Diam's, autobiographie

Mélanie Georgiades · Chapitre 2 sur 5 · partie 2/3

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Diam's, autobiographie

Partie II

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Quelques mois plus tard, on a fait appel à moi comme auteur. Des

producteurs travaillaient sur l’album d’une jeune chanteuse et, à l’écoute de

mon disque, ils étaient persuadés que je pourrais écrire pour les autres.

J’avais bien composé quelques chansons, « chantonné » derrière mon piano,

mais encore jamais travaillé sur un tel projet. On m’avait donné une

musique, une mélodie, et ma tâche consistait à coller des mots dessus. Les

producteurs m’avaient dit : « Elle s’appelle Amel Bent et, tu verras, elle

réussira. » Le projet me plaisait, si bien que je me suis mise à gratter

quelques idées en attendant de rencontrer l’artiste en herbe. Je me disais :

elle est jeune, elle a du talent, elle semble en vouloir, alors pourquoi ne pas la faire scander un truc dans le genre : « Viser la lune, ça ne me fait pas

peur. » Tout ça n’était que des idées. Lorsque nous nous sommes

rencontrées pour la première fois dans sa maison de disques, quelques jours

plus tard, j’ai découvert qu’Amel était cool, elle ne se prenait pas la tête. Le

feeling est tout de suite passé entre nous, on s’est installées dans une salle

de réunion, on a mangé un grec puis on a commencé à parler du morceau.

Je me souviens que tout est allé très vite. Je commençais une phrase, elle la

terminait, et vice versa. En quelques heures, nous avions écrit un titre que

nous avons intitulé « Ma philosophie » et qui, quelques mois plus tard,

deviendrait le premier single de son album. Toutes les deux, dans la plus

grande simplicité, nous venions de signer un tube qui s’écoulerait à plus de

six cent mille exemplaires et deviendrait l’hymne d’une génération. Chaque

fois que la chanson était diffusée à la radio, je n’en revenais pas. Voir mon

nom inscrit dans les crédits du disque en tant qu’auteur me flattait

beaucoup.

À la suite de ce succès, j’ai été sollicitée par des dizaines d’éditeurs

et d’artistes qui souhaitaient que je collabore avec eux dans l’écriture de

leurs textes. L’envie de découvrir d’autres univers me gagnait peu à peu. Si

bien que, quand j’entendais un nouveau chanteur qui me plaisait, j’entrais

en contact avec lui pour envisager des collaborations. De cette manière,

j’étais tombée sur le titre d’une fille qui m’avait vraiment scotchée. Du

caractère, beaucoup de flow et une voix totalement différente de toutes les

autres chanteuses que je connaissais. Cette fille, c’était Vitaa – Charlotte ou

Cha pour les intimes. Aussitôt, l’envie m’a pris de faire un titre avec elle.

Nous nous étions rencontrées pour les besoins d’une compilation. Avec elle aussi, le feeling était super bien passé. Elle venait de Lyon et semblait à des

milliers de kilomètres de mon univers, mais je me sentais en même temps si

proche d’elle. Disons qu’en studio, si c’était une chanteuse carrée,

professionnelle, on devinait aussi qu’elle n’avait pas de temps à perdre et

qu’elle souhaitait vite regagner sa petite vie. Nous sommes donc restées en

contact après le titre et, dans les mois qui ont suivi, nous nous sommes

confiées l’une à l’autre au sujet de nos vies, de la vie en général, de nos

amis, de nos familles. Elle était incontestablement plus équilibrée que moi

et ne faisait pas de la musique sa priorité – c’est aussi ce qui nous a liées. Je

la conseillais sur ses morceaux, l’encourageais et surveillais de près son

parcours artistique. Vitaa se rendait de temps en temps à Paris et venait

dormir à la maison parfois deux ou trois jours d’affilée. La journée, elle

allait à ses rendez-vous et, le soir, elle me rejoignait et nous passions des

heures à discuter. On rigolait bien, elle avait un fort tempérament et ne se

laissait pas marcher dessus par qui que ce soit. Sous ses airs de princesse se

cachait une femme de poigne. Nous parlions, parlions, parlions. Je me

souviens d’un matin où elle avait un train à dix heures tapantes, gare de

Lyon. La veille, nous avions squatté à la maison sans cesser de jacter et de

refaire le monde. Le temps filait, filait, filait. Lorsque nous avons soudain

regardé l’heure, il était déjà dix heures du matin ! Charlotte avait raté son

train ! C’est en souvenir de cette soirée que j’aurais l’idée, un an plus tard,

d’enregistrer un duo qui s’appellerait « Confessions nocturnes » !

 

En décembre 2003, la tournée s’était arrêtée quelque temps pour

nous permettre à tous de faire une pause avant la reprise et j’en avais profité pour consulter un ORL à cause de mes problèmes de voix. Souvent, au bout

d’une heure de show, ma voix me lâchait et je peinais à finir le concert. Le

médecin m’avait préconisé une petite opération pour m’enlever ce qu’on

appelle un polype, cause de mes soucis. L’opération était bénigne mais j’ai

dû, après cela, garder le silence pendant dix jours. Dix jours sans parler

n’est pas la chose la plus simple, surtout pour une pipelette comme moi.

J’arrivais néanmoins à m’exprimer en chuchotant. Durant cette longue

semaine, je suis restée cloîtrée chez moi. Je dois admettre que ces longues

heures de silence m’ont permis de me retrouver face à moi-même et de

cogiter sérieusement. Je prenais le temps de regarder le succès en face,

j’angoissais sur « l’après Brut de femme », sur le sens de la vie, je pensais à

ma naissance, à ma mort, et me demandais à quoi bon un début s’il y a

forcément une fin ; cela me torturait mais, à cours de réponses, je zappais

vite sur autre chose. Je n’osais pas affronter l’inconnu.

