Des Petites Vies
La Vie, Ailleurs
« La lettre à Moscou, voilà ce que je peux faire grâce à ces deux rendez-vous annulés ! » Lucia devait rester une après-midi entière dans le petit bureau sombre et frais, été comme hiver. Elle aurait pu lire quelques dossiers de clients qu’elle n’avait pas encore reçus ou des articles traitant de l’accueil des requérants d’asile et de leur intégration dans les divers cantons romands versus les cantons suisse-alémaniques ou des documents de col-lègues sur la prise en charge sociale des personnes avec des troubles psychiatriques, ce qui concernaient 6 % de la popula-tion suisse ou de la manière dont on traitait médicalement, les 2 % qui consultaient ou étaient hospitalisés. Aujourd’hui, elle n’en avait pas le courage ou l’envie. Elle n’avait pas un seul pré-texte pour s’absenter de son poste de travail. Elle avait, devant elle, quatre heures et quart à faire semblant de travailler, à de-meurer disponible pour le cas où.
« Quinze jours que je lui ai écrit ! » s’exclama-t-elle dans son for intérieur. Lucia pensait qu’elle pouvait, vraisemblable-ment, espérer une réponse d’ici une semaine, en raison des len-teurs du courrier en direction de l’URSS. Elle resta songeuse. « Je pourrais toujours préparer une lettre que j’enverrais dès que j’aurais reçu l’autre. Cela accélèrerait peut-être le rythme des échanges. Peut-être. En tout cas, il était préférable de ne pas lui envoyer deux lettres de suite », pensa-t-elle, soucieuse de manquer une réponse. Lucia risquait de n’avoir qu’une réponse
– 78 – au lieu de deux espérées. « Non ! Il fallait être raisonnable et at-tendre sagement, » se résolut-elle.
Elle déplaça un bloc de feuilles quadrillées et le petit flacon de « typex » liquide. Lucia réfléchissait au contenu potentiel de la lettre ; en vérité, elle était tenaillée par une forte envie de se relier à Sakayam grâce à ce prétexte. « Je pourrais préparer la lettre, du moins pour l’essentiel de ce que je veux lui dire. Pour la réponse, je pourrais laisser libre la dernière partie de sa lettre. Je pourrais bien m’accorder une ou même deux pages où je parlerais de moi mais… Pas trop ! » Lucia craignait de pa-raître égocentrique. « Mais que lui dire ? » En fait, Lucia n’avait rien d’intéressant à raconter. Elle s’était retirée de la vie sociale du groupe d’amies. La vie continuait à Genève comme après le départ de Sakayam. En apparence, seulement. Pour Lucia rien n’était comme avant. « À quoi bon penser à ce que la vie était avant puisque je ne peux rien lui en dire ? » se lamentait-elle. « Il ne fallait surtout pas montrer un trop grand attachement à des jours anciens, cela pourrait à peser Sakayam. »
Lucia recula son fauteuil d’un coup de pied énergique, dans le tiroir du bas. La jambe gauche allongée, la droite repliée sur le pied du siège, elle soupirait, résolument. Elle aimait évoquer les grands principes des relations à autrui dans le cadre de l’amitié, Lucia aspirait à un lien qui renforçât, qui égayât, qui pût donner du sens à l’existence, du goût à la succession des jours, ordinaires par ailleurs. « Une amitié, ce doit être joyeux, léger ». Lucia pensait « utile » et se convainquait d’adopter un ton de circonstances afin de rester discrète pour ne pas troubler Sakayam, par des états d’âme et afin de ne pas la mettre en dan-ger, non plus, dans ce pays où la censure était implacable. Lucia ne savait pas ce qu’il était « safe » d’écrire, pas plus en fonction de la censure qu’en raison de la confusion de ses sentiments. Elle endossait une série de devoirs et d’exigence pour faire la démonstration d’une amitié potentiellement parfaite où la règle reposait sur la discrétion du sentiment et l’attention à plaire. « Il faut veiller à ne pas insister, à ne pas m’imposer mais à sus-
– 79 – citer l’envie d’être avec moi, peut-être à regretter de ne pas être ensemble ! ». Au plus profond d’elle, dans la caverne secrète de ses sentiments, Lucia savait qu’elle n’avait jamais voulu être une amie pour Sakayam mais une amante. Elle n’aimait pas se l’avouer. Même seule dans son bureau, elle répugnait encore admettre cet aveu de faiblesse à garder un tel attachement ou, sinon, à reconnaître ce sentiment d’échec à ne pas avoir su sé-duire et s’attacher Sakayam, ou l’inverse ? Elle craignait qu’un espoir irréductible ne demeurât trop vivace en elle. Lucia restait prisonnière de la stratégie de séduction dans laquelle elle avait grandi. Pour elle, on séduisait ou on était séduite dans la pre-mière phase, on apprenait à aimer ou à détester ensuite et on se supportait tout en se déchirant ou se séparait brutalement, dans la phase finale.
