Des ronds dans l'eau

Alvès · Chapitre 2 sur 4 · partie 5/5

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Des ronds dans l'eau

Des ronds dans l’eau

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

— Va prendre un manteau chez toi avant, le temps se couvre.

Dans le bourg de Locmariaquer, les étals sont mouchetés de gouttes d’eau. Une pluie fine s’est invitée au marché, dont les allées sont animées. Le mauvais temps n’a pas découragé les habitués et les visiteurs de passage. Suzanne lui dit que, l’été arrivant, il y aura de plus en plus de monde.

Joséphine est guidée vers le primeur, le charcutier et le boulanger. Les vendeurs savent ce que sa voisine va leur demander, elle a ses habitudes, et ils conversent rapidement. La pluie s’intensifie. Elle serre contre elle la boule de campagne qu’elle a achetée à Jacques, le boulanger.

Avant de repartir, Suzanne la tire vers l’étal du poissonnier tout en lui proposant de venir dîner chez eux le soir même. Elle réfléchit. Pourquoi pas, même si manger à la table de ses voisins lui demandera un effort de présence. Lorsqu’elle était chez ses parents, personne n’exigeait d’elle de se comporter convenablement. Ce soir, ils attendront d’elle davantage, et c’est bien normal. Elle devra répondre à des questions, raconter sa vie d’avant, parler de Vincent, qu’elle veut garder pour elle. Elle sent la panique l’envahir, mais Suzanne ne lui laisse pas le temps de revenir sur l’invitation.

— Je vais préparer un risotto aux palourdes, ça te dit ? Et je vais prendre des huîtres chez Ludovic, Pierre en raffole. Jamais un jour de marché sans revenir avec les huîtres, sinon il demande le divorce ! Quand tu les goûteras, tu voudras en manger chaque semaine.

Elle se fige. Comment expliquer que les huîtres crues, elle n’en mangera pas avant l’année prochaine ? Tout comme le camembert au lait cru que Suzanne a glissé dans son panier. Éviter de penser au bébé, comme si elle évitait un colocataire, c’est possible quand elle s’enferme dans la maison, quand elle repeint des heures durant de vieux volets. Sortir de son monde implique des détails pratiques, et des rappels brutaux à la réalité. Elle pourrait prétexter qu’elle n’aime pas les huîtres et le camembert mais le mensonge serait sans fin. Elle met au courant Suzanne. Comme sur d’autres visages, c’est d’abord la joie, très vite atténuée par la prise de conscience de la situation générale.

— On va s’en tenir au risotto alors, lui dit Suzanne sans sourciller, et j’ai des jus de fruits. Ça ne fera pas de mal à Pierre de ralentir sur le vin, ajoute-t-elle avec un clin d’œil.

Joséphine insiste pour se charger du dessert et de retour à la maison, elle passe l’après-midi à essayer de ne pas rater une compotée d’ananas couchée sur du mascarpone et des meringues. Tandis que la pluie continue de tomber par intermittence, elle reste au chevet de sa préparation. Sait-on jamais, elle ne voudrait pas risquer que quelqu’un d’autre meure à cause de son incompétence culinaire. Elle surveille l’ananas qui mijote dans son jus au sucre roux. Les odeurs exotiques éveillent ses papilles et sa langue. Lorsque le feu est coupé, que les meringues dorment dans le four, une fouille du grenier lui permet de découvrir d’anciens pots de yaourts en verre. Louis avait une préférence évidente pour une marque car elle réussit à trouver un lot d’une trentaine de petits contenants identiques. Elle en remplit douze de mascarpone, meringue et de compotée d’ananas par couches successives. Ce n’était pas indiqué de procéder de cette façon dans la recette mais c’est plus joli, se dit-elle en admirant ses pots. Je fais ce que je veux maintenant.

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— Un petit apéro, Joséphine ? demande Pierre, alors qu’ils s’installent au salon. On a du muscadet, du vin blanc, du porto.

— Un jus, ça m’ira très bien, je vous remercie.

— Bien sûr, orange ou ananas ? C’est tout ce que l’on a, je crois.

Pierre referme la porte du buffet dans lequel sont stockées les bouteilles d’alcool et va chercher à la cuisine le jus d’orange demandé par Joséphine. Les deux autres prendront un porto. La maîtresse de maison a félicité son invitée pour les verrines sucrées. Appétissant et bien présenté, a dit Suzanne sans emphase. Les jours où elle n’aura pas envie de sortir le rouleau à peindre, elle s’adonnera à la pâtisserie, décide Joséphine.

Pendant l’apéritif, elle apprend que Pierre et Suzanne partiront tout le mois d’août en Croatie. Leur fille aînée vit à Split depuis des années, avec mari et enfants. Elle revient en France avec sa famille un Noël sur deux et pour Pâques. L’été, le couple de retraités s’envole pour les Balkans, dans des avions au maximum de leur capacité d’accueil :

— On est obligés de prendre nos billets en février, voire janvier. C’est la folie au mois d’août, explique Pierre. En tant que retraités, on pourrait y aller à un autre moment mais les petits seraient à l’école.

— On embarque tous les ans avec des flopées de jeunes qui n’attendent pas l’atterrissage pour commencer à faire la fête, poursuit Suzanne. Ils ne prennent même pas la peine de cacher leur bouteille et mettent un bazar pas possible. L’année dernière, l’un d’entre eux a vomi sur le siège devant nous ! Ils auraient dû l’arrêter et lui passer les menottes à la sortie de l’avion.

— Suzie, ce sont des jeunes, ils s’amusent, c’est normal, dit Pierre en haussant les épaules et en pinçant les côtes de sa femme.

— Il me semble qu’être jeune n’interdit pas le savoir-vivre.

Suzanne ne renonce pas à ses séjours en Croatie en dépit du voyage exécrable. Elle fait de grands gestes pour décrire la beauté des paysages, la clarté de la mer, les cascades bruyantes qui plongent dans l’eau turquoise, les plats riches de poissons et crustacés. Pierre dit ne jamais mieux manger que là-bas.

— Tu en manges pas mal des produits de la mer ici. C’est bien pour ça qu’on vit en Bretagne, n’est-ce pas mon chéri ? lui fait remarquer Suzanne, faussement offensée.

— Exactement, confirme Pierre en se tapotant le ventre. Je ne pourrais pas me passer de ce qui vient directement du port. Surtout les huîtres ! Tu vas voir, Joséphine, celles de Ludovic sont très fraîches, tu ne risques pas une intoxication.

— Ce ne sera pas pour ce soir, lui dit sa femme.

