Des ronds dans l'eau
Des ronds dans l’eau
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
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— Claudine te passe le bonjour, elle est derrière moi. Tu n’as pas à te soucier de tes patients, tu sais, je gère. Tu prends évidemment le temps qu’il te faut. On va continuer à faire tourner la boutique en attendant. En parlant de boutique, il y en a une qui vient d’ouvrir en bas de l’immeuble d’à côté. Tu sais, le local à louer depuis l’année dernière. Un antiquaire ou un vendeur de tableaux, quelque chose comme ça. Un peu vieillot mais ce n’est pas pour me déplaire. J’avais peur qu’un énième café hipster colonise notre quartier, avec une belle bande de trentenaires en Stan Smith. Bref, tu vois ce que je veux dire.
Elle voit bien ce qu’Olivier veut dire et à quelle catégorie de population il fait référence. Il n’est pas franchement adepte de la tendance du gobelet en carton contenant un café noyé dans un demi-litre d’eau et couvert d’une feuille dessinée dans la mousse blanche. Il apprécie davantage la compagnie des noms de famille à particule. À l’exception de Joséphine. Elle a accepté de prendre son appel parce qu’elle savait qu’il ne se répandrait pas en tournures de phrase compatissantes. Lui préfère dévier l’esprit vers les aspects du quotidien, la routine réconfortante. Elle a le sentiment que cela date d’une autre époque, mais elle préfère acquiescer de temps à autre aux anecdotes d’Olivier. Il donne et prend des nouvelles sans exiger de réaction bien définie. Avant de raccrocher, il lui dit de ne pas hésiter à l’appeler, quand ça va bien, quand ça ne va pas bien, et que, si elle accepte, dans quelques jours ou quelques semaines, il viendra lui déposer un paquet de chouquettes. Elle répond : « D’accord » et « Embrasse Alexandra et les enfants de ma part ». Entendre sa propre voix après avoir été aphone pendant un temps est étrange. Elle ne fume plus mais sa gorge est si sèche qu’elle a dû toussoter un peu pour en faire sortir quelque chose. Même Georges n’a plus droit à un mot de sa part. Pauvre bête. Il paraît que les animaux sentent le mal-être de leur maître. Lui se contente de venir se blottir contre Joséphine toute la journée sur le canapé, pas loin de la tache laissée par le déca qu’elle buvait il y a dix jours, en attendant Vincent. Chaque fois que son regard tombe dessus, la peine lui fait fermer les yeux un instant, puis elle se tourne vers la porte, comme si celle-ci allait enfin s’ouvrir. Il ne peut pas s’en aller comme ça, c’est beaucoup trop imprévu, même pour lui.
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Les céréales en bouillie flottent à la surface de l’eau dans la cuvette. Les nausées étaient si fortes qu’elle a dû se ruer aux toilettes, à peine la dernière bouchée avalée. Quand elle relève la tête, elle peine à se reconnaître face au miroir. Yeux bouffis, joues rouges, lèvres nappées de bave, cheveux désordonnés. Ces derniers jours, son ventre a tout rejeté, même quand elle ne mangeait pas. La première fois qu’elle a vomi, ses parents étaient là. Ils sont venus quelques jours dans l’appartement. Catherine l’a accompagnée aux toilettes, lui a tenu les cheveux, lui a caressé le dos alors qu’elle expulsait par la bouche, par le nez, le peu de nourriture qu’elle avait accepté d’avaler la veille au soir. Puis sa mère l’a menée vers la douche et comme une enfant, elle l’a nettoyée et lui a lavé les cheveux avant de la sécher en la frottant doucement. « Il faut que tu reprennes des forces, ma chérie, tu vas en avoir besoin », lui a-t-elle dit. Joséphine a répondu qu’elle n’y arriverait pas. Peut-être a-t-elle même ajouté qu’elle voulait disparaître parce qu’elle ne savait pas comment vivre sans lui. Mais elle ne se souvient plus très bien.
Elle repense aux mots de sa mère. « Tu vas en avoir besoin. » Catherine faisait-elle seulement référence à Vincent ? Ou avait-elle senti autre chose ? Joséphine s’accroche au lavabo, comme prise à la gorge, comme si, soudainement, elle se rappelait son état. Enceinte.
Elle pourrait l’avoir oublié, le cœur trop chagriné pour être conscient. Le pilote automatique sur lequel s’est mis son corps lui fait occulter ce qu’il y abrite et le reste du monde.
Sa main passe sur son ventre. C’est injuste, tellement injuste que son esprit tente de faire obstruction à la réalité.
Dans le salon, elle attrape le sac en plastique contenant la salopette et le jette contre le mur. Tout cela n’a aucun sens. Et elle supplie Vincent de revenir.
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La pluie tape sur les vitres. Le ciel chargé écrase les rues, plonge le quartier dans une pénombre automnale. La nuit semble déjà avaler le jour mais il n’est pas si tard. Elle n’a aucune idée de l’heure qu’il est. Posté à côté d’elle, face à la fenêtre, Georges observe lui aussi l’averse fouetter l’immeuble. Elle n’a pas allumé la lumière du salon, sinistre, obscur. Elle a toujours détesté le manque de luminosité. Partout où elle arrive, il faut qu’elle éclaire mais aujourd’hui, elle n’en fait rien. Cette journée est d’une opacité qui distend le temps. Le ciel sombre, le silence de l’appartement, les gouttes qui dégoulinent lentement sur la vitre. L’horloge s’arrête, elle ne bouge pas, prolonge le flou du moment, l’imprécision de son corps qu’elle ne nourrit plus vraiment, qu’elle lave rarement. Serait-ce possible ? Elle ferme les yeux, rien n’est réel, elle peut rester là. Tout peut s’effacer, Vincent revient. Il est déjà là, il lui dit qu’il est désolé, elle voudrait l’insulter ou lui répéter qu’elle l’aime pour qu’il ne reparte pas. Leurs deux index suivent ensemble les tracées d’eau sur la vitre. Elle sent contre sa joue la barbe un peu drue, contre ses omoplates la poitrine et le cœur qui bat. Il lui dit combien il aime cette météo. La pluie à Paris lui rappelle la pluie en Bretagne. Et cette maison qui les attend là-bas.
