Des ronds dans l'eau

Alvès · Chapitre 2 sur 4 · partie 3/5

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Des ronds dans l'eau

Des ronds dans l’eau

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

— Tu es la seule propriétaire de la maison de Locmariaquer à présent. C’est comme ça que Vincent souhaitait que les choses se passent, a ensuite dit Yves. C’est une maison de famille mais tu étais sa famille. Maintenant, tu en fais ce que tu veux. Avec Anne, a-t-il ajouté en saisissant la main de sa femme, on souhaiterait évidemment que tu gardes la maison, que tu ne la vendes pas, mais nous sommes aussi d’accord sur le fait que c’est à toi de décider. Nous ne t’imposerons rien.

Yves a dit qu’ils ne lui imposeraient rien.

Ils lui ont déjà imposé beaucoup trop, ils ont acté, mis des mots sur ce qu’elle n’arrive pas à comprendre. Vincent ne passera plus la porte d’entrée.

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Il lui disait souvent : « Fais-moi confiance, Jo. Détends-toi. » Elle l’écoutait, parce qu’il avait raison. Elle imaginait le pire quand lui prévoyait le meilleur, et alors il répondait à ses préoccupations, petites ou grandes, avec une phrase qui était cruelle d’efficacité : si ça se passe mal, qu’est-ce qui nous arriverait dans le pire des cas, dans la pire des situations ? Vincent avait le pouvoir extraordinaire de rendre à toute chose possiblement effroyable son caractère relatif.

Elle est dans la pire des situations et il n’est pas là.

Alors son corps s’abat contre celui de sa mère lorsqu’ils arrivent. Elle n’avait pas serré quelqu’un avec une telle intensité depuis des semaines, depuis Vincent. Elle ne s’était pas autorisée à une étreinte. On l’a prise dans les bras, on lui a tapé dans le dos, on l’a enlacée si fort qu’elle en a eu mal à la nuque. Mais jamais, avant ce jour-là, même avec ses frères, elle n’avait rendu le geste. Son corps endormi ne réagissait pas, se laissait faire car trop occupé à vouloir rejeter toute évocation du réel.

Sur les marches en pierre du perron de sa maison d’enfance, elle s’abandonne, son corps demande, désire le retour au contact. Elle regarde ses frères, avec lesquels la relation est plus ou moins existante selon les saisons, elle sait qu’ils ont fait quelque chose de vital pour elle.

— Ma grande fille, je suis tellement heureux de t’avoir à la maison, lui dit son père.

Henri lui aussi la réceptionne, elle vient se caler contre sa poitrine. Christophe et Julien sont aussi grands que leur père. Ils ont tous les trois la même carrure, des colosses avec des épaules larges, des têtes couvertes de cheveux couleur soleil posées sur un cou épais. La première fois qu’il les avait vus, Vincent avait demandé si la famille avait des origines vikings. Il ne s’imaginait pas une telle fratrie, avec Joséphine, petite, menue. Les fils tenaient du père, la fille de la mère.

La maison fleure le sucre et la farine. Un gâteau dort dans le four. Elle reconnaît immédiatement l’odeur, ce qui lui fait penser que sa mère attendait leur arrivée, son arrivée à elle. Au parfum de chocolat qui infiltre ses narines, elle sait que Catherine a préparé un brownie ou un marbré, comme elle le faisait déjà lors de ses visites, toujours plus espacées, durant ses études de médecine.

Elle avance dans la maison, entourée de sa famille. Il y a soudainement beaucoup de monde dans son monde. Elle cherche l’air et le trouve en s’éloignant de ses parents qui discutent avec Christophe et Julien. Dans la véranda, ses mains effleurent le bois de la table chauffée par le soleil. La porte qui donne sur le jardin est ouverte. Elle inspire. L’odeur de l’herbe fraîchement tondue, celle du chèvrefeuille qui tombe en cascade d’un côté de la véranda. Un peu partout, des fleurs. De toutes les couleurs. C’est plus fourni que dans son souvenir, comme si elle n’avait pas mis les pieds ici depuis des années. Sa mère a fait de son jardin une mosaïque végétale.

— Viens, je vais te montrer ce qui sent si bon.

Catherine place son bras sous le sien et décrit, avec les gestes d’un galeriste et la voix d’un conteur pour enfants, le patchwork floral. Les iris qui se rabougrissent déjà, les rosiers qui dévoilent leurs plus beaux atours, l’agapanthe encore timide qui vient d’être plantée. Elle admire l’opulence colorée, respire le parfum de la glycine, caresse le velouté des oreilles de lapin. Son regard est attiré par de petites fleurs violettes.

— Des pensées sauvages, lui dit sa mère. Tu t’en souviens peut-être, je les utilisais pour aider à soigner ton eczéma. Je m’en sers toujours d’ailleurs. Avec Olivia, on s’essaye à la phytothérapie. Elle a un très beau jardin. Tu te souviens d’Olivia, quand même ?

Bien sûr qu’elle se souvient de l’amie de sa mère. Son amie la plus proche. Étrange, cette question.

— Je suis malheureuse, Maman, pas amnésique, répond-elle sans agressivité. Ton jardin est magnifique. Montre-moi le potager.

Catherine prend sa main et lui fait les présentations : courgettes, aubergines, rhubarbe. Elle lui explique que ce n’est pas la période la plus propice pour la récolte potagère. Les fraises cachent leur menton à fossette sous de grosses feuilles et quelques tomates vertes alourdissent les branches.

— Tiens, regarde, il y en a une qui est mûre. Elle est pressée, celle-là, plaisante sa mère en se penchant vers le plant pour soulever les feuilles. Tu veux récolter la première tomate de la saison ?

Joséphine acquiesce et se penche aussi.

— Pour la cueillir, tu reçois la tomate dans la main, comme si tu voulais la soupeser. Voilà, oui, comme ça. Et maintenant, tu fais une rotation avec ton poignet. À présent, tu dégustes, mais un seul croc. Il fait chaud et je n’ai pas envie que tu passes une mauvaise nuit à cause de ma tomate pas assez fraîche. Demain, il faudra venir le matin.

La tomate se fissure et éclate dans sa bouche. Ses papilles pétillent de tant de saveurs. Le jus dégouline sur un coin de sa bouche. Sa mère rit et dit qu’elle s’en met partout.

Le rire, c’est un son qu’elle avait oublié.

