Dictionnaire Ety

Eva Buchi · Chapitre 10 sur 16

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1.9. Ouverture : protoroman, latin et indo-européen

Romain Garnier

1.9. Ouverture : protoroman, latin et

indo-européen1

 

1 Introduction

 

Quand il est affaire de retracer la phylogénèse de la Romania, on admet volon-tiers que le lexique héréditaire des parlers romans remonte à des variétés tar-dives et fort évoluées du latin. Cette pétition de principe enferme que le latin réputé « vulgaire » (pris en tant que langue donneuse) ne serait pas autre chose que du latin tardif : j’ai cru naguère devoir m’insurger contre cette idée évidente dans le cadre du paradigme pré-déromien (Garnier 2014, 206), qui ne permet point de rendre compte par le détail des faits romans, si peu qu’on cherche à les embrasser de façon systématique. 2 Selon moi, s’il y a bien quelque vraisemblan-ce à voir dans fr. rompu part. p. ‘brisé’ (< protorom. rég. tard. de la Gallia */rʊm'pu-tu/) un net exemple de forme participiale relevant de la « dernière décadence », en regard d’it. rotto ‘id.’ (< protorom. */'rʊpt-u/), il n’est que de citer lat. nāsūtus adj. ‘qui a un grand nez’ (cf. it. nasuto ‘id.’) pour lat. *nāsātus ici attendu si l’on veut surprendre l’essor des formes censément « tardives » en -ūtus en plein cœur de la latinité ; on sait que cet adjectif dépréciatif et sans doute populaire fleurit dès Horace ; il annnonce déjà le type de fr. barbu adj. ‘qui a de la barbe’ (< protorom. */bar'b-ut-u/). Notons au passage que roum. bărbat s.m. ‘homme ; mari’ (< protorom. */bar'b-at-u/ ‘barbu’) est devenu la désignation générique de l’« homme viril » (= lat. uir). La forme ancienne de

 

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1 Ce chapitre est la version remaniée et augmentée d’une conférence invitée prononcée le 6 février 2015 à Nancy (ATILF [CNRS/Université de Lorraine] et IUF [Institut universitaire de France]), et qui avait pour titre « L’apport du latin vulgaire à l’exégèse du lexique roman ». J’y ai cru devoir adjoindre un assez grand nombre de faits, dont la doctrine emprunte à mon mé-moire d’Habilitation, portant sur la dérivation inverse en latin (Garnier à paraître a). – Les renvois à la littérature latine se font sous la forme des sigles du TLL. 2 Ainsi, selon Herman (1967, 16), « le latin vulgaire étant la langue des gens peu influencés par la tradition littéraire, on est en droit de parler de latin vulgaire à partir du moment où une tradition littéraire existe, c’est-à-dire au moins depuis le dernier siècle de la République [= 1 er s. av. J.-Chr.] ».

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Adresse de correspondance : Romain Garnier, 63 av. Parmentier, F-75011 Paris, garromain@gmail.com.

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l’adjectif */bar'b-at-u/ s’est pour ainsi dire fossilisée en entrant de plein droit dans le lexique. La situation est ici complexe, si peu qu’on s’avise que l’italien possède également barbato adj. ‘barbu’ (cf. fr. barbé, cat. barbat, esp. barbado, port. barbado) et barbuto (cf. logoud. barbudu, fr. barbu, occit. barbut, cat. bar-but). Comme il est accoutumé de le faire en pareil cas, Meyer-Lübke in REW3 s.v. barbātus n’offre ici qu’un seul lemme, tout en analysant les lexèmes présentant /'u/ comme issus d’un changement de suffixe (« mit Suff.W. »), dont on ne sait pas s’il se situe à époque protoromane ou à époque idioromane. 3 Toute réparti-tion cladistique serait ici impossible : c’est en latin même qu’il faut retrouver la variation reflétée en roman. Or, le changement de suffixe de type -ātus → -tus (Garnier à paraître b) est très ancien et s’amorce dès les premiers monuments de la langue latine : ce n’est pas autrement qu’on doit expliquer le type de lat. uolucris, -is s.f. ‘oiseau ; volatile’ (< *uolūcris < *uolūclis), qui est l’avatar – après syncope – d’un ancien lat. *uolūt-ilis adj. ‘volatile’ formé sur un abstrait de qua-trième déclinaison *uolūtus, -ūs s.m. ‘capacité à voler’ correspondant à latstand. uolātus, -ūs s.m. *‘capacité à voler’ d’où, pris comme nom de procès, ‘vol’ (cf. ci-dessous 2.6.2).

