Des Petites Vies

Mathilde LEVALLOIS-PERRET · Chapitre 5 sur 8

Pages du PDF

Des Petites Vies

Comme dans la Vraie Vie

 

 

Avec la retraite, le temps se transforme. Des espaces se créent, en soi, que l’on ne soupçonnait pas, remplis d’images, de mots, de sentiments qui forment les souvenirs d’un passé qui semblait avoir disparu. Un petit cahier d’écolier vert et blanc rempli de notes au stylo à encre violette ou noire, a rappelé à Brigitte un moment lointain où l’apprentissage de la qualité des liens était balbutiant, où la capacité d’agir au moment opportun surgissait avec acuité. Les écrits et les photos qu’elle retrouve pêle-mêle l’encouragent à déployer le fil rouge de quelques mois qui auraient pu représenter des années par l’ampleur de leur impact bouleversant sur sa vie, dans l’après-coup.

Le mois de février favorise ce repli sur soi quand la bise noire charrie des nuages de neige qui engloutissent la campagne dans l’immobilité glacée et bloque la ville dans un désordre in-quiet. À l’abri de la menace météorologique, dans son nid au douzième étage, Brigitte prépare distraitement à manger. Elle va et vient, pose une assiette, une fourchette et, une serviette en papier dans les mains, elle cherche un verre là où il n’y en a plus. Elle s’attable, elle lit ce cahier qui suspend le cours de sa vie ordinaire, confortable pour imposer la force de l’instant pas-sé.

 

* * * * * * *

 

– 56 –

Tout avait commencé par un premier jour d’automne, où, au volant de sa petite voiture orange vif, elle se hâtait, pleine d’enthousiasme, vers son premier poste de thérapeute dans une nouvelle unité de traitement de la dépendance alcoolique. Bri-gitte venait de sortir de quatre années d’études universitaires laborieuses et sa jeunesse, son inexpérience et sa candeur la rendaient craintive et impressionnable. La directrice du centre de soins croyait qu’elle avait trouvé la thérapeute idéale, cu-rieuse, malléable et pleine d’allant. Les premiers jours étaient dédiés à la formation et à la mise en place de la méthode grâce à la participation de quelques patients qui étaient prêts à tout pour sortir de leur problème sans perdre leur famille, leurs amis, leur emploi, leur santé, leur équilibre psychique. La struc-ture complexe de la prise en charge avait été mise à plat au cours du mois où elle avait assisté subjuguée par le savoir -faire des personnes référentes dans l’équipe. Brigitte s’efforçait à se taire et à réfléchir pour paraître adéquate mais sans succès au-près de la collaboratrice à laquelle elle voulait plaire, une petite femme au tempérament aussi intense que le rouge de ses che-veux longs et abondamment frisés. Jacqueline surprenait Bri-gitte par des questions diverses pour la débusquer dans ses schémas de pensées théoriques d’universitaires. Brigitte récitait ce qu’elle avait entendu et compris sinon, elle n’osait pas ré-pondre par crainte du rejet de l’équipe, face à son ignorance et sa stupidité. Vint le jour où elle avait commencé à percevoir la force de la souffrance dans la violence de l’attachement de la personne malade d’alcoolisme à la bouteille et à son entourage. En réunion d’équipe ou lors des colloques, elle avait souvent craint de se faire rabrouer comme d’autres novices puis, elle avait su hocher la tête aux mots-clés ou souligner spontanément les éléments décisifs dans les situations des patients. Quand la directrice devait s’absenter et Jacqueline prenait du pouvoir sur le reste de l’équipe. Brigitte s’étonnait du comportement de ceux qui renâclaient à donner les bonnes réponses. Elle n’eut bientôt plus qu’une obsession, se distinguer de tous par sa compréhen-sion et être reconnue par tous et surtout par Jacqueline.

 

– 57 –

L’aisance verbale de cette dernière étonnait Brigitte qui cher-chait à l’imiter, reprenant ses formules incisives, ses tiques lan-gagiers et certaines de ses mimiques. Brigitte admirait cette pe-tite femme menue et pétillante qui la faisait rire et lui ouvrait de nombreuses portes et débroussaillait des pistes de réflexions. Jacqueline lui confiait des discussions entre cadres, lui faisait partager des prises de décisions, lui ouvrait son cœur sur ses problèmes familiaux avec un mari qui souffrait d’alcoolisme, qui avait arrêté de boire et à propos de leurs quatre enfants, « cha-hutés » par leurs camarades, à cause du problème de santé de leur père. Brigitte devenait importante et osait prendre des ini-tiatives mineures et parlait de plus en plus ouvertement avec les autres membres de l’équipe, donnait son avis plus spontané-ment. Sa timidité se modulait. Elle se détendait peu à peu et ap-préciait les découvertes des arcanes de la nature humaine sur son lieu de travail, sans se douter qu’elle ne faisait que com-mencer le long chemin douloureux de la maturation psychique qui allait faire d’elle une experte trente ans plus tard.

 

* * * * * * * *

 

Le poële Godin ronflait un peu bruyamment car le feu ve-nait de démarrer. Le tirage était violent par temps de bise. Bri-gitte le rechargea avec deux bûches de 3o cm. La semaine de travail venait de se terminer. Ce jour-là, un vendredi, à 17 heures, elle avait classé la dernière fiche, refermé le couvercle de la boîte où de semblables s’entassaient dans le bon ordre. Elle avait enfilé son loden avec la satisfaction du travail achevé, noué son écharpe rouge autour de son cou. Son sac noir en bandou-lière, elle avait quitté les lieux après un geste d’au-revoir à la ré-ceptionniste, Henriette.

