Diam's, autobiographie

Mélanie Georgiades · Chapitre 2 sur 5 · partie 3/3

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Diam's, autobiographie

Partie II

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

bans de petits poissons de toutes les couleurs. C’était merveilleux, nous

n’avions qu’un pas à faire pour être au cœur de cette fameuse carte postale qui m’avait toujours fait rêver. Charlotte et moi étions sur la même longueur

d’onde, deux incurables pipelettes en vacances !

 

Durant tout mon séjour, la maison de disques me donnait des

nouvelles de mon album en France. Apparemment, le lancement

s’annonçait particulièrement bien. « La boulette » cartonnait de plus en plus

fort, c’est pourquoi nous avons décidé de tourner le clip dès mon retour à

Paris. Je voulais qu’il y ait des enfants avec moi, je voulais un clip frais et

hilarant. Deux écouteurs plantés dans les oreilles, je réécoutais souvent mes

chansons sur la plage en me demandant comment le public allait les

recevoir. Allait-il se retrouver dans mes textes ou me tourner le dos ?

J’avais hâte de rentrer, au fond, hâte de reprendre du service. Mon esprit

était tout à mon album. Cela dit, mon deuxième séjour à l’île Maurice me

l’a fait aimer encore plus. Je ne me lassais pas des balades en mer où je

pouvais rester longtemps à m’extasier devant tant de beauté. Je me sentais

bien à l’île Maurice et, lorsque nous en sommes reparties, je n’espérais

qu’une chose : y retourner dès que possible.

 

Je suis donc rentrée à Paris à la mi-janvier 2006. À peine mes

bagages défaits, j’ai débarqué dans un studio pour tourner le clip de « La

boulette », très attendu. L’ambiance était bon enfant, Tefa et Masta étaient

fidèles au rendez-vous, l’équipe très investie.

J’étais à mille lieues d’imaginer ce qui allait s’ensuivre. Mon

passage à la télévision pour les Victoires de la musique ou encore

« Marine » m’avaient ouvert de nouvelles portes et des médias plus importants s’intéressaient à mon dernier album, si bien qu’un mois avant sa

sortie en magasin j’enchaînais déjà les interviews. La plupart du temps,

nous privatisions l’étage d’un restaurant pour organiser les rencontres avec

la presse. Il m’est arrivé de leur accorder plus de dix interviews dans une

seule journée. Je me prêtais au jeu, je répétais inlassablement les mêmes

histoires. Ces entretiens me donnaient un aperçu des titres qui retenaient

leur attention. Sans doute plus qu’aucun autre, « Ma France à moi » incitait

au débat. Tous n’étaient pas d’accord avec mes propos mais, à force de

défendre cette France que je connaissais bien, les médias ont fini par me

considérer comme la porte-parole d’une jeunesse sans voix. Cela me gênait,

je n’avais pas cette prétention et en aucun cas je ne faisais ni ne voulais

faire de la politique. Mon seul plaisir, à la création de ce morceau, était de

décrire ma France telle que je la voyais, en jouant avec les mots et les

images, mais nullement d’être au cœur des débats. C’est donc malgré moi

que l’on m’a collé cette étiquette de porte-étendard, qui serait amplifiée lors

des manifestations anti-CPE (contrat première embauche). Entre les mois de

février et avril 2006, lorsque les étudiants manifestaient dans les rues de

Paris leur refus de cette loi, on pouvait les entendre scander « La

boulette » ! Ma chanson était devenue l’hymne d’une partie de la jeunesse

et moi, je n’en revenais pas ! Rien que d’y penser, je m’en étonne : ce titre,

je l’avais écrit en une heure dans l’euphorie d’une séance de studio.

 

Dans ma bulle est sorti le 6 février 2006. En deux semaines, plus de

cent mille disques se sont écoulés, offrant à l’album son premier disque

d’or ! Il s’agissait là d’un des plus gros démarrages de l’histoire du rap, les médias se bousculaient pour m’avoir, j’enchaînais les plateaux de

télévision, de talk-shows très sérieux aux émissions plus légères ; j’étais sur

tous les fronts. J’ai fait la couverture de plusieurs journaux et magazines, on

parlait énormément de moi. Dans ma bulle resterait classé dans le top dix

des ventes d’albums pendant de longs mois et serait sacré, pour l’année

2006, disque le plus vendu devant une liste impréssionnante de grands

artistes français.

Pour ne rien vous cacher, cette période m’a entraînée dans un vrai

tourbillon. Ma présence était devenue comme qui dirait incontournable.

Dans la rue, à la télévision, dans les journaux, ma tête s’affichait partout.

Dans ma vie de tous les jours, il me devenait impossible de sortir sans être

aussitôt repérée. Contrairement à l’époque de Brut de femme, je n’étais plus

seulement reconnue par les jeunes, désormais plusieurs générations savaient

qui j’étais. De la fillette de cinq ans à la petite mamie de quatre-vingts ans,

toutes venaient à moi. Souvent, je me disais : « Tiens, mais comment elle

me connaît cette dame ?! »

Après « La boulette », ça a été au tour de « Jeune demoiselle » de

cartonner. Durant tout l’été, ce titre très léger a fait carton plein sur les

ondes. Pendant ce temps, ma tournée s’était abondamment remplie en

l’espace de quelques semaines. Toutes les salles affichaient complet, même

les deux Olympia programmés pour les 2 et 3 juin 2006.

Au cours de cette longue tournée, j’ai réalisé à quel point mon nom

avait pris de l’ampleur dans le paysage musical. Jusqu’alors, je ne

remplissais pas systématiquement les salles de concert mais, là, à peine

avions-nous entamé la tournée que déjà mon producteur évoquait le Zénith de Paris. Il était sûr que nous jouerions à guichet fermé. C’est ainsi que

nous nous sommes lancés dans ce pari fou de remplir cinquante Zénith,

dans toute la France.