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Dans la chaleur de la maison, devant les plats cuisinés par sa mère, à écouter les voix qu’elle connaît, sa mâchoire qui a tant charrié la douleur se détend. Le dîner, c’est redécouvrir cette chose que l’on appelle la conversation, même s’ils n’exigent pas qu’elle y participe. Ils ne lui demandent même pas de manger. Elle n’a pas faim parce que le gâteau marbré en fin d’après-midi a eu raison de son appétit. Comme pour la tomate, le goût du sucre, du chocolat, a été une déflagration dans sa bouche.

Georges grimpe sur ses genoux. Christophe râle un peu, pas d’animaux à table, ce n’est pas hygiénique, mais Henri lui fait remarquer que le chat est plus sage que ses petits-enfants face à une assiette, avec un rire franc et une tape dans le dos de son fils. S’ensuit un débat sur ce qui est le plus écœurant : changer la litière du chat ou changer la couche d’un bébé qui a déjeuné d’une purée d’épinards. Joséphine se joint à eux lorsqu’ils rient. Le moment est doux, remarquable, elle se surprend à sourire, parler, échanger des regards, tout en caressant son chat endormi. Elle a du mal à y croire. Même si c’est un relâchement de surface, son corps et son esprit tressautent, s’animent. Le repas comme une réminiscence de son enfance. À table avec ses parents et ses frères, sans pièces rapportées, elle remonte le temps d’une vingtaine d’années.

Il est 21 heures quand son père l’accompagne à l’étage pour la mener vers son ancienne chambre. Henri y entre, elle le suit, Georges sur ses talons. La pièce n’a pas beaucoup changé depuis qu’elle l’a quittée. Le lit simple a été remplacé par un deux-places il y a des années déjà. Elle s’y est couchée de nombreuses fois avec Vincent. Elle tente de ne pas penser au fait que la dernière fois qu’elle a dormi dans cette chambre, elle était contre lui. Ils avaient fait l’amour avec douceur, non parce qu’ils avaient peur de réveiller les parents mais parce que les séjours à Sarlat appelaient à la lenteur. Vincent avait joui si rapidement qu’ils avaient ri et s’étaient dit que l’air de la campagne avait des effets radicaux sur la sexualité.

— Je vais fermer tes volets. Les draps sont propres, tu vas être bien, lui dit son père en tapotant le lit, comme pour confirmer que c’est effectivement confortable.

Avant de la laisser avec Georges, il l’attire contre lui. Elle pose sa tête contre sa poitrine, ferme les yeux.

— Ma Jo, lui chuchote-t-il. Ça va être dur pendant très longtemps, tu verras, la douleur sera toujours présente mais tu t’en accommoderas. Nous, on sera là, à chaque moment.

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Elle a le cœur au bord des lèvres quand elle descend à la cuisine, inondée de soleil, envahie par les odeurs mêlées de café et de pain grillé. Son père lit le journal en bout de table et rapporte à voix haute les informations du jour à sa femme. Catherine, les lunettes posées sur le bout du nez, tente de rester concentrée sur son magazine puis lève la tête quand elle franchit la porte.

— Bien dormi, ma chérie ? Assieds-toi et prends ce qui te fait envie. Tes frères sont partis courir.

Elle ajoute de la confiture d’abricot sur sa tranche déjà beurrée, effarée par sa voracité soudaine. Depuis qu’elle est chez ses parents, son corps crie famine. Elle ne sait pas si c’est dû au changement d’environnement ou à son état. La seconde hypothèse la fait frémir. Une décision, voilà ce qu’elle devrait prendre en étant ici. Ce bébé, elle le désirait tant. Sa présence la terrorise à présent.

La deuxième tranche de pain grillé, noyée dans le café, semble vouloir faire le chemin inverse. Elle écoute ses parents lui parler de la journée, de ce qu’ils pourraient faire, une balade, un tour au marché, une sieste dans le jardin, ce qu’elle veut. Mais la nausée est trop forte, ses oreilles bourdonnent. Les lèvres de ses parents bougent mais elle ne perçoit plus les sons. Elle court aux toilettes et libère son estomac qui déborde.

Quand elle s’essuie la bouche devant le lavabo, sa mère apparaît sur le seuil de la salle de bains. Catherine demande si tout va bien. Tout va bien, oui, elle a eu les yeux plus gros que le ventre, voilà tout. Sa mère est dubitative, hésite avant de se lancer :

— Jo, tu sais que tu peux m’en parler.

— Te parler de quoi ?

— Tu le sais bien. Je n’ai pas envie de te forcer la main, ma chérie, mais tout ce qu’il se passe en ce moment…, dit Catherine avec un sourire. Écoute, je ne te demande pas de me parler si tu ne veux pas mais sache que je suis là.

— Je suis perdue, Maman.

Elle s’assoit sur le rebord de la baignoire, cache ses yeux de ses mains. Elle n’a pas pleuré depuis des jours. Catherine la rejoint pour la serrer contre elle, essuyer son visage baigné de larmes, déposer un baiser sur son front.

— Tu n’y arriveras pas toute seule, Jo. Laisse-nous t’aider, peu importe la façon. Si c’est juste pour t’apporter une tasse de café, on t’apportera une tasse de café.

Elle se sent à bout de forces, le corps tremblant, scarifié de l’intérieur par un démon qu’on ne définit pas mais qui lui impose cette réalité dans laquelle Vincent n’est plus là et où quelqu’un d’autre s’est installé. Elle n’a pas prononcé son prénom à voix haute depuis sa mort, n’a jamais évoqué son décès avec quiconque. C’était toujours des allusions à sa propre tristesse, à son statut fraîchement acquis de veuve ou à son état de santé. Personne n’a parlé de Vincent. Même à table, avec ses parents et ses frères, il est évincé, non sans mal. Sa présence plane sur les esprits et les conversations mais reste une ombre que l’on n’a pas envie de saisir, par pudeur, par gêne, par respect. Elle, elle souhaite rester en suspens et en retrait de ce monde qu’elle n’imagine pas sans Vincent. Cette chose qui évolue au fond d’elle fait obstacle.

— Je suis enceinte, dit-elle à sa mère dans un souffle. Je n’ai même pas eu le temps de le dire à Vincent.

— Ma Jo, je suis désolée… Je ne savais pas que vous aviez un projet d’enfant.

— On en parlait comme ça, de temps à autre. Mais quand j’ai découvert que j’étais enceinte, j’étais heureuse. Et maintenant… Je ne veux même pas y penser.

Catherine ne lui demande pas ce qu’elle envisage, lui propose de l’emmener voir un gynécologue. Elle refuse d’emblée, mais sa mère lui dit que cela n’engage à rien. Il s’agit simplement de savoir si elle est en bonne santé.

— Tu en sauras plus sur ton état, cela t’aidera peut-être à y voir plus clair. D’accord ?