Alors qu’elle se dirigeait vers le parc à voitures, évitant mé-thodiquement les flaques d’eau gelée, elle avait perdu le sens de ses gestes. Quelque chose d’elle était restée prisonnier du lieu

 

– 58 – qu’elle venait de laisser. La route était déserte. Les kilomètres s’ajoutant les uns aux autres, reformaient la chaîne du retour vers la maison vide et glaciale. Machinalement, elle avait ouvert son poste de radio. Les mots coulaient et ricochaient sur sa mémoire. Le commentateur paraissait intarissable. Par inter-mittence, un terme pénétra en elle, la plongeant dans la confu-sion du passé immédiat, des regrets et d’un futur proche, en al-ternance, désespéré ou joyeux.

 

Jacqueline avait posé son livre. Sa cigarette fichée entre ses longs doigts minces, elle avait murmuré

– de toute façon, il est inutile d’essayer de continuer à faire semblant de lire, c’est le moment de parler.

Avec un peu d’emphase, Brigitte avait levé les yeux pour masquer un mouvement de recul qu’elle voulait imperceptible, face à Jacqueline alors qu’elles étaient assises en vis-à-vis, de part et d’autre de son bureau en faux rustique. Elles étaient lé-gèrement masquées par l’entassement des dossiers en attente d’une mise à jour. Brigitte aurait aimé disparaitre derrière la pile et joua avec le sous-main en skaï grenat de Hornschuch AG. À ce moment-là, rien en Brigitte ne semblait pas avoir eu cons-cience de la distance de protection appropriée à prendre quand l’interlocuteur s’agaçait. Pourtant, elle avait perçu l’irritation de Jacqueline. Quand elle avait écarté mollement la nécessité d’une discussion, c’était déjà trop tard.

– Avec tous ses dossiers à boucler ? ! Pour la fin de la se-maine prochaine ?!

– Ça peut attendre. Il y a plus important ; il faut clarifier un point théorique de base, si tu veux continuer à travailler ici. Je pense qu’il est préférable d’en parler rapidement et c’est à moi de le faire. Notre Directrice ne partage pas autant de moments que nous deux, ensemble et elle n’a pas encore remarqué ce que j’ai entendu ces derniers temps, venant de ta part. C’est pour toi

 

– 59 – que je te dis ça. Dans la vie, lorsqu’on a fait un choix, il est pré-férable de l’assumer, c’est-à-dire, de l’accepter ; l’acceptation étant la base du travail thérapeutique, ici, tu te dois d’intégrer cette attitude dans ta vie quotidienne. Tu te dois d’en faire la démonstration à l’extérieur. On attend de toi, que tu sois un modèle, les patients et leur famille et nos collègues et les équipes des autres départements. C’est clair ou bien ?

La voix de Jacqueline était dure, forte, sans appel. Brigitte s’était sentie vaciller sous l’accusation qu’elle percevait claire-ment et qui devait se rapporter à sa réflexion faite à la cafétéria, à midi concernant la température glaciale qui régnait chez elle, à chacun de ses retours, jusqu’à ce que le poêle à bois ait eu le temps de réchauffer l’air de la pièce principale, mais hélas pas dans les chambres. Le poêle à mazout aurait dû prendre le relai mais il y avait un problème avec la cuve qui était sale. Les autres collègues avaient compati ou avaient renchéri sur leurs expé-riences de montée au mayen et d’y geler tout le week-end, en hi-ver et même en été, par temps de pluie. Le repas avait été scan-dé par des rires et des plaintes, des marques d’empathie qui avaient soulagé Brigitte. Elle aimait quand toute leur tablée était animée par des échanges chaleureux autour des soucis de l’une ou de l’autre. C’était souvent, Anita, la physiothérapeute qui se confiait ou Jacqueline qui parlait pour faire la démonstration de la manière appropriée de gérer sa vie ; mais plus rarement, Bri-gitte qui ne voulait pas révéler des pans de sa vie privée.

Elle s’entendit répondre à Jacqueline sans avoir eu le temps de réfléchir, apeurée. Néanmoins désireuse de s’expliquer mais crispée par la crainte de ne pas pouvoir clari-fier la situation sans révéler la raison de sa présence dans la maison, elle mentit.

– Je suis en train de chercher un appartement chauffé. C’est pour cela que je garde un mi-temps. La maison, je ne l’ai pas choisie mais, en été, c’est merveilleux ! Ce n’est pas de ma

 

– 60 – faute si la citerne a été vendue sale ! Je ne suis pas responsable de cette malhonnêteté !

– Tu ne peux pas accepter conditionnellement quelque chose. Tu acceptes de vivre dans cette maison avec tous les aléas ou tu déménages ! Il est préférable que tu te décides vite. Tu ne peux pas rester à te plaindre tous les jours, sans rien faire pour changer ce que tu peux changer. Jacqueline récita la prière de la sérénité qui était entonnée ensemble, chaque matin, au début du premier groupe de travail. Elle souligna chaque mot-clé de la voix : … « Mon Dieu, donne-moi la sérénité d’accepter ce qui ne peut être changé, le courage de changer ce qui peut être changé et la sagesse d’en connaître la différence ».