Je regardais aussi beaucoup la télévision, ça m’occupait, et c’est

comme ça qu’un soir, devant mon écran, je vis pour la première fois

s’exprimer la fille de Jean-Marie Le Pen, Marine. J’avais grandi avec la

haine du Front national. Ma mère et mes amis détestaient ces gens, tout

comme moi, mais je dois avouer que son visage m’a interloquée. Cette

femme ressemblait à Madame Tout-le-Monde. Son père avait la tête du

borgne méchant, elle semblait plus calme, plus douce mais pas plus

inoffensive pour autant ; ses propos étaient quasiment les mêmes que ceux

de son géniteur, mais formulés d’une voix plus suave. Ce soir-là, j’ai

aussitôt compris la menace qu’elle représentait pour nous tous : nombre de

Français et Françaises ne craindraient pas de voter pour elle si elle se présentait. Physiquement, elle « ne faisait pas peur ». Son discours était

pourtant dangereux, alimenter la haine et le rejet de l’autre restait son fer de

lance, tout comme son père. À ce moment-là, j’ai eu envie d’entrer à

l’intérieur du petit écran, de m’adresser à elle, de lui demander pourquoi

elle avait suivi le même chemin, alors qu’elle aurait pu retourner la vapeur.

Ah la la, utopie, quand tu nous tiens ! D’une, je ne pouvais pas entrer à

l’intérieur de l’écran, de deux, elle semblait très fière d’être une Le Pen, de

trois, quand bien même j’aurais pu lui parler, j’en aurais été incapable ce

soir-là, puisque je n’avais plus de voix. Alors, j’ai pris une feuille et un

stylo et j’ai commencé à lui écrire une sorte de lettre, qui deviendrait par la

suite une chanson. Je lui disais :

 

Marine, tu sais, ce soir ça va mal,

J’ai trop de choses sur le cœur donc il faudrait que l’on parle,

Marine, si je m’adresse à toi ce soir,

C’est que t’y es pour quelque chose, t’as tout fait pour que ça foire.

Marine, dans le pays de Marianne, il y a l’amour, il y a la guerre

mais aussi le mariage.

Marine, pourquoi tu perpétues les traditions, sais-tu qu’on sera des

millions à payer l’addition ?

Ma haine est immense en ce soir de décembre,

Quand je pense à tous ces gens que tu rassembles.

Tu sais, moi, je suis comme toi, je veux qu’on m’écoute,

Et tout comme toi j’aimerais que les jeunes se serrent les coudes.

Marine […] Regarde-nous, on est beaux,

On vient des quatre coins du monde mais pour toi on est trop.

Ma haine est immense quand je pense à ton père,

Il prône la guerre quand nous voulons la paix. […]

Marine, je ne suis pas de ceux qui prônent la haine,

Plutôt de ceux qui votent et qui espèrent que ça s’arrête.

T’as fait couler le navire, Marine j’ai peur

Du suicide collectif des amoureux en couleur.

 

Marine, pourquoi es-tu si pâle ?

Viens faire un tour chez nous, c’est coloré, c’est jovial !

Marine, j’aimerais tellement que tu m’entendes,

Je veux bien être un exemple quand il s’agit de vous descendre.

Marine, tu t’appelles Le Pen,

N’oublie jamais que t’es le problème d’une jeunesse qui saigne.

Viens, viens,

Allons éteindre la flamme.

Ne sois pas de ces fous qui défendent le diable.

Marine, j’ai peur que dans quelque temps

Tu y arrives, et que nous devions tous foutre le camp.

 

Donc j’emm**de, j’emm**de, qui ?

Le Front national !

C’est drôle car, en me relisant, je me souviens de cette phrase :

« J’aimerais tellement que tu m’entendes. » Pour moi, à cette époque,

c’était improbable qu’une politicienne de ce rang puisse entendre parler de

moi. Je n’étais qu’une petite chanteuse à succès, j’étais connue dans le

monde de la musique mais je n’avais rien à voir avec la politique. En

écrivant ce titre, je ne pouvais pas me douter une seconde qu’il lancerait ma

véritable carrière musicale et installerait mon statut d’artiste engagée. Ce

morceau finirait par faire de moi quelqu’un de célèbre au point que Marine

Le Pen voudrait m’inviter à boire le café en direct sur un plateau de

télévision. La bonne blague ! Moi, la petite banlieusarde, dégustant un

expresso avec la fille Le Pen !

Si je dis ma « véritable » carrière artistique, c’est que, jusque là,

j’étais reconnue pour avoir fait un petit tube d’été, mais rares étaient les

gens qui s’étaient intéressés de plus près à mon album. Mon public avait

certes compris que mes textes étaient plus profonds que la « Lambada »,

mais le grand public, lui, n’en savait rien. En 2004, lorsque nous avons

travaillé sur les deux titres inédits de mon album live, j’ai inclus « Marine »

au côté de « Cause à effet ». Tefa et Masta étaient aux commandes des deux

réalisations et nous avons été super fiers du résultat.

Au moment de la sortie du DVD, le titre a fait le buzz au point que

Marc-Olivier Fogiel m’a invitée de nouveau dans son émission qui, à

l’époque, était le talk-show le plus regardé du paf. Cette fois, en plus d’une

interview, il me proposait de venir interpréter « Marine ». J’étais super

heureuse. En revanche, ma maison de disques m’a fermement fait savoir

que la production de l’émission avait posé une condition : ne pas finir ma chanson par « j’emm**de le Front national », car ils risquaient d’avoir des

soucis avec le parti en question. J’ai accepté, mais j’avais mon plan en tête.