— Comment ça ? Je croyais que tu étais allée au marché ce matin.

— Désolée, Pierre, c’est à cause de moi, intervient Joséphine en souriant. Je suis enceinte.

Elle n’arrive pas à croire ce qu’elle vient de dire. Ce ton détaché pour évoquer sa grossesse.

— Tu as la meilleure des raisons de refuser les huîtres de Ludovic. Félicitations, si elles sont de rigueur bien sûr, lui dit Pierre en lui frottant l’épaule. Louis aurait été tellement heureux d’apprendre que Vincent allait être papa. C’est bien Vincent le père ? ajoute-t-il, la mine déconfite par le doute d’avoir fait une gaffe.

— Bien sûr que Vincent est le père. Comment aurais-je trouvé le temps de me mettre dans le lit d’un homme ces derniers mois ? Pleurer, ça occupait tout mon agenda !

Suzanne et Pierre vissent sur elle deux paires d’yeux écarquillés. Ils ne savent pas si Joséphine plaisante alors elle le précise, les yeux rieurs mais tristes. Cet humour noir, c’est nouveau. Et de mauvais goût mais le couple sourit en hochant la tête, comme pour signifier que sa remarque semble logique.

Pierre s’inquiète en revanche pour sa santé. Est-ce bien raisonnable de se lancer dans des travaux alors qu’elle attend un bébé ? Elle lui répond qu’elle n’en peut plus de ce mot-là, « raisonnable », utilisé par son entourage pour sa grossesse, son départ pour la Bretagne, son avenir professionnel… Elle a entendu mille conseils mais n’en a rien retiré alors elle a tranché : elle ne déciderait rien et ferait ce que bon lui semble, surtout quand ça permet de museler le chagrin, ne serait-ce que pour quelques heures.

Suzanne acquiesce et lui dit de ne pas hésiter à les solliciter. D’accord pour les travaux, mais, tout de même, un peu d’aide serait la bienvenue, non ? Vincent souhaitait qu’ils rénovent et décorent la maison eux-mêmes, Joséphine ne fait que suivre sa volonté. Et ça lui change les idées de peindre. Les volets, c’était l’entraînement. Elle a hâte de s’attaquer à l’une des chambres de l’étage.

Et pour le jardin ? Ça mérite une bonne tonte, tout ça. Pierre lui propose de venir raccrocher les derniers volets et de raccourcir l’herbe. Elle refuse, ses voisins n’ont pas à se fatiguer à remettre la maison sur pied avec elle, mais il insiste. Suzanne lui glisse que son mari est si fier de sa nouvelle tondeuse qu’il n’hésite pas à la sortir deux fois par semaine.

— C’est plus court que sur le crâne d’un chauve dans notre jardin. Laisse-le tondre l’herbe chez toi, Joséphine. Je t’assure, il dort mieux le soir après son activité sportive favorite.

— D’accord, vous venez quand vous voulez, Pierre, mais vous vous en tenez à ça, aux volets et à la tondeuse. Pour la partie horticulture, je verrai avec ma mère. C’est une virtuose. Vous m’aidez déjà beaucoup, je ne veux pas que vous passiez votre temps libre à m’assister.

— Notre temps libre ? s’étonne Pierre. Ma petite fille, nous sommes des retraités en pleine forme. Du temps, on en a. On a beau organiser des soirées jeux de société ou des sorties en mer avec nos copains, on ne souffre pas de surmenage.

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Quand ils ont décidé de s’installer ensemble, ils n’ont pas hésité. Un achat et pas une location. C’était évident. Ils voulaient leurs quatre murs à eux et après trois appartements visités, ils avaient trouvé. En quelques mois, le 68 mètres carrés du 15 e arrondissement était devenu leur lieu préféré. Ils ne questionnaient jamais son emplacement, sa taille, son agencement. Tout était incontestablement bien, reflet cohérent de leur amour. Avant même qu’ils ne s’y installent, Joséphine aimait dire « notre appartement ». Elle avait tellement hâte qu’elle ne s’encombrait pas des délais. Ces quatre murs, ce huis clos heureux à venir, ça leur appartenait déjà. Elle le savait, elle s’y sentirait à son aise, à l’abri, amoureuse ou furieuse, déprimée, éméchée, révoltée, câline, de mauvaise foi. Là, elle fumerait, ferait l’amour, ferait la tête, boirait mille cafés, mangerait des raclettes et des légumes, mélangerait blanc et couleurs dans la machine à laver, oublierait ses clés en partant, râlerait sur la télévision. Tout, parce que c’était déjà leur appartement. Elle ne pensait pas alors pouvoir ressentir à nouveau un jour ce même sentiment de possession.

Jusqu’à ce qu’elle dise : « Ma maison est à la sortie du bourg » à la boulangère de Locmariaquer, une adorable femme avec des cheveux bouclés couleur safran tout autour du visage.

Elle n’a pas dit : « j’habite à la sortie du bourg » ou « j’ai emménagé à la sortie du bourg ».

Elle a dit « ma maison », avec une joie diffuse. C’est son lieu d’atterrissage, de repli, de survie. Elle en prend conscience. Ces quatre murs n’ont rien à voir avec son appartement parisien, mais ils disent la même chose. C’est à elle et elle y ressent ce qu’elle veut.

Devant les baguettes et les boules de campagne, elle a expliqué qu’elle venait d’emménager dans la région. Presque un mois maintenant qu’elle a posé son sac de voyage et son chat à Locmariaquer. Sa routine matinale a été repérée. « C’est quoi son petit nom, à la demoiselle au croissant ? » lui a demandé la boulangère, laquelle, en plus de lui offrir son sourire, a ajouté un sablé dans le sachet. Elle était ravie d’accueillir sa nouvelle cliente régulière, qui avait ce jour-là bravé la pluie pour sa viennoiserie favorite, et lui a glissé, comme une confidence, qu’elle, c’était Mélanie.

Joséphine ne se serait jamais imaginée, elle, médecin parisien, qui aime que les lignes soient régulières, les bols rangés à la place des bols et les vêtements triés par couleur, dans cette situation, à poncer les murs d’une bâtisse aussi cabossée qu’elle dans un village breton dont elle connaît maintenant le prénom de la boulangère.

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Inspirée, aspirée même, sa tête déborde.

Elle a fouillé Pinterest. C’est infini, les possibilités. C’est infini, ses envies. Plus elle épluche les photos, plus elle veut tout refaire. Elle a soif de rénovation et de décoration, elle qui n’avait jamais touché à un pinceau de sa vie.