– Si j’avais su que c’était aussi contraignant d’habiter dans une maison - Brigitte n’osait pas dire, maintenant, avec qui elle vivait là, et laissa flotter sa déclaration – si j’avais pu, j’aurais préféré autre chose. Je ne peux pas gérer tout ce qui est à faire, je ne peux pas accepter toutes ces contraintes matérielles. Ça me dépasse de devoir le faire, c’est trop lourd, toute seule. Je n’ai pas la sagesse de quoi que ce soit, en ce moment ! Elle souf-frait de ne pouvoir répondre aux attentes de Jacqueline et se re-prochait l’ambiguïté de sa situation. Tout ce qu’elle n’osait pas dire alourdissait leur échange.

Les phrases se déroulaient automatiquement.

– Si tu justifies ton attitude avec autant de confusion et de larmoiement, tu n’as rien compris à tout ce que je me suis ap-pliquée à t’expliquer depuis le début. À quelques jours de la fin de ton temps d’essai, il faut que tu optes pour une attitude en cohérence avec l’esprit du traitement, surtout face au reste des employés. Jacqueline restait détachée de ses propos, ce qui con-fondit plus encore Brigitte qui se tut, les yeux baissés sur la mo-quette bleue et rose saumon. Au fond d’elle, petit-à-petit, ça se craquelait et se fendillait, ça se lézardait et se déchirait large-ment et les idées y pénétraient, la condamnant à une blessure plus grande encore, l’accusant de malhonnêteté, d’apitoiement

 

– 61 – malsain vis-à-vis d’elle-même et impudique face aux autres. Ça avait tellement mal que ça s’est fermé. Puis, une colère sourde a rempli les interstices, cherchant à rouvrir une brèche. La dou-leur violente s’estompa devant la fureur de la lutte contre elle-même, contre l’autre.

 

Le soir-même, Brigitte avait eu de la peine à se concentrer sur les tâches de la préparation du repas. Chaque bûche lourde à monter, depuis la resserre, la ramenait douloureusement à la discussion. Les jours suivants s’étaient perdus dans la répétition des gestes identiques pour l’entretien de la vie quotidienne et les efforts pour assimiler une nouvelle attitude dans la vie. Le mot « accepter » devenait une référence incontournable à tout mo-ment. Le week-end fut consacré à finir de fendre la bois en compagnie de sa compagne et de préparer les invitations pour la veillée, dans une famille et le repas de Noël, dans l’autre famille. Le choix demeurait simple quand il s’agissait de contenter la majorité. Elle reprit son habitude d’écouter et de se taire durant les heures de travail et de pause. Elle s’appliquait à hocher de la tête avec componction aux dires de Jacqueline. Un mercredi soir de colloque tardif, elle osa révéler ses craintes, de l’évaluation de son temps d’essai, à Roberta qui partageait son sort et semblait mieux la comprendre que les autres. Cette der-nière restait craintive et dubitative quant à cet entretien. Une semaine s’était écoulée et la rapprochait du moment où le retour de la Directrice allait marquer la fin de son temps d’essai et peut-être de son engagement. Elle redoutait le rapport que Jac-queline pouvait faire des uns et des autres, de l’équipe thérapeu-tique et, surtout, d’elle-même.

 

* * * * * * * *

 

Brigitte posa la casserole sur le dessous de plat et glissa une nouvelle bûche, une de quarante-cinq cm qui brûlerait tout le

– 62 – temps du repas. À table, elle mangea sa langue de bœuf à la sauce tomate comme si elle mangeait la langue de Jacqueline. Pour exorciser la douleur de ce qui lui avait été dit. Brigitte ne remettait pas, encore, en cause la pertinence ou la manière dont Jacqueline lui avait parlé. Elle avait trop mal pour penser. Elle aimait bien cette image osée, un peu cannibale, pour régler son malaise et la communiqua à sa compagne et dans ses yeux, Bri-gitte lut la surprise, le vacillement d’une douleur fugitive puis, l’incompréhension. Odile plongea la tête au-dessus de son as-siette. Avec obstination, cette dernière évitait le regard de Bri-gitte qui ne faisait que la survoler par intermittences comme de lourds nuages, avant l’orage. La fatigue de la semaine la cloua dans le fauteuil à côté du feu, en silence pendant qu’Odile lavait la vaisselle, rangeait, rechargeait le poêle avec l’espoir que la pièce serait tempérée, à leur retour de la soirée en ville voisine.

Au Centre-Femmes, ses amies prirent son humeur à la lé-gère. Brigitte but une bière avec l’application concentrée que l’on mettait à réaliser un acte dont on a eu appris les effets théo-riques par cœur et par bonne volonté. À la deuxième bière, la déchirure perdit de son intensité. Brigitte s’y attendait. Elle pensa que c’était comme ça qu’on noyait son chagrin. Ça mar-chait.

Elle participa brillamment à la discussion sur la diversité des approches thérapeutiques, elle plaisanta. Un rire féroce la surprit au détour d’une phrase, tandis qu’elle se maintenait en équilibre sur son haut tabouret, accoudée au bar. Son amie lui sourit. Pour la première fois depuis le début de la soirée, Bri-gitte s’aperçut de la tendresse d’Odile qui lui tendait des caca-huètes, « pour éponger », plaisanta-t-elle. En partant, une femme glissa à Odile qu’elle lui raconterait la fin de la fête et de veiller sur Brigitte. « Et surtout, ne la laisse pas conduire pour rentrer ! » Avec la bouffée d’air glacé du dehors, Brigitte crut re-trouver le sens des réalités. Sa douleur avait repris des propor-tions qu’elle estimait justes et qui étaient simplement suppor-tables. Elle se laissa bercer par l’imperceptible ronflement de la

 

– 63 – voiture qui se faufilait à coups de grands phares jaunes à travers la nuit.