Elle contacte un ami de la famille, gynécologue à Périgueux, pour un rendez-vous en urgence. Michel Hanguin peut la voir le lendemain en fin de journée. Elles prétexteront une course pour se rendre là-bas ; Joséphine a baissé les armes mais lui a demandé de ne pas en parler avec le reste de la famille, même pas avec son père.

Puis l’heure du déjeuner arrive, comme un semblant de normalité, avec un temps pour tout, manger, dormir, se réveiller. La journée est si belle qu’ils prennent le déjeuner sur la terrasse. Elle aide à mettre la table, elle découpe le pain, mélange la salade. Chaque action occupe un peu de place dans son esprit et pousse les idées noires dans un coin. Christophe a encore les joues rouges, il porte les stigmates du jogging. Julien le charrie sur son manque d’endurance. « Tu te fais vieux, Chris. Regarde-moi, je tiens la route, avec ma jeunesse et mes poumons propres », dit-il en se tapant le torse comme un gorille. Toute la tablée rit et se met à manger. Elle, elle s’en tient à mâchouiller des feuilles de salade et à grignoter des bouts de pain, inquiète de devoir courir aux toilettes si elle cède face à son envie de dévorer tout ce qu’il y a sur la table. Sa mère lui adresse un sourire complice mais Julien, lui, n’hésite pas :

— Jo, franchement, il faut te nourrir. Tu n’as plus de forces, ça se voit. Et tu as vu ton visage ? On dirait un squel…

— On a compris, Julien, l’interrompt Henri. Laisse-la manger ce qu’elle veut.

— Il a raison, Papa, intervient Christophe. Il faut que tu reprennes des forces, Jo, sinon tu n’arriveras pas à aller mieux, à reprendre ta vie. D’ailleurs, tu penses retourner quand au cabinet ?

— Aucune idée. Olivier me donne des nouvelles de temps en temps, il s’en sort.

— Il ne pourra pas continuer seul bien longtemps et tu vas finir par perdre ta patientèle.

— C’est le cadet de mes soucis, Christophe.

— Mais ça le sera bientôt. Comment tu vas faire pour vivre sans travail ?

Les questions de Christophe commencent à lui tordre l’esprit. Le bon père de famille pare au plus urgent, pense à la logistique, à ce qui fait une vie. Elle, elle n’a aucune idée de ce qu’est sa vie maintenant. Son frère ne pense pas à mal, il s’inquiète mais c’est trop agressif. Ça la force à réfléchir plus loin que la journée, à une existence qui doit s’aménager sans Vincent.

Elle tente de le rassurer, même si elle n’a pas toutes les réponses à ses questions. Ses économies, les économies du couple, l’assurance-vie de Vincent sur laquelle elle avait été listée au premier rang des bénéficiaires. Et puis, cette maison en Bretagne, elle ne s’attendait pas à en hériter.

— Celle du Finistère ?

— Morbihan, Christophe, corrige Henri.

— Qu’est-ce que tu comptes faire de cette maison ? Vous avez fait des gros travaux dedans, mais elle ne semblait pas en très grande forme. Ça vaut vraiment le coup de la garder ?

— Vincent avait supervisé le gros œuvre et on en voyait le bout, explique Joséphine. Les ouvriers doivent s’inquiéter de ne pas avoir de ses nouvelles. Ou alors ils ont terminé. Je ne sais pas, je m’en fiche.

Tous affichent un sourire pincé. Sans doute qu’eux non plus ne savent quoi penser de cet héritage. Même Christophe s’abstient de commenter.

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Est-ce que ça vaut le coup de la garder ?

Cette maison, dans ce lointain département que Christophe ne sait même pas situer sur une carte de Bretagne. Vincent a assez œuvré pour qu’elle s’approprie cette partie de la région qu’il aimait tant, le Morbihan. Elle n’y avait jamais mis les pieds avant de le rencontrer mais elle en avait une image globale : des petites maisons de pêcheurs en pierre, avec du bleu un peu partout et des gros hortensias dans les jardins. « Tu as vu trop de cartes postales, Jo », lui avait-il dit. Et pourtant, lorsqu’il l’y avait emmenée, la carte postale s’était animée sous ses yeux. Vincent lui avait fait visiter les environs, avec l’habileté d’un guide touristique. Peut-être s’était-il dit qu’en faisant tous les incontournables de la région, il parviendrait à lui transmettre son attachement au lieu. Ils avaient pris un bateau jusqu’à l’île aux Moines, mangé des huîtres à la terrasse d’un restaurant de Larmor-Baden, s’étaient fait des courbatures sur le chemin côtier de la presqu’île de Rhuys. Elle qui avait grandi dans la campagne périgourdine, découvrait une nature qui ne lui était pas familière. Les eaux azur qui s’éclaircissent quand vient l’été et la pluie qui frappe la mer l’instant d’après, les cheveux emmêlés de sel, la côte aspergée d’embruns marins. Elle s’était prise au jeu. Elle avait compris et lui avait dit que oui, c’était beau la Bretagne.

— Rien à voir, ce n’est pas la Bretagne, c’est le golfe du Morbihan. Retiens ça, Jo : le plus bel endroit de France, c’est le golfe du Morbihan, ironisait Vincent, le regard étincelant.

Le plus bel endroit de France parce que tu y étais, j’en fais quoi maintenant du golfe du Morbihan, et de cette maison du bout du monde ?

Il n’y a plus rien à découvrir ou à trouver là-bas parce qu’elle a perdu une partie d’elle-même. Elle l’a perdue à cause d’une voiture qui n’a pas vu son vélo. Il allait trop vite, paraît-il, et son casque était mal attaché. Il a pris la tête de l’escadron. Ses copains lui ont dit de ralentir, mais il faisait le malin. Elle n’a pas voulu en entendre plus. Elle sait seulement que la voiture était bleue et le crâne de Vincent, défoncé.

Est-ce que ça vaut le coup de garder un lieu qui n’existe qu’avec le souvenir de Vincent ?

Est-ce que ça vaut le coup de garder cette autre chose qu’il a laissée au fond d’elle ?

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Vincent

 

 

« Là-bas », tu me disais qu’on n’allait rien faire d’autre que se remplir les poumons de la moisissure qui grignotaient les murs, que tu ne voyais pas comment on allait pouvoir rafistoler une maison détrempée comme un vieux torchon de cuisine. Tu n’avais pas tort. La pluie et les embruns marins trouvaient leur chemin à travers la toiture percée, imbibant les poutres comme des éponges. L’eau accumulée dans le grenier dégringolait discrètement à travers les murs. Je l’admettais, il y avait du pain sur la planche mais rien d’insurmontable. En tout cas pour moi. Je m’étais dit qu’en m’attaquant directement à ce problème fondamental, tu serais ensuite plus enthousiaste, alors j’avais investi nos économies. Ça me semblait normal, ça te paraissait hasardeux. J’avais tout prévu, je savais que cette maison, tu finirais par l’aimer, d’une façon ou d’une autre, et que l’on y passerait des moments aussi bons que ceux que j’y avais vécus.