« La peinture bleue avec des bateaux dans des cadres aux murs et des filets de pêches décoratifs, tu devras t’en passer, mon amour. » Elle a choisi des couleurs neutres pour toutes les pièces, on ne se refait pas. Quelques touches de couleur par endroits, mais la décoration sera naturelle et boisée.

La plus grande chambre d’abord, avec ses poutres apparentes, son toit en pente, le velux en son centre. Elle se voit déjà y dormir. Vincent lui a mâché le travail. Les artisans ont fait le plus gros. Les murs sont immaculés, les fissures des poutres comblées par de la pâte à bois, le parquet verni. Elle n’a plus qu’à poser ses idées. Il lui faudra une armoire, note-t-elle sur les pages du carnet, et un plafonnier, quelques plantes, des tables de chevet, et puis un lit surtout. Elle doit d’abord repeindre les murs mais elle pense déjà à la décoration, à du lambris mural blanc pour commencer. Elle n’a aucune idée de la façon dont il faut le poser, et si elle y arrivera, mais un tuto sur Internet, elle n’en doute pas, fera l’affaire. Sur le carnet s’accumulent des bouts de phrases, des idées, des mots, des noms d’objets. Ça n’a ni queue ni tête. L’anarchie des écrits de son mari lui semble plus compréhensible maintenant qu’elle aussi foisonne d’idées.

Elle termine l’inventaire au grenier. Des tas de cartons entassés les uns sur les autres, en équilibre contre des meubles à l’allure malheureuse pour certains. Il y a aussi une vieille échelle en bois, du petit électroménager, des sacs de papiers sans doute administratifs, des livres ici et là. Elle note sur le carnet qu’elle récupérera l’imposante armoire bretonne avec ses portes de travers, des planches de bois pour faire une étagère murale, le lit en pièces détachées, une paire de tabourets bancals qui pourraient faire office de tables de chevet. Pour compléter, elle devra acheter.

Elle établit un plan : elle se consacrera entièrement à cette chambre dans les prochains jours, voire semaines – en combien de temps est-il possible de la refaire à neuf ? Elle n’en a aucune idée –, puis elle avancera pièce par pièce. Le budget n’est pas défini mais elle réalise, après évaluation des stocks du grenier et recensement (à la louche) des travaux, que ce qu’elle veut entreprendre sera coûteux. Il y a leurs économies, et puis, elle a touché l’assurance-vie de Vincent. Aurait-il été d’accord pour qu’elle pioche dedans ? Cela ne fait aucun doute. De toute façon, que ferait-elle de cet argent sans lui maintenant ? Elle ne voit pas plus adéquat que d’investir sans compter dans la rénovation des murs de Louis. Le carnet et Vincent même lui transmettent l’envie de redonner vie au lieu, d’en faire sa maison à elle. Elle revoit, ressent son excitation à lui, et est aujourd’hui prise de cette même fièvre. Tu es encore là, se dit-elle, en moi et tout autour de moi.

Alors pour ne pas laisser s’échapper cette envie qui l’époumone, pour retenir cette fulgurance, elle accumule dans ses paniers virtuels sur les sites des magasins de bricolage et d’ameublement pour compléter ce qu’elle a déniché au grenier. La directive était de minimiser l’achat de choses neuves. Mais il y a la théorie et la pratique. Sur un site, des bottes de lambris mural, un kit de gros rouleaux à peindre parce que le matériel manque pour s’attaquer à une pièce et pas seulement à des volets. Puis de nouvelles poignées pour les portes de l’armoire ou encore des équerres pour fixer l’étagère. Chez une autre enseigne, elle achète un matelas bien ferme, son dos ne supporte plus les pleins et les déliés de son lit de camp, une couette, des oreillers et la parure pour habiller le tout. Et un tapis, tiens, c’est toujours bien un tapis au pied du lit. Elle ne regarde pas à la dépense. Et pour être livrée rapidement, elle paye un supplément excessif. Elle s’en fiche, elle veut tout au plus vite. Elle s’endort, épuisée par son impatience, en promettant à Vincent que pour le reste, elle ira faire le tour des brocantes.

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Sur la plage, le sable trempé rentre dans ses baskets. Son écharpe remonte jusque sur son nez. Elle tire sur le bas de son sweat. Elle aperçoit un peu plus loin la femme qu’elle avait vue lors de sa dernière venue, elle aussi emmitouflée dans un gilet épais. L’été peut être frais en Bretagne, ça donne un côté poétique au paysage, avec ce temps en demi-teinte. La plage désertée est encore plus calme que la dernière fois. Le seul son qui lui parvient est celui du vent dans les haubans. Les goélands et les mouettes se croisent dans un ballet lent. Elle pense à la chanson d’Alain Souchon, Le Baiser. La mer du Nord est loin pourtant. Elle en rêve, de ce baiser sur la plage. Son inconnu à elle a des cheveux bruns et les bras autour de sa taille. Vincent est là, il la berce doucement en lui disant à l’oreille des choses romantiques, des choses qui le sont moins. Puis il glisse vers son ventre, l’encercle, en évalue la rondeur. Prends soin de vous deux, murmure-t-il. C’est vrai qu’ils sont deux, elle et son locataire, lequel est si discret qu’elle n’a pas besoin d’y porter attention. Sur la plage, elle lui dit qu’il faut qu’il revienne, qu’elle n’y arrivera pas sans lui, qu’elle donnerait tout pour qu’il soit là. Elle aurait préféré ne jamais tomber enceinte, elle voudrait échanger la place du bébé contre celle de Vincent. Pourquoi est-il là et toi non ? Elle déteste le bébé pour ça, elle le hait pour sa présence, elle hait Vincent pour son absence.

La vue brouillée par les larmes, elle n’a pas senti s’approcher la femme qui était installée un peu plus loin :

— Mademoiselle, lui dit-elle avec un accent indéchiffrable, tout va bien ?

Joséphine relève la tête, sent la morve sous son nez et se met à chercher un mouchoir avec les gestes secs de la colère mais elle n’a que ses clés et son téléphone. La femme lui en tend un sans qu’elle le lui ait demandé.

— Excusez-moi de débarquer comme ça, je remontais de la plage et je vous ai vue triste. Je vous dérange peut-être…

— Non, vous ne me dérangez, merci, c’est gentil, répond Joséphine. Ne vous arrêtez pas pour moi.

— Non, ce n’est pas un problème. Et je veux m’assurer que vous allez bien avant de vous laisser seule…

La femme relève les deux sourcils en la regardant droit dans les yeux, ce qui fait poindre un sourire sur les lèvres de Joséphine.