Si je m’étais écoutée, jamais je n’aurais pris un tel risque. Je ne

trouvais pas raisonnable d’envisager de jouer chaque soir devant cinq à six

mille personnes. Et pourtant, je me suis laissé convaincre. Chaque jour qui

passait garantissait son lot de ventes d’albums. Je me souviens que, au bout

de six mois après sa mise dans les bacs, le disque s’écoulait encore à plus de

dix mille exemplaires hebdomadaires. Je me demandais qui étaient ces dix

mille personnes qui, chaque semaine, se disaient : « Tiens ! Et si j’allais

acheter l’album de Diam’s ! » Je n’en revenais pas. Rapidement, nous avons

atteint les trois cent mille, puis quatre cent mille, puis cinq cent mille

disques vendus.

Nuit et jour, j’étais sollicitée de partout, on m’invitait à toutes les

soirées, des célébrités me convoitaient, on m’offrait des sommes

astronomiques pour chanter deux chansons ; c’est comme ça que j’ai

commencé à goûter à l’argent et, surtout, à « la vie de star ». J’allais de

plateaux télé en plateaux télé, de concert en concert. Une fois, j’ai été

réclamée près de Lyon ainsi qu’à La Rochelle au cours des mêmes vingt-

quatre heures. Tout naturellement, on m’a affrété un jet privé, rien de

moins, puis un hélicoptère pour que l’exploit soit possible. J’en ai beaucoup

ri. Très lucide, je me disais souvent : « Tiens, bizarre, ils ne faisaient pas ça

pour moi avant ! » Je fédérais de plus en plus de personnes, et de

nombreuses filles faisaient parfois la tournée entière avec nous. Elles

assistaient à tous les concerts, dormaient dans leur voiture pour être à l’aube les premières devant la salle et s’assurer que personne ne leur « vole » leur

place au premier rang. Le public me témoignait tant d’amour chaque soir

que je me sentais comme sur un petit nuage. Je recevais des tonnes de

courrier et tout autant de cadeaux.

Je me souviens que les deux titres les plus plébiscités par les gens à

la sortie de l’album étaient « Par amour » et « Confessions nocturnes ». Le

premier est un piano-voix de cinq minutes ; le second, une histoire

rocambolesque tout aussi longue. Nous étions loin des formats limités des

radios et pourtant, sous la pression du public, ces dernières ont été obligées

de les diffuser ! « Confessions nocturnes » a fini par être un énorme tube.

Avec Vitaa, nous avons donc projeté de tourner le clip à la façon d’un court-

métrage. Les moyens déployés pour sa réalisation étaient dignes d’un petit

film : le clip retraçait notre folle soirée, entre confidences dans mon appart

et grandes discussions à bord d’une voiture, pour finir en larmes place de la

Concorde sous une pluie battante. D’un côté, les critiques s’en donnaient à

cœur joie sur ce titre qu’ils jugeaient trop « girly », de l’autre, des milliers

de jeunes femmes scandaient nos paroles tous les soirs dans les concerts.

Nous ne nous entendions même plus chanter sitôt que le morceau partait !

Au final, je crois bien que mon album ne contenait quasiment que des tubes

réclamés par les gens et qu’ils connaissaient tous par cœur, comme si aucun

n’était plus important qu’un autre.

À cette même période, Seb et moi avons été sollicités pour fonder un

label. Depuis toutes ces années, nous étions vraiment devenus amis et,

naturellement, il était mon plus grand allié dans le travail. Je lui demandais

conseil sur tout, il avait une grande expérience dans le monde de la musique, qu’il me faisait partager. Au fil du temps, nous nous étions bâtis

une jolie petite réputation, lui dans la sphère des maisons de disques, moi

dans l’artistique. Notre binôme plaisait beaucoup, et Universal Music a pris

rendez-vous avec nous. Le boss nous a beaucoup parlé de ses projets de

développements et voulait savoir si nous avions repéré des artistes en vue

de les produire et de lancer leur carrière.

Nous avions effectivement autour de nous des chanteurs et

chanteuses à qui nous donnions des coups de pouce ou des conseils, parmi

lesquels Vitaa justement : elle plaisait énormément au public mais les

professionnels trouvaient son style trop atypique. À ses tout débuts, son

grain de voix surprenait, mais cela ne l’avait pas empêché de conquérir le

public, et à mille pour cent. Le boss d’Universal a aussitôt craqué sur elle et

nous a proposé un projet fou : il voulait nous confier, à Seb et moi, le label

Motown France. D’emblée, nous avons accepté, sans réfléchir ; c’était une

opportunité unique de développer des jeunes artistes et, surtout, cela me

procurait la joie de travailler sur le prochain album de ma copine.

L’annonce de l’ouverture du label a fait l’effet d’une bombe dans le

monde de la musique. Seb, qui était inconnu du grand public, travaillait

sereinement derrière son bureau alors que moi, je m’en prenais plein la

tête ! Si vous saviez le nombre de critiques, et même d’injures, que j’ai

reçues lors de l’annonce officielle de ce projet. Les puristes de la soul

étaient outrés que l’on ait donné cette marque à une rappeuse, blanche de

surcroît. Les jaloux s’étouffaient qu’Universal ait pu me nommer à un tel

poste ! En plus de ma casquette d’artiste, j’avais désormais celle de

directrice artistique au sein d’une énorme maison de disques et ça, c’en était trop pour eux ! J’ai été très surprise de cette avalanche de réflexions,

comme s’il fallait faire math sup pour aider un artiste ; au contraire, je me

sentais tout à fait à ma place. Simplement, c’était encore nouveau, donc cela

dérangeait.