À la maison, sous le couvert, elles prirent des bûches dans les bras pour alimenter la réserve pour le lendemain matin. C’était plus facile de faire l’effort le soir plutôt qu’au réveil ! Elle laissa tomber une bûche sur les braises de la dernière. Le feu devrait repartir doucement et tenir la nuit. Demain, elles auront chaud au réveil. Puis elles montèrent ensemble affronter le froid cru des pièces à dormir. Tout était glacé, le plancher, les draps, les couvertures, les édredons, les livres et les cahiers sur la table de chevet et l’interrupteur de la lampe mais Brigitte se retint de s’attarder sur son ressenti, elle craignait de reconnaître que c’était difficile, crispée par son exigence d’accepter toutes les contraintes de la maison, sous peine de devoir en changer.

Brigitte et Odile firent l’amour avec le ravissement des premières fois, des premiers émois, pour réchauffer le lit ! Elles rirent pour le plaisir. Brusquement, Odile lui rappela leur projet d’aller skier le lendemain. La météo annonçait du beau temps. Elles iraient en fin de matinée, à La Faucille. Le corps de sa compagne apprivoisait déjà le sommeil, se lovant sous les cou-vertures, recalant un oreiller, tirant sur le haut de son pyjama trop court qu’elle avait mis à chauffer et enfilé dans le lit. Bri-gitte la trouvait belle mais elle tut son désir, à peine l’eut-t-elle reconnu. Néanmoins, elle s’attarda sur les yeux fermés d’Odile qui souriait toute au plaisir de la chaleur et du bien-être de l’abandon. Elle essaya de l’imiter sans grande conviction et sans aucun succès jusqu’à ce qu’elle basculât tardivement, dans le sommeil, sa main sur la poitrine de sa compagne. Au petit ma-tin, la douleur précipita Brigitte dans les bras d’Odile qui se ré-veilla avec effarement. Les sanglots montaient en longues ra-fales renversant, piétinant, saccageant tout dans leur remontée. L’incommensurable peine qui s’était accrochée à son dia-phragme ne s’était pas noyée. Anesthésiée, elle avait tempori-sée. Maintenant, était l’heure de forcer l’abandon de toute ra-tionalisation, de déjouer tout raisonnement, de laisser tomber

 

– 64 – toute justification, les vagues brisaient leur voie en réduisant le corps à une béance infinie.

Brigitte hoqueta qu’elle avait mal, inconsciente de l’incongruité de sa déclaration qui avait la redondance et l’inadéquation des sous-titres que l’on lisait malgré soi alors que l’on possédait parfaitement la langue du film. Odile hochait la tête, berçait son amante meurtrie qui se pansait à la chaleur de son corps généreusement offert au désespoir de Brigitte qui vi-brait au rythme ralenti des dernières douleurs. Elles se redormi-rent longtemps. Il fit beau et très froid ce jour-là. Brigitte skia comme dans un rêve, libérée de toute crainte, avec le plaisir et l’aisance de l’état de grâce.

 

*******************

 

Les semaines de travail se succédèrent rapidement après l’entretien avec la Directrice qui s’était montrée satisfaite de la collaboration de Brigitte et reconnaissante pour tous les efforts d’adaptation qu’elle avait fournis. Elle l’encourageait à conti-nuer malgré la difficulté à travailler dans une équipe en cours de formation. Elle la mit, également, en garde contre sa tendance à se laisser impressionner par les thérapeutes plus expérimentés. Brigitte en fut étonnée et soupçonna quelque chose d’informulable pour elle. Elle se souvint de cette nuit où elle avait eu si mal d’avoir été mise en abîme avec autant de rigueur par Jacqueline. Elle se préparait à un vendredi soir bien diffé-rent.

Quand le téléphone sonna, elle sut que c’était Odile qui l’appelait. Elle ne pouvait pas rentrer pour manger. Elle avait une réunion de travail. Sa voix caressante murmurait des mots tendres et impudiques. Brigitte sourit, elle rit. Elle était heu-reuse. Ensemble, elles firent des projets pour le week-end qui allait être bouleversé par l’imprévu-prévisible, elles multi-

 

– 65 – pliaient les « s’il fait beau, s’il pleut, s’il fait trop froid ». Elles gardaient la liberté d’inventer, à la dernière minute, d’autres sources de plaisir, d’autres activités de loisirs. Elles comptèrent jusqu’à trois et raccrochèrent leur récepteur téléphonique. C’était une convention qu’elles avaient mis sur pied afin d’éviter que l’une ne se retrouvât brutalement désemparée et triste face au téléphone muet qui bourdonnait dans le silence de l’autre. La cassette de musique s’était tue. Brigitte se raccrocha quelques instants aux craquements des parois en fonte du Godin qui se dilataient dans la chaleur. De temps en temps, une bûche écla-tait d’un bruit sec et lumineux comme un éclair. Elle mangea distraitement la salade d’endives au roquefort, les dernières de la saison. Elle se regardait dans la glace du vaisselier baroque, héritage fantaisiste d’une grand-mère trop rapidement perdue. Vingt heures. Elle aimait ses heures de solitude douce précédant le retour de son amante. Dans le fauteuil, les pieds baignés de la chaleur rayonnante du poêle, le corps détendu et calé par quelques coussins multicolores, elle reposait sa nuque sur l’arête en bois du dossier. Son esprit était déjà de retour au tra-vail, comme depuis plus de cinq mois, chaque fois qu’elle pou-vait se dérober à sa famille, aux voisins, à Odile. Peu lui impor-tait que son obsession en fusse une ! Elle avait besoin de vivre ce qu’elle était en train de vivre. Dernière assurance qu’elle se donnait en faisant la moue à d’invisibles observateurs.