— Je n’ai pas l’intention d’attenter à ma vie, si c’est votre inquiétude, vous pouvez partir sereinement.

— Attenter… ? Je n’ai pas compris votre phrase.

— Me suicider.

— Ah ! Il me reste encore quelques mots à inscrire là, lui dit la femme en tapotant sa tempe de son index. Je suis franco-britannique, mais d’abord britannique. Attenter, quel mot terrible ! Je ne suis pas certaine d’avoir envie de l’apprendre, finalement. Mais je suis contente de savoir que vous n’avez pas l’intention d’attenter à votre vie.

L’accent est léger et absolument délicieux. Les mots accentués à l’anglaise ont tout autant de charme que celle qui les prononce. La femme doit avoir une soixantaine d’années, pas plus. Un visage aux traits fins grignoté par les rides, une peau blanche, mouchetée de grains de beauté, des cheveux gris qui ont dû être très sombres autrefois. Elle a l’élégance de celles qui cultivent l’art de vieillir sans y prêter attention.

— Amelia, se présente-t-elle. Mais appelez-moi Millie. Très peu de personnes m’appellent Amelia, ou alors mon fils lorsqu’il me dispute parce qu’il trouve que je donne trop de bonbons à mon petit-fils.

— Joséphine.

— Quel joli prénom. Comme l’impératrice.

— Vous connaissez bien l’histoire de France.

— Vous ne croyez pas si bien dire. Je vous en parle autour d’un café ? Vous semblez avoir froid. Ou peut-être que vous aviez mieux à faire ?

Elle n’a pas réfléchi avant d’accepter le café. Rencontrer cette Millie a coupé court au cheminement boueux qu’elle essayait de faire vers Vincent. Tout est bon à prendre, la bienveillance n’est pas si rare. Elle a repoussé l’intrusion et les sollicitations des autres pendant des semaines. Millie, elle aussi, est entrée par effraction dans son monde, et Joséphine, sans la connaître, lui en est reconnaissante parce que le confort du désespoir ne lui semble plus à mettre à l’agenda quand on redonne vie à une maison, et quand on va donner la vie.

Dans le café du bourg, les touristes sont rares. La météo leur a certainement fait préférer un jeu de société ou une journée pâtisserie dans les maisons de vacances. C’est le début de la saison, juillet s’ouvre sans soleil.

Son jus d’orange ne la réchauffe pas, mais elle a déjà bu un café après s’être levée. Elle sait qu’elle ne doit pas abuser de la caféine et a préféré commander autre chose. Millie, elle, encercle de ses mains son grand crème.

Comme pour Pierre et Suzanne, Joséphine est impressionnée de voir les gens l’aborder et lui parler sans filtre. Elle fait connaissance avec des personnes qui, naturellement, l’accueillent dans leur monde. Millie revient sur son histoire et l’Histoire puisqu’elle l’a enseignée durant des années dans une grande université parisienne.

— J’étais venue à Paris pour mes études et j’étais réellement fascinée par la ville. Je ne voulais plus repartir, mes parents n’étaient pas contre. Et puis, finalement, très vite, je n’avais pas vingt-cinq ans, j’ai accouché d’un fils, et trois ans plus tard d’une thèse. C’était les plus difficiles et les plus belles années de ma vie.

Millie aspire une petite gorgée de café et reprend son récit, comme si elle voulait donner rapidement toute la chronologie. Joséphine est fascinée par sa capacité à se dévoiler. Son interlocutrice a un don pour conter les faits, rien d’étonnant à ce qu’elle ait été professeure d’histoire. Elle l’écoute livrer les petits tracas et les grandes joies, les épreuves et les découvertes qui ont jalonné sa vie. Elle se dit qu’elle aussi voudrait cette même succession de bien et de moins bien, et pas juste l’absence de Vincent. Elle se demande si elle se relèvera un jour. Son père a dit que la douleur serait toujours là, mais qu’elle s’en accommoderait. Est-ce qu’elle va vraiment se réveiller un matin sans ce vide qui insulte à la fois son passé et son avenir ?

Millie, elle aussi, a connu l’absence, mais par choix. Elle lui raconte que le père de son fils a toujours fait partie de sa vie sans vraiment la partager. Ils étaient étudiants lorsqu’elle est tombée enceinte. Ils se sont débrouillés puis ont pris d’autres chemins romantiques. Ils étaient de bons amis et le sont restés. Joséphine ne comprend pas bien si elle a été mariée à un moment donné, et si elle a encore un homme dans sa vie. Les rencontres se sont succédé, Millie a toujours préféré ne pas en faire toute une histoire.

— J’aime bien être seule. Tu verras, avec le temps, la solitude devient notre meilleure amie. Je n’ai jamais compris pourquoi la solitude est un gros mot pour la plupart des gens.

Joséphine baisse les yeux sur son verre vide. Comment fait-on lorsque la solitude intervient sans qu’on lui ait demandé de prendre toute la place ?

Quand Millie lui demande son métier, si elle aime vivre à Locmariaquer, sa vie lui semble moins excitante que la sienne. Mais Vincent ne l’aurait pas aimée si elle n’avait pas été un peu marrante, non ? Ils s’amusaient tous les deux, avaient des fous rires ou des sourires en un regard échangé qui disait : « On est d’accord, la robe de Caroline ressemble à celle de Betty Boop. » Ils étaient complices sans être fusionnels, l’un comme l’autre ne l’aurait pas supporté. Vincent s’ennuyait-il tout de même ?

— Je suis médecin, à Paris.

— Et tu es en vacances ici ? J’aurais parié que tu habitais la région.

— Pas vraiment en vacances, pas vraiment habitante. Je prends une pause. J’ai hérité d’une maison à Locmariaquer et pour l’instant, je la rénove.

— Quel beau projet ! J’ai parfois vendu des meubles que j’ai restaurés, tu sais. J’adore ça.

L’Anglaise veut en savoir plus sur cette maison. Elle écoute, le menton installé dans la paume de sa main et se montre très intéressée par cette grosse armoire bretonne. Ses conseils pour la restaurer doivent être notés quelque part, se dit Joséphine, qui se met à chercher le carnet de Vincent sans succès.

— Tu as perdu quelque chose ?

— Mon carnet. Il est resté à la maison, il faut absolument que je note ce que tu me dis. Je suis totalement novice et je ne sais pas faire grand-chose de mes dix doigts, c’était Vincent le bricoleur.

— Vincent ?

— Mon mari.

— Divorce ?

— Sous une voiture.