Il a osé partir sans penser à cette bâtisse crasseuse. Incroyable, et finalement, tout lui. Il n’a rien anticipé de toute la pseudo-aventure dans laquelle il les a embarqués. Elle s’approche de l’étagère près du coin télé et saisit l’une des photos où ils posent tous les deux. C’était l’un de leurs premiers week-ends en Bretagne. Vincent est tellement fier de lui montrer cette région qu’il aime tant ; elle, elle sourit parce qu’en vérité, il faisait beau ce jour-là. Elle s’attendait à de la pluie. Elle en était presque déçue, d’avoir ce soleil qui faisait rougir ses joues. Vincent l’avait emmenée voir la maison. C’est à ce moment-là qu’avait commencé ce projet qu’elle trouvait improbable. Tout cet argent dépensé, ce temps consacré… Et lui qui disparaît, fait le mort, sans plus se préoccuper de rien.
« Espèce de dégonflé », souffle-t-elle à la photo dont elle ne perçoit plus que le flou des traits derrière ses yeux embués.
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Vincent
Le trou.
Un trou financier, un trou perdu au milieu de nulle part dans cette région que tu ne connaissais pas. C’était comme ça que tu appelais parfois la maison de mon grand-père, cette maison dont j’avais hérité, où j’avais passé toutes les vacances scolaires et les suivantes. Cette maison qui m’avait rendu fou d’excitation, enfant, alors que j’étais à Paris-Montparnasse pour monter dans le train en direction de la Bretagne. Je commençais le voyage vers le lieu de l’inédit, des aventures, chez celui qui parlait toujours d’une voix très basse, comme s’il me confiait un secret. Je pensais être le seul enfant à aller pêcher à la ligne, à regarder des films d’adultes comme un James Bond ou Les Tontons flingueurs, manger des choses incroyables, des huîtres, les Niniches de Carnac. Mon grand-père m’offrait tout ce à quoi je n’avais pas accès à Paris. Je rentrais chez mes parents plein de fierté, impatient de lire cette BD glissée dans mon sac avant mon départ ou de me mettre à installer le bateau de pirates Playmobil qu’il m’avait offert. Impatient aussi de retourner là-bas, dans ce petit village dont je ne savais pas écrire correctement le nom. Cette maison, qui te faisait ouvrir de grands yeux chaque fois que nous l’évoquions, je l’avais longtemps vue comme un endroit fabuleux. Et puis, plus tard, comme un refuge. Prendre l’air, c’était ce qu’elle me permettait de faire. Il m’était arrivé de m’y calfeutrer. Je l’avais fait juste avant de te demander ta main, je le faisais aussi quand j’étouffais dans notre appartement. Qui pouvait venir m’y débusquer ? Certainement pas toi. Cette maison te semblait trop lointaine alors que pour moi, c’était le lieu qui m’abritait lorsque j’en avais besoin, là où je pouvais me dérober, là où je pouvais disparaître aux yeux du monde, complètement.
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Combien de temps peut-on fermer la porte au monde ? Se retirer, se cacher, fuir, combien de temps est-ce admis ?
Certains enfants tiennent beaucoup de leurs parents, un nez épaté, une expression du visage quand vient la colère, la tendance à être bavard. Vincent, lui, tenait de sa mère la persévérance, jusqu’à frôler l’obstination. Lorsqu’elle avait rencontré pour la première fois ses beaux-parents, Joséphine s’était dit que son mari avait été élevé dans le culte des bonnes idées à suivre, de la ténacité. Vincent s’entêtait, comme le fait aujourd’hui sa mère, Anne. Le téléphone de Joséphine déborde de messages de sa belle-mère, un peu moins de son beau-père. S’il te plaît Joséphine, réponds, nous avons besoin de te parler. Et elle, de quoi a-t-elle besoin ? Qu’ils lui fichent la paix. Elle ne veut pas leur parler, ne comprend pas ces incessantes tentatives. Elle se sent agressée par le clignotement au bas de son téléphone, qui lui rappelle qu’on attend un signe de sa part. Elle, c’est de Vincent qu’elle attend un signe. Ils n’ont qu’à aller le questionner sur son envie de partir en week-end avec ses amis pour ne jamais revenir. Elle ne gêne personne, pourquoi veut-on à tout prix l’arracher au silence de son appartement ?
Elle finit par accepter de répondre à Marie. Une seule fois pour que joue ensuite la transmission d’informations : Joséphine va presque bien, en tout cas, elle est encore capable d’appuyer sur la touche verte de son smartphone.
— Jo, tu m’as fait tellement peur, lui dit Marie. J’essaye de te joindre depuis des jours, j’ai même glissé un mot dans ta boîte aux lettres la semaine dernière parce que tu ne m’as pas ouvert, tu l’as vu au moins, mon mot ?
Bien sûr que non, elle n’a pas vu le mot, elle n’a même pas entendu Marie sonner à l’interphone. Elle n’a pas ouvert la boîte aux lettres depuis le départ de Vincent, elle n’a pas enfilé de chaussures, elle n’a pas cherché son trousseau de clés, elle n’a pas regardé son reflet dans le miroir de l’entrée comme elle le faisait chaque matin, elle n’a pas hésité à prendre son parapluie, elle n’a pas attrapé son sac au vol et n’y a pas fouillé pour voir si son passe Navigo y était bien. Rien de tout ça, rien qui vient de l’avant, de ce quotidien dont le souvenir même est brouillardeux. Elle n’est pas sortie de l’appartement depuis des jours, elle n’a croisé personne, excepté le livreur venu la ravitailler en céréales pleines de glucides, en lait et en croquettes pour Georges.
— Je suis contente de t’avoir, vraiment. Dis-moi comment tu vas… Bon, continue Marie face au manque de réaction, je suis là, tu le sais, tu peux compter sur moi, hein ? Je suis désolée pour toi, Jo, je sais que tu souffres.
Joséphine ferme les yeux, incapable d’ouvrir la bouche. Pourtant, elle en aurait des choses à dire. Mille choses qui poussent sur sa poitrine, qui trébuchent sur ses lèvres avant qu’elle n’ait pu les faire sortir. Elle veut dire « pourquoi nous ? », « peut-être qu’il va revenir » ou « je ne pourrai pas sans lui ». Tout reste là, à l’arrière de sa gorge. Elle doit supporter les interminables interrogations qui fatiguent sa tête, brûlent sa peau. Les prononcer à voix haute est impossible, trop incisif.
Elle préfère dévier la peine, feindre de s’intéresser à autre chose. Comment vont les enfants, Nathan et Julia ? Et Nicolas ? Marie hésite dans un premier temps, Joséphine le sent. Difficile sans doute de trouver les mots pour dire que ça va, que pour elle, tout est normal, que les jumeaux turbulents retournent la maison, que Nicolas ronfle devant la télé, qu’elle a pu s’épiler les jambes ce matin.
— Avec les enfants, on va passer le week-end prochain en Vendée, à la Roche-sur-Yon. On a pris notre lundi. Si tu venais avec nous ? Peut-être que ça te ferait du bien l’air marin, suggère Marie.