Un album qui cartonne, un beau label, une tournée complète et un

nom devenu pour l’heure incontournable : je ne pouvais pas connaître plus

grand succès. Je vous laisse imaginer la tête des envieuses et des envieux

lorsque le premier disque du label, « À fleur de toi », de Vitaa, s’est écoulé

à plus de trois cent mille exemplaires ! Parallèlement, Seb et moi avions

travaillé sur le nouvel album de Hocus Pocus, Place 54, qui s’est soldé à

son tour par un disque d’or. Dix-huit mois plus tard, nous signions l’artiste

Ben L’Oncle Soul, sur les conseils d’une amie, et son premier disque a

également été l’une des plus grosses ventes de l’année 2011. Pas de doute

possible, nous nous faisions des ennemis.

Rares étaient les artistes de rap avec de multiples casquettes mais, à

dire vrai, j’ai dû méchamment encaisser à cette période, car certains d’entre

eux n’y allaient pas avec le dos de la cuillère ! Ils ont même cherché à me

faire quitter mon poste dans le label. C’est drôle car, parmi les artistes qui

avaient signé « la lettre pour mon renvoi », certains sont venus, un an plus

tard, nous quémander un contrat. Incroyable ! Trop de vendus, de médiocres

et d’hypocrites dans ce milieu !

On se réjouissait de cet énorme succès. Parfois, sur les banquettes en

cuir de nos limousines, nous nous remémorions l’époque où je n’étais

qu’une petite nana de banlieue qui essayait tant bien que mal de signer avec une maison de disques. C’est Seb qui m’avait découverte, et ouvert la porte

qui m’a conduite au succès.

Seb m’épaulait énormément, nous passions des heures et des heures

au téléphone, je l’appelais pour tout et n’importe quoi et, chaque fois, il

était d’une grande patience et toujours à l’écoute. Je le sollicitais beaucoup

au sujet de ma carrière, nombreux étaient ceux qui, dans le business, se

tournaient vers lui pour pouvoir m’atteindre. Nous étions connectés vingt-

quatre heures sur vingt-quatre ; je me demande aujourd’hui comment il

arrivait à gérer Motown, Diam’s, famille, conjointe et enfant !

 

Mes albums rencontraient un franc succès dans tous les pays

francophones, le public mémorisait mon nom. Une idée me trottait dans la

tête, une chose qu’aucun artiste de rap français n’avait faite jusque-là : je

voulais monter une tournée mondiale. Faire dans le monde ce que je faisais

dans toute la France, aller d’un pays à l’autre et livrer tout ce que j’avais

dans le ventre, donner des concerts magnifiques, dans de bonnes conditions

techniques et artistiques. Mon rêve n’était pas de me lancer dans de petits

shows avec de petits moyens, comme c’est souvent le cas lorsqu’on se rend

à l’étranger, non, j’imaginais remplir d’énormes salles, voire même des

stades, et offrir le même show qu’en France. Dans le plus grand secret, j’ai

contacté Lalou pour évaluer et monter le projet. Lalou était depuis toujours

mon représentant pour l’étranger, c’est lui qui avait géré mes dates de

tournées aux Antilles et en Afrique, au moment de l’album Brut de femme.

Il a tout de suite accepté de relever le défi, non sans une certaine appréhension cependant ; je lui faisais confiance, il était le meilleur dans

son domaine !

Mars 2007, la tournée des Zénith battait son plein, nous étions plus

de quarante personnes sur les routes chaque jour : musiciens, choristes,

ingénieurs son, lumière, techniciens, sécurité, habilleuse, etc. Tous les jours,

dans toutes les villes de France, c’était une joyeuse folie, nous jouions

devant plus de cinq mille, six mille, parfois sept mille personnes – ils

étaient même douze mille à Lyon ! Vivre et revivre chaque soir une pareille

expérience, c’était énorme ! À Paris, nous avons affiché complet cinq soirs

au Zénith, porte de Pantin. Du jamais vu dans le rap pour l’époque.

Au cours de l’été qui a suivi, nous avons sillonné le territoire de

festivals en festivals, le public se pressait pour nous entendre, jusqu’à

rassembler parfois trente mille personnes qui faisaient la fête avec nous ! À

la fin de l’été, j’avais joué devant plus de cinq cent mille spectateurs. Ce

serait donc peu de dire que Dans ma bulle a été l’album de la consécration.

J’avais atteint les huit cent mille exemplaires en une année, tous prédisaient

que j’atteindrais le million, ils en étaient convaincus ! Le million, c’est le

disque de diamant, le fameux disque dont on me parlait toujours pour se

moquer de moi, dans le genre : « Eh Diam’s ! avec un nom pareil, t’es

obligée d’être disque de diamant. » Sans quoi, tu ne mérites pas de t’appeler

comme ça ?! Sauf que le million, même en rêve, je n’osais y penser ! Même

le demi-million, je n’avais pas voulu l’espérer ! Et pourtant, plus le temps

passait, plus j’allais tout droit vers le million !

Mon disque avait fait son entrée dans des milliers de foyers et des

milliers de cœurs. Durant tous ces mois passés sur les routes, je ne vous dis pas combien je me suis senti aimée comme jamais je ne l’avais été

auparavant.

Je ne courais ni après la gloire ni après l’argent, mais après l’amour.

Je voulais que l’on m’aime, parce que toute ma vie j’avais manqué

d’attention. Entendre des centaines, des milliers de personnes te déclarer

que tu es, je cite, importante pour eux, c’est comme si on me témoignait

enfin ce que j’attendais depuis l’enfance. L’absence de mon père était un

problème central dans ma vie, je le vivais ainsi et mettais beaucoup de mon

mal-être sur le compte de son indifférence, de son silence.