Lucia contemplait la feuille blanche qui lui servirait de brouillon. Elle était consciente que, parfois, elle ne contenait pas suffisamment ses épanchements. Il lui arrivait de redouter que cela en parût inquiétant ou presque obscène, aux yeux des autres. Lucia balaya d’un geste, en pensée, le souvenir des amies sur leur réserve ou effrayées et se rassura en se rappelant les amies ravies par ses excès. Elle revit les yeux interrogateurs de Sakayam un soir où elles avaient bu trop de bières au repas. Cette nuit-là, elles s’étaient entassées à cinq dans une même pièce. Les quatre matelas, côte à côte, interdisant toute intimité. Lucia avait dormi et rêvé et s’était réveillée plusieurs fois mal à l’aise de la sentir près d’elle. Sakayam s’était enroulée dans son sac de couchage, en lui tournant le dos. Lucia l’avait regardée s’installer et en avait ressenti une petite déception. Il n’allait rien se passer, cette nuit, Lucia en était sure, comme il ne s’était encore rien passé et comme il ne se passera jamais rien. Non qu’elle l’eut voulu, à tout prix, mais elle l’avait, néanmoins, es-péré au fond d’elle, malgré elle. Elle aurait aimée se refuser alors que Sakayam l’aurait désirée. Puis, elle aurait cédé avec délice. Ce souvenir l’obsédait. Lucia aurait voulu pouvoir lui re-procher son absence de désir comme elle voulait douter du sien, également.
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Le téléphone sonna à deux reprises et Lucia pris le temps de répondre avec précision, avant qu’elle ne puisse trancher entre « Dear Sakayam » et « Dear », tout seul. Elle opta pour un « Dearest » qui lui semblait plus affectueux sans paraître trop engagée. Elle préféra omettre le prénom, c’était plus sûr. Il ne fallait pas que l’on puisse deviner que cette lettre s’adressât à une femme. Surtout si elle contrôlait mal ce qu’elle écrivait en anglais. Surtout si elle allait oser, malgré elle, révéler des senti-ments que Sakayam soupçonnait plus clairement que Lucia ne le pensait. Ou peut-être pas.
Son stylo se suspendit, hésita plusieurs fois. Si elle com-mençait en disant qu’elle était triste, ce serait fidèle à ce qu’elle ressentait mais cela risquait d’ennuyer immédiatement sa lec-trice. « Et enfin, de quoi est-ce que je pourrais être triste puisque tout va bien pour moi, en apparence ! En revanche », se raisonnait-elle, « cela risquait d’être injurieux d’écrire cela à une femme qui était si loin de son pays, de ses amies et de sa famille depuis si longtemps, et surtout, loin de son amante ». Lucia re-tenait son souffle à la pensée que l’on put croire qu’elle aurait désiré être la personne aimée. « Je m’en fiche d’être aimée par Sakayam. Évidemment. Mieux vaut faire envie que pitié », ar-gumenta-elle avec elle-même, en lutte contre l’irrépressible be-soin d’être désirée, d’être voulue et attendue. En pensée, elle raya rageusement le mot « triste ». La feuille était toujours blanche. Hormis un « Dearest » timide qui dansait en haut de la page. Il ne faisait pas même le contrepoids graphique avec la date inscrite à gauche : « Geneva, May 13th, 1986 ; et si j’écrivais qu’il pleut ? Cela serait non seulement vrai car il pleu-vait depuis… son départ ! Et il pleuvait comme si le déluge s’installait pour une nouvelle fin des temps. Mais encore, cela serait le triste reflet de mes états d’âme. » Lucia ne pouvait re-connaître et accepter qu’elle fût autant affectée par la rencontre avec Sakayam et que son parti pris d’ignorer ses sentiments naissants creusait un puits de désarroi en elle. La nocivité sour-noise de son attitude affleurait, soudainement, dans l’effort d’écriture de sa lettre. Lucia se battait contre elle-même. Le
– 81 – souvenir des moments passés avec Sakayam, même rares, avec le groupe d’amies bousculait sa raison.
