et cela, au moins, elles le savaient. L’une et l’autre.

 

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