Le soir du direct, après une altercation avec le politicien Éric Raoult

au sujet des jeunes et de la banlieue suivie d’une interview assez cash, je me

suis installée près du piano et me suis mise à rapper mon titre. La fin du

morceau approchait, sur le plateau l’ambiance était chargée, tout le monde

écoutait attentivement et, juste après la dernière note, je n’ai pu me retenir

de scander très fort : « J’emm**de le Front national ! »

Ainsi s’est achevée ma chanson. Tout à coup, sur le plateau, la

réaction du public était incroyable, j’ai même eu droit à une standing

ovation. Je savais que je risquais de me mettre toute une équipe de

production à dos mais je venais de délivrer mon message devant plus de

trois millions de téléspectateurs ! Le lendemain, j’ai senti que ma vie

d’artiste ne serait plus jamais la même. Le must de la presse nationale et,

surtout, le comportement des gens dans la rue était surprenant. Tant de

femmes et d’hommes me félicitaient, m’encourageaient, beaucoup de

mamans, de dames venaient me témoigner une petite marque d’affection et

me faire savoir qu’elles me soutenaient dans mon combat. J’entendais des

« c’est bien ma fille, on est avec toi ». J’étais très surprise. C’était comme

si, tout à coup, on reconnaissait mon travail, comme si, tout à coup, ma vie

valait la peine d’être vécue : enfin, on m’aimait pour ce que j’étais.

J’ai eu droit à de pleines pages dans de grands quotidiens, je

m’exprimais, je me sentais écoutée, aimée. Finalement, j’avais fait une sorte

de transfert affectif. Toute cette attention que ne m’avait donnée ni mon

père, ni mes proches, ni mes amis, et dont je manquais, je la retrouvais au fil des interviews dans l’importance que me portaient les journalistes. Cela

me faisait du bien. C’est fou de ressentir parfois ce besoin d’exister au

travers des autres, comme si seuls nous n’étions rien, inutiles, banals. Mais

ce sentiment n’existe que quand on ne s’est pas construit. Si tu ne penses

rien de toi, si tu ignores qui tu es réellement, d’où tu viens, où tu vas, alors

tu t’attaches à ce que les autres pensent de toi, et c’est déjà beaucoup.

Bien sûr, je n’ai pas échappé aux critiques blessantes du côté des

rappeurs ou de quelques célébrités qui m’ont taxée de démagogue, ou

encore de gamine qui gagne sa thune à insulter le FN, et j’en passe.

Simplement, quand on voit la situation politique aujourd’hui, et

particulièrement la place du Front national, je me dis que je n’avais pas tort.

Avec le succès grandissant, je devais constater que même les

personnes qui soi-disant me soutenaient et m’appréciaient avaient

difficilement accepté ma réussite. J’étais de plus en plus souvent confrontée

à la jalousie des autres, et cela me blessait.

J’avais aussi ouï dire que d’anciennes connaissances me voulaient du

mal, qu’elles en avaient après mon argent. On essayait de me faire croire

que des complots se tramaient pour me faire « cracher des sous ». J’étais

choquée. Je ne savais pas trop par quel moyen lesdites personnes

comptaient opérer leur racket mais, par précaution, je me suis plusieurs fois

rendue à la police pour déposer des mains courantes et demander la

présence de policiers en civil aux abords de mon immeuble pour vérifier

qu’il ne se nouait rien de spécial. Je n’étais pas sereine mais je n’avais pas

non plus peur outre mesure. L’injustice ne pouvait me ruiner, car j’étais

persuadée qu’elle se paierait forcément. En revanche, tous ces problèmes me poussaient à bout psychologiquement et émotionnellement. Je me

demandais comment des personnes que j’avais aidées, aimées, soutenues,

écoutées pouvaient, du jour au lendemain, devenir mes pires ennemis ?

Parfois, il pouvait s’agir d’une copine qui déblatérait dans mon dos tout un

tas d’âneries à mon sujet ou dévoilait certains de mes secrets que je lui avais

confiés ; d’autres se contentaient de se montrer très ingrats envers moi ;

malheureusement, tout cela deviendrait monnaie courante.

Dans le fond, je ne voulais pas y croire, mais la réalité me rattrapait

et il m’était difficile de cacher ma peine. J’ai pris une grande gifle à ce stade

de ma vie. Ces mêmes gens auraient-ils voulu me causer du tort si j’étais

restée une inconnue ? Assurément, non. La célébrité a son revers de la

médaille.

Ces médiocres épisodes m’ont donné l’envie de faire marche arrière.

Les menaces et les trahisons me rongeaient et me rendaient malade. Peu à

peu, ma tête ne pensait plus qu’à ça et j’ai fini par en conclure que le succès

n’était pas que positif. Toutes ces déceptions ont tout de même réussi à

m’inspirer et, vu qu’à cette période j’écrivais comme je respirais, je n’avais

de cesse de régler mes comptes par le biais de l’écriture et du rap. Je

revendiquais, je dénonçais et, en même temps, je me défaisais de toute

l’amertume qui me pesait. Comme si, de cette façon, je souhaitais que les

gens m’aident à porter le poids de ma peine. Comme si j’avouais à qui

voulait bien m’entendre que j’étais faible et qu’en m’écoutant les autres me

rendaient plus forte.

Je préparais mon nouvel album tout en découvrant le luxe d’avoir un

peu d’argent et la vie qui va avec. J’ai profité des vacances de fin d’année pour m’offrir un beau voyage. Nous étions en décembre 2004 et je rêvais

depuis longtemps de me rendre dans un paysage de carte postale. Oui, je

m’imaginais sur une plage blanche et immense face à une mer bleu lagon, à

l’ombre des palmiers.

Même si j’avais pas mal voyagé depuis quelque temps, je n’avais

encore jamais eu l’occasion de m’offrir un séjour dans ce genre d’endroit et,

sur les conseils d’une proche, j’ai décidé de m’envoler pour l’île Maurice.

On m’avait dit que c’était la destination, que le sable était aussi blanc que la

craie et les paysages tous aussi sublimes les uns que les autres. Je proposai à

une copine de m’accompagner, elle était super heureuse, et ça me faisait

plaisir de partager cela avec quelqu’un. Une fois sur place, je dois avouer

que j’ai mis quelques jours à réaliser la beauté qui s’offrait à nos yeux.