 

Un an après sa sortie, Dans ma bulle était nommé dans plusieurs

cérémonies, et notamment à Cannes, où le public l’a particulièrement

plébiscité lors des NRJ Awards. En me rendant sur place, j’ignorais

sincèrement si je recevrais un prix ou non, d’autant que c’était au public de

choisir qui serait récompensé. D’une nature plutôt défaitiste, je tentais de

me mettre en condition psychologique au cas où je ne le serais pas. Dans ce

genre de cérémonies, le problème, quand tu ne reçois pas de prix, ce n’est

pas tant le fait de repartir bredouille qui dérange, mais c’est de croiser, après

la défaite, cent personnes qui viennent à toi avec ce même air attristé et

compatissant : « C’est pas grave, la prochaine fois, Diam’s, t’auras

sûrement quelque chose. » Alors qu’au départ tu avais réussi à faire en sorte

de te fiche totalement de recevoir quelque chose, après coup, les gens

avaient raison de toi, et tu finissais en very bad trip !

Alors, là-bas, à Cannes, je ne m’attendais à rien. À mon arrivée sur

le site des NRJ Awards, l’équipe m’a reçue comme une princesse : la suite de l’hôtel où je logeais coûtait pas moins de cinq mille euros la nuit, nous

disposions d’un chauffeur, d’une voiture luxueuse, nous allions monter les

marches du palais des Festivals et donc défiler sur le tapis rouge. J’étais

dépassée par tout ce luxe, toutes ces dépenses, mais je ne pouvais que m’en

amuser. La vue de ma chambre sur la Méditerranée était magnifique, le

salon et la chambre aussi, et j’avais même pu inviter une copine pour

partager tout ce délire avec moi, car c’était bien le terme qui convenait : le

délire.

Nous avons passé la nuit dans ce palace et, dès le lendemain, nous

nous sommes préparés pour la cérémonie. Il fallait d’abord faire les

répétitions, puis s’ensuivait tout un planning : maquillage, habillage,

montée des marches, entrée en salle, retour en loge, puis de nouveau la

salle, en fonction des prix.

Au cours de cette soirée, j’ai reçu un premier trophée, puis un

deuxième, puis un troisième ! C’était du grand n’importe quoi, mon équipe

et moi jubilions, nous sautions carrément au plafond. J’étais vraiment émue

que le public me récompense autant, je les remerciais sans retenue. J’ai reçu

le prix du meilleur album de l’année, puis celui de l’artiste féminine de

l’année et enfin de la chanson de l’année, avec « La boulette ». En l’espace

de quelques minutes, j’étais la grande gagnante de la soirée, tout le monde

me réclamait dans les coulisses, voulait prendre une photo ou m’offrir un

petit quelque chose – autant les marques de fringues que de bijoux. Ces

cérémonies induisent toujours une avalanche de protocoles et, moi qui ai

toujours détesté les boîtes de nuit, j’ai dû m’y rendre pour « fêter ça ».

J’étais mal à l’aise, moi qui ne danse pas ni ne sais m’amuser dans

ce genre d’endroit, j’avais envie d’exploser et de sortir, mais je ne disais

rien, je souriais, je faisais mine d’être heureuse. Je ne veux pas avoir l’air de

bouder mon plaisir, mais je me suis sentie alors esclave de cette gloire.

Autant j’aimais rencontrer les gens à la fin de mes concerts, autant dans

cette boîte de nuit l’ambiance était tout autre. L’alcool coulait à flots, les

gens, désinhibés, affichaient vite très peu de retenue. Je trouvais ça malsain

et à mille lieues de mon univers, mais malheureusement je n’avais pas le

courage de tout envoyer valser et rentrer à l’hôtel. Je me considérais comme

quelqu’un qui s’était changé en marchandise, un produit dénué de la force

nécessaire pour refuser ce qui m’était abject, une espèce de statue que l’on

exhibe et avec qui les gens veulent être pris en photo. Oui, c’était le jeu,

j’avais gagné donc je devais me montrer. Et puis, cette victoire, je la devais

à mon public. Je ne pouvais pas lui tourner le dos. Malgré la fatigue, les

angoisses, malgré le dégoût d’assister à l’exhibition des uns et des autres, je

suis restée, j’ai fait acte de présence, j’ai feint de m’éclater avec mon

équipe, mais dans ma tête c’était loin d’être le cas.

 

Le succès allait grandissant. Toutes les marques se bousculaient pour

m’habiller et me faire cadeau des derniers objets à la mode : téléphones,

appareils photo, ordinateurs, baskets en pagaille, blousons, joggings, bijoux.

Je disposais de tout gracieusement, sans avoir besoin de rien faire. Disons

qu’ils misaient sur le fait que l’on me voie un jour dans des magazines ou

sur des plateaux de télévision avec leurs fringues sur le dos ou leurs

accessoires ; c’est une manière détournée de placer de la pub. Tous les artistes, sportifs et personnalités en vue sont logés à la même enseigne. Je

dois avouer que cela m’amusait plutôt. Et, toujours dans un même élan de

lucidité, je me disais : « Tiens, bizarre, ils n’étaient pas là hier, ceux-là. Et

demain, seront-ils là ? »

Quelques années plus tard, lorsque je serais au cœur d’un scandale

sur fond de foulard islamique, plus une seule de ces centaines de marques

ne me donnerait quoi que ce soit, ni même ne voudrait être liée de près

comme de loin à mon image. C’est vous dire l’éthique qui les anime et, par

conséquent, l’estime que j’ai pour elles. Quoi qu’il en soit, il faut savoir

qu’en cette époque de succès je tournais le dos aux centaines de milliers

d’euros qu’elles me proposaient pour porter leurs vêtements, car je refusais

catégoriquement de me transformer en pancarte publicitaire. Déjà que je ne

pouvais pas sortir tranquillement dans la rue, si en plus je n’avais même pas

le droit de choisir mes propres baskets, je risquais de péter les plombs ! Et,

pour tout dire, l’argent commençait à couler à flots sur mon compte en

banque, et c’est par centaines de milliers d’euros que j’encaissais les

chèques. J’avais à peine vingt-six ans et j’étais déjà très riche grâce au rap.

Le pire, dans tout ça, c’est que je m’en moquais. L’argent n’était

absolument pas ma priorité et, le plus dingue, c’est que je n’avais même pas

le temps de le dépenser. J’étais toujours en concert ou en interview, en

studio, ou en concert, ou en interview, ou en studio. Cela ne s’arrêtait

jamais.