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Dans cette journée, il y a d’abord son père qui lui propose de l’accompagner à la fromagerie dans laquelle il a ses habitudes, faire un tour dans la campagne et pousser pourquoi pas jusqu’à Tamniès. Puis son refus poli à elle, qui dit qu’elle aime la nature du jardin, que c’est suffisant, qu’elle veut faire une sieste aussi, Henri qui ne cherche pas à la convaincre, d’accord, ma chérie, repose-toi, alors qu’elle sait bien que la sieste ne se fera pas parce que le rendez-vous avec le gynécologue fait dégringoler des perles de sueur le long de son échine, cette chose au fond d’elle va devenir concrète. Et si elle n’était plus dans les temps ? Si le gynécologue lui annonçait qu’elle était à plus de trois mois de grossesse ? La perspective de ne plus avoir le choix la tétanise davantage que celle d’avoir à faire un choix.

Il y a aussi la clôture du fond du jardin parce que Julien et Christophe se sont mis en tête de la remettre à neuf alors que Catherine leur a répété qu’ils étaient là pour se reposer.

Il y a l’herbe dans son dos, son regard qui suit les nuages dans le ciel d’un bleu layette, Georges qui part à la découverte du monde sauvage, qui apprivoise un nouvel environnement et s’effraye des oiseaux qui piaillent comme pour se moquer de lui, qui tapote prudemment de la patte les pieds de rhubarbe.

Il y a la casquette de sa mère au milieu des arbustes, sa mère qui est agenouillée devant ses plants de tomate, qui place parfois la main sur le bas de son dos, qui va finir par abîmer ses vertèbres, pense Joséphine, même si elle ne s’est jamais plainte. Sous une apparente fragilité physique, c’est une force de la nature, une force du jardin.

Puis soudainement, la casquette qui s’élève, Catherine qui la regarde, qui tapote sa montre de sa main. Il est temps d’y aller.

Ensuite, c’est trop rapide, la sensation que l’heure de route jusqu’à Périgueux n’a duré que le temps d’un clignement d’œil, lorsqu’elles franchissent les portes du centre hospitalier, sa mère qui lui prend la main, comme une petite fille que l’on tente de rassurer avant une vaccination et pourtant, les hôpitaux, ce n’est pas le genre d’environnement à l’effrayer, elle le trouve rassurant habituellement, sauf ce jour-là, alors qu’elle tressaille sur la chaise de la salle d’attente, comme sa mère, qui triture ses doigts, une mère doit assumer ça aussi, voir sa petite dans cet état, se sentir impuissante, comment consoler lorsque l’on n’a pas connu l’inconcevable ? Une mère voudrait sans doute se saisir de la peine de son enfant, souffrir à sa place. Elle, elle aurait préféré ne jamais avoir eu la possibilité de réfléchir à ce qu’une mère doit et peut faire.

Puis son cœur rate un battement lorsque le gynécologue appelle son nom.

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Sa mère l’a couchée dans son lit et est redescendue. Des conversations lui parviennent du rez-de-chaussée. Elle ne peut pas distinguer ce qu’il se dit, sans doute Catherine qui explique à son père qu’elles ont fait une course ou une balade en ville tardive. De toute façon, elle ne veut plus rien entendre. Les mots du gynécologue tambourinent dans ses oreilles. Il était au courant de sa situation, comme il disait, mais il n’a pas usé de compassion. On voit bien un petit sac, a-t-il annoncé d’un ton neutre, la sonde enfoncée dans son vagin tandis que son utérus s’affichait sur l’écran. Un petit sac, voilà ce que son corps abrite. Elle doit décider si elle veut continuer à l’abriter. Elle a le choix. « L’IVG médicamenteuse n’est plus possible mais vous avez encore deux semaines si vous optez pour la deuxième solution. » Il lui a expliqué l’IVG chirurgicale. Elle connaissait le protocole, elle l’a laissé parler, utiliser des mots médicaux adoucis. Elle avait besoin d’entendre comment cela se passerait si elle faisait ce choix-là.

Quand le gynécologue a évoqué la date de la conception en disant « aux environs », elle a tout de suite su à quel moment elle était tombée enceinte. Au début du mois d’avril, Vincent est parti sur un chantier pendant trois jours. Quand il est rentré, ils ont à peine eu le temps de se croiser. Elle s’envolait avec Marie pour quelques jours à Florence. C’est un rituel qui revient tous les ans : elles s’offrent une escapade en Europe, rien que toutes les deux. Marie laisse les jumeaux à Nicolas, et ses contraintes de mère à Paris. Cette fois-ci, elles ont passé quatre jours à flâner dans la ville, ébahies par ce qu’elles découvraient, elles ont pris le soleil sur la place Santo Spirito, dégusté des pizzas et des glaces, alors que la température ne s’y prêtait pas vraiment. C’est le matin même du départ pour Florence que Vincent lui a fait l’amour, quand ils se réveillaient et qu’elle était pressée. Étreinte rapide mais efficace, pense-t-elle au fond de son lit.

Sa mère lui disait que le rendez-vous médical pourrait l’aider à y voir plus clair. Son esprit reste embué. Pire encore, il y a maintenant l’échéance. Dans deux semaines, il lui faudra avoir décidé.

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Avorter pour ne pas avoir à élever un enfant seule au moment où elle fait face à la plus grande épreuve de sa vie ou garder le bébé, comme elle l’aurait certainement fait si Vincent avait été là et accéder à ce nouveau bonheur, celui d’être une maman. C’est sa mère qui lui présente les deux options et essaye de rendre les choses plus factuelles, mais les yeux de Joséphine restent plantés dans un horizon invisible ; alors Catherine lui demande de l’aider à remuer le bac du compost, à planter les oignons, à cueillir les fleurs de ciboulette. Le jardinage a la capacité de la plonger dans un flou psychologique agréable. Et elle en redemande. Sa mère est ravie de l’avoir à ses côtés, les genoux enfoncés dans la terre. La météo est si douce qu’elle marche nu-pieds sur la terrasse, s’installe sans couverture à l’ombre d’un arbre, s’endort sur la pelouse tiède. Ses frères l’invitent à jouer aux cartes ou aux dames. Les jeux de société, les siestes, le jardinage, tout pour éviter de voir que les jours passent.