Nous logions dans un très bel hôtel et on ne m’avait pas menti : le

sable était blanc, la mer transparente, les nuits étoilées. C’était superbe.

Nous nous reposions, prenions du bon temps, discutions et mangions

beaucoup ! Bien sûr, lors de ces journées de farniente, je composais des

mélodies et des textes dans ma tête. Il m’était impossible de faire le vide,

mon prochain album hantait déjà mon cerveau. Un après-midi, nous avons

loué un petit bateau pour faire une balade en mer. Au large, j’observais l’île

qui s’étalait devant moi. Le paysage était montagneux, les collines vertes

tant la végétation était dense. Au milieu de l’océan, de cette immensité, je

ne sais pourquoi mais j’ai été gagnée par un étrange sentiment de légèreté,

je trouvais ça d’une beauté à couper le souffle et il me semble que cette

grandeur, cette splendeur me dépassaient totalement. À vingt-trois ans, je

m’offrais un voyage que des millions de gens ne pourraient jamais se permettre, j’avais la chance de voir ce que des millions de personnes ne

verraient jamais, je trouvais l’endroit merveilleux et, malgré tout, je me

sentais très seule. À force d’observer la nature, j’ai senti des larmes couler

sur mes joues. Je pleurais. Je ne saurais dire si c’était de bonheur ou de

tristesse, mais je n’arrivais pas à me retenir. C’était si beau que j’aurais pu

rester des heures et des heures à contempler les paysages depuis notre

bateau. Toute cette perfection m’a profondément marquée ;

malheureusement, dans le genre de vie que je menais, la nature n’avait pas

une grande importance. Je prenais peu de temps pour l’observer ou méditer.

À cette époque, j’étais plus sensible aux nouvelles technologies, aux

derniers modèles de baskets, aux vêtements, à toutes ces choses matérielles.

Bien sûr, je regardais les étoiles et les trouvais éclatantes de beauté,

clairsemées dans un ciel noir, mais, au bout de cinq minutes, je remettais

machinalement mon nez dans mes mails ou mes SMS.

Cet après-midi-là, une partie de moi me criait combien il était vital

d’aimer tout cela, ces paysages sublimes, ces couleurs magnifiques. Hélas,

une fois revenue sur la berge, il n’est plus resté grand-chose de ce

sentiment.

En tout état de cause, ces deux semaines à l’île Maurice m’ont plu au

point que je suis tombée profondément amoureuse du lieu. En le quittant, je

n’avais qu’une hâte : y retourner au plus vite.

 

Je suis rentrée à Paris tout début 2005. À ce moment de ma vie, je

n’étais pas encore riche, mais j’avais suffisamment économisé pour devenir

propriétaire. Ma devise depuis le début, c’était : « D’abord pour ma mère, ensuite pour moi. » Je l’ai donc aidée à s’acheter un appartement. Et, même

si je trouvais ça normal et que le geste cadrait avec « mes valeurs », c’était

pour moi une grande fierté.

Une fois ma mère à l’abri, j’ai entrepris de déménager et de louer un

appartement plus grand dans le sud de Paris. J’avais l’impression d’être

« une adulte » ! Jusqu’ici, je n’avais connu que des studios ou des petites

surfaces, et voilà que j’emménageais dans quatre-vingt-dix mètres carrés et

ce, dans Paris intra muros, la classe ! Dans l’une des deux grandes

chambres, j’avais installé mon bureau où je pouvais enregistrer mes

morceaux. Je ne possédais pas de matériel de professionnel mais j’avais de

quoi faire des maquettes.

C’est ainsi qu’a commencé l’aventure Dans ma bulle.

Au moment de composer cet album, j’étais animée par une vraie

fougue, une avalanche d’idées. Je commençais à avoir un vécu, j’avais vu et

entendu des choses que je souhaitais partager ou sur lesquelles je voulais

donner mon avis. Mais, surtout, j’espérais retrouver mon public, car les

mois s’étaient écoulés et je n’avais plus de contact avec lui. Je ne donnais

plus de concerts, recevais beaucoup moins de courrier, et je dois avouer que

c’était un peu éprouvant pour moi. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux,

les artistes sont constamment en lien avec leurs fans s’ils le souhaitent, mais

pas à cette époque, et rien ne laissait présager de l’envie du public de

s’intéresser au prochain album. Je ressentais comme un manque.

À côté de ça, j’avais vraiment envie de fermer la bouche à tous ceux

qui m’avaient critiquée : rappeurs, médias, faux amis. J’avais la rage quand

je pensais à eux, et c’est sûrement ce qui m’a poussée à écrire quelques titres un peu cash, tels que « Me revoilà » ou encore « Cause à effet ».

J’aimais aussi les titres à thèmes. Mes morceaux partaient souvent d’une

envie de développer un sujet précis. C’est ainsi que j’ai notamment écrit

« Feuille blanche » ou encore « TS ». S’agissant de ce dernier, cela faisait

longtemps que je comptais mettre des mots sur ce que j’avais fait à l’âge de

quinze ans. J’ai essayé de retrouver mon état d’esprit d’alors et je dois dire

que, même si les années avaient passé, je ne me sentais pas pour autant à

l’abri de ce genre de choses. Dans ma tête, maintenant que j’étais connue,

c’était encore plus chaotique qu’avant, et ce que j’ai écrit pouvait bien être

ce qui se tramait alors chez moi, jeune femme de vingt-quatre ans.

 

Aujourd’hui j’ai quinze ans, paraît qu’tout va bien dans ma vie,

En vrai, j’fais semblant mais j’m’accroche et j’respire.

J’fais partie de ces jeunes perdus, souriant par politesse,

Entourés mais pourtant si solitaires.

Quinze ans de vie, trente ans de larmes,

Versées dans le noir quand le silence blessait mon âme.

Plutôt banal pour une gosse de mon âge,

Le cœur balafré de rage, j’aimerais pouvoir vivre en marge.