— Oh, poor thing… dit Millie en saisissant son bras sur la table. Quand est-ce arrivé ?

— Il y a trois mois.

— Vraiment ? Ma petite chérie, tu es une force de la nature. Si l’être que j’aimais le plus disparaissait de ce monde, je m’enfermerais chez moi pendant des années. Et toi, tu arrives à te réveiller tous les matins pour faire des travaux…

— Sans ça, je ne serais plus là. Et puis, je n’ai pas eu le choix, je devais sortir la tête de l’eau. Mais tu ne peux pas imaginer comme ça fait mal. J’ai comme un trou là, dit Joséphine en posant la main sur son cœur.

Sa gorge est nouée. Elle ne comprend pas. Elle évoque spontanément, face à cette quasi-inconnue, ce chagrin qui jamais ne s’essouffle. Est-ce cela que les gens ressentent en allant consulter un psy ? Pour parler sans crainte d’être jugé, parce que ça fait du bien de dire tout haut la peine qui rabote le cœur et érafle la peau. Et elle aime le franc-parler de Millie, qui ne s’attarde pas sur la compassion, le sujet de la maison à rénover est plus intéressant. Quand Joséphine lui demande si elle connaît une brocante ou un antiquaire dans la région, elle s’enthousiasme. Ses cheveux gris s’agitent aussi vite que ses mains. Elle pourrait l’emmener, elle a quelques bonnes adresses en tête.

Quand elles se quittent, Joséphine la regarde s’éloigner du centre-ville, sur ses interminables jambes. Grande et élancée, elle a une démarche gracieuse, semble sûre d’elle, débordante d’entrain et de bonne humeur contagieuse. Elles ne se connaissaient pas deux heures plus tôt, elle a du mal à y croire. C’est donc cela, le retour dans le présent.

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— Comment va Chouquette ?

— Chouquette ?

— Ton bébé. Ce sera son surnom.

— On dirait le nom d’un chien.

— Ça bave autant qu’un chien, un bébé, et puis, il faut ramasser ses crottes donc ça me semble parfait, plaisante Olivier. Alors, comment il va ce bébé ?

Elle sourit à l’autre bout du fil. Et se sent soudainement prise en faute. Le bébé, elle y pense si peu… Il est discret, trop discret peut-être. Elle mange beaucoup, et parfois, des choses étranges, elle raffole de la ratatouille en conserve en ce moment. Ça s’arrête là. Elle répond à Olivier que tout le monde va bien a priori.

— A priori ?

— Je veux dire qu’il n’y a rien à signaler. J’ai le ventre un peu gonflé mais je n’ai plus trop de nausées.

— Tu me l’avais déjà dit, ça. Tu es allée voir un gynécologue ou même un médecin ?

— Je suis médecin, je te rappelle. Tout va bien, je t’assure.

Olivier peste contre elle. Il n’est pas loin de lui faire la leçon. Oui, elle est médecin donc elle est mieux placée que quiconque pour savoir qu’une grossesse demande un minimum de suivi. Une échographie, par exemple ? Joséphine lui dit qu’elle en a déjà fait une, quand elle était à Sarlat, et lui promet qu’elle fera celle des six mois pour voir si « Chouquette » a bien deux bras et deux jambes. Il viendra vérifier par lui-même, assure-t-il. Ou alors elle pourrait revenir à Paris, ne serait-ce que pour quelques jours ? Pour le courrier, par exemple. Elle lui avait laissé les clés de son appartement, avec celle de la boîte aux lettres sur le trousseau. C’est lui qui se charge de le relever de temps à autre. Des lettres de l’assurance, de la banque, des prospectus, des pubs pour des marques de prêt-à-porter où elle avait ses habitudes, pour des sites sur lesquels Vincent dépensait un peu d’argent parfois… Peut-être qu’il y a des choses urgentes ?

Elle change de sujet et il n’insiste pas. Il lui donne des nouvelles de tout le monde. Les enfants sont ravis d’être enfin en vacances, Alexandra attend les siennes avec impatience. Claudine, au cabinet, demande de ses nouvelles tous les deux-trois jours, elle voudrait savoir quand est prévu son retour, tout comme Mme Gauthier. Joséphine n’en sait rien et il n’est pas surpris. Cette vie, ses journées en tant que médecin lui paraissent si loin, dans le temps, dans sa tête surtout. Elle a assez d’argent pour tenir longtemps comme ça, à ne pas avoir à réfléchir à son avenir. Étrange, cette façon de penser alors qu’elle attend un bébé, lui fait tout de même remarquer Olivier.

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Un dôme, celui que l’on a après un repas copieux. Comme une boursouflure. Quelque chose qui se voit à peine. Quelque chose qui ne se voit pas dans son esprit. C’est un peu dur, mais pas franchement plus que lorsqu’elle digère mal les crudités.

Elle s’oblige à le fixer, ce ventre légèrement bombé à la jointure entre son débardeur et son short, pour que, soudainement, ça la frappe. Elle voudrait être submergée par les charmes de cette évolution, elle voudrait visualiser celui qui y a fait son nid, s’en trouver infiniment émue. Ou même pas. Juste réaliser que tout ça est réel, que ça va vraiment arriver, que c’est déjà en train de se passer. Elle attend un bébé, elle doit s’en souvenir, elle doit s’en soucier.

Alors elle se force, elle s’inspecte. La courbure qui prend naissance entre ses jambes, elle a toujours trouvé cela joli chez ses patientes enceintes.

Ça la laisse de marbre. Tout son corps est balayé par l’indifférence de son regard. Pourquoi les émotions qu’elle était certaine de voir arriver lorsqu’elle verrait son ventre s’arrondir ne viennent-elles pas ? Les rêves passés d’une grossesse harmonieuse lui laissent un goût amer. À mi-parcours, elle est déjà nostalgique des premiers mois qui auraient dû avoir une autre saveur que celle du gâchis. Elle ne parvient pas à se défaire de cette sensation pour en laisser venir une autre.

Les mères le sont dès qu’elles ont été fécondées, les pères le deviennent à la naissance. Il paraît que c’est de cette façon que les choses se déroulent, que c’est naturel.

Elle se demande pourquoi il n’y a pas le fascicule pour celles qui voudraient troquer le bébé pour le père, qui n’en deviendrait pas un, mais qui serait là au moins.

Elle appelle sa mère pour ressentir cette chaleur maternelle qu’elle est incapable de faire éclore au fond de son ventre. Catherine est enjouée au téléphone parce que d’habitude, c’est elle qui appelle, qui envoie des messages. Ce n’est qu’un coup de téléphone, mais peut-être un signe ?