Henri a fini par la convaincre de sortir de la maison. Il l’emmène à Beynac et elle se laisse guider dans le petit village. Les toits de lauze et les façades des maisons aux couleurs chaleureuses lui rappellent son enfance dans ce Périgord qu’elle a quitté à regret quinze ans plus tôt. Elle hésitait à s’orienter vers la chirurgie à l’époque et se disait qu’elle aurait peut-être davantage de chances d’intégrer un grand hôpital si elle faisait ses études à Paris. Maintenant qu’elle est un médecin de ville épanoui plutôt qu’une chirurgienne accomplie dans un établissement de renom, elle se dit que sa vision du monde médical d’alors était erronée. Elle aurait été tout aussi heureuse de rester dans le Sud-Ouest.

Après un café en terrasse, ils s’éloignent du centre-ville pour une balade à pied le long de la Dordogne, près du port du village. Elle pose la tête contre l’épaule solide, se laisse bercer par le mouvement de balancier de leurs corps. Henri lui demande ce qu’elle compte faire après. Il reprend les questions de Christophe, avec délicatesse. Et puis, il ajoute qu’elle peut rester chez eux aussi longtemps qu’il le faudra. Avec sa mère, ils aiment l’avoir à la maison, même s’il aurait préféré que les circonstances soient différentes. Elle lui dit qu’elle avisera. À ce moment-là, il lui caresse la main et sa voix perd une tonalité :

— Ta mère s’est confiée à moi. Je sais que tu attends un enfant. Elle ne pensait pas à mal mais elle s’inquiète et elle ne pouvait pas garder ça pour elle. Ta situation est déjà assez compliquée. Et maintenant, ça…

Joséphine n’est pas fâchée, elle comprend. Mais elle corrige son père : elle n’attend pas un enfant, elle est enceinte.

— Je ne sais pas quoi faire, Papa. J’essaye de penser à ce que Vincent aurait voulu, mais je crois que ça fait encore plus mal.

— Ne pense pas à ce que Vincent aurait voulu. C’est ta décision, ta vie maintenant. Peu importe ton choix, il faut que tu sentes que c’est le bon, sans te soucier de qui que ce soit d’autre, même pas de Vincent.

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Julien et Christophe annoncent qu’ils partiront le samedi. Ils ne peuvent pas rester plus longtemps. Joséphine hésite à rentrer avec eux. Olivier lui a demandé de passer au cabinet, prétendument pour de la gestion administrative. Elle a des papiers à signer pour l’assureur aussi. Quand Vincent est mort, c’est sa mère qui s’est chargée de lancer les procédures, de rassembler les documents. Elle n’avait qu’à lever la main pour apposer sa signature à certains endroits. Mais il reste des choses à faire. Toujours un nombre invraisemblable de documents à remplir, signer, parafer. Comme si la perte ne suffisait pas.

Elle décide de repartir avec ses frères. Ses parents n’en finissent plus de la tenir contre eux quand vient le moment de quitter la maison familiale. Catherine est si heureuse de les avoir eus tous les trois pour quelques jours… Sa mère glisse à l’oreille de Joséphine qu’elle voudrait qu’elle l’appelle vite, qu’elle lui dise aussi ce qu’elle a décidé concernant le bébé.

— Reviens quand tu veux, répète-t-elle avant de claquer la portière.

Ses parents font des signes jusqu’à ce que la voiture soit hors de leur vue. Joséphine les regarde, tous les deux débordant de tendresse, aux lèvres pincées par l’impuissance. Il n’y a rien à faire de plus que ce qu’ils ont fait et grâce à ce peu, juste derrière ses paupières, aux coins de sa bouche, dans le bas de sa nuque, elle a senti la caresse du relâchement, pour la première fois depuis que Vincent est parti.

— Merci de m’avoir emmenée chez les parents, dit-elle à ses frères.

— C’est normal, Jo. On est là pour ça, tu sais. Dans les moments où ça ne va pas, tu peux compter sur nous, répond Julien.

— Et n’hésite jamais à nous appeler à l’aide, continue Christophe.

Sur l’aire d’autoroute, elle refuse la cigarette que Christophe lui tend, en disant qu’elle ne peut pas. Ses frères ne réagissent pas instantanément, jusqu’à ce que Julien relève les sourcils :

— C’est pas vrai, tu es enceinte…

Christophe est comme figé, Joséphine décrypte son raisonnement accéléré : un bébé, c’est une bonne nouvelle. Mais dans ces conditions ? D’un homme qui vient de mourir ?

Ils lui demandent ce qu’elle compte faire et comprennent alors que son avenir est un brouillard.

— Jo, commence Christophe, je ne veux pas paraître insensible mais tu as trente-quatre ans, tu viens de perdre ton mari. Est-ce que tu auras une autre chance d’avoir un bébé ?

Elle ne s’attendait pas à cette cruelle démonstration de pragmatisme et le regarde, muette, circonspecte. Christophe est fidèle à lui-même. Il rationalise des faits qu’elle n’est pas prête à entendre. Elle a envie de le gifler, de l’insulter pour ce qu’il vient de dire.

Julien fait signe à Christophe d’adoucir ses propos et use de généralités :

— Toutes les femmes ne font pas nécessairement des enfants au cours de leur vie, et elles n’en sont pas moins malheureuses pour autant.

— Oui, d’accord Julien. Mais toi tu en voulais des enfants, Jo, n’est-ce pas ? C’était dans vos plans ? interroge Christophe.

— Dans le plan, il y avait Vincent. Il n’y a plus Vincent. Alors j’en sais rien.

Choisir, même sans lui. Les deux scénarios prennent forme et l’étourdissent. Aucun des deux ne lui convient, et elle reste interdite. Elle ne sait pas ce qu’elle fera, elle ne sait pas ce qu’elle veut, excepté une chose, et répète à l’envi une prière inaudible, dans l’habitacle silencieux de la voiture. Reviens, reviens, reviens, comme une comptine, comme une histoire pour enfants que l’on se raconte tout en sachant que rien n’est vrai, ni les princesses, ni les dragons, ni les sorcières. Il ne reviendra pas, et elle a un morceau de lui coincé entre ses entrailles.

En arrivant à Paris, ses frères l’aident à monter ses bagages, même si elle n’a qu’un sac de voyage. Ils font un peu de ménage dans l’appartement, préparent du riz et ils s’installent pour dîner.