Après les NRJ Awards, j’ai également reçu trois prix lors de la

cérémonie des Trophées du hip-hop, un autre aux MTV Europe Awards en

tant que meilleure artiste française de l’année. Les récompenses s’empilaient chez moi, aux côtés de mes multiples disques d’or, disques de

platine, doubles disques de platine.

En outre, l’aspect « politique » de mon album plaisait bien aussi.

Même si je n’avais la prétention de rien, je pensais qu’il était bon d’insérer

à l’intérieur du CD un court texte incitant les jeunes à aller voter à la

présidentielle de 2007, pour que 2002 ne se reproduise jamais. J’étais de

cette génération qui avait très mal vécu la présence de Jean-Marie Le Pen

au second tour de l’élection, face à Jacques Chirac. À l’époque, je

m’intéressais très peu aux élections et, tout d’un coup, ce choc m’avait mis

un coup de fouet. Je me souviendrai toujours que ce soir-là ma mère avait

débarqué dans ma chambre en me disant : « Je te préviens, Mélanie, si Le

Pen passe, prépare-toi, car on s’en va ! »

Au cours de cette année 2006, au cœur de la campagne, je me

retrouvais invitée à la centième de l’émission du « Grand journal » sur

Canal Plus, en direct sur le plateau avec Jamel Debbouze et Ségolène

Royal. J’étais surprise d’être conviée au même titre que Jamel, comme si,

tout à coup, ma notoriété était telle que l’on me voulait aux côtés de

personnalités que je considérais comme des « stars » et que j’estimais. En

revanche, Ségolène Royal, pour tout vous dire, je ne savais même pas qui

elle était ! J’étais seulement au courant qu’elle était une femme politique.

Ce soir-là, elle a fait son discours, expliqué qu’elle voulait aider les jeunes,

qu’elle organisait dans sa ville des actions pour les encourager à réussir, etc.

Sur le coup, ses paroles m’ont plu, donc très naturellement et, je l’avoue,

très naïvement, je lui ai dit : « Si vous vous présentiez, je pourrais voter

pour vous ! » Avant l’interview, j’avais pu chanter « La boulette », c’était la fête sur le plateau, Jamel et Ségolène dansaient sur la chanson ! Mais quand

l’émission s’est achevée, j’ai pris comme un seau d’eau sur la tête ! Mon

téléphone s’est mis à sonner comme jamais, tout le monde m’engueulait,

me reprochait mes propos, et moi je ne comprenais rien ! Mais qu’avais-je

fait ?! Mon téléphone a de nouveau retenti, c’était ma mère. Moi, tout

heureuse, je lui demande : « Alors, t’as vu l’émission ? » et elle de me

répondre : « Oui, j’ai vu, mais franchement, Mélanie, tu mesures la teneur

de tes propos ? Tu devrais savoir que dans notre pays on ne dit pas pour qui

on va voter, c’est complètement inconscient, c’est comme dire combien on

gagne ! » Oh la la la, je ne trouvais pas que c’était si grave, moi, fallait pas

que ça les mette dans tous leurs états !

Apparemment, j’avais quand même fait une sacrée boulette car, dès

le lendemain, je me suis retrouvée entraînée dans un tourbillon politique !

Tout le monde voulait me voir, me parler, me « récupérer ». D’accord, mais

pause ! Moi, à cette période, je n’étais pas pro-Ségo, j’étais seulement anti-

Sarko ! J’ai donc dû entreprendre une tournée des journalistes pour

expliquer que non, je ne soutenais pas Ségolène Royal, d’ailleurs je ne

soutenais personne, je ne faisais pas de politique mais, oui, j’assumais mon

rejet de Nicolas Sarkozy ! Cette anecdote m’a fait réaliser que je devais être

plus vigilante à l’avenir. Et, dès lors que j’ai dû prendre des pincettes pour

m’adresser aux journalistes, je n’ai plus trop aimé les interviews. Je le disais

souvent, mais à partir de ce jour-là, à chaque échange, j’avais comme

l’impression de passer le bac. Sous prétexte que je m’intéressais à la France,

aux sujets de société, à la politique, alors on venait me questionner sur tout

et n’importe quoi ! Parfois, j’étais même tentée de réviser mes sujets !

Certes, je n’étais pas la plus cultivée du monde, mais j’avais la fibre

du business. Je possédais trois sociétés, dont deux avec Seb : production,

édition, merchandising, j’étais sur tous les fronts. L’argent ne me motivait

pas tant que cela, je ne courais pas non plus après la gloire mais après

l’amour des gens qui venait apaiser ma solitude. Goûter à tant argent peut

s’avérer une véritable épreuve, heureusement, j’avais la chance d’avoir une

mère très à cheval sur la gestion des finances qui m’a aidée à placer mon

argent correctement, dans la pierre essentiellement. C’est ce qui m’a permis

d’assumer lorsque, les années suivantes, les impôts français m’ont réclamé

des sommes astronomiques. Si je n’avais pas eu les conseils avisés de ma

mère, j’aurais peut-être tout dépensé, n’importe comment, et me serais

retrouvée comme certains à devoir prêter ma voix aux politiques pour que

les impôts ne m’allument plus !

 

L’enrichissement ne m’est pas monté à la tête, au contraire, il était

plutôt en train de m’enfoncer, et de creuser ma tombe. Je n’avais pas assez

d’ego ni d’insouciance pour affronter cette vie déséquilibrée qu’entraînent

le succès et la gloire. Ma tête était envahie de questions, tous ces

« pourquoi » qui m’empêchaient de croire que cette vie, qui somme toute ne

reposait sur rien, était faite pour moi. J’étais constamment harcelée par les

paparazzis qui se planquaient devant chez moi, je commençais aussi à

rencontrer de gros problèmes dans mes rapports avec les autres car, plus le

temps passait, et plus j’évoluais à l’intérieur d’une prison dorée. Je n’avais

plus vraiment d’amis ; enfin si, j’avais plein de « nouvelles connaissances ». Notre seul point commun était d’être célèbres mais, soyons honnêtes, ce

n’est pas sur ce critère que se forge une amitié.