Catherine aurait aimé venir la voir en Bretagne pour le 14-Juillet, mais elle participe à l’organisation du bal des pompiers et ne peut pas quitter la ville durant les prochains jours.

— Je suis désolée, ma chérie. Je n’aime pas te savoir toute seule là-bas.

— Maman, c’est moi qui n’ai pas voulu que vous veniez. De toute façon, il n’y a même pas de lit pour vous. Et puis, je ne suis pas si seule, tu sais.

— Comment ça ? Tes amis sont venus ?

— Non, mais j’en ai des nouveaux. Enfin, les voisins sont très sympathiques, ils me proposent leur aide pour plein de choses. Pierre et Suzanne, tu t’entendrais bien avec eux. Et tiens, l’autre jour, j’ai pris un café avec une dame, une Anglaise. On va même aller à la brocante ensemble.

— Eh bien… Tant mieux, alors. Tout ce petit monde n’a pas l’air très jeune, tout de même…

Catherine est visiblement sceptique mais comme elle n’a pas mieux à proposer, elle ne va pas plus loin. Joséphine la rassure, tout va bien, elle est seule, oui, mais elle ne pourrait pas envisager davantage que ces quelques amorces de relations avec une sexagénaire et un couple de retraités.

— C’est très bien comme ça, Maman.

— Alors dans ce cas, viens à Sarlat au mois d’août. La première semaine, ça te conviendrait ? Je vais demander à tes frères de venir aussi. Tu verrais tes neveux et nièces. On pourrait passer une semaine ensemble, ce n’est pas arrivé depuis des années.

Pourquoi pas. Elle préfère cette perspective plutôt que celle de voir débarquer sa famille à Locmariaquer. Elle ne serait pas prête pour ça. Et la maison non plus. Catherine émet quelques inquiétudes devant tous les travaux qu’elle a prévu de réaliser seule. Et le bébé dans tout ça ? Il se porte très bien, affirme Joséphine avec l’aplomb de celle qui sait. Elle attend un bébé donc il faut attendre, voilà tout. Et surtout, elle guette ses meubles et des matériaux. Sa mère rit, elle ne l’avait jamais vue être excitée par ce type de livraison.

— En attendant tes meubles et je ne sais quoi d’autre, sors un peu, prends le soleil. J’ai vu la météo dans le golfe du Morbihan, vous avez un temps magnifique. Alors va prendre l’air. Et puis, occupe-toi du jardin. Il fait peine à voir sur la photo que tu m’as envoyée !

À la demande de sa mère, elle a mis sous l’objectif de son téléphone chaque recoin de la maison, extérieur inclus. Ses frères aussi étaient perplexes en découvrant l’état du jardin. Pour la maison, Christophe et Julien ont proposé quelques idées de réaménagement ou de décoration. Rien à voir avec ce que Vincent avait en tête, ou avec ce qu’elle a, elle, en tête, mais elle a tout de même dit que les propositions de ses frères n’étaient pas dénuées d’intérêt.

Quant à Marie, elle était désolée de laisser Joséphine seule dans une telle maison et s’était retenue de lister toutes les choses qui sentaient le renfermé, même en photo. Et puis, cette cuisine, « c’est tellement vieillot », avait-elle ajouté dans l’un de ses messages. Elles s’écrivent régulièrement, s’appellent pour la première fois. Son amie lui demande sans cesse pardon pour son absence. Elle aimerait pouvoir venir en Bretagne mais entre les enfants, le boulot, « et puis j’ai déjà posé mes vacances alors je ne peux pas vraiment prendre d’autres jours de congé ». Joséphine lui répète qu’il n’y a aucun problème, qu’elle comprend, et que les SMS sont bien suffisants. Marie lui demande si elle est d’accord pour que tout le monde vienne à Locmariaquer à la fin du mois d’août. Quelques jours, avec Nicolas et les enfants. Et Caroline et Jean-François voudraient venir, eux aussi. Joséphine réfléchit tout de suite au couchage. Impossible de loger autant de personnes. Aucun souci, ils iront à l’hôtel ou dans une maison de vacances, dit Marie. Ses amis sont donc prêts à venir jusqu’à sa maison, nichée dans le fond de la Bretagne, comme disait son frère Christophe.

— Tu en doutais ? demande Marie. Nous sommes tes amis, je suis ta meilleure amie et j’ai été bien trop absente au moment où tu en avais le plus besoin. Ça me rend malade. Et maintenant que tu attends un bébé – comme si la coupe n’était pas déjà assez pleine ! – tu auras encore plus besoin d’être entourée, et cette fois, je serai là, je te le promets.

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Elle se rappelle qu’elle aimait vivre à Paris. Elle aimait le tumulte des rues puis le silence de son appartement, les petites boutiques du quartier de l’Odéon, s’installer à la terrasse d’un café et regarder les gens étranges passer devant elle, changer d’atmosphère d’un arrondissement à l’autre.

Elle se demande aujourd’hui comment elle faisait pour aimer tous ces bruits, ces gens partout. Parce qu’ici, à Locmariaquer, elle ne veut rien de tout ça. À l’approche du 14-Juillet, les ruelles sont foulées par des nouveaux venus, qui se pressent au marché pour récupérer des fruits de mer tout juste sortis de l’eau. Le soleil est de retour et a ramené avec lui une flopée de touristes. Leur enthousiasme, l’animation nouvelle du village, elle préfère les éviter. Le calme de l’avant-saison lui manque déjà.

Elle passe de plus en plus tôt à la boulangerie pour échapper à la cohue, ce que lui a fait remarquer la boulangère avec un clin d’œil. Ce n’est pas pour lui déplaire, elle adore faire un brin de causette avant d’avoir à gérer la succession de clients. « Même pas le temps pour une pause pipi après 8 h 30 », lui dit-elle, faussement excédée car ravie de voir toujours plus de vacanciers faire sonner la clochette de l’entrée.

Elle aime bien le son de cette cloche, et de celle de la petite église du bourg, elle aime aussi le son du vent dans les pins maritimes, des oiseaux qui piaillent dans ses arbres à elle, de la rumeur des touristes en quête de fruits de mer pour le déjeuner ou en route pour la plage.

Le plaisir qu’elle a eu à arpenter les rues de la capitale a été remplacé par l’envie chaque jour de fouler le chemin vers le bourg, son jardin mal entretenu, le sable de la plage du Valy. Elle a réussi à faire ça, mais elle ne parvient pas à se débarrasser de son indifférence pour laisser place à la satisfaction de voir que c’est enflé sous son nombril, là où il y a de la vie.