L’image de Sakayam qui disparaissant derrière la porte de la douane dérangea son souvenir de ce jour de départ. Gris et froid. Comme aujourd’hui. « Même si quelqu’un lisait une phrase aussi banale à propos de considérations météorolo-giques, personne ne pourrait imaginer qu’elle put signifier autre chose. Mais Sakayam comprendrait sans doute. » Lucia dérou-lait ses questions-réponses, en l’absence de tout lien réel avec celle qui aurait pu être son amante, qui pourrait être son amie, qui s’était éloignée. « Sakayam se souviendrait aussi peut-être de ce jour-là où elle avait disparu, engloutie par l’énorme aéro-port de Cointrin. Là où il n’est plus possible d’accompagner celle qui partait, là d’où l’on ne revenait plus en arrière. » Une petite mort, en somme. Ce jour-là.
En réprimant un frisson – il faisait évidement froid dans son petit bureau gris – Lucia se souvint de son incapacité à res-sentir la douleur de la séparation. C’était maintenant qu’elle a mal. Inexplicablement. Sakayam allait revenir dans quatre mois mais ce ne serait plus comme avant. À son retour, Sakayam al-lait rester à Genève. Un mois ou deux. Et repartirait définitive-ment en Inde où l’attendaient sa famille, ses amis, sa maison, ses collègues de l’hôpital d’où elle était partie pour une année de formation continue et de spécialisation en maladies tropicales.
Lucia avait sursauté en réalisant que le téléphone sonnait de nouveau. C’était une erreur. La réceptionniste voulait at-teindre la grande cheffe Christine Lambert qui ne répondait pas à son poste. « Et pourquoi serait-elle dans mon bureau ? » La feuille était toujours blanche et elle eut comme un regret de ne pas avoir été interrompue par un impératif professionnel. Elle soupira encore, bloquant sa respiration pour rassembler des forces qu’elle n’arrivait pas à mobiliser. Enfin, elle se décida, un
– 82 – sourire de déception aux lèvres. « I hope you are well1 ». Man-quait-elle d’imagination à ce point-là ? ! Un appel lancinant la laissa sans un mot à écrire. « Give me some news ! Write to me !2 » Il n’y avait pas de place pour un « Please » courtois ; la brutalité de cette urgence plongea Lucia dans un long moment d’immobilité, les yeux fixés sur la vitre opaque en verre sablé, le regard perdu dans le vague de son trouble intérieur. Elle se res-saisit, se récolta autour d’une toute petite phrase de résolution téméraire. « Non, je garderai ça pour la fin ! J’ai déjà un début et une fin, il ne me manque que le développement ! » Lucia dans son effort de lucidité comprit que l’essentiel résidait dans ce cri qu’elle rejetait à la fin. Il ne pouvait y avoir de « milieu » de lettre dans une histoire qui ne s’était pas développé. Le reste de la lettre importait peu, Lucia pouvait y dévoiler le menu détails de sa petite vie de travail avec les entretiens avec les personnes en fuite de toutes les mises en danger dans leur pays, en re-cherche de protection dans un pays neutre, riche et paisible. Elle aurait pu raconter les fous que l’on fait patienter jusqu’à leur mort, à grand renfort de médicaments, l’ultime délivrance d’une souffrance qui ne peut être guérie. Tout cet aspect de son activité ne pouvait pas passer la censure soviétique. Elle aurait aimé dire que sa vie à elle continuait, sans heurt et sans sur-prise. Elle se levait à six heures et trente minutes et commençait à travailler à huit heures et s’arrêtait pour la pause de midi et reprenait à quatorze et finissait à dix-huit heures et quinze mi-nutes, pause comprise. Le mercredi, elle avait congé et le week-end, elle récupérait en faisant le ménage, la vaisselle, la lessive. Elle repassait interminablement des chemisiers où elle inscri-vait rageusement des faux-plis. Enfin, elle lisait, dormait, man-geait à intervalles réguliers. Elle se promenait dans les divers