Je n’avais pas la grosse tête, mais j’en avais tous les symptômes : je

me sentais constamment fatiguée, je n’avais le temps pour personne, ne me

préoccupais que de moi, la seule chose qui comptait, c’était moi, mon

planning, mes idées, mes projets. Ce n’était pas de l’arrogance, ni de

l’orgueil je pense, plutôt de l’égoïsme, aveuglée que j’étais par ma passion.

Si je levais le pied côté boulot, je risquais de me retrouver seule chez moi à

ne rien faire, c’est pourquoi je passais mon temps à essayer de le remplir.

Ma vraie nature, à l’origine, est d’être une nana réservée, très

pudique et très complexée, toujours mal à l’aise, jamais à sa place, atypique

sûrement mais pas extravagante. J’avais toujours détesté que l’on me

remarque, puis Diam’s avait envahi mon monde et, à force de vouloir que

cela dure, je me suis prise au jeu de la célébrité. J’ai commencé à faire des

concessions, à oublier certaines de mes valeurs. Il m’arrivait souvent d’être

à cran. Je craquais lorsque les journées étaient trop fatigantes et faisais vivre

un vrai calvaire à tous ceux qui travaillaient avec moi. Je détestais le boulot

mal fait, alors je tapais des crises, je me vengeais dans le travail, je

m’énervais pour un rien avant de me réfugier dans un coin. Là, je fondais en

larmes, puis je me ressaisissais et faisais comme si de rien n’était. Je

commençais à me sentir à l’étroit dans ma propre personne, je respirais mal,

voire j’asphyxiais, je rêvais d’être différente, enfin apaisée, mais rien n’y

faisait, des plaques rouges envahissaient tout mon corps ; c’est même arrivé

plusieurs fois en direct à la télévision ! Ma peau était le reflet de mon mal-

être persistant, tout le monde le voyait, mais tout le monde – moi la première – préférait l’ignorer. On mettait ça sur le compte du stress ; or, cela

provenait de beaucoup plus loin et menaçait de me faire exploser en vol.

À cette période de ma vie, j’ai pris conscience à quel point la plupart

des gens rêvent intensément de gloire, d’opulence, de luxe. Je me plaignais

d’être mal dans ma peau et l’on me disait : « Tu as tout pour être heureuse,

combien aimeraient être à ta place ? Allez, Mélanie, arrête de jouer les

ingrates, profite de la vie, t’es qu’une enfant gâtée ! » Ces mots, je les

entendais, mais ces maux, je les ressentais aussi, et je culpabilisais de me

sentir malheureuse alors que j’avais désiré tout cela. Je me sentais coupable

de gâcher les choses au lieu de les vivre. J’avais, certes, mais qui étais-je ?

Quel était le sens de ma vie ? Où était le bonheur ?

La gloire ? Elle m’éblouissait. L’argent ? Je n’arrivais pas à le

transformer en sérénité. Un mari ? Je ne le trouvais pas. Un enfant ? J’en

étais moi-même encore un. Des bijoux ? Ils m’étranglaient. On m’avait dit

pourtant que je serais heureuse et qu’une star, c’est une étoile, et qu’une

étoile, elle brille toujours… Seulement, quand tu gravis la montagne que

tout le monde vise et que tu atteins le sommet, quand ton rêve est à portée

de main, et bien tu t’aperçois que c’est un leurre, un piège. On nous fait

croire que le bonheur est forcément ailleurs, toujours plus haut, toujours

plus bling, toujours plus loin, mais quand tu suis le parcours tracé sur la

carte, et que tu arrives au bout de la course, là tu t’interroges : « Eh, au fait,

qui a dessiné ce plan ? Qui dessine nos rêves ? » Je n’entendais pas l’appel

au secours de mon âme qui, écrasée, réclamait de l’aide, sonnait l’alarme.

J’étais bel et bien à l’étroit dans ma propre personne. Je voulais de l’aide

mais qui me comprendrait ? L’argent et le succès ne pouvaient plus rien pour moi, qui me croirait sincèrement si j’avouais avec quelle force je

souffrais ? « Mais où t’as mal, voyons ? » « Mal au cœur ? mal au sens de la

vie ? mal à l’âme ? mal à la solitude ? mal à l’amour… » Qui m’aurait prise

au sérieux ?

Ces questions incessantes ont commencé à me torturer à la veille de

ma tournée mondiale. Celle-ci marquait, il est vrai, le début d’une grande

aventure mais aussi la fin d’une autre, et quelle autre, sûrement la plus

incroyable de mes histoires : celle de Dans ma bulle.

 

Me voici donc partie durant les mois d’avril, mai et juin 2007. Avec

toute mon équipe, nous sommes allés en Martinique, en Guadeloupe, en

Guyane, à La Réunion, à Madagascar, au Sénégal, au Gabon, en Côte

d’Ivoire, à Tahiti, en Nouvelle-Calédonie, en Algérie, au Maroc, en Tunisie.