Cette vie de m**** n’a que le goût d’un somnifère,

Mais je me dois de les rendre fiers, eux qui me croient si solidaire.

Si vous saviez, seule dans ma chambre, comme je souffre.

J’ai le mal de l’ado en manque, à bout de souffle.

Eux, ils sont forts, moi, je ne suis rien,

Rien qu’un môme en tort face à l’adulte, je le sais bien.

Ne rabaissez pas un jeune qui peut paraître à l’abri,

Car vos mots le pousseront à mettre un terme à sa vie.

 

Je veux partir pour mieux revenir

Et devenir quelqu’un,

Quelqu’un de bien parce que je reviens de loin.

 

[…]

 

Au nom des jeunes incompris qui luttent contre eux-mêmes,

Au nom de ceux qui savent combien nos vies sont malsaines,

Toujours sourire et faire semblant de s’aimer,

Mais dans le fond on s’déteste, on aimerait pouvoir céder.

Pourquoi l’adulte ne sait pas ce que je sais ?

Pourquoi me prend-il pour une môme quand il croit me renseigner ?

Pourquoi m’empêcher de grandir avec mon temps ?

Pourquoi me faire croire que la vie n’est qu’une suite de bon temps ?

Ne vois-tu pas sur mon visage comme j’ai mal ?

Comme je ne te crois pas quand tu me parles d’espoir ?

Ne vois-tu pas cette ambition qui me ronge ?

Cette envie de faire partie de ceux qui ont marqué le monde ?

Selon vous, je vois trop haut, j’ai des envies démesurées,

Arrêtez de voir trop bas, ne cherchez pas à me tuer,

Laissez-moi libre sur terre et dans ma tête.

Vous êtes faibles, donc ne faites pas de moi ce que vous êtes.

[…]

 

Hôpital d’Orsay, 1995.

J’étais en train d’agoniser, moi, je n’ai pas osé le flingue,

Tout en douceur, j’ai gobé mes cachets,

En douceur, je partais me cacher. Tout là-haut,

Mélanie, petite fille fière et bonne élève,

A tenté de fuir la vie, un goût de somnifère sur les lèvres,

Mélanie, si forte aux yeux des gens,

Marquée à vie par son trop plein d’intelligence.

Les jeunes comme moi savent que nous ne sommes pas comme eux.

Peut-être que l’on en sait trop, peut-être que l’on ne vaut pas mieux,

Mais ce qui est sûr c’est qu’on voudrait devenir quelqu’un,

Quelqu’un de bien parce que nous repartons de rien,

Et peut-être qu’un jour on pourra regarder nos mères,

Et leur dire : « Pardon de ne pas avoir su te rendre fière. »

P.S. : ce que j’ai fait s’appelle une TS,

Pour certains un SOS, pour d’autres une preuve de faiblesse.

 

[…]

 

Après avoir écrit un morceau sombre dans ce genre, c’était comme si

je m’accordais le droit d’être heureuse quelques jours. Mon rapport à

l’écriture était assez malsain quand j’y pense. Lorsque je composais des textes joyeux, je me souviens que j’étais immanquablement envahie par une

profonde culpabilité. Comme si je m’interdisais d’être heureuse, de rire, de

m’amuser. Je pense surtout que j’avais conscience que le malheur me faisait

écrire de belles chansons tandis que le bonheur ne dépassait jamais la

légèreté et, à choisir, je préférais la profondeur. Par exemple, je me suis

sentie mal après avoir écrit « Jeune demoiselle » ou « Big Up ». Bourrée de

remords, je faisais resurgir en moi la tristesse et la mélancolie qui

m’inspiraient des chansons beaucoup plus fortes. À l’inverse, lorsque

j’écrivais quelque chose de triste, je ne me prenais plus la tête jusqu’au

prochain morceau que j’imaginais plus joyeux. Dans ma bulle en est

vraiment le reflet : pour un titre gai, il y en a au moins deux sombres.

 

En 2005, puisque j’avais déjà écrit une grande partie de mon album,

nous sommes entrés en studio. Avec Tefa et Masta, ça nous a bien pris un an

pour finir cet album. Parfois, pendant deux semaines, nous travaillions sur

quelques titres puis nous faisions un break et reprenions un mois plus tard,

le temps que j’écrive et trouve des musiques. La plupart des titres étaient

écrits chez moi, mais il arrivait aussi que l’inspiration me vienne en studio ;

ce qui a été le cas de « La boulette » et « Confessions nocturnes ».

Pour « La boulette », je me plaignais beaucoup d’avoir toujours le

même genre de morceau : piano mélancolique, grosse rythmique, texte

triste. Je voulais changer un peu et l’avais clairement fait savoir à l’équipe.

Lors d’une nuit passée en studio en mon absence, Tefa, Masta et d’autres

compositeurs ont composé ensemble une musique sur mesure. Le

lendemain, ils sont venus vers moi en disant qu’ils avaient un super-son à me faire écouter et, là, ce que j’entends, c’est à nouveau un petit piano

mélancolique. Dès la première seconde, j’ai fait la tête et je leur ai demandé

de tout stopper, leur expliquant pour la énième fois que j’en avais marre de

ce genre de son. Ils se sont tous mis à rigoler quand, au bout de trente

secondes, la mélodie est devenue tout autre et a pris des airs de gros titre de

rap. Ils m’avaient bien eue ! En créant le morceau, ils se sont dit : « Tiens,

et si on mettait un petit piano en intro, comme ça, Mel va penser qu’on lui a

fait un énième son triste, elle va grogner, et après hop, surprise ! » Boostée

par ce que je venais d’écouter, je me souviens d’avoir composé les paroles

immédiatement. J’étais super inspirée, la dynamique au studio était énorme.

C’est ainsi qu’est né ce qui sera mon premier single : « La boulette ».