— C’est gentil de proposer mais je ne crois pas que Nicolas et les jumeaux aient envie de me traîner avec eux pour leur week-end au bord de la mer.
— Au contraire, ils seraient contents de te voir. Tu sais bien que les jumeaux t’adorent.
— On verra.
— Promets-moi d’y réfléchir.
— D’accord.
Elle pense au fait qu’elle devra se lever, s’habiller, préparer un sac, sortir de l’appartement, s’installer dans une voiture entre deux enfants qui demanderont à bavarder, et qui parleront encore davantage durant tout un week-end. Il faudra faire des jeux, manger à table, dire oui à une balade. Ce serait rompre avec l’inertie de ses journées. Elle est trop fatiguée. Elle y réfléchira plus tard. C’est si lointain, en termes de date, d’organisation. Elle lui parvient d’un autre monde, cette invitation à la mer. Avec bien trop de choses à penser pour elle, qui n’a voulu penser à rien. C’est trop d’efforts, trop de tout, d’un coup.
Elle ne promet rien, excepté de rappeler aussi sa mère. Marie insiste, Catherine se fait un sang d’encre depuis qu’elle est repartie de Paris.
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Ouvrir les yeux, tourner mécaniquement la tête vers le deuxième oreiller, imaginer très fort qu’il est là, sentir son souffle et même l’haleine amère qu’il a au lever, sentir son corps chaud et sa main lui remettre une mèche de cheveux derrière l’oreille et descendre sur sa nuque, le croire là, sur ses lèvres, repousser la réalité et prolonger l’entre-deux en refermant les yeux, puis finalement, se lever du lit, enfiler le pantalon de jogging et son sweat à lui, mettre les céréales dans un bol, les croquettes pour Georges dans un autre, s’installer sur le canapé, chercher un film de deux heures minimum, dormir, lancer une série, dormir encore, vomir parfois, fermer les rideaux parce que l’été n’est pas si loin, caresser un peu Georges entre les deux oreilles, passer la première moitié de la nuit sur le canapé, la seconde dans le lit sans la couette.
Recommencer. Ne surtout pas brusquer la journée. Ne surtout pas effleurer tout ce qu’il y a au-dehors de l’appartement. Elle veut continuer à perpétuer l’impression que rien ne change, tout peut être figé si elle le décide.
Sauf qu’il y a cette invitation pour un week-end en Vendée. Elle se force à penser à la proposition de Marie. Contrecarrer ses journées ankylosées peut-être. Elle s’oblige à imaginer. Aller en Vendée, la mer, la plage et le vent, entendre les rires des jumeaux de Marie, sentir le soleil sur sa peau, le sable entre ses doigts. Elle a peur d’aimer ça alors que Vincent n’est plus là. Elle a peur que cela lui fasse du bien. Elle voudrait qu’on la laisse tranquille, dormir encore et encore. Attendre que Vincent revienne.
Tu vas revenir, je sais que tu vas revenir, tu vas me dire que tu t’es trompé, bien sûr que tu t’es trompé. Je peux t’attendre, le temps qu’il faudra.
Attendre, en tournant la tête vers la porte d’entrée, qui va forcément s’ouvrir parce que rien n’a changé dans l’appartement depuis que Vincent est parti. Elle évolue dans un univers qui stagne. Même ses larmes restent sur la bordure de ses yeux plutôt que de couler, elles se balancent au bout de ses cils fins.
Mais son ventre s’agite. Un frémissement grippe le mécanisme des heures statiques, comme une pièce qui ne colle pas dans le puzzle. Alors, elle se rappelle. Ce quelque chose qui importune aujourd’hui son immobilité la comblait il y a quelques semaines. Un monde parallèle, une autre vie qu’elle a vécue avant. Aurait-elle été trop heureuse ce week-end-là, en découvrant le résultat du test de grossesse ? Elle n’arrive plus à se souvenir de ces deux journées durant lesquelles elle s’est sentie enceinte, et parfaitement bien de l’être. Vincent décide de partir à ce moment-là, la laisse seule face à son ventre. Elle ne décèle pas de changement sous son nombril. Un gonflement peut-être mais elle ne veut pas y prêter attention. Ses seins, eux, ont enflé. Vincent les appelait les noisettes. Il disait ne pas aimer les grosses poitrines et préférait la taille réduite de la sienne. Aurait-il aimé la voir pleine, ronde, orgueilleuse ? Elle passe ses doigts sur ses tétons tendus et s’imagine ceux de Vincent. Oui, il les aurait aimés ses seins, couverts de baisers, saisis à pleine main, à pleine bouche. Elle en est certaine. Ou alors peut-être. Aurait-il aimé la voir enceinte ? Avait-il seulement envie de la voir enceinte ? Elle n’est plus sûre finalement. Elle ne sait pas s’il aurait voulu un enfant, s’il aurait préféré continuer à pouvoir s’échapper le temps d’un week-end sans rien anticiper. Il est parti alors qu’elle pensait qu’ils seraient un jour comme M. et Mme Gauthier, âgés et amoureux. Il lui avait promis, quand ils se sont mariés, qu’il serait toujours là, qu’il l’aimerait même quand elle serait fripée sur chaque centimètre de peau. Ne jamais faire de promesse que l’on ne peut pas tenir. C’est Frank Martin qui le dit, dans ce film dont il ne disait jamais trop fort qu’il était fan. Le Transporteur, il le regardait régulièrement avec un plaisir coupable mais véritable. « Tu ne fais pas honneur à Jason Statham mon amour, tu ne fais honneur à personne en disparaissant comme ça. » Peut-être qu’il n’avait pas l’intention de tenir sa promesse.