Il ne faut pas se figurer le protoroman comme un lavis uniforme, recouvrant l’élégance latine de sa grossièreté : ce qu’il convient de nommer protoroman est – selon moi – l’ensemble d’idiomes non scripturaires qui a fourni, dans des temps et des lieux fort distincts les uns des autres, les divers idiomes romans. Ce n’est pas une langue unitaire : on ne saurait reconstruire le protoroman autre-ment que comme un continuum de dialectes, dont certains remontent aussi haut qu’aux guerres puniques (3e s. av. J.-Chr.) – ainsi l’ancêtre du sarde ou celui de certains traits du lexique ibérique, qui sont d’un archaïsme extrême. À preuve le type de cat. cova s.f. ‘caverne’, esp. cueva ‘id.’ (< latin républicain *coua), ainsi que port. covo adj. ‘creux’ mentionné par Meyer-Lübke (1890– 1902, vol. 1, 231 § 274), et qui repose sur un étymon d’époque républicaine *couus ‘creux’ (< ind.-eur. *k̑ou̯H-ó-) antérieur à cauus ‘id.’, seul connu de la langue scripturaire classique.4 On surprend parfois des formes d’origine « patri-

 

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3 Ainsi que je l’ai déjà déploré : « Comme on sait, les lemmes du REW ne sont pas autre chose que du pur latin classique, à l’exception de quelques formes non attestées en latin même, et qu’on fait précéder d’un astérisque : ce choix arbitraire s’avère fort dangereux, car il offre l’as-pect d’une sereine continuité du latin scripturaire aux premiers monuments des langues ro-manes. En réalité, il faut prendre ces lemmes latinisants pour ce qu’ils sont : de simples Trans-ponaten, qui n’ont aucune réalité phonologique ou même morphologique » (Garnier 2015, 236). 4 Noter l’archaïque cohum, -ī s.n. ‘creux ; voûte (du ciel)’ (graphie avec <-h-> pour noter *cou̯um) attesté chez le seul Ennius : Vix sōlum complēre cohum terrōribu(s) cælī (‘remplir de cris de terreur presque la totalité de la voûte céleste’, ENN. An. 557, W). Ce neutre substantivé

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cienne » en roman : ainsi fr. huis s.m. ‘porte’ (< */'usti-u/ ['ustj-u/] s.n. < protoi-tal. *óu̯stii̯om), qui répond à la forme monophtonguée ōstium livrée par les textes. Que la forme attendue avec ū soit méconnue de la tradition, c’est sans doute par l’effet d’une variation diaphasique : c’est en idiolecte plébéien qu’on s’adresse aux portitōrēs (bateliers) et autres iānitōrēs (gardiens), qui sont ce qu’il est de plus vil dans la société romaine : ce sont les seuls d’entre les es-claves à être enchaînés.

Partant, il faut renoncer à décrire la divergence des parlers romans comme le produit d’une fragmentation au sens où l’entendait von Wartburg (1967, 25– 55). Il faut se figurer la chose comme un faisceau de reflets parallèles et dia-chroniques d’un véritable chapelet de dialectes, formant çà et là des poches aréales aux mouvants contours, avec le clinamen des emprunts croisés et la fortune insoupçonnée de certains petits idiomes, que la faveur des armes ou l’ampleur des alliances ont produits très au devant de leurs semblables, les-quels ont décliné jusqu’au rang d’humbles vernaculaires. La variation romane n’est pas le fait d’une cassure ou d’une séparation : elle reflète la variation du latin même, qui s’est propagé hors de son berceau primitif avec des fortunes diverses, et par l’intermédiaire de locuteurs dont nous ne savons rien, mais qui devaient véhiculer avec eux quelque chose de leur parler natal. Ce sont des Sabins romanisés qui ont conquis la Sardaigne : on ne voit pas autrement d’où procéderait l’insolite [ḍ] apical en regard de [l] latin (cf. sard. makeḍḍare v.tr. ‘maltraiter’ vs. lat. macellāre). Or, le sud-picénien ne méconnaît point une telle articulation : à preuve le verbe sud-pic. kduíú [kḍu.'ī.i̯u] ‘je m’appelle’ (ST CH1), cognat de lat. clueō v.intr. ‘je suis célèbre’ (< protoital. *klu-ē-i̯é/ó- ‘j’ai du re-nom ; j’ai pour nom’).