C’est au studio aussi que nous avons entièrement composé le titre

avec Vitaa. Alors que Charlotte et moi projetions depuis longtemps

d’enregistrer un duo, je lui avais proposé de faire une chanson en rapport

avec nos longues discussions nocturnes. Le titre a fini en road movie, ce qui

n’était pas du tout prévu à la base. Tout le monde s’enflammait dans le

studio : « Et si on sortait de chez Mel pour prendre la voiture ? » Et là,

Masta nous trouvait sur-le-champ des bruitages de claquements de porte et

de moteur vrombissant pour mettre l’auditeur dans la situation. Si vous

saviez le nombre de scénarios que nous avons imaginés pour ce morceau.

Et, puisque nous écrivions le morceau au fur et à mesure, l’histoire

changeait à chaque seconde, tout le monde y allant de sa petite proposition.

Je crois que si on avait écouté Tefa, à la fin, Charlotte, son mari, sa

maîtresse et moi-même nous serions tous retrouvés en prison ! À chaque fin

de partie, il nous disait des trucs du genre : « Et si Vitaa sortait un gun ? » « Et imaginez si Mel finalement tue Vitaa… » Fou rire général. Nous avons

bien rigolé. Le titre faisait plus de cinq minutes et n’avait pas vraiment de

refrain. C’était tout sauf un morceau pour la radio, mais on s’en fichait, on

était heureux du résultat.

Au studio, il y avait un piano. Alors qu’un soir j’avais un peu de

temps devant moi, je me suis mise à imaginer l’histoire d’une femme dont

la vie ne tient plus à rien, puis qui se relève grâce à l’homme qu’elle aime.

Quand celui-ci meurt, elle perd pied à nouveau et finit par péter les plombs

jusqu’à se fiche en l’air. Je parlais donc d’elle.

 

Poupée, avec l’amour t’as pris la poudre d’escampette,

T’as désiré le coup de foudre, t’as dit bonjour à la tempête.

Poupée, t’étais cette fille au pays des merveilles,

Tu lui as ouvert ton cœur plutôt que de t’ouvrir les veines.

 

Le ton était donné ! Je crois que si toutes mes chansons tristes

avaient ce caractère fataliste, c’est que je l’étais aussi. L’existence de mes

personnages ne tenait qu’à des branches trop fragiles comme la mienne. Ma

vie ne reposait que sur la musique, que sur mon public. Mais, si ce dernier

venait à me tourner le dos, que deviendrais-je ? Tout comme cette femme

dont la vie ne tenait qu’à un homme, ma vie devait-elle s’arrêter aussi ?

Je me souviens de m’être régulièrement posé la question, à savoir sur

quel socle j’avais construit ma vie. Était-il solide ou manquerait-il de

s’effondrer ? J’aurais la réponse quelques années plus tard en chutant

violemment.

Bien sûr, dans mes disques, certains titres avaient un caractère social.

J’ai décidé d’inclure « Marine » dans le tracklisting, et m’est aussi venue

l’idée d’écrire un titre plus large sur la France. C’est ainsi qu’est né « Ma

France à moi ».

 

Ma France à moi elle parle fort, elle vit à bout de rêves,

Elle vit en groupe, parle de bled et déteste les règles,

Elle sèche les cours, le plus souvent pour ne rien fou***,

Elle joue au foot sous le soleil, souvent du Coca dans la gourde,

C’est le hip-hop qui la fait danser sur les pistes,

Parfois elle kiffe un peu d’rock, ouais, si la mélodie est triste,

Elle fume des clopes et un peu d’shit, mais jamais de drogues dures,

Héroïne, cocaïne et crack égalent ordures,

Souvent en guerre contre les administrations,

Leurs BEP mécanique ne permettront pas d’être patron,

Alors elle se démène et vend de la m**** à des bourges,

Mais la m****, ça ramène à la mère un peu de bouffe, ouais.

Parce que la famille c’est l’amour, et que l’amour se fait rare.

Elle se bat tant bien que mal pour les mettre à l’écart,

Elle a des valeurs, des principes et des codes,

Elle se couche à l’heure du coq, car elle passe toutes ses nuits au

phone.

Elle paraît faignante mais, dans le fond, elle ne perd pas d’temps,

Certains la craignent car les médias s’acharnent à faire d’elle un

cancre,

Et si ma France à moi se valorise, c’est bien sûr pour mieux régner,

Elle s’intériorise et s’interdit de saigner. Non.

 

C’est pas ma France à moi, cette France profonde,

Celle qui nous fout la honte et aimerait que l’on plonge.

Ma France à moi ne vit pas dans l’mensonge,

Avec le cœur et la rage, à la lumière, pas dans l’ombre.

 

Ma France à moi elle parle en SMS, travaille par MSN,

Se réconcilie en mail et se rencontre en MMS,

Elle se déplace en skate, en scoot ou en bolide,

Basile Boli est un mythe et Zinedine son synonyme.

Elle, y faut pas croire qu’on la déteste mais elle nous ment,

Car nos parents travaillent depuis vingt ans pour le même montant,

Elle nous a donné des ailes mais le ciel est VIP,

Peu importe ce qu’ils disent, elle sait gérer une entreprise.

Elle vit à l’heure américaine, KFC, MTV Base,

Foot Locker, McDo et 50 Cent.

Elle, c’est des p’tits mecs qui jouent au basket à pas d’heure,

Qui rêvent d’être Tony Parker sur le parquet des Spurs,

Elle, c’est des p’tites femmes qui se débrouillent entre l’amour,

Les cours et les embrouilles,

Qui écoutent du raï, r’n’b et du zouk.

Ma France à moi se mélange, ouais, c’est un arc-en-ciel,

Elle te dérange, je le sais, car elle ne te veut pas pour modèle.

[…]

 

Non, c’est pas ma France à moi, cette France profonde.

Alors peut-être qu’on dérange mais nos valeurs vaincront.

Et si on est des citoyens, alors aux armes la jeunesse,

Ma France à moi leur tiendra tête, jusqu’à ce qu’ils nous respectent.