Nous avons même donné un concert dans un petit théâtre à Miami ! C’est

vous dire le périple qu’a été cette tournée. Ces voyages à travers le monde

ont été très enrichissants, en émotions et en découvertes. Nous passions

d’avion en avion, de pays en pays et, à chaque escale, c’était plus beau que

la veille. À chaque terre son accueil, sa culture, ses paysages, ses palaces,

ses richesses. Les concerts à l’étranger nous réservaient toujours leur lot de

surprises, comme la fois où nous nous sommes rendus dans un stade pour

faire les balances et qu’à quinze heures la scène n’était toujours pas

montée ! Apparemment, les organisateurs s’étaient embrouillés la veille, et

la personne qui devait fournir le matériel refusait de le livrer ! Ou, lorsque

celui qui était censé envoyer de la fumée sur scène, au moment de

l’introduction du show, s’était caché derrière les platines et avait plus ou moins posé un barbecue sur lequel il faisait brûler un papier qui dégageait

une épaisse vapeur ! Inutile de vous dire que ça nous a déstabilisés pendant

tout le concert tant nous avions envie de rire. À côté de ça, la tournée à

l’étranger, c’était aussi un peu les vacances. Plage, balades, visite des lieux

importants, baignades dans les cascades, virées en quad, sorties en jet-ski.

Lalou essayait toujours de nous concocter des petites surprises, parmi

lesquelles je n’oublierai jamais notre sortie en mer à Tahiti. J’avais aimé

l’île Maurice ; en Polynésie, j’ai de nouveau pris une grosse claque. C’est

splendide, tellement riche. La mer est d’une beauté sans pareille. Nous

pouvions voir des bancs de dauphins, des petits requins avec lesquels nous

nagions. Depuis son enfance, notre guide avait créé un lien particulier avec

certains animaux, si bien que des oiseaux venaient se poser sur lui. Nous

étions comme des gosses devant un tel spectacle. Tout était merveilleux et,

pourtant, je me sentais de plus en plus gagnée par la solitude. Une équipe de

tournée, ça n’est pas une vraie famille, quoi que l’on dise, et vivre tout cela

sans mari, sans enfants, sans réel proche me fichait le cafard. Je me sentais

seule et perdue sur cette immense planète.

Heureusement, le soir, il y avait les concerts, et quels concerts ! La

plupart du temps, plus de sept à huit mille personnes étaient là pour moi.

Tous souriants, tous heureux de partager ce moment avec nous. Dans

certains pays, cela faisait plus de cinq ans, depuis le succès de « DJ », qu’ils

m’attendaient. À Madagascar, par exemple, je n’ai pu retenir mes larmes

tant la foule était dense. Plus de dix mille personnes s’étaient rassemblées

dans un stade plein à craquer. Malgré les difficultés financières du pays, nous avons été reçus comme rarement ailleurs, tout était organisé, et ce

concert a été un très grand moment de joie pour nous tous.

En Nouvelle-Calédonie, j’ai eu la chance de pouvoir survoler l’île en

hélicoptère. Le paysage était magnifique avec sa nature luxuriante, ses

couleurs féeriques et son lagon, mais je me souviens qu’à ce moment je ne

regardais plus que l’hélico et sa centaine de commandes. Je commençais à

me sentir lasse, je ne l’étais pas de la beauté du paysage ni même du confort

que tous nos hôtes mettaient très gentiment à notre disposition, non, j’étais

blasée de ce rêve que j’avais l’impression d’avoir atteint et qui ne m’offrait

pas du tout ce à quoi j’aspirais réellement. Je crois que dans le fond j’étais

déçue. En courant après la réussite, je pensais soigner mon cœur, trouver

des palliatifs qui atténueraient ma douleur ; rien n’y faisait. Je n’aurais pu

imaginer que, au sommet de la montagne, on était aussi seule, qu’il y faisait

si froid et que les loups rôdaient. J’avais gravi les marches une par une

parce que c’était ça pour moi réussir ; au final j’avais l’impression que la

réussite m’avait joué un mauvais tour. La médaille a son revers, et c’est un

fait que personne dans cette situation-là n’ose véritablement dévoiler. On

nous vend du rêve encore et toujours mais la vérité, c’est qu’on devrait nous

aider à mener une existence vraie et ne pas nous faire miroiter une vie de

princesse qui n’est d’ailleurs qu’illusions. Dans cette société du mirage, du

divertissement, on s’amuse, on joue, on ne pense à rien, mais dans le fond

cette vie n’est-elle pas creuse ? Et la mort, alors ?

On vit comme si on n’allait pas mourir, on planifie, on se projette en

avant comme si nous étions éternels. À vouloir faire de notre vie un rêve,

pas surprenant que la mort soit alors un cauchemar. Comment accepter que nous, êtres si complets, si complexes, soyons en fait voués à devenir

poussière, étoiles, fantômes, esprits ou que sais-je encore ? Aucun de ces

scénarios n’avaient de sens à mes yeux, mon cerveau en bouillait un peu

plus.

 

À la fin de l’été 2007, la tournée mondiale touchait quasiment à sa

fin, il me restait quelques dates éparpillées ici et là. Entre deux concerts, je

m’étais acheté un appartement magnifique, tout près de la porte Maillot à

Paris, et, puisque je pouvais me le permettre, j’en ai acheté un nouveau pour

ma mère, non loin de chez moi. Cela m’a pris quelques mois de l’aménager

à mon goût, maintenant que j’avais de l’argent, je ne me refusais rien :

écran cinéma, studio d’enregistrement à la maison, cuisine ultra-design et

décoration dernier cri. Je ne comptais plus, je m’offrais un vrai kif. J’aimais

beaucoup ma maison mais, bizarrement, je ne tenais pas spécialement à y

rester. La solitude me pesait et je trouvais toujours quelqu’un à voir ou

quelque chose à faire dehors. Être seule me ramenait à la faille de ma vie,

alors qu’en surface tout paraissait lisse. Je fuyais la réalité de mon état et,

les mois qui ont suivi, j’ai tellement fait l’autruche qu’elle a fini par

m’exploser à la figure.