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Vincent

 

J’adorais voir ton corps embrasser le soleil. Tes soupirs de contentement quand les rayons te caressaient, la chair de poule sur tes bras et tes jambes avides de chaleur, ces quelques cheveux comme des fils d’or dans ta blondeur nordique. Quand venait l’heure d’été, il fallait courir vite au parc pour glaner un peu de cette tiédeur qui t’avait manqué des mois durant, courir vite sur la plage aussi, plonger dans l’eau pour mieux se réchauffer ensuite sur la serviette, enfoncer ses doigts dans le sable que tu espérais brûlant. Je me disais que tu étais comme un enfant ou un tournesol, à suivre avec un acharnement féroce et adorable le soleil qui saupoudrait sur les ailes de ton nez, le haut de tes pommettes, mille taches de rousseur. Je les appelais les grains de lumière, tu me répondais que c’était poétique mais que ça n’enlevait rien au danger latent de cette exposition incessante aux UV. Tu n’oubliais pas le risque, déformation professionnelle sans aucun doute, tu faisais attention, comme pour tout. Et alors, je te regardais t’enduire de crème solaire et c’était toujours dans ces moments-là, quand tu contrais ton amour fou du soleil par de l’indice 50, que je t’imaginais faire la même chose avec nos enfants un jour. J’avais la sensation, évidente, que tu serais une bonne mère, que tu aimerais être mère. Et avant même de devenir mère, que tu savourerais d’être pleine de notre amour. J’étais certain que toi aussi, tu le savais déjà.

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Il y a le parfum de l’enfance dans son jardin aujourd’hui, celui de l’école quand le professeur ouvrait les fenêtres en été et que l’odeur d’herbe coupée envahissait ses narines. De la terrasse, elle assiste au ballet de Pierre, qui s’applique à réaliser des lignes bien droites en dépit du terrain vallonné par endroits. Sa tondeuse passe partout, il a l’air heureux. C’est à ça que ça tient, le bonheur ?

Il l’a arrêtée alors qu’elle revenait de la plage, la serviette lourde de sable et la peau encore moite de crème solaire.

— Joséphine, tu vas bien ? Je voulais te proposer de venir raccrocher tes derniers volets et tondre la pelouse aujourd’hui, ça te dit ?

— Avec plaisir, oui. J’avais justement en tête de m’occuper un peu du jardin.

C’est vrai qu’elle réfléchissait au jardin, comme le lui a demandé sa mère. Elle a sorti le carnet, s’est installée avec sur la terrasse pour explorer l’agencement prévu par Vincent. Il avait pensé à tout, pour une fois. Elle a étudié l’accumulation de phrases et rapidement, elle a admis qu’elle n’y arriverait pas. Elle ne sait même pas comment planter des oignons. Sa mère pourrait l’aider un peu. En fait, elle ne le trouve pas si mal, le jardin, en dépit des avis sévères de son entourage. Il méritait une bonne tonte en effet, mais avec son chêne au milieu et les autres posés ici et là, les trois marches en pierre qui descendent de la terrasse et la grande étendue derrière le bosquet d’hortensias et d’agapanthes, il y a de quoi faire sans tout refaire. Et elle décide que ça lui va, cet espace de guingois. Tout ne peut pas être rafistolé, pas même sa propre poitrine encore tout hébétée de ce trop-plein d’absence.

Elle propose à Pierre un jus quand il en finit avec la tondeuse et dans la maison, son voisin remarque : « Ça sent la vie », dit-il avec l’air d’un grand penseur de l’Antiquité. Joséphine rit, mais elle est en fait heureuse de l’entendre dire ça. Il raccroche les derniers volets dont elle n’avait pas pu s’occuper. Il la taquine sur la couleur. Vert bleu mais plutôt vert, selon lui. Attention, ici, c’est la Bretagne, pas le Luberon. Elle hausse les épaules, son choix lui convient, parce que c’est le sien. La maison est belle, c’est l’essentiel, et tant pis si elle ne fait pas très carte postale armoricaine.

Avant de repartir, Pierre lui propose une sortie en mer le lendemain. Elle hésite en lui disant qu’elle a beaucoup de choses à faire. C’est un besoin qui devient grisant. Elle aime se réveiller le matin en pensant aux murs à couvrir de peinture, aux portes coulissantes qu’elle souhaite installer pour habiller les soubassements de la chambre. « Prends une pause, la maison sera encore là à ton retour, tu sais. Et ça ne fera pas de mal à ton bébé de respirer l’air marin », répond-il.

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Un 14 juillet ensoleillé est une aubaine pour tout amateur de voile. Le bateau avance sur les eaux calmes et scintillantes du golfe du Morbihan. Joséphine transpire, elle ne s’attendait pas à cette température en mer. Le léger vent d’est ramène sur la côte la chaleur de la terre. La facilité avec laquelle ils naviguent est trompeuse. Le courant est très fort, c’est lui qui les porte, lui explique Pierre alors qu’ils laissent l’île d’Er Lannic sur leur gauche. Avec la marée montante, ils avancent tranquillement en louvoyant vers l’île de la Jument puis continuent pour une balade paisible entre l’île aux Moines et l’île d’Arz. C’est une constellation de petits bateaux un peu partout. Il y a foule en mer. Le golfe est pris d’assaut. Ils ne feront pas escale, trop de monde pour mouiller quelque part ; ils ont prévu un pique-nique pour la journée. Joséphine a fait des crêpes le matin même, qu’elle extirpe fièrement de leur emballage en aluminium. Suzanne ouvre de grands yeux et rit de bon cœur :

— Elles sont aussi petites et épaisses que des pancakes, tes crêpes !

— J’ai essayé de faire honneur à votre région. Je vous l’accorde, j’ai encore des progrès à faire, admet-elle en soulevant du bout des doigts une crêpe.

— Je suis sûr qu’elles sont très bonnes tes petites crêpes boudinées, plaisante Pierre. Allez, passe m’en une.

— Je te montrerai ce que ça donne avec une crêpière, ajoute Suzanne en lui faisant un clin d’œil. Mais dis-moi, tu parles de faire honneur à notre région, mais c’est aussi un peu la tienne maintenant, non ?

Joséphine dodeline la tête et enfonce ses dents dans la crêpe, aussi épaisse que s’il y en avait deux. C’est vrai qu’elle rénove une maison ici. Elle navigue dans le golfe du Morbihan avec ses voisins. Elle est dans les petits papiers de la boulangère. Surtout, quand ses pieds s’enfouissent dans le sable de la plage et que la chair de poule court sur sa peau, elle respire comme elle n’a jamais aussi bien respiré depuis la mort de Vincent. Est-ce suffisant pour dire que c’est sa région, ici ? Sans doute, parce qu’elle y a trouvé un refuge devenu un lieu de vie. Sa nouvelle vie à elle. Et elle verra si c’est aussi là qu’il y aura une vie à deux.