Joséphine est épuisée mais elle n’a pas osé leur faire comprendre qu’elle voulait dormir tout de suite. Elle apprécie finalement de les avoir encore un peu avec elle. Cela faisait si longtemps qu’ils n’avaient pas passé autant de temps ensemble. Il aura fallu la mort de Vincent pour resserrer les liens de la fratrie. Elle demande des nouvelles de la famille de chacun, du travail de Christophe, des randonnées de Julien en Ardèche. Ils racontent leurs vies, leurs vacances, leur quotidien, ce qui les agace dans la société, les légumes qu’ils achètent au marché, les programmes télé qu’ils adorent, le dernier livre qu’ils ont lu.

Elle les écoute, elle voudrait qu’ils ne s’arrêtent plus. Elle veut défier le compte à rebours et continuer à sourire, parce que brusquement, avec ses frères qui racontent encore et encore, après ces jours passés à Sarlat, en voyant Georges la truffe au fond des croquettes, elle sourit. Un sourire timide et éphémère, qu’elle ne peut retenir.

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Quinze jours.

C’est le temps d’un voyage pour descendre la côte ouest des États-Unis, c’est le temps d’un fruit qui pourrit dans la corbeille, c’est le temps de repousse des poils après le passage de l’esthéticienne, c’est le temps entre deux tours de l’élection présidentielle.

Quinze jours, c’est le temps qu’elle a pour décider si son ventre va continuer à gonfler, si elle va ensuite le sentir bouger, si elle va s’imaginer le sexe, la couleur des cheveux, celle des yeux, si elle va pousser seule jusqu’à l’épuisement sur une table d’accouchement, si elle va serrer le petit corps contre le sien pour le réchauffer, si elle va le bercer, le nettoyer, le changer, si elle va l’installer dans une chambre dont elle aura choisi la décoration seule, si elle va l’habiller de vêtements qu’elle aura choisis seule, si elle va le mettre dans une poussette qu’elle aura choisie seule.

Quinze jours pour décider sans Vincent.

Lui aurait su, avec son agaçante capacité à se mouvoir dans toutes les possibilités.

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Être avec ses parents, ses frères a avivé quelque chose, elle ne sait pas encore quoi. L’envie, déjà, de voir des gens qui lui parlent de ce qui fait un quotidien, qui lui content autre chose que l’âpreté du sien. Un pas vers la normalité et plus encore, enclencher quelque chose d’inédit, menaçant même sa capacité à tromper le compte à rebours.

Marie lui propose de venir la voir chez elle, et pourquoi pas avec Caroline, mais Joséphine ne veut pas rester dans son appartement. Elle sent la surprise de son amie au bout du fil quand elle lui dit qu’elle a besoin d’air, qu’elle préférerait prendre un café ou aller dans un parc.

— C’est une très bonne idée, Jo. Je demande à Caroline si elle est dispo et on se fait un déjeuner sur l’herbe entre filles.

Ses deux amies, tout comme l’avaient fait ses frères, n’ont pas hésité à se délester de leurs maris et enfants pour la retrouver deux heures plus tard, sur la pelouse de Bagatelle, au cœur du bois de Boulogne. C’est un dimanche caressé d’un air tiède. Il ne fait pas froid, mais le ciel bleu est troué de gros nuages. Le parc est clairsemé, ce n’est pas la foule des week-ends à laquelle elles s’attendaient.

Caroline a la mine fatiguée. Une blessure en faisant son jogging lui interdit toute pratique sportive pendant un mois. La perte de sa routine lui plombe le moral et les enfants la rendent folle. Joséphine comprend aussi que le couple qu’elle forme avec Jean-François est traversé d’un grand frais. Elle ne peut s’empêcher de jalouser leurs querelles d’amoureux, leurs petits tracas du quotidien. Ton mari te tape sur les nerfs mais au moins, il est vivant. Elle tente de compatir et elle n’y parvient pas, elle laisse Marie consoler leur amie. Elle les envie et les déteste. La colère lui fait serrer la mâchoire. Elle en vient à penser qu’une fois le choc de la nouvelle puis la tristesse passés, ses amies ont dû remercier le ciel. Dieu merci, c’est Vincent qui est mort et pas Nicolas ou Jean-François. Vincent qui ne prendra plus Joséphine dans ses bras, qui n’étendra plus le linge avec elle, qui ne rentrera plus tard le soir parce qu’il est resté boire un verre entre amis. Marie et Caroline doivent être bouffies de gratitude. Envers qui ? Aucune idée mais Joséphine, elle, insulte la terre entière silencieusement tandis que tout à côté d’elle, dans l’inconscience de l’injustice qui l’a frappée, on parle vacances estivales. Plus que quelques semaines et ils partiront tous loin de Paris. Caroline et Marie bavardent sur les pour et les contre du club de vacances, de l’hôtel, du séjour chez papy-mamie. Elles finissent par lui demander ce qu’elle compte faire de son été. Elle répond qu’elle n’en sait rien, de manière un peu trop sèche mais ses amies n’y prêtent pas attention, on pardonne aisément à celle qui se morfond. Peut-être qu’elle retournera chez ses parents. C’est imprécis, son avenir est brouillé. Encore plus depuis quelques jours.

— Pourquoi encore plus depuis quelques jours ? la questionne Marie.

— Parce que j’ai un choix à faire et que ça pourrait changer, ou non, les semaines qui viennent… Je suis enceinte.

Ses amies se regardent, puis la regardent elle et lui demandent comment elle se sent, si physiquement, tout va bien.

— Tout va bien, oui. J’ai des nausées et je sue tout le temps. Je l’ai appris ce week-end-là, quand Vincent était en Normandie. Il aurait dû rentrer le soir, et je le lui aurais dit.

Caroline couvre ses lèvres de sa main puis lui serre le bras. Marie, elle, baisse d’un ton, la questionne avec un sourire triste :

— Et tu ne sais pas quoi faire, c’est ça ? Le garder ou pas ?

Joséphine hausse les épaules. Elle leur explique qu’elle n’a pas voulu y penser jusqu’à ce qu’un gynécologue lui dise qu’il lui restait deux semaines, moins maintenant, pour décider. Avant le rendez-vous, sa grossesse était une sensation, un petit rien au fond d’elle. Elle savait que c’était là mais elle a rejeté tout signe d’un bébé. Le chagrin était trop fort pour penser à quoi que ce soit d’autre.

— Je suis désolée, Jo, susurre Caroline. Ça aurait pu être si beau, et tout est gâché.

— Tout n’est pas gâché, conteste Marie. Ce bébé, c’est peut-être aussi un nouveau départ.

— Toute seule ? Tu vois Joséphine assumer un enfant alors que Vincent vient de mourir ? Pour avoir eu trois enfants, je peux te dire que j’aurais eu du mal à m’en sortir sans Jean-François.