 

L’album était sur le point d’être bouclé et je ressentais le besoin de

faire une introspection. Inconsciemment, j’avais toujours le sentiment qu’un

jour tout s’arrêterait. Comment, je ne le savais pas, mais, puisque c’était une

forte éventualité, je préférais en dire le plus tant que je le pouvais pour ne

pas avoir de regrets. J’ai commencé à composer un titre dans lequel je

parlais de moi, bien sûr, mais qui pouvait aussi délivrer des messages

personnels à ma famille, mes amis, mon public. Plus j’écrivais et plus

j’étais inspirée. Par centaines, les rimes noircissaient ma feuille. À la fin, le

morceau faisait sept minutes, sans refrain. Je l’ai intitulé « Petite

banlieusarde ».

 

Petite banlieusarde, j’ai fait du rap pour me libérer du mal.

J’aurais pu finir à la MAF1, le cœur criblé de balles.

J’ai pris la plume pour qu’elle m’éloigne de la mort,

Pour que ma mère n’aille pas à la morgue pleurer sur mon sort.

Je suis dure mais sincère, moi j’étais seule et sans frères,

Fallait être sûre, fallait assurer sans père.

Petite banlieusarde, je reste fascinée par les armes,

Fascinée par Mani, Ginger et Sam.

Ça, c’est mon monde et je n’suis pas un cas à part,

Je m’accapare le droit de rêver de baraques et de barres.

Je rêve d’être née quelque part, en fait m**** je me perds,

Métissée, je reste le c** entre deux chaises.

Mais qui suis-je pour qu’on m’applaudisse ou me déteste ?

Qu’ai-je fait pour qu’on me teste ? Qu’ai-je fait pour qu’on me

blesse ?

Seule, j’n’ai que le rap et personne ne peut m’en vouloir

D’avoir apprécié la gloire ne serait-ce que pour un soir.

Ex-petite fille invisible accroupie dans un coin de la cuisine,

L’oreille dévorée par la rime,

Je la voulais ma vie de rêve,

Loin de la vie de m**** de ma mère, pleurant sous les rappels du

système.

Entre le shit, les guns et les flics, j’ai préféré le titre, le sun et les

chiffres.

Mais bien sûr j’ai fini seule,

Seule avec ma plume rêvant d’une vie plus qu’alléchante.

Allez chante ta p***** d’peine et que les gens la ressente,

Car les gens me ressemblent, dans le fond les gens saignent,

Je le sais, dans le fond les gens s’aiment.

Y a du mal-être dans l’air, on m’a prise pour une m****,

On m’a jugée sur mon paraître et ma verve.

Mais derrière mes fautes de grammaire y avait de la rage.

Messieurs, Mesdames, je vous le jure, j’avais des tubes dans mon

cartable !

J’ai vite compris qu’on me prenait pour une c****,

Autant mes profs que mes potes, une petite Blanche dans le hip-hop.

Alors je m’exprime mais je reste sur la défensive.

Depuis qu’j’ai rencontré l’amour avec du sang plein les gencives.

Alors ouais je vends des disques, ouais j’ai de la thune,

Mais j’ai cette p***** d’cicatrice qui me perturbe.

Rien à f***** d’être une star, d’attendre que le temps passe,

Elles s’éteignent les stars, un jour ou l’autre on les remplace.

Moi, je veux du long terme soyons clair.

Tous ces p***** de disques d’or ne me rendront pas mon père,

Mais je les aime toutes, ces unes de magazines,

Car pour une fois dans sa vie ma mère est fière de sa gamine.

Ma mère, je l’aime à en mourir mais j’sais pas lui dire,

Alors je lui dédie des titres sur mes disques.

Je sais pas me blottir dans ses bras, j’aimerais mais j’y arrive pas,

C’est trop rare et ça s’fait pas, m’man.

Tu sais, aujourd’hui j’suis pas guérie, malgré ces rimes.

Elle est à toi ma Victoire de la musique, m’man,

T’as porté le monde sur tes épaules pour ta môme,

Repose-toi, je m’occupe de ton trône.

À toutes ces mères qui en bavent jour après jour

Une petite banlieusarde vous adresse tout son amour.

Méditerranéenne, sans la famille, c’est plus la même,

Chez nous, c’est beau comme on s’aime, et le respect, c’est dans les

gènes.

Je reste jeune et insouciante, je joue avec la vie,

J’aime la nicotine et j’aime Paris la nuit,

Y a les kebabs, les troquets, les boîtes,

De l’autre côté y a les armes, la coke et les femmes. Moi,

J’n’ai pas besoin d’amphét, ni de ta poudre dans le « zen »,

Je reste de celles qui restent zen,

Que je le veuille ou non, j’suis qu’une petite banlieusarde,

Ça s’entend quand je parle, ça se devine quand je me sape,

Mais je suis fière de pouvoir régler l’addition,

Étonnée de voir ma tête à la télé chez Ardisson.

J’reste une môme, moi, je ne rêvais que de free-style,

De déchirer le mic mais pas de me voir dans le journal, nan.

J’voulais monter sur scène parce que j’aimais le show,

Parce que j’aimais les wo-yoye, wo-yoyoyoye.

Adolescente je n’avais que ma chambre

Pour rêver d’avoir la chance que les gens un jour me chantent,

Je rappais vite, je rappais grave, je rappais fort,

Puis après c’était le speed pour ne pas rater les transports,

RER B, Zone 5, Orsay-Ville,

Bus 0.3 direction Carrefour-les-Ulis.

Durant des années, je n’ai fait que des allers-retours,

Crois-moi, t’es très loin du mouv quand t’habites a Mondétour.

J’regrette rien, j’avais pas ma place aux Beaux-arts,

Et puis j’n’aurais pas eu la chance de rencontrer Black-Mozart,

Je n’oublie rien de tous ces featurings que j’ai faits,

De toutes ces rimes que j’ai suées,

De tous ces riffs que j’ai tués,

D’ailleurs pas même le succès n’a freiné mes ardeurs,

J’ai toujours kiffé être invitée par des rappeurs.