 

Elle voulait comprendre, elle avait peur d’oublier ces ins-tants où le non -dit engloutissait le vécu observable et parta-geable sinon partagé. Avec les premières notes du « Boléro » de Ravel, le visage de Jacqueline surgit avec l’intensité du désir impossible. Les yeux clos, Brigitte en savoura la joie et l’amertume. Elle évoqua pour la centième fois, peut-être, le re-gard brûlant et sombre qu’elle reçut lors de la première réunion d’équipe. Elle avait demandé une précision quant au protocole de traitement et émis une proposition d’aménagement des ques-tionnaires pour simplifier l’approche et Jacqueline lui avait ré-

 

– 66 – pondu avec l’assurance nette et cinglante et la fermeté que Bri-gitte lui a eu enviées, au départ, qu’elle redoutait, dorénavant. Elle avait peur d’être empêchée dans sa réflexion avec autant d’intensité qu’elle aspirait à être formée. Or, à ce premier col-loque, elle en avait accepté le rejet avec le calme de l’ignorance humble et de l’ouverture confiante. Le temps de la réponse, elle avait oublié la pertinence de sa propre réflexion : Jacqueline sa-vait. Son savoir était indiscutable aux yeux des autres car il re-posait sur son expérience personnelle. En revanche, Brigitte ne savait rien de la dépendance physique, psychique, spirituelle dans la maladie de l’alcoolisme. Elle avait noté, consciencieu-sement, ce qui était dit avec la ferme intention de ne plus rien proposer qui ne parut cohérent avec l’idéologie d’un programme de réhabilitation dont elle ne se souvenait de la simplicité com-plexe qu’à travers quelques bribes de ses lectures universitaires. Le mot-clé était le paradoxe et Brigitte y nageait !Toutefois, au fil des jours, il lui semblait qu’elle comprenait bien, intuitive-ment.

Comme elle le fit constamment, plus tard, au colloque d’équipe, Jacqueline s’exprima, cette semaine, avec une telle in-tensité que Brigitte s’était sentie ébranlée. Elle n’avait plus l’avantage d’être novice ; elle était censée savoir, un peu mieux. Jacqueline avait balayé d’une phrase sans appel, la proposition de Brigitte concernant l’utilisation d’un outil de travail qu’elle pensait adéquat et qui ne l’était pas. Elle regrettait déjà sa pro-position, comme une faute grave et perdait de vue qu’elle pou-vait faire des erreurs. Elle voulait paraître excellente et susciter l’admiration de Jacqueline. Elle ne réussissait qu’à paraître ar-rogante et à confirmer cette dernière dans son excellence infail-lible. Elle déduisit qu’il lui fallait rester muette encore quelques mois.

 

Calée dans son fauteuil, Brigitte soupirait ; elle souffrait de ce mutisme dans lequel elle s’est enfermée, subjuguée et apeu-rée par le regard mordoré de Jacqueline auquel elle se cognait

 

– 67 – depuis des jours. Machinalement, ses dents déchiraient l’ongle de son auriculaire. Sur sa langue, quelques gouttes de sang su-cré la firent sursauter. Ça faisait un peu mal. Brigitte se deman-dait pourquoi elle se rongeait ainsi et ne trouvait pas plus de ré-ponses qu’il ne lui restait d’ongles au bout des doigts.

Sa question n’avait plus de sens lorsqu’elle s’interrogeait sur les raisons de son désir pour Jacqueline. Alors qu’elle est aimée d’Odile. « Il ne me reste qu’à accepter que ce soit ainsi. » elle parla à voix haute. Soulagée et pourtant anxieuse. Elle se rassura, « en tout cas, ce soir, je désire ma collègue. Demain est un autre jour. » Elle se répéta qu’elle désirait sa collègue et ne ressentit plus rien. Et si elle se racontait des histoires ? ! Elle adopta artificiellement une attitude désinvolte, les deux mains dans les poches, elle paraissait très mince dans son pantalon de jogging noir, campée devant le miroir du vaisselier où cha-toyaient les lumières des deux bougies jumelles. Puis, elle re-coiffa d’une main ses cheveux épais et bouclés, déroula son écharpe aux motifs cachemire violets et brun. Elle se scruta avec ses yeux mordorés aux très longs cils. Elle savait qu’elle avait un très beau regard. De face, de profil, de dos, elle se plaisait. Elle esquissa des pas de danse inventés. Elle était légère.