Dans ma bulle avait atteint plus d’un million d’exemplaires,

rejoignant la liste des albums à avoir marqué l’histoire de l’industrie

musicale et, bien sûr, l’histoire du rap. Je me faisais toujours autant arrêter,

dehors, par les gens qui voulaient une photo, un autographe. Je traversais

aussi des moments difficiles à cause de la presse de m**** qui aimait se

jouer des « people », car, de fait, c’est bien ce que j’étais devenue : une people. Je côtoyais des stars, j’étais toujours invitée un peu partout, avant-

premières de films, galas de charité… J’essayais toujours de pointer ma tête

pour la bonne cause. On culpabilise énormément quand on a tout ce que

j’avais. Et, même si je trouvais ça normal, chanter pour les enfants ou pour

récolter des fonds au profit d’actions humanitaires me semblait vraiment le

minimum. Je rêvais de grands projets, pourquoi pas en Afrique, mais la

réalité, c’est que trop aveuglée par ma petite vie je ne trouvais jamais le

temps. J’envoyais un petit chèque à gauche, un petit chèque à droite, mais

qu’est-ce que cela représentait dans le flot de billets que j’avais amassés ?

Je ne dis pas que ça me donnait bonne conscience, mais j’aurais aimé aider

les autres de façon beaucoup plus soutenue ; le hic, c’est que je n’en prenais

pas le temps. À force de courir, on finit par s’essouffler.

L’année 2007 s’achevait presque, l’aventure de mon troisième album

aussi, et je redoutais le silence à venir. Mon téléphone sonnait pour le

travail, très peu autrement. Comme si, à trop vivre mon rêve, j’avais mis

durablement mes amis de côté. Où étaient-ils ? Qui étaient-ils vraiment

parmi les centaines de contacts amassés dans mon répertoire téléphonique ?

À ce moment de ma carrière, il n’y avait plus grand monde vers qui me

tourner. Charlotte était entraînée dans son propre tourbillon, mes amis du

show-biz disposaient de très peu de temps et mes amis tout court, eh bien,

ils ne me comprenaient plus. Certes, Seb, Hélène, Lucrèce, Michel

m’auraient sûrement écoutée si je les avais appelés, mais ils avaient leur vie

aussi, et puis qu’auraient-ils pu faire pour moi ? Je n’arrivais pas à mettre

des mots sur ma douleur.

Les rares fois où je restais seule à la maison, j’avais des crises

d’angoisse, j’étais mal, je ne trouvais pas le sommeil, je me prenais la tête

sans cesse. Mon médecin m’avait prescrit des somnifères pour m’aider à

m’endormir, si bien que le soir, dès que le silence s’abattait, j’en gobais vite

pour me mettre K.-O. et éviter d’affronter ce qui s’appelle humblement : la

vie. Cette « vraie » vie m’était devenue étrangère, hostile. Que fait-on de

ses journées ou de ses nuits quand on n’est pas Diam’s ? On reste à la

maison, mais pourquoi ? Je me demandais ce que faisaient les gens quand

ils ne travaillaient pas ? En fait, je m’ennuyais profondément.

Le mois de décembre approchait à grand pas, j’envisageais de

repartir à Maurice. Cette fois, j’ai proposé à une autre de mes copines de

m’accompagner. Pour la troisième fois, ces trois dernières années, je me

suis envolée vers cette île à laquelle je m’étais attachée et où j’espérais me

ressourcer au sens premier du terme. La fois précédente, bien installée sur

mon transat, je rêvais à ce que serait ma vie après Dans ma bulle, là, penser

au futur m’angoissait gravement. Je voulais composer un nouvel album,

mais je flippais de ne plus être à la hauteur. Maintenant que j’étais sortie de

la galère et de ma banlieue, qu’allais-je bien pouvoir raconter ? Mes

souffrances ? Personne ne les prendrait au sérieux compte tenu de ma

notoriété et de mon train de vie. Mon manque d’amour ? Personne ne

voudrait y croire puisque j’étais convoitée de toutes parts et que des milliers

de gens me témoignaient leur affection. Ma richesse ? Très peu pour moi, je

n’ai jamais été adepte des textes bling-bling faisant l’apologie du luxe, de

l’excès et de tout ce que l’argent peut acheter. Je craignais de plonger dans

un vide artistique absolu. Sous le soleil mauricien, j’ai décidé de gérer mes petites voix intérieures qui me disaient : « Ça y est, t’es fichue, t’es nulle, tu

ne vaux plus rien », ou encore : « C’est le malheur qui fait écrire, pas le

bonheur ! » J’étais donc de plus en plus mal même si, face à ma copine,

j’essayais de ne rien laisser paraître. Je lisais beaucoup, histoire de passer le

temps, mais je ne pouvais m’empêcher de cogiter, je pensais à mon public

et ne cessais de me répéter que si je ne refaisais pas un bon disque, alors il

me tournerait le dos. Je réalisais qu’on m’aimait à certaines conditions, et

cela m’a été très dur à admettre. Si je voulais que les gens continuent à me

suivre, alors il me fallait fabriquer un bon album, assurer de bons concerts,

et ne jamais commettre d’erreur. Était-ce possible ? Je me rendais peu à peu

à l’évidence : cet amour auquel j’étais si attachée pouvait me filer entre les

doigts et, aussi célèbre que je sois, je restais une personne dotée de

nombreux défauts.

Mon retour en France approchait déjà à grands pas et je ne

m’extasiais même plus devant le paysage, j’étais obnubilée par ma petite

personne et mon avenir incertain. Je sentais que ce retour à Paris serait

« dangereux » pour moi. Ces quelques jours à l’île Maurice avaient été une

fuite réussie mais la pression montait de plus en plus fort, j’avais la

sensation d’être une cocotte-minute, avec des crises de colère silencieuse,

une envie de hurler au monde entier que je détestais la vie, que j’étais

malheureuse, seule, triste, angoissée, que je me sentais incomprise, que je

me détestais et souhaitais ne plus être et mettre un terme définitif à ces

persécutions cérébrales ; mais je me taisais.

Le 10 janvier, je suis rentrée à la maison. Il fallait que je tienne le

coup car, quelques semaines plus tard, je m’étais engagée à venir chanter lors des Victoires de la musique. J’ai retrouvé cet appartement qui m’avait