Avec ou sans disques de platine, en fonction du feeling,

Je serai toujours active sur mixtape et compil,

Parce que j’ai l’rap dans le sang, le rap m’a bercée,

Le rap m’a percée au plus profond de moi, tu l’ressens.

Moi j’ai que ça, j’ai pas le bac, j’ai qu’un niveau de troisième,

Mais malgré mes échecs scolaires, ma nouvelle vie est une croisière.

Et dire que j’rêvais juste de passer sur les ondes,

Dix ans après, j’ai presque fait le tour du monde.

Ma vie c’est du partage, des souvenirs et des voyages,

C’est des barres de rires mais aussi parfois des dérapages.

C’est l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, le Sénégal,

La Suisse, la Belgique, le Canada, la Guyane,

C’est la Guadeloupe, la Martinique, le Gabon et l’Allemagne,

La Réunion, la Corse, l’Italie, le Portugal.

C’est l’Espagne et toutes ces villes de provinces françaises

Qui m’ont accueillie les bras ouverts pour me voir en concert,

Petite banlieusarde, loin des strass, tout près de l’impasse

Sans le rap, j’aurais sûrement fini buvant la tasse.

Aujourd’hui, j’hallucine, je file de ville en ville,

DJ Dimé aux platines, et la tournée nous enivre.

Ma vie, c’est mon rap, et mon rap, c’est un message,

Mon rap, c’est un respect, c’est un poska et puis un lettrage.

Mon rap, c’est du piano, c’est des notes blanches et noires,

C’est des tonnes et des tonnes et des tonnes d’encre noire.

Mon rap, c’est ma raison d’vivre, c’est ma raison de dire au monde

Que quand on veut on y arrive malgré les zones d’ombre.

Et j’suis contente quand un jeune s’en sort,

Qu’il montre l’exemple dans le biz, les études ou le sport.

Génération quatre-vingt, on a pas fini d’parler, nan,

Vous marrez pas on a pas fini d’brasser.

C’est pas facile de s’adapter à toutes ces évolutions,

Nos revendications ne passeront pas sans révolution.

Pour preuve, tous nos gimmicks se pointent en tête des hits,

Détrônent la variét’ et ramènent même du chiffre aux maisons de

disques.

Petite banlieusarde, au-delà de la musique,

J’ai surtout rencontré l’amour du public.

Aujourd’hui je lui dois tout ce que je viens de vous décrire,

Mes moments fous, mes voyages et tout ce que j’ai au fond des

tripes.

Mon public à l’heure qu’il est me ronge et m’obsède,

J’ai peur de retourner dans l’ombre, de ne pas refaire d’autres

scènes,

J’ai peur que ma plume ne plaise plus,

De n’être qu’une artiste de plus qu’on renverra à la rue.

J’ai peur d’avoir rêvé de carrière et d’avoir échoué,

D’avoir à regarder en arrière et de me dire : « Mais qu’ai-je fait ? »

On est le 13 septembre, il est sept heures du mat,

Et j’ai mon texte sous les yeux.

Après tout c’temps, j’avais besoin d’vider mon sac,

Et tout à coup je me sens mieux.

Quoi qu’il arrive, je garderai le meilleur de tout ça,

Peu importe l’avenir,

C’est tout c’que je sais faire moi,

Moi, je rappe.

 

Quand je lis les paroles de cette chanson, je prends conscience de la

place que tenait la musique dans ma vie. Il est vrai que dès mon plus jeune

âge j’ai nourri cette envie de rapper à toute heure. À peine sortie de

l’enfance que j’étais déjà dévorée par cette passion. Je ne me rendais pas

compte que là prenait racine une gangrène qui, au fil des années, viendrait

me bouffer le cœur. Je n’exagère pas, je misais tout sur le rap, vraiment

tout. Pour cette passion, je suis passée à côté d’une vie de famille, j’ai perdu

des amis, délaissé les études ou la chance d’avoir un vrai métier ; en bref, je

pensais rap, je m’endormais rap, je mangeais rap. Rien n’avait plus de

valeur à mes yeux que la musique. Ma mère m’avait fait tomber dans la

marmite depuis mes plus jeunes années. Vous connaissez la suite.

C’est donc dans cet état d’esprit de petite banlieusarde accro à sa

musique et à la scène que j’ai achevé l’album. Nous avions déjà commencé

à préparer le buzz autour de sa sortie. Dans les journaux, sur les réseaux,

nous ne cessions de distiller des informations pour faire monter la sauce. À

la fin de l’année 2005, trois mois avant la parution du disque, nous avons

décidé d’envoyer un premier single, un titre « bien rap » pour commencer.

Sans nous douter du tournant qui allait s’opérer à trois cent soixante degrés,

nous avons choisi « La boulette ». Au départ, seuls quelques médias jouant

de la « musique jeune » ont accepté de la faire tourner malgré quelques

réflexions sur son caractère un peu trop dur. Mais c’était sans compter sur la

ferveur des gens, car en quelques semaines, le titre est devenu un des plus

réclamés sur les ondes, il passait non-stop sur toutes les radios ! Le public

était bel et bien au rendez-vous. J’étais… heureuse !

Avant que la promotion occupe à nouveau tout mon temps, j’ai

décidé de prendre deux semaines pour faire un break et partir en vacances.

Charlotte et moi nous étions beaucoup rapprochées cette dernière année,

c’est donc tout naturellement que je lui ai proposé de voyager avec moi. Il

n’était pas difficile de choisir notre destination, tant j’en avais rêvé : l’île

Maurice !

Nous avions choisi un hôtel plus confortable que la fois précédente,

et la plage me semblait plus belle que la première fois. Nous avions une

chambre immense qui donnait directement sur la mer, et un magnifique

lagon dont l’eau était si transparente qu’elle laissait entrevoir à l’œil nu des

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