 

Surgit tout-à-coup, le souvenir d’une chanson qui décrivait la nostalgie et l’attirance d’un homme pour une femme, pour son corps qui bouge. Ce soir-là, après le dernier groupe, il avait fallu régler l’envoi d’une circulaire de présentation du pro-gramme de traitement, en l’absence de la secrétaire. Henriette était malade et ne pouvait assurer que le minimum. Brigitte s’était désignée volontaire pour des raisons aussi diverses que rendre service, plaire, rester avec une collègue à discuter, retar-der son retour dans la maison glaciale. Puisque les patients étaient allés manger, accompagnés par l’infirmière de service, le lieu était calme. Autour de la table, encombrée par des piles de lettres, d’enveloppes, de dépliants, ni Jacqueline, ni Brigitte ne parlaient, apparemment concentrées dans leur tâche. Le glisse-

 

– 68 – ment du papier qu’elles pliaient et glissaient et entassaient masquait mal cette absence soudaine de paroles entre elles. La tension avait bloquée la nuque de Brigitte qui essayait de s’abstraire sans réussir à le faire. Comment ignorer qu’elles se tenaient les deux si près l’une de l’autre, si proches ? Elle cher-chait quelque chose à dire. N’y tenant plus, elle s’était levée, elle avait bougé. Jacqueline avait relevé la tête, d’un regard, avait survolé, rapidement, le corps de Brigitte qui avait hésité, s’était approchée de Jacqueline et s’en était éloignée pour aller prendre le livre à photocopier. Elle l’avait reposé, était retour-née à sa tâche sous les yeux de Jacqueline qui n’avait fait aucun commentaire. Brigitte avait plongé dans son regard. Y avait-elle perçu ce qu’elle avait désiré, ce qu’elle avait redouté ? Elles s’étaient souri, peut-être, conscientes de tout ce qui aurait pu être et qui n’était peut-être, que projections. Tout-à-coup, Bri-gitte avait perdu le désir de ce corps menu, légèrement penché sur la table, auréolé par cette masse tourbillonnante de cheveux et de ces doigts qui pliaient, avec célérité, les feuilles de papier. Elle avait cherché et avait cru voir en l’autre ce qui était en elle. Déjà, Jacqueline avait mis de côté une pile de lettres et se pen-chait pour attraper les enveloppes. La chanson s’était éteinte dans la pièce.

 

* * * * * * *

 

Jacqueline avait une rage de dents. Toujours pas soignée. Un instant ébranlée dans sa résolution de tout dire et heureuse déjà d’avoir une bonne excuse pour ne rien dire, Brigitte flottait. Elle prit un pari comme une adolescente. « Si elle veut bien aller boire un café avec moi après le travail, c’est ok, je fonce. Sinon, ce n’est pas ok et je ne dis rien, jamais. » Au premier pari, elle en rajouta un deuxième. « Si elle refuse, c’est qu’elle se doute de quelque chose. Sinon, tout va bien ! »Songeuse, elle enfila un pari après l’autre comme autant de petites perles à un collier il-

 

– 69 – lusoire d’un désir qui ne pouvait s’avouer. Ou ne voulait pas ? Alors Brigitte parla, tout en se levant pour l’inviter à en faire de même.

 

– Et si on allait au salon de thé du tennis club ?

Jacqueline ne souhaitait pas aller au restaurant-bar Ten-nis-Club, elle baissa les yeux pour continuer la tâche de range-ment.

– On est très bien ici ! ?

Son refus contenait un flou qui fit hésiter Brigitte entre l’interrogation et l’affirmation péremptoire. Elle résolut son in-décision par l’action. Elle se leva pour aller fermer la porte. Comme une meurtrière avant l’heure du crime, elle nota la porte-fenêtre vitrée, le jardin déserté par les patients et les jar-diniers. Le crépuscule. « Bientôt l’heure d’allumer ». Au milieu d’elles deux, une chaise leur servait de repose-pied. « Tant pis pour elle, je parlerai ! » Elle osa, d’une voix blanche submergée d’émotion contenue où les mots résonnaient de vide, déclarer son désir.

– Depuis que je t’ai vue, tu me plais beaucoup, beaucoup au point où je me sens attirée par toi. Maladroitement, elle dit encore :

– Au point de concevoir avoir une relation plus intime avec toi.

Jacqueline sursauta. Était-ce un mouvement de surprise ou un effort du corps pour rejeter l’inconcevable ?

– En tout cas, je ne veux pas quitter mon mari et mes en-fants ! J’ai fait le choix de vivre avec eux. J’ai une vie heureuse avec eux. Depuis que Jean-Jacques ne boit plus du tout, les en-fants ont retrouvé une stabilité. Ils ont droit à une vie tranquille avec tout ce qu’ils ont subi. Ce n’est pas moi qui vais tout casser

 

– 70 – maintenant qu’il a fallu tant de temps pour tout mettre d’aplomb.

Jacqueline entama son hymne à la famille heureuse et au destin assumé. Brigitte n’écoutait plus. Elle connaissait le dis-cours qui se déversait sur elle, comme sur les patients. Et, sur-tout, elle n’entendait rien, étourdie d’avoir osé, gênée par ses maigres mots. Soudain, elle se ressaisit. De cela, elle fut sûre : Jacqueline ne répondait pas à sa question ! Y en avait-il une ? ! Brigitte ne lui demandait rien, elle lui proposait plus d’intimité. Elle lui avait dit qu’elle la désirait depuis la première fois qu’elle l’avait vue. Elle avait besoin de le dire comme un devoir d’honnêteté envers elle-même, comme on déposait un fardeau de quelque chose d’inassumable. Comme pour se débarrasser de cette tension qui vrillait tout son corps, qui obscurcissait sa tête, qui lui écartelait l’âme. Chaque jour, depuis des mois. Il fallait que Jacqueline le sût afin que leur lien se précisât et se relâchât.

Le silence les rapprocha par sa lenteur, sa lourdeur. Et Bri-gitte douta de ses propres paroles lénifiantes d’entrée en ma-tière

– Tu me disais, l’autre jour, l’importance d’accepter ce que l’on ressent. Alors, il fallait que je te dise que je te désire, depuis la première fois qu’on s’est vues.