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Vincent
J’aimais Paris, pour ses lumières surtout, et parce que je pouvais me mêler aux autres, les rencontrer. J’aimais Paris parce que je t’y avais rencontrée, parce que nous y avions commencé notre vie ensemble. Nous avions acheté un appartement dans le 15 e arrondissement, non loin du marché où tu avais déjà tes habitudes. Quand tu y traînais ton caddie à roulettes, je te trouvais un air de vieille rombière du 16e et je te disais que nous étions, ainsi affublés à déambuler dans les allées, les stéréotypes de citadins à la recherche de bribes de nature. Mais j’adorais flâner, ton bras calé sous le mien, à te voir t’approcher des étals, à réfléchir à un poulet rôti pour le déjeuner, à sentir les odeurs de fromage avant même d’arriver devant le stand. Nous étions bien dans cette routine calquée sur celle de nombreux autres couples. Je n’avais jamais rien connu d’autre. J’étais un Parisien de la première heure et tu en riais. Tu t’étais moquée de moi lorsque j’avais dit que c’était très mignon « finalement » Boulogne-Billancourt lorsque nous étions allés pour la première fois chez Marie et Nicolas. Tu me disais que j’étais vraiment snob à considérer la petite couronne comme une excroissance fadasse de la Ville lumière, un peu comme le serait un chat de gouttière à côté d’un persan, que c’était tout juste si je n’empruntais pas le mot campagne pour parler de Boulogne-Billancourt. Peut-être que je m’imaginais que des vaches y paissaient, entre deux immeubles ? Tu trouvais que c’était un comble alors que j’étais devenu propriétaire d’un pied-à-terre breton pour lequel je ne rechignais jamais à enfiler des bottes en caoutchouc, en bon Parisien qui creuse son trou dans l’herbe verte de la plaine régionale. Je savais les loyers plus abordables en proche banlieue, la possibilité d’avoir une place de parking mais je ne voulais pas de l’entre-deux, même s’il m’était arrivé d’y réfléchir parce que l’appartement était assez spacieux pour deux et demi en comptant Georges mais pas plus. Et si un jour… ? Ce jour-là n’arrivait pas. Nous étions trop occupés à nous aimer et à aimer la vie que nous avions, nous soustrayant à cette chronologie ordinaire du temps qui passe. À quel moment doit-on faire des enfants ? C’était un sujet latent entre nous et je ne m’étais pas vu vieillir, oubliant que peut-être, toi, tu aurais aimé avoir un appartement plus grand pour une famille plus grande. Je pensais que l’envie d’avoir un enfant jaillissait un jour, et en l’attendant, cette envie, nous étions bien, à deux et demi.
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Elle se décide à appeler sa mère. Catherine est si heureuse mais ne dit rien en ce sens, Joséphine le sent, simplement. Elle sent aussi qu’elle n’aurait pas dû attendre si longtemps avant d’entendre la voix de sa mère. Catherine a toujours été douce avec elle, sans être envahissante. Une complicité mère fille ordinaire, ou un peu plus qu’ordinaire. Peut-être parce que Joséphine est la petite dernière, après deux garçons.
Catherine, aujourd’hui, n’évoque pas le silence de sa fille depuis des semaines, elle ne dit rien de l’angoisse de ne pas savoir ce qu’elle fait de ses journées, de ne pas savoir comment elle envisage l’avenir. L’avenir pour Joséphine, ce sont les prochaines minutes. La suite, ça n’existe pas.
Catherine, aujourd’hui, ne parle pas non plus de Vincent mais de son jardin. Joséphine l’imagine les mains fourrées dans de longs gants de caoutchouc vert et ses cheveux cendrés, qu’elle a toujours refusé de teindre, sous une casquette griffée d’un logo à peine visible maintenant. La casquette a le même âge que le jardin et la maison, installés dans la campagne de Sarlat. Plusieurs fois par an, Catherine abandonne ses bottes et ses arbustes pour « monter sur Paris », comme elle aime à dire. Elles passent quelques jours ensemble, des journées de touristes, avec des activités de touristes. Elles s’assoient sur la banquette ou en terrasse d’un café très parisien pour se faire servir cafés et croissants au beurre accompagnés du sourire las du serveur. Elles vont se perdre dans les allées du musée d’Orsay, pour découvrir les collections temporaires ou redécouvrir les peintures qu’elles connaissent, à l’affût du détail qu’elles n’avaient pas encore remarqué sur l’une de leurs œuvres préférées. Et puis une séance de shopping, dans des boutiques intimistes ou dans les grands magasins, parfois aussi chez les antiquaires, mais Joséphine n’a pas l’œil. C’est Vincent qui fouinait et qui trouvait, chez les antiquaires.
Catherine termine leur conversation en lui proposant de venir à la maison, en Dordogne. Pour se reposer. Ou pour se changer les idées. Si elle acceptait chacune des invitations qui lui sont faites, Joséphine aurait la même vie sociale que lorsque Vincent était là. Et cela lui paraît absurde, indécent. Elle explique que le week-end prochain, elle ira peut-être en Vendée avec Marie et sa famille. L’idée est encouragée par sa mère (« l’air marin, c’est source de bonne fatigue »), laquelle répète toutefois que ça n’empêche pas de venir quelques jours à Sarlat.
Après avoir raccroché, elle essaye de réfléchir. Mobiliser son cerveau, se concentrer. Se mettre à penser, c’est s’ouvrir à l’absence de Vincent. Accepter. Elle ne veut pas accepter. Le manque est là, sans qu’elle l’ait accepté.
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Elle se réveille en milieu de journée. Son corps lui semble si lourd, sa tête comme prise dans un étau. Elle a mal au cœur, c’est autre chose que le chagrin. Tout s’accumule sur elle, tout l’écrase. La douleur, le mal-être physique. Elle ne sait plus ce qu’elle fait, ce qu’elle doit faire. Une envie de vomir la saisit, mais son estomac n’a rien à rejeter. Son corps chancelle, ses yeux ne veulent plus s’ouvrir. Elle est sur le point de téléphoner à Marie, ou Olivier qui a tenté de la joindre dans la matinée, mais elle ne veut pas parler, elle ne veut voir personne. Si elle appelle à l’aide, il faudra répondre à des questions, être là, exister. Son lit l’accueille. Elle y reste toute la journée, et celle d’après, jusqu’à ce que le brouillard se dissipe. Elle n’a fait que dormir, dans ses draps poisseux. Elle ne les a pas changés depuis le départ de Vincent, paniquée à l’idée que disparaisse son odeur. Ne rien toucher, ne rien bouger. Elle serre souvent l’oreiller de son mari contre elle, elle y enfouit sa tête pour le sentir, mais le parfum n’est plus là. Les draps doivent être changés, elle le sait, mais pas encore.
Ce matin-là, son corps consent à s’échapper du lit. Et elle pense à sa mère, qui lui parlait de l’air marin et d’une bonne fatigue. Elle prend une décision, la première depuis des semaines. Elle ira en Vendée.
Marie est ravie qu’elle se joigne à eux. Le départ est prévu le soir même. Il y a de la place dans cette maison qu’ils ont louée pour le week-end. Ils iront à la plage, même s’il ne fait pas encore assez chaud pour se baigner ; ils emmèneront les jumeaux manger des gaufres, une balade à vélo aussi. Joséphine écoute Marie lui communiquer la liste des activités. Deux jours chargés. Un planning établi pour profiter pleinement de la virée loin de Paris. Elle sait déjà qu’elle ne pourra pas, qu’elle ne voudra pas faire tout ça. Elle n’en attend rien, n’espère rien. Partir avec Marie et sa famille, elle ne sait même pas pourquoi. La vie ne s’est pas arrêtée, il y a toute cette activité qui rôde. Le week-end en Vendée est un risque. Le risque de toucher le réel. Tu vois, je peux aller voir la mer sans toi, toi qui n’as rien trouvé de mieux à faire que de me laisser toute seule.