— J’ai aussi des enfants, je te rappelle. Et en plus, il y a plein de mères célibataires, c’est très commun de nos jours.

— Là, on parle d’une mère en deuil. Joséphine doit déjà surmonter la mort de Vincent, alors un enfant… Elle pourra en faire plus tard, avec un homme qui pourra l’aider, avec qui former un foyer stable…

— Franchement, tu t’entends, Caro ? Tu as un discours qui date du siècle dernier.

Elle les écoute s’écharper poliment sur sa situation, comme si elle n’était pas là. Entendre Caroline répéter que Vincent est mort broie tous ses organes. C’est donc à ce moment-là que les gens cessent d’user de pudeur, qu’ils parlent sans crainte, qu’ils cristallisent en paroles crues un fait déjà passé pour eux.

Elle s’allonge sur le plaid, sur lequel elles ont disposé le panier garni de leur déjeuner. La discussion cesse au-dessus d’elle, Marie et Caroline la rejoignent au sol. Joséphine suit la course paresseuse des nuages. Le vent léger caresse ses cuisses et fait onduler le bas de sa robe. C’est une petite robe d’été verte. Vincent l’adorait. Pour la première fois, elle a eu envie d’un souvenir. Une robe comme l’évocation de jours qui ont été doux et qui la berce de l’illusion d’un passé heureux sans futur défiguré.

La discussion entre Caroline et Marie l’a ramenée à cet avenir. Dans un geste hésitant, sa main se pose sur son ventre. Fébrile et étonnée, elle la retire comme si elle avait été brûlée.

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À quel âge devient-on trop vieille ? Trop vieille pour dormir avec son doudou, trop vieille pour réclamer un goûter, puis pour porter des jeans taille basse, dormir jusqu’à pas d’heure, se liquéfier devant un garçon au visage picoré d’acné, appeler son père quand la machine à laver lâche, ou sa mère pour ce papier administratif qu’elle doit sûrement avoir dans un dossier étiqueté parmi d’autres, rentrer le dimanche matin au petit jour l’haleine lourde d’alcool et de tabac, porter un parfum trop fruité, repousser le frottis et l’examen ophtalmologique, manger deux tiers de glucides pour un tiers de légumes, partir en vacances sans crème solaire, laisser une ampoule cassée pendre au plafond pendant un mois, rire trop fort à un dîner, préférer un chocolat chaud à un expresso ?

Des règles pour chaque chose, des lignes de conduite établies par la société pour avancer comme il faut, il y a un âge pour tout, après, ça devient incohérent, ridicule même ; alors à quel âge devient-on trop vieille pour avoir un bébé ?

Christophe lui a dit qu’elle tenait peut-être sa dernière chance. Parce qu’après, quoi ? Elle serait trop vieille ? Si elle n’a pas le bébé qu’elle porte, les années s’étaleront sur elle et sur son horloge biologique. Quand bien même, envisager d’avoir un enfant d’un autre que Vincent un jour lui paraît insensé. Et pourtant, Caroline le pense. Ce serait beaucoup mieux, d’attendre un nouveau prince charmant afin qu’il lui fasse de beaux bébés, qui naîtront dans une famille complète cette fois-ci, parquée dans un pavillon de banlieue avec clôture blanche et week-ends à la campagne.

En fait, c’est vrai qu’elle est déjà trop vieille. Elle a la nuque qui craque, le visage fripé d’avoir été trop inondé de larmes, les yeux enfoncés de fatigue, le dos courbé en coquille desséchée. Ils ont trop attendu, pourquoi n’en avaient-ils pas parlé ? S’ils l’avaient fait, le bébé aurait peut-être deux, trois ans, ils se chamailleraient sur celui qui doit se lever la nuit, ils organiseraient des sorties au parc.

Ou alors, peut-être que non, rien de tout ça. Peut-être que Vincent n’en voulait pas, n’en aurait jamais voulu. Il ne lui a rien laissé d’autre que cette maison du bout du monde, des incertitudes et une décision à prendre.

Elle est seule pour tout, dans le fracas des avis des autres.

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Olivier et Joséphine s’agrippent l’un à l’autre lorsqu’ils se retrouvent. Elle réalise à quel point le contact d’un autre corps rassure le sien. Claudine vient aussi la saluer. La secrétaire médicale renifle et a les yeux embués de larmes lorsqu’elle la serre contre sa grosse poitrine jusqu’à la faire suffoquer. « Ma pauvre petite », répète Claudine, dont émane un mélange d’odeurs de tabac froid et de parfum de supermarché. Elle s’écarte rapidement, les entrailles retournées. Elle ne se rappelle pas avoir été une seule fois dérangée par le parfum de Claudine durant toutes ces années.

Plusieurs personnes sont installées dans la salle d’attente et lorsqu’ils passent devant, elle n’ose pas regarder dans cette direction, de peur de tomber sur un patient qui lui aurait demandé des nouvelles. C’est au-dessus de ses forces que de devoir dire, dans son propre cabinet, que c’est elle qui est en mauvais état à présent.

Un sac de chouquettes est posé sur le bureau d’Olivier, qui lui confie avoir caché les viennoiseries à Claudine. « C’est juste pour nous », lui dit-il avec un sourire complice. Elle est bouleversée de se retrouver là, devant le bureau très ordonné de son associé, qui lui fait un état des lieux rapide du cabinet. Il ne s’éternise pas puisque finalement, ce n’était qu’un prétexte pour qu’elle vienne. Elle signe des papiers, il lui a expliqué en une phrase ce à quoi les documents faisaient référence et elle a assez confiance en lui pour ne pas poser de questions. L’associé s’efface pour que s’avance l’ami. Il veut savoir comment elle va. Un peu comme sa mère, il lui demande si elle se nourrit bien et si elle nourrit bien Georges, ce qui fait rire Joséphine. « Ai-je bien entendu un rire ? » Il dit qu’il est heureux de pouvoir entendre ce son. Il avait peur de ne plus jamais l’entendre, et il ne lui en aurait pas voulu pour ça, bien sûr. Mais Joséphine lui manque, et en prononçant cette phrase, il sépare chaque mot et saisit sa main. Il veut s’assurer qu’elle comprend.

— Tu me manques aussi, lui dit-elle, le cœur assiégé par l’émotion.

— Tu sais à quel point tu comptes pour moi, Joséphine. Je ne parle pas du cabinet. Je parle de toi, en tant qu’amie avec qui je peux discuter chemise en popeline ou café américain dégueulasse, en tant que personne que j’adore voir avaler des chouquettes sans prendre un gramme. D’ailleurs, mange une chouquette. Tu es maigre comme un hareng saur.