Elle prend une photo de la proue du bateau qui pointe vers la côte arborée puis l’envoie à ses proches tandis que Suzanne désigne du doigt telle ou telle maison appartenant à des amis. Ici, c’est Claude, tu as vu comme elle est grande la sienne, il est riche, très riche, un vieil avocat. Là, c’est Mariette et Denis, un couple de Savoyards qui avaient fait le tour de leur montagne alors ils sont venus habiter dans le golfe ; à mon avis, ils sont aussi sur l’eau aujourd’hui. À plusieurs reprises en effet, Pierre et Suzanne saluent à renfort de grands gestes des voiliers qu’ils aperçoivent au loin.

— Bientôt, tout ce petit monde va fuir le golfe, dit Pierre en réajustant sa casquette.

— Comment ça ?

— Le mois d’août n’est pas la meilleure période pour les retraités. Nous, nous ne sommes pas commerçants alors voir arriver ces foules, ça nous fatigue, poursuit Suzanne.

— On est devenu des vieux cons et on ne supporte plus d’être envahis, ajoute Pierre avec un sourire mutin.

Ils partent en Croatie dans moins de quinze jours. Suzanne dit à Joséphine qu’elle pourra utiliser leur voiture tout le mois d’août. Est-ce qu’elle sait encore conduire d’ailleurs ? Elle réapprendra et ici, c’est plus calme qu’à Paris. Prendre le volant dans les rues de la capitale était pour elle une hérésie. Ici, c’est essentiel.

Elle ne sait pas si c’est l’accumulation des crêpes qu’elle a dévorées sans compter, le roulis du bateau, le soleil qui brûle son crâne sous son chapeau. Son estomac est juste là, dans sa trachée. Sa tête et ses membres pèsent le poids d’un âne mort. Elle boit de l’eau, en redemande à Suzanne, qui lui jette un regard inquiet.

— Tu es toute pâle. Mets-toi debout, ne t’allonge pas, surtout.

— Alors, on n’a pas le pied marin, la petite Parisienne ? raille Pierre.

— Pierre ! Elle est enceinte.

Elle a tout juste le temps de s’agripper au bastingage et tout le contenu de son estomac passe par-dessus bord. Suzanne s’approche d’elle et lui caresse le dos jusqu’à ce que ce soit terminé puis lui tend un mouchoir et une bouteille d’eau.

— Ça fera de la nourriture pour les poissons ! plaisante encore Pierre, sous le regard noir de sa femme.

Suzanne fronce les sourcils et lui demande d’avaler tout de suite quelque chose pour ne pas rester l’estomac vide. Ils vont rentrer, c’est préférable, et de toute façon, la marée est descendante. Ils vont se laisser porter, dos au vent, jusqu’à l’entrée du golfe. Suzanne prend la barre pour le retour et Pierre s’installe à côté de Joséphine, qui a retrouvé des couleurs. Il lui dit que c’est normal d’avoir le mal de mer sur un bateau quand on n’a pas l’habitude, encore plus quand on est enceinte. Il lui confie aussi qu’il s’inquiète de la voir s’activer dans sa maison. Derrière les lunettes de soleil, elle devine le regard tendre de son voisin. Tant de gens prennent le temps de lui dire qu’elle doit faire attention. Pourquoi, elle, n’y arrive-t-elle pas ? Elle se dit qu’elle a l’énergie, qu’elle a l’envie de rénover. Se priver de ces journées animées serait un non-sens. Pierre, lui, voit le projet dans son ensemble et n’est pas de cet avis. C’est un travail titanesque, remettre la maison en état.

— La cuisine, par exemple. Quand tu m’as fait faire le tour du propriétaire, je t’ai entendu me dire que tu comptais la refaire. Toute seule ! Tu y penses sérieusement ?

— Pourquoi pas, oui. Vincent avait en tête…

— Ton mari n’est plus là, Joséphine. Ces projets qu’il avait en tête comme tu dis, l’incluaient lui. Aujourd’hui, il n’est plus là, tu es seule, tu es enceinte. La situation a changé, donc il faut accepter de changer la suite aussi. Tu ne pourras pas tout faire toute seule. Cette cuisine, fais-la refaire par des artisans, sauf si tu me dis que tu n’as pas l’argent pour ça, bien sûr. Si c’est le cas, tu la laisses en état, promets-le-moi. Et de toute façon, enceinte ou pas enceinte, refaire une cuisine, c’est pas aussi facile que repeindre des volets, petite inconsciente.

Elle lui sourit, lui dit qu’elle a l’impression d’entendre son père. Tant mieux, ça veut dire que c’est, lui aussi, un homme bien, selon Pierre. Puis il s’éloigne d’elle et vient se poster derrière sa femme à la barre. Il enserre sa taille et colle sa joue à celle de Suzanne, qui tourne un peu la tête pour y déposer un baiser. La retraite coule avec douceur sur le golfe du Morbihan.

Le petit voilier fend l’eau comme un couteau s’enfoncerait dans du beurre mou. Elle pose sa tête sur la filière, bercée par le clapotis des vagues contre la coque, les yeux fixés sur des points invisibles de l’horizon déjà orangé, les rayons du soleil baissant. La fatigue l’accable. Une bonne fatigue, celle de l’air marin. Et de l’épisode malheureux de régurgitation aussi. Pierre a sans doute raison. Oublier, volontairement ou involontairement, qu’elle est enceinte, ne va pas l’aider. Elle doit inscrire ça sur le carnet, que Vincent a omis un point essentiel dans ses projets. Tu n’es pas là mais quelqu’un d’autre est présent. Elle repense à ce qu’il avait écrit au sujet du grenier, peut-être le réaménager pour une chambre d’enfant. Oui, elle le fera. Elle prend la décision comme ça, à l’avant d’un bateau qui vogue dans le golfe du Morbihan, dans une région qui n’était pas la sienne. Elle est dupée par la situation, les paysages, la balade en mer, ce couple de voisins amoureux qui la couve d’affection comme s’ils l’avaient rencontrée des années plus tôt. Elle se laisse berner. À ce moment-là, sa main se pose sur son ventre bombé. « Je vais faire mieux, je vais penser mieux, promis », chuchote-t-elle face à la mer.

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