En boucle, dans son esprit, un mélange de tristesse et finalement, de colère. Vincent qui fait le mort, le temps qui s’écoule mais qui n’explique rien, les journées qui passent avec ce silence tonitruant.
Elle prépare un sac avec des culottes, des chaussettes, un gros pull supplémentaire et réalise qu’elle va devoir s’habiller avec autre chose qu’un sweat-shirt sale. Elle doit aussi faire sa trousse de toilette. Dans la salle de bains, elle saisit sa brosse à cheveux ; depuis combien de temps ne l’a-t-elle pas utilisée ? Et puis, son regard interroge le reste de la pièce. Quelques poils qui traînent encore dans le lavabo, son déodorant, le gel douche posé à l’envers parce qu’il voulait avoir les dernières gouttes, sa brosse à dents, à côté de la sienne. C’est soudain, et si violent. Le vertige lui fait perdre l’équilibre. Elle descend au sol, agrippe la serviette de bain et la serre contre sa poitrine. Elle n’arrive pas à croire qu’elle est encore là. Comment je fais sans toi ?
Elle s’est endormie sur le carrelage de la salle de bains et quand elle se réveille, elle envoie un message à Marie. Son amie comprend et ne demande aucune explication supplémentaire. C’est au-dessus de ses forces. Elle n’a pas le courage, ni l’envie, ni le besoin de respirer l’air marin. Elle veut oublier, s’oublier.
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La cigarette qu’il ne finissait jamais tout à fait, ses yeux qu’il frottait de ses poings à la manière d’un enfant fatigué, le caleçon avec le trou entre les jambes dont il ne voulait pas se débarrasser, les tartares de saumon Picard qu’il adorait, sa manie de remplir les verres jusqu’à quasi-débordement, les manches de ses chemises bleues qu’il remontait jusqu’aux coudes avant de se mettre à son ordinateur, les bêtisiers de Noël qui le faisaient rire aux éclats, l’odeur de sa peau après une journée à la plage, ses commentaires chaque année devant les feuilles qui rougissent à l’automne, son ton solennel quand Georges griffait le canapé, son humeur maussade dès qu’il ratait la première sonnerie du réveil, sa colère quand il se faisait bousculer par un homme pressé en cravate et qu’il lui disait qu’il ne serait pas si pressé s’il n’avait pas pris autant de temps pour nouer sa cravate, les films du dimanche soir dont il ne voulait pas rater le début, le bruit de sa bouche quand il mangeait un bonbon gluant, le baiser qu’il déposait dans le creux de son coude, ses lacets qu’il nouait de deux tours, Amazon qu’il exécrait et qu’il utilisait parce que juste pour cette fois c’est quand même pratique, ses coups de klaxon contre les piétons qui traversaient en dehors des clous, son habitude de traverser en dehors des clous, ses yeux qu’il plantait dans les siens quand il jouissait, le sel qu’il ajoutait avant de goûter un plat, la glace à la noisette qui dégoulinait sur son menton, ses cheveux qu’il respirait juste après qu’elle les avait lavés, sa main qu’il prenait toujours dans la sienne quand ils arrivaient quelque part.
Et cette chanson, cette chanson qu’il a si souvent écoutée, qu’il chantonnait à l’envi, sur différents tempos, sur différents styles, sur laquelle il lui a fait danser des slows dans le salon.
Pourquoi il l’aimait tant cette chanson ? Cette mélancolie, ces paroles.
Joséphine l’entend chantonner de nouveau, elle entend sa voix. « Je suis venu te dire que je m’en vais. Tes sanglots longs n’y pourront rien changer », ose-t-il.
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Elle se demande pourquoi la Normandie ? Pourquoi pas la Corrèze ou la Côte basque ? Elle ne l’a pas questionné quand il lui a annoncé une semaine avant la date qu’il avait organisé une escapade sur le littoral normand. Elle se demande pourquoi le vélo et pas un van, une voiture ancienne, ses pieds même. Elle se demande pourquoi ces amis-là et pas Jean-François et Nicolas. Ou même ses grands frères à elle, puisqu’il lui avait dit un jour qu’il était très heureux, étant fils unique, de découvrir ce qu’était une famille plus élargie. Il s’entendait bien avec Julien et Christophe. Il avait même développé une complicité solide avec ses beaux-frères au fil des années. Peut-être davantage que celle qu’elle a avec eux. Joséphine et ses frères se retrouvent aux fêtes de famille, pendant les vacances d’été chez les parents, ils s’appellent de temps en temps. Elle est aussi marraine de l’une de ses nièces.
Elle décide de téléphoner à Christophe, l’aîné. Lui aura peut-être des réponses parce que c’est à se taper la tête contre les murs. En allumant son téléphone, elle voit dans ses messages que lui et Julien lui avaient proposé un week-end entre frères et sœur, sur l’un des ponts de mai. Les jours fériés sont passés inaperçus. Le mois de mai, qui touche à sa fin, a coulé sur elle.
Il décroche à la deuxième sonnerie. Sa voix vient de loin. Il est en voiture et s’excuse, il se rend à un rendez-vous important, il arrive d’ailleurs, il ne pourra pas rester très longtemps au téléphone. Elle lui dit qu’elle comprend et qu’ils se parleront un autre jour. Lui promet qu’ils se verront très vite, on est tous là pour toi Jo, puis demande pardon de nouveau, il doit raccrocher.
C’est vrai, elle a oublié, les gens ont des rendez-vous et une existence à faire tourner. Les gens sortent de chez eux, se rendent au travail, vont chercher les enfants à l’école, font du sport, mangent attablés en famille, se couchent en se disant je t’aime. Elle y pense et vite, elle veut retourner sur le canapé parce que dehors, le monde s’active, elle le sent. Le soleil traverse chaque jour les rideaux avec toujours plus d’assurance. Le mois de juin débute et avec lui, s’intensifie la rumeur de la rue. Elle ouvre parfois la fenêtre. Elle y fume et culpabilise un peu, puis recommence. Comme un défi. Il n’y a rien, je ne vois rien, je ne sens rien.