Celle-là, elle ne l’avait pas encore entendue sortir de la bouche d’Olivier, amateur d’expressions désuètes.

— Je vais essayer, oui.

— Fais-le, prends soin de toi. Et puis, un conseil, commence par ça, dit-il en soulevant la main de Joséphine comme s’il présentait à un public un animal mort. Tes mains sont sèches, on dirait des gants de crin. Depuis combien de temps n’ont-elles pas vu une crème hydratante ?

Elle sourit de nouveau. Ses mains n’ont pas été hydratées depuis des semaines, tout comme son visage. Sans parler de ses sourcils en jachère. Cela lui semble futile mais peut-être qu’Olivier a raison. Elle pourrait prendre le temps d’un soin, faire quelque chose pour ses cheveux aussi. La fatigue la saisit avant même qu’elle ait commencé. Et puis ce n’est pas de circonstance, complètement incorrect même de porter attention à son physique en période de deuil. De toute façon, son physique est en proie à un autre changement.

Les retrouvailles avec Olivier font comme brouiller sa douleur. Ses sensations sont confuses. Le poids au fond de son estomac pèse lourd et pourtant, elle sourit. Peine et relâchement se juxtaposent sans qu’elle sache comment. Et pour éviter de briser ce fragile équilibre des sentiments, elle ne parle pas à Olivier de ce dilemme qui la ronge. Lui, elle n’en doute pas, saurait l’écouter et lui dire quoi faire. Mais elle n’a pas envie de réceptionner à nouveau une solution, qui, de toute façon, ne conviendrait pas.

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La surprise immobilise Joséphine au bout du couloir qui mène à son appartement. Les parents de Vincent se tiennent sur le palier de sa porte. Ils frappent quelques coups puis attendent et échangent quelques mots à voix basse. Elle s’apprête à faire demi-tour, ils ne l’ont pas encore vue. Elle dira qu’elle était partie faire une balade ou des courses, ils finiront bien par se lasser. Elle jette un coup d’œil à son téléphone en parallèle. Anne et Yves ne l’ont pas contactée pour la prévenir de leur visite.

Elle voit son beau-père poser la main sur l’épaule de sa femme comme pour lui dire que ça ne sert à rien de s’obstiner. Peut-être qu’elle n’est pas là ou qu’elle ne veut pas les voir. Ils se retournent et la découvrent, là, plantée au bout du couloir. Elle finit par approcher. Anne l’enlace, Yves l’embrasse. Ils ont apporté de la nourriture, des plats préparés par sa belle-mère, dans des boîtes sur lesquelles sont collées des étiquettes. Son beau-père lui a rapporté des romans et il décrit l’intrigue de chacun d’entre eux. Elle réalise qu’ils font preuve d’une gentillesse à son égard qu’elle n’avait pas jugé bon d’apprécier jusque-là. Ils prennent soin d’elle alors que leur propre fils est mort. Peut-être est-ce parce qu’il était leur unique enfant qu’ils s’inquiètent de l’état de son épouse, qu’ils cherchent à conserver le lien qui les rattache à lui.

Elle leur propose de déjeuner avec elle, comme pour se rattraper de toutes ces fois où elle les a détestés de venir frapper à sa porte.

Les couteaux et fourchettes tintent dans les assiettes tandis qu’ils évoquent des souvenirs de la vie d’avant qui ramènent Vincent avec eux. Anne et Yves ont besoin de prononcer son prénom, de parler de lui. Ils n’ont pas peur de fouiller la mémoire. Entre elle et ses beaux-parents, il n’y a pas de censure de l’existence d’un avant et Vincent peut être convoqué pour reprendre sa place au cœur de l’histoire. Elle en ressent un certain soulagement. Elle ne le voulait plus que pour elle, le garder au fond d’elle. L’évoquer relevait de l’intime broyé. Avec Anne et Yves, c’est plus facile.

Quand ils se dirigent vers le salon pour boire le café, elle ne prend pas la peine de cacher la grosse tache qui enlaidit le sofa. Elle évite simplement que son regard ne s’attarde sur cette partie du canapé, qui a cristallisé le moment de bascule vers des matins sans oxygène.

Dans la cuisine, elle a le dos tourné lorsqu’elle entend la voix étouffée de sa belle-mère :

— Mon Dieu… Joséphine, tu es enceinte.

Le silence s’installe dans la pièce. Sans se retourner, Joséphine enclenche pour la troisième fois la machine à café. Le bruit de bouillonnement et les vibrations ne lui donnent qu’un court moment pour se préparer à la discussion qui va suivre.

Elle apporte le plateau avec les cafés au salon et s’assoit sur le canapé sans un mot. Les regards sont fixés sur elle, puis Yves demande à sa femme ce qui la pousse à dire une telle chose.

— Là, c’est écrit, dit Anne en brandissant un papier.

Elle ferme les yeux. Sa belle-mère tient à la main le document que lui a fourni le gynécologue, après avoir confirmé sa grossesse. En rentrant de Sarlat, elle l’a simplement posé sur la table basse. L’avoir sous les yeux pour s’obliger à prendre une décision.

— C’est vrai, Joséphine ? demande Yves.

Comment pourrait-elle nier ce qui est écrit noir sur blanc ? Elle n’arrive pas à le dire, par peur d’enclencher un mécanisme de négociation auquel elle n’est pas prête. Elle pourrait dire qu’elle a avorté. Mais le mensonge la rongerait de l’intérieur et les désolerait davantage encore.

— Je suis enceinte, oui.

Anne émet un petit bruit et porte la main à sa poitrine en inspirant bruyamment. Yves, muet, se redresse dans le canapé et plonge les yeux dans sa tasse. C’est comme un arrêt sur image. Même le chat n’ose pas déranger la scène.

Elle avale à petites gorgées le café qui lui brûle la langue et la trachée. Les yeux mouillés, sa belle-mère passe un bras autour de ses épaules :

— C’est merveilleux.

— Anne… je ne sais pas encore ce que je vais faire.

Yves se racle la gorge. Peut-être s’attendait-il à ce que la conversation prenne cette tournure car déjà, ses mains saisissent celles de sa femme pour l’attirer à lui. L’atmosphère se densifie autour de Joséphine, qui voit les traits du visage de sa belle-mère se durcir.

— Je ne comprends pas, commence Anne. Comment ça tu ne sais pas ce que tu vas faire ? Tu es enceinte de Vincent. Tu te poses une question qui n’en est pas une. S’il avait été encore là, vous l’auriez eu ce bébé, non ?

Continuer : partie 4 sur 5