Affolée par tout ce qu’elle avait dit, Brigitte ne ressentait déjà plus rien sinon la peur d’avoir prononcé des termes qui l’entraînaient au-delà du rêve dans une lutte étrange. Elle se mit à douter. « Du désir pour Jacqueline ? Où était le désir ? » Folle, elle s’était trompée puisqu’elle, Jacqueline, contre-attaqua.

– Je ne vois pas la couleur de ton sentiment !

Brigitte se heurta sur la palette que Jacqueline lui deman-dait : comment y choisir une couleur pour un vide tourbillon-nant ?

– Je ne sais pas.

 

– 71 –

Elle le répéta. Coupable de désirer et de mal le déclarer, honteuse de ne rien vouloir sinon de se débarrasser de son atti-rance.

Elle quitta le travail, abasourdie d’avoir osé et gênée d’avoir si peu révélé de tout ce qui l’agitait, soulagée que rien ne fut possible. Elle était dépouillée d’un rêve fou. Vidée. Libérée ? Le trajet de retour vers la maison l’entraînait loin du cauchemar qu’elle avait elle-même créé. Elle prépara le repas machinale-ment. Enfin, à l’heure de la tisane, elle se força à se dévoiler, de nouveau et rapporta tout à Odile. Cette dernière posa le doigt là où ça brûlait.

– Tu ne sais pas comment lui communiquer un désir dont tu ne veux pas. Tu débites des mots pour t’acquitter d’une dette. Comment veux-tu qu’elle réponde à toi, glaciale comme un poisson congelé et mort ? ! ? Tu ne lui proposes rien de concret. Sa famille, ça c’est du concret, pour elle. Moi, si on m’avait fait une telle déclaration, je n’y aurais jamais cru. Comment quitter ce que l’on a construit pour aller se jeter dans un bac à glaçons ?

Odile se montrait dure et Brigitte articula péniblement qu’elle ne voulait pas vivre ce désir.

– Peut-être que j’aimerais quand-même pour aller jusqu’au bout mais non, je préfère ne pas. Je voudrais m’en débarrasser, m’en libérer. Je ne sais pas. En tout cas, je ne veux pas vivre avec Jacqueline. Je suis trop bien avec toi. Je ne sais pas pour-quoi je la désire. Ça n’a pas de sens. Je ne sais si je la désire, vraiment, je ne veux pas de ce désir.

Impitoyable, Odile explosa :

– Et tu as l’impudence d’attendre qu’elle te propose ce que tu n’es pas capable de faire ? ! ? Tu aurais voulu qu’elle te désire et refuser qu’elle te propose une relation ! ? !

En une douleur fulgurante, Brigitte crut comprendre qu’elle avait désiré que Jacqueline la désirât, sans désirer, vrai-

 

– 72 – ment, cette dernière. Elle se répéta qu’elle désirait le désir du désir. Elle appréciait sa formule autant qu’elle s’en accablait.

 

* * * * * * *

 

Trois mois pleins s’écoulèrent durant lesquels Brigitte et Jacqueline firent un pas en avant et deux en arrière dans un non-dit vibrant de colère et de peur pour des émotions mal ve-nues, indécentes, indésirables. Brigitte en gardait le souvenir at-tristant de pertes de contrôle violentes à cause de paroles am-bigües, de frôlements indécis, de regards séducteurs. Des bribes d’échanges brutaux surnagèrent tels des cadavres décolorés et démesurément gonflés, difformes. Il y avait des lendemains aux couleurs de l’été avec la chaleur de l’incertitude. C’était fin juil-let aussi frais que début mai. Pour Brigitte, le temps ne fut plus aux paris mais aux grandes résolutions.

 

En mémoire, des années après, ne demeurent que des courtes scènes où avait dû s’installer une tension colossale, ai-guisant son sens de la répartie au point où les mots jaillissaient d’elle comme la lave d’un volcan et la laissait brûlée profondé-ment ou bien, la jetait dans le mutisme, vidée par le non-sens de ces escarmouches verbales. Jacqueline régnait sur son esprit dès qu’elle était seule avec elle-même. Elle s’était livrée, à elle, le jour où elle s’était trompée de désir et n’avait jamais osé l’expliquer à Jacqueline par crainte de la blesser ou de se rendre ridicule. Ou les deux.

Aujourd’hui encore, des moments lui pèsent, quand elle se rappelle toutes ses tentatives pour reprendre la maitrise de la relation.

 

– 73 –

Comme ce jour gris où – l’infirmière clouée devant la TV car les patients s’occupaient à découvrir les bienfaits de l’ergothérapie, dans un autre pavillon – Brigitte s’était lancée impétueusement et avait demandé :

– Jacqueline ferme la porte de communication !

Cette dernière avait répliqué :

– Je vais ouvrir la fenêtre dans ce cas !

Crispée dans sa tâche d’oser parler, Brigitte se sentit désar-çonnée. Alors, elle s’était maladroitement poussée à aller jus-qu’au bout de sa résolution et avait consenti un aveu qui avait le goût de la défaite

– Je veux faire l’amour avec toi.

Royale Jacqueline avait affirmé :

– Je ne peux pas.

Et sur l’insistance de Brigitte :

– Je ne peux pas faire l’amour avec quelqu’un d’autre que mon mari. Que ce soit un autre homme ou une femme. J’ai bien remarqué que tu étais en demande par rapport à moi depuis ta première déclaration mais ce n’était pas à moi de soulever la question.