Les gens préparent leurs vacances, font le marché pour goûter les premiers fruits de saison, prennent des verres en terrasse. Elle leur en veut à tous, de parler fort, de marcher avec précipitation, de rire, de profiter. Elle en veut aux journées qui s’allongent, preuve que le temps avance. Elle souhaiterait contrer les aiguilles de l’horloge, comme dans les films de science-fiction. Les jours qui passent ne sont déjà que science-fiction. Elle n’a pas envie de remonter le temps pour connaître les chiffres du Loto, avoir les réponses pour l’examen qu’elle a complètement raté en deuxième année de médecine ou éviter d’acheter cette robe hors de prix qu’elle n’a jamais mise. Juste un retour en arrière, pour comprendre ce qu’il s’est passé, pourquoi Vincent ne franchit pas la porte d’entrée.
Un lundi, elle se décide à la franchir, cette porte. Une promenade hasardeuse au-delà de son quartier. Elle marche, lentement, longtemps en levant la tête vers les balcons fleuris, en regardant au travers des vitrines des boutiques, en détaillant les passants. En bord de Seine, les quais sont déserts. Elle longe le fleuve jusqu’à atteindre l’entrée du jardin des Tuileries. Dans les allées, quelques nounous portent sur leurs hanches des bébés au visage couvert de miettes de gâteaux. Des personnes âgées avancent d’une démarche paresseuse, les mains croisées dans le dos. C’est calme pour un lundi. Les klaxons des voitures lui parviennent à peine. Au-dessus d’elle, le frémissement des feuilles des tilleuls. Ou peut-être des marronniers. Elle ne connaît pas grand-chose à la flore, au grand dam de sa mère. Lorsqu’elle était adolescente, Catherine s’agaçait de la voir s’enfermer dans sa chambre pour lire, alors que le soleil brillait haut dans le ciel. « Même si tu n’as pas la main verte, ça ne te ferait pas de mal de sortir prendre un peu l’air », disait-elle, certaine que Joséphine prendrait goût au jardinage si elle essayait. Christophe et Julien, eux, passaient leur temps dehors. Si ses frères l’avaient conviée à leurs jeux d’aventuriers plutôt que de faire front commun contre leur petite sœur, ils seraient peut-être plus proches tous les trois. Elle ne participait pas, ils ne la réclamaient pas et puis, Christophe et Julien avaient tous deux quitté la maison alors qu’elle n’avait pas treize ans. Elle était restée la chouchoute, le dernier enfant qui autorise encore les câlins quand les deux premiers repoussent avec une certaine indélicatesse toute démonstration d’affection maternelle.
Christophe et Julien ont essayé de l’appeler durant le week-end. Deux fois, elle a rejeté l’appel. La seule personne dont elle a accepté l’effraction dans son palais du silence est sa mère. Catherine a proposé de revenir sur Paris, après avoir appris qu’elle n’était finalement pas allée en Vendée. Joséphine lui a dit qu’elle préférait rester seule mais que peut-être, bientôt, elle viendrait les voir, à la maison. Sa mère a décrit le jardin, l’étendue d’herbe qui pourrait accueillir ses siestes, les roses ouvertes dont elle pourrait sentir le parfum, la glycine alourdie par ses généreuses fleurs, l’ombre immense des arbres. Joséphine a demandé si le cerisier était en fleur. Non, a répondu sa mère. Il était trop tard pour ça. La floraison est passée. Sa vie est entre parenthèses, en suspens, alors que dehors, tout continue, se dit-elle, assise sur une chaise du jardin des Tuileries. Les barreaux métalliques scient son dos mais elle n’y prête pas attention. Elle lève la tête vers le ciel, vers les arbres, la tourne vers les enfants qui jouent, vers les joggeurs. Ils donnent l’impression d’une existence qui coule sans heurts. Pour elle aussi, c’était facile. Si ordinaire qu’elle en avait oublié la justesse. C’est donc cela, la définition du bonheur, de la vie parfaite, celle que l’on vit sans rien questionner. Elle est privée injustement de cette simplicité qui gâte et remplit le cœur.
Est-il possible de se faire dépouiller intégralement du bonheur pour une pièce manquante ? Est-ce parce que Vincent était tout pour elle, trop pour elle, qu’elle titube chaque jour ?
Quand elle repart du jardin des Tuileries, son téléphone claironne. C’est une application qui la félicite parce qu’elle a fait 10 000 pas aujourd’hui. Elle avait oublié l’existence de cette application podomètre. L’historique doit être affligeant de vide. Ses jambes étaient comme cristallisées quand elle a commencé sa balade dans Paris. En arrivant à l’appartement, elle sent déjà pointer cette fatigue justifiée, de celle qui fait chercher le lit pour reposer les muscles et pas la tête. Ce n’était pas l’air marin, mais l’air du dehors semble faire l’affaire.
Ce soir-là, elle se couche en écrasant son nez dans l’oreiller de Vincent jusqu’à s’en faire mal. Elle a changé les draps, l’odeur n’y est plus, mais elle se persuade que lui est là. Son visage face à elle, ses bras qui l’entourent, sa bouche qui lui dit que ça ira mieux, pour elle et pour le bébé. Le bébé. Comment a-t-il pu s’accrocher, faire son nid ? Elle ne sait pas s’il est encore là. Elle y pense si peu, elle s’en fiche même, comme elle se fiche de tout dans cette réalité insensée.
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Un matin, des coups francs à la porte d’entrée la font sortir du lit, le corps et le regard encore pleins de sommeil. Georges se frotte à ses jambes et elle manque de trébucher. Elle marche sur la pointe des pieds et tente d’entendre une voix avant d’ouvrir. Elle n’est pas habillée mais ses cheveux sont propres. Grâce à Olivier. Son associé l’a appelée cette semaine parce qu’il voulait lui apporter des chouquettes, il l’a entendue gémir dans le téléphone, a dit qu’il venait tout de suite, dans un jet de voix lancé avant même d’avoir raccroché. En arrivant, Olivier a dit ne pas la reconnaître. Je vais m’occuper de toi, viens, et alors Joséphine l’a suivi dans la salle de bains, l’a autorisé à lui ôter son sweat qu’elle porte comme une seconde peau. Elle a laissé Olivier lui laver les cheveux puis les peigner, la rhabiller, lui faire un thé et ensuite, inspecter l’appartement. Il semblait comme soulagé de constater qu’il n’y avait pas une montagne de vaisselle sale dans l’évier ou un amoncellement de détritus au milieu du salon. Sans doute ne savait-il pas à quoi s’attendre. Il a fait le tour des placards et a dit qu’il s’absentait. Une demi-heure plus tard, il repassait la porte d’entrée avec des sacs du supermarché le plus proche. Peut-être avait-il peur qu’elle s’oublie un peu trop pour penser à manger. Il lui a fait remarquer ses clavicules creusées comme des gouttières, sa mâchoire saillante et ses mains tremblantes aux phalanges à vif. La cuisine sentait le chaud pour la première fois depuis des semaines ; il a préparé de la purée, l’a obligée à manger devant lui avant de repartir en lui laissant un papier sur lequel il avait dressé une fausse ordonnance avec une seule prescription : ne pas laisser une seule chouquette partir à la poubelle. Il n’a posé aucune question, elle ne l’a toujours pas remercié.