1 J’espère que tu vas bien
2 Donne-moi de tes nouvelles. Écris-moi.
– 83 – parcs de la ville. Rarement, elle prenait son vélo ou un bus pour aller découvrir la campagne en dehors de la ville, aux limites du canton. Comment écrire ses journées sans susciter l’ennui, la pi-tié ou le mépris pour ce quotidien fastidieux ? Sakayam pouvait-elle éprouver de l’envie pour une existence semblable, elle qui était partie de son pays, avait quitté ses proches pour entre-prendre une spécialisation post doctorat, qui militait inlassa-blement pour faire progresser, même lentement, la condition des femmes ? Pendant ce temps-là, Lucia poursuivait sa petite vie. « Je devrais recommencer à militer » mais l’idée lui sembla ridicule dans un contexte politique et sociale de démobilisation et de retour en force des idéologies conservatrices. « Militer quand plus personne ne veut bouger ? ! Dénoncer avec entête-ment et sans espoir s’être entendus ? Alors Lucia se mit à dé-crire ce qu’elle entendait à travers la porte. Un client qui se plai-gnait de souffrir du dos, le traducteur qui expliquait longuement les douleurs, l’assistante sociale qui répondait par intermittence d’un « oui » empathique mais gêné parce qu’on ne parle pas dans les couloirs pour des raisons de confidentialité et pour ne pas déranger les collègues. Elle pourrait aussi décrire son quoti-dien d’il y a un an en arrière avec les fous, et celui qui déclamait dans les couloirs et se réclamait d’être Christ et qu’il allait faire sauter une planète où régnait la pauvreté et la méchanceté. Et ses propres « oui » fatigués et conciliants pour contenir la vio-lence des mots et de la souffrance.
Lucia décrivit les pleurs et les peurs des exclus du confort quotidien. Deux pages plus loin, elle s’aperçut que tout avait été dit et restait à dire. Pouvait-elle maintenant se permettre une note personnelle. Elle aurait voulu s’autoriser l’émotion de la tristesse de la séparation et de ce qui ne s’était pas passé, de ce qui ne se passerait pas, jamais. Parce que c’était ainsi. Elle au-rait voulu avoir pu dire « Tu me manques » mais effarouchée par cette aveu qu’elle ne voulait pas parce qu’elle l’attendait de l’autre, elle suspendit son geste entre le stylo et le « typex ». Elle accéléra le séchage du liquide blanc qui avait fait disparaître l’inconvenance d’un tel cri d’amour qu’elle se refusait parc qu’il
– 84 – l’effrayait. De son écriture appliquée qui s’embourbait dans l’épaisseur blanche, encore trop fraîche, elle traça une phrase dont elle fut très fière. Voilà qui laisserait suggérer. À Sakayam de comprendre si elle le désirait: « Isa and I are missing our evenings drinking tea and chatting with you3 ». Lucia espérait que ce serait suffisant pour évoquer la nostalgie de leurs confi-dences, de leur complicité, de leurs rires, de leurs yeux qui osaient ce que leurs mains ne feraient jamais. Tant pis pour elle, tant pis pour moi. Lucia ne voulait pas se rappeler son désir de serrer entre ses bras ce corps brun qui semblait si doux. Se re-tranchant dans une attitude pédagogique, elle se surprit à in-venter des moments où elle avait tendu la perche, à espérer que Sakayam lui dise son désir en surmontant sa pudeur. « Ce n’était pas à moi de la faire. » s’excusa-t-elle pour elle-même. En séductrice, Lucia avait imaginer une stratégie pour forcer Sakayam dans tous ses retranchements et ses hésitations. Force était de constater qu’une autre femme avait osé ce qu’elle atten-dait. Et Sakayam avait ouvert son corps, découvert des plaisirs dans d’autres bras, sous d’autres mains, avec d’autres lèvres que Lucia. Sakayam avait connu la joie d’aimer, d’être aimée. Lucia relut ses pages. La lettre se devait de finir là.
Il était l’heure de se retirer, comme une ombre, de cet en-droit où les fantômes s’agitaient trop et la mettaient en péril. Lucia plia, consciencieusement les feuilles et les glissa dans une enveloppe non encore adressée qu’elle attacha à une page de son énorme agenda beige, à l’aide d’un trombone. Elle attendait une réponse pour envoyer son mot.
Son sac en bandoulière, elle salua les collègues qui par-taient. Une moue de tristesse s’installa, à son insu sur son visage qu’elle fantasmait déterminé et victorieux. Elle avait tout écrit et
3 Nos soirées à boire du thé et à discuter nous manquent, à Isa et moi.
– 85 – rien révélé. Elle avait réussi à remplir des pages et elle avait perdu une idée de son amour. Elle le savait depuis ce jour où elle était à l’aéroport, indifférente aux remous du départ. Elle n’avait pris aucun risque et s’estimait satisfaite.
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