La concision de la réponse laissa Brigitte avec la responsa-bilité du désir qu’elle abandonna, tout aussi rapidement, en dé-clarant :

– Ça ne fait rien que tu ne puisses pas, l’essentiel est que nous restions bonnes collègues.

– Bonnes collègues et amies !

Jacqueline précisait et appuyait sa requête d’un regard noir séducteur, Brigitte se perdait à nouveau dans ses pensées se-

 

– 74 – crètes où elle lui expliquait que le désir et l’amitié ne cohabi-taient pas sereinement dans le cœur de quiconque. Elle n’osait pas insister et s’inquiétait à voix haute :

– Nos tasses de thé qui ont dû refroidir !

Elle se rendait compte qu’elle ne pouvait plus se saisir de sa tasse car sa main tremblait trop. Jacqueline n’avait fait aucun commentaire. Brigitte s’était senti vaincue, humiliée de s’être laissée bouleverser par la réponse, en rage contre sa lâcheté. Ces joutes oratoires instantanées la laissaient abattue pendant des heures, quand elle était seule avec elle-même et la souffrance était telle qu’elle préférait être très affairée au travail, à l’écoute ou en parlant et à la maison, au ménage, et à l’extérieur, à la conduite de la voiture, au sport et, de préférence accompagnée. La lecture ne la soulageait pas. Elle plongeait dans l’apitoiement au rythme de ses interrogations quant à la raison pour laquelle elle n’avait pas su relever le « je ne peux pas qui ne veut pas dire je ne veux pas » qui était à la base de la réhabilitation de la dé-pendance alcoolique. Elle savait qu’elle craignait d’autres dévoi-lements. La honte d’avoir manquée de répartie, de s’être laissée débordée par ses sentiments de trouble et de peur creusait la place à la confusion. Brigitte ne savait plus ce qu’elle voulait, écrasée par ce qu’elle ne pouvait pas gérer.

Comment aurait-elle pu exiger plus de lucidité chez Jac-queline qu’il n’y en avait chez elle ? Épuisée de mal-être, elle dé-cida que les « je ne peux pas » de Jacqueline équivalaient à des « je ne veux pas. »

A la suite de telles modifications dans ses pensées, se suc-cédaient des jours de tranquillité où Brigitte retrouvait le plaisir de sa relation, simplement, aimante avec Odile. L’approche des vacances d’août de Jacqueline en famille, ouvrait de belles pers-pectives de travail paisible et consciencieux. Elle se réjouissait de l’été qui l’amenait au bord du lac Léman sur les quais à man-ger une glace ou à nager depuis la barque de ses amies Michelle et Mathilde. Elle glissait, sans contrainte, une fois au milieu de

 

– 75 – l’eau. Elle flottait également, dans les vagues douces de la « veupacité » et de la « peupacité ». Elle riait de se découvrir plus consciente et libre. Elle sentait qu’un jour, elle partirait de son lieu de travail pour aller ailleurs, riche de tout ce qu’elle avait vécu mais fatiguée par la répétition des questionnaires, des enseignements, ainsi que par la simplification pragmatique des réponses raisonnables, des décryptages stéréotypés, des formules récitées.

Dans le couloir menant au pavillon des dépendances, une de leurs collègues, Roberta leur avait demandé ce qu’elles avaient prévu comme thème pour les groupes de travail de l’après-midi, l’un en anglais et l’autre en français. Jacqueline avait répondu « The grief process » et Brigitte en avait été sur-prise et avait annoncé le même thème : « Le processus de deuil ». Dans leurs yeux, flottait une question quant au deuil de leur relation avec le départ probable de l’une ou l’autre. Forte de sa nouvelle confiance en elle-même et rompue à la relation d’affrontement, Brigitte crut faire de l’humour en demandant à Jacqueline si elle savait comment on faisait un deuil, cette der-nière lui répondit avec arrogance qu’il fallait être deux pour faire un deuil.

 

* * * * * * *

 

Brigitte comprend maintenant que la force de l’attachement était telle que Jacqueline avait pu imposer sa vi-sion de leur séparation selon laquelle l’une ne pouvait se déta-cher tant que l’autre ne le pouvait ou ne le voulait pas. Elle s’étonne de redécouvrir que le fondement de la relation à soi et à sa destinée ait pu être inaccessible pour elle-même, en partie à cause de son éducation et de sa personnalité mais surtout à cause de ses expériences familiales. Il demeure en elle une force acquise dans ces confrontations âpres au cours desquels elle avait été mise en abîme quotidiennement. Elle sait qu’elle pos-

 

– 76 – sède au fond d’elle, un instinct, une petite voix qui perçoit la réalité.

 

Elle n’a plus revu Jacqueline qui avait quitté le départe-ment des addictions, des années après elle. Elle s’est tournée vers d’autres activités professionnelles enthousiasmantes, en France voisine. Malgré la passion avec laquelle elle s’était impli-quée dans son premier travail, elle a oublié, chaque jour, des pans entiers de cette histoire où elle s’est sentie seule alors qu’elle avait beaucoup d’amis autour d’elle. Sans son petit ca-hier vert, elle ne pourrait plus rien relater de cette relation sinon qu’elle fut éprouvante et enrichissante. Tout est intégré et tisse l’ensemble de ses réflexions, de ses convictions, de ses doutes, de sa compétence professionnelle, de son ressenti, de son savoir être, de sa capacité d’aimer.

 

– 77 –