Elle ouvre et tombe sur deux murs de chair humaine. Christophe et Julien. Étaient-ils aussi imposants dans son souvenir ? Elle se sent toute petite, friable, encore plus lorsqu’ils la prennent dans leurs bras tour à tour.
« Ma petite Jo », lui dit Julien en caressant sa joue. Elle n’a plus trente-quatre ans, elle n’est plus le médecin assuré. Elle redevient une gamine, la petite dernière. Ses frères la consolent comme si elle s’était fait piquer son paquet de bonbons par ses camarades de classe.
La suite va trop vite pour qu’elle ait le temps d’objecter. Ils ont pris le temps de l’enlacer, de lui caresser les cheveux mais passent rapidement à la raison de leur venue. Julien parti dans la chambre, Christophe saisit ses mains et lui explique d’un ton calme et sans autorité :
— Tu viens avec nous, on t’emmène chez les parents. Avec Julien, on a posé des congés, on restera là-bas avec toi quelques jours. Stéphanie, Émilie et les enfants ne viennent pas. Tu seras au calme. Et avec nous.
Il se tait, plante ses yeux dans ceux de Joséphine, dans l’attente d’une réaction, ajoute qu’il s’agit d’une proposition qui n’inclut pas l’éventualité d’un refus. « Ton sac est prêt, Jo », dit Julien en ressortant de la chambre. Elle n’a aucune idée de ce qu’il a bien pu y mettre. Elle dit simplement d’accord. Ils partagent un café puis les portières de la voiture de Christophe claquent.
Au moment où le moteur démarre, elle crie « attends » dans l’habitacle. Ses frères sursautent, elle-même est surprise par le ton de sa voix. Déjà, elle n’écoute plus Julien qui lui dit qu’elle n’a pas le choix, qu’ils l’emmènent un point c’est tout. Elle court vers son immeuble, monte quatre à quatre les marches de l’escalier jusqu’au troisième étage, tourne avec frénésie la clé dans la serrure puis se rue vers la table basse, dont elle dégage toutes les piles de magazines. Elle fouille sans trouver, pleure de colère de ne pas trouver. Elle retourne les tiroirs de la bibliothèque, celui de la commode de l’entrée. Les larmes roulent sur ses joues tandis qu’elle vide au sol le contenu de la sacoche en cuir avec laquelle il partait au travail. Et puis, finalement, elle en rit presque parce que le carnet est là, à sa place, dans leur chambre, sur la table de chevet. Exactement là où il a toujours été, exactement là où Vincent l’a laissé avant de partir.
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Vincent
Mon grand-père m’avait dit un jour qu’il n’existait pas de meilleure tarte aux pommes que celle de ma grand-mère. Son dessert préféré, il l’avait commandé à de nombreuses reprises dans des restaurants et chaque fois qu’il se rendait en boulangerie ou presque, il en achetait une part. Mais aucune tarte aux pommes n’était aussi savoureuse que celle d’Annie, sa femme. Tu sais pourquoi, mon chéri ? Parce que c’est elle qui la fait de ses propres mains, elle y met toute son envie et moi, je le sens. Toutes les choses que l’on fait par nous-mêmes ont toujours un goût particulier. J’avais retenu, j’aimais l’idée. C’était ce que je pensais faire avec sa maison. Un peu à l’image de la cabane que nous avions construite au fond de son jardin un été. Une cabane faite de vieilles lattes de parquet récupérées à la déchetterie du coin, qui ne ressemblait en rien à celles que j’avais pu voir dans Copain des bois. On aurait dit une très grande niche pour chiens, et pourtant, comme me l’avait dit mon grand-père, je ne trouvais rien à lui reprocher parce que nous l’avions faite de nos propres mains.
Toi, ça t’avait effrayée. Cette maison dans laquelle j’avais passé mes plus belles vacances et que je m’étais promis de restaurer autant que possible par mes propres moyens n’avait pas fière allure. Mon grand-père n’avait pas voulu faire les travaux d’entretien que j’avais recommandés au fil de mes visites. Il y était réfractaire, il disait que je m’en chargerais bien assez tôt. Alors je notais tout. Mon carnet était bleu, banal avec ses pages fines et ses lignes noires, et je l’emportais avec moi à chaque voyage vers la Bretagne. Je te montrais ce que je voulais faire, tu hochais la tête, les yeux un peu plissés. Je voyais que tu te concentrais pour essayer d’imaginer le rendu. L’étendue des travaux t’intimidait, tu détestais avancer sans filet, tu détestais ne pas savoir quand et comment cette histoire allait se finir, tu détestais le flou de ce projet lointain, là-bas, en Bretagne, à… c’est quoi le nom du village déjà ? Mais tu m’aimais assez pour me laisser vaquer à ma dernière aventure avec mon grand-père.
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Ils ne font qu’un seul arrêt, un peu après Vierzon. C’est à ce moment-là qu’elle se réveille. L’aire d’autoroute et son espace jeux sont déserts, les sandwichs infects. Elle fait l’effort de manger le pain de mie coupé en triangle. Le jambon et le fromage font grise mine mais finalement, c’est assez sec pour éviter la nausée. Julien fait une remarque, quelque chose qui dit qu’elle n’a que la peau sur les os. Mais il ajoute qu’elle est toujours aussi jolie, le sourire un peu bancal. Christophe sort un paquet de cigarettes et leur en propose une, pour la route, dit-il. Il a longtemps fumé, a arrêté à plusieurs reprises. À quarante-cinq ans passés, il s’autorise, à l’occasion, le plaisir du tabac. Julien, lui, a exclu la demi-mesure depuis qu’il a des enfants. La cigarette, c’est terminé. Et elle, elle hésite, alors que Christophe tend le paquet. Pourquoi refuser un plaisir éphémère pour un futur imprécis ?
Quand la fumée traverse sa gorge, investit ses poumons, le doute s’installe. Elle n’a pas le temps de regretter son geste, la nausée est si forte que la cigarette est écrasée, à peine entamée, dans le cendrier. Christophe hausse les épaules, sans poser de questions.
Ils repartent et les paysages se floutent de nouveau derrière la vitre. Sur la banquette arrière, elle somnole, bercée par le ronronnement des conversations de ses frères à l’avant. Ils ne parlent pas très fort, jettent des coups d’œil vers elle à certains moments. Georges, dans son sac de transport, ne dit pas un mot. Il pourrait miauler, pleurer, uriner, s’arracher les griffes sur le tissu, mais il reste calme et ses yeux traversent le filet pour trouver ceux de Joséphine, qui caresse sa truffe. Son chat comme un vestige de sa vie d’avant.
Tout comme l’est le carnet bleu de Vincent.
Elle le sort de son sac, hésite à l’ouvrir. Ses doigts passent sur la couverture abîmée, sur les coins cornés. Elle tourne et retourne l’objet, hésite encore puis le repose. L’ouvrir, c’est ouvrir le souvenir. Elle sait ce qu’elle y trouvera. Vincent y a dessiné des croquis, noté les travaux essentiels à réaliser pour que la maison de son grand-père ne s’effondre pas sous le poids des années, collé des images de magazines déco. Tout était consigné, jusqu’à la plus minime des restaurations (un jour qu’elle lorgnait sur le carnet, elle avait aperçu « crochets entrée : pourquoi pas branches de bois ? »). À la mort de son grand-père, il avait rapidement lancé le gros œuvre et ensuite commencé à rayer quelques lignes avec l’excitation d’un gamin le matin de Noël.
Dans quoi s’était-il encore embarqué ? Dans quoi l’avait-il embarquée ?
Puisque maintenant, c’était aussi elle. Finalement, rien qu’elle.
Elle ferme les yeux, elle n’a fait que ça depuis quarante jours et les parents de Vincent lui ont chapardé le droit à la nuit qui n’en finit pas. Ils l’ont privée de cette suspension du temps. Elle leur en veut, ils n’auraient pas dû venir hier.
— Nous sommes désolés de passer à l’improviste mais tu ne réponds pas à nos messages, nous étions très inquiets pour toi, tu sais, a commencé Anne, le visage, qui avait pris dix ans, entouré de cheveux qui n’avaient pas leur éclat habituel.
— Je sais mais je n’y arrive pas. Chaque fois que je veux prendre mon téléphone… Je ne peux pas, c’est tout, je n’ai pas d’autre excuse.
— Tu n’as pas besoin d’excuse, Joséphine. On ne peut que te comprendre, tu sais. On a simplement peur pour toi, on ne sait pas comment tu le vis.
Comment tu le vis.
C’est Yves, le père de Vincent, qui a osé dire ça, les épaules tombantes, le regard éteint entre deux sourcils resserrés qui marquaient une ride du lion entourée de petites sœurs.
Comment tu le vis.
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Comment tu le vis.
Comment tu le vis.
Comment tu le vis.
Les quatre mots n’en finissent plus de l’assommer. Quatre mots vers la réalité. Yves n’a même pas osé prononcer l’imprononçable.
Comment vivre la mort ? En ne bougeant plus pour éviter de croire que c’est possible.
Et finalement, quatre mots qui la percutent, qui lui rappellent qu’il s’est passé quelque chose, tandis qu’elle tente de reboucher ses oreilles et de refermer ses yeux. Lui revient ce coup de téléphone presque irréel mais qui a déclenché une vague dévastatrice de journées insensées. Elle se revoit, en robe noire, les yeux secs alors, à chercher dans le détail du bois du cercueil de quoi comprendre ce qu’il se passe, sans y parvenir. Autour d’elle, ses parents, ses frères, Marie, Olivier, tous les autres. Ceux dont regorge sa boîte vocale. Son téléphone témoin de l’altération de son univers. Elle sait ce qu’elle y trouvera si elle remonte les jours passés dans la pénombre. Des appels en absence, des messages vocaux, des messages de condoléances de proches ou de vagues connaissances, des messages demandant si elle est toujours en vie, elle. La décence n’est plus, on s’inquiète, on s’énerve de ne pas avoir de nouvelles. Elle a été docile pour l’enterrement, elle a fait tout ce qu’on attendait d’elle. Choisir les fleurs pour la gerbe. Serrer contre elle tout un tas de gens venus moucher leur nez sur son épaule et lui caresser la joue. Tout était mécanique. Parce que son corps répondait à des directives concrètes. Elle a suivi le projet global : mettre six pieds sous terre celui qui a toujours eu le don de surprendre.
Une telle surprise cette fois. Des sanglots jusqu’à la nausée. Elle sait qu’il n’y a pas que le chagrin qui la fait régurgiter. La tristesse camoufle sans évincer totalement. Son corps s’active et expulse pour lui faire comprendre qu’il abrite autre chose que le deuil. Elle n’est pas prête, elle ne veut pas penser à son état. Il faut d’abord encaisser le reste, ou plutôt l’essentiel. Des instantanés de l’enterrement surgissent, l’entrée du cercueil dans l’église, le discours de son beau-père effondré, la main de sa mère qui presse la sienne au cimetière.
Dans la voiture, sur l’autoroute, ça la pénètre. Elle réalise, Vincent ne passera plus la porte d’entrée. Son cœur fait une sortie de route. Écran de fumée, l’impression de ne plus être là, le corps à la fois vide et lourd. Le chagrin est d’une insolente persévérance, avec l’art du renouvellement. Elle ressent chaque jour une déchirure immense et inédite. La douleur qui l’envahit partout, qui mord sa chair à des endroits dont elle ne connaissait pas l’existence. Elle ne savait pas qu’il était possible de souffrir autant de l’intérieur sans lésion externe.
Les parents de Vincent n’auraient pas dû. Ils n’auraient pas dû venir chez eux, chez elle, elle ne sait plus. Ils n’auraient pas dû dire qu’ils partageaient son chagrin parce que la même tristesse bousillait leurs corps.
Pourquoi ces mots terribles, pourquoi « testament » ? C’était beaucoup trop tôt, elle ne voulait pas l’entendre. Ils auraient pu continuer à parler de la météo particulièrement estivale pour un mois de mai, le quartier assez calme même s’il avait été difficile de garer la voiture, le café qui était vraiment bon.
— Tu as acheté une nouvelle machine expresso ?
— Non, c’est toujours la même depuis deux ans.
— D’accord, elle est vraiment bien, elle fait de bons cafés.
Une conversation anodine, et puis Anne s’est permis :
— Vincent avait fait rédiger un testament. À son âge… Il pensait vraiment à tout.
C’est faux, s’est dit Joséphine. Vincent était du genre à oublier de renouveler sa carte d’identité arrivée à expiration, à laisser son manteau un mois au pressing, à laisser s’empiler les lettres administratives sur la table basse du salon. Anne est revenue sur tout ce que son fils avait de qualités. Joséphine voulait lui dire de la fermer, elle n’acceptait pas toutes ces phrases conjuguées au passé.