Le verbe ‘mourir’ est un véritable cas d’école : logoud. morrere, aesp. mor-rer, ast. morrer, port. morrer représentent des cognats conduisant à reconstruire protorom. */'mɔr-e-re/ v.intr. ‘mourir’. Après la syncope, qui semble d’émergence protoromane, on assiste à la recaractérisation d’un infinitif anomal */'mɔrr-e/. Il existe une forme seconde */mo'r-i-re/ v.intr. ‘mourir’ reflétée par dacoroum. muri, it. morire, frioul. morí, fr. mourir, occit. morír, cat. morír et esp. morír. Ce type de cas d’allomorphisme est bien connu en roman (cf. */ɸu'ɡ-i-re/, Jatteau 2012–2014 in DÉRom s.v. */'ɸuɡ-e-/ II ; */kue'r-i-re/, Maggiore 2012– 2015 in DÉRom s.v. */'kuɛr-e/ II. ; Maggiore/Buchi 2014, 315–317). Le latin clas-sique et scripturaire morior, morī, mortuus sum (déponent de la troisième conju-

 

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désignait aussi une cavité du joug dans laquelle venait s’encastrer l’extrémité du timon de la charrue (Ernout/Meillet4 131 s.v. cohum). Le terme se prolonge dans le dérivé in-coh-āre v.tr. ‘se mettre (à)’ (litt. ‘atteler le joug au timon’).

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gaison mixte) connaît des flottements dans sa flexion dès les plus anciens mo-numents de la langue latine : on relève morīmur en fin d’hexamètre chez Ennius (2 e s. av. J.-Chr.), dans ses Annales (ANN. 379, W). Ce témoignage est confirmé par les grammairiens antiques eux-mêmes, ainsi Priscien (GLK 2, 558 ; 4, 126), qui nous livre conjointement les formes 5 moreris et morīris ‘tu meurs’. Or, la grammaire comparée fait attendre une longue seulement après syllabe lourde ou fermée – du fait de la loi dite de Sievers : c’est le type bien connu de lat. sōpīre v.tr. ‘endormir’ (< protoital. *su̯ṓp-ii̯-e/o-) et farcīre v.tr. ‘bourrer, farcir’ (< pré-lat. *fárk-ii̯e/o-) en regard de capere (< protoital. *káp-i̯e/o-). La syllabe de morior étant ouverte, on ne s’attend donc pas à trouver le reflet d’une forme avec glide (semi-voyelle). Il s’agit sans doute ici d’autre chose. L’infinitif actif morīre (qui se prolonge dans it. morire, fr. mourir, esp. morir) est attesté scriptu-rairement depuis Grégoire de Tours. 6 En revanche, l’infinitif *morere n’est nulle part documenté en latin (même fort tardif), mais doit être postulé sur la base de sarde mórrere, aesp. morrer, ast. morrer et port. morrer, où le morphème -re d’infinitif a été rajouté à une forme syncopée *morre (< *morere), qui serait donc du même type que ferre v.tr. ‘porter’ (< *ferere), mais avec une syncope de date protoromane.7

Il faut admettre une loi rythmique d’émergence toute latine, fondée sur la répugnance de la langue à admettre une série de trois brèves ou plus en syllabe ouverte. 8 Le passage à ladite quatrième conjugaison est un phénomène d’exten-sion limitée, qui procède de l’incapacité du latin à admettre certaines structures prosodiques : le latin recherche l’évitement de la syncope au sein du paradigme verbal, tandis que la chose est jugée moins cruciale dans la sphère nominale ou

 

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5 On relève chez Clédonius (GLK 2, 501) la remarque suivante : ueteres dicebant ‘moriri’ ; eu-phonia ‘mori’ emendant (‘les anciens disaient morīrī ; [de nos jours], on corrige la forme en morī’).

6 La flexion active se surprend déjà chez les auteurs chrétiens : on relève ainsi moriunt ʽ(ils) meurentʼ chez Oribase (Syn. 6, 26, 3) et nōn moriam ʽ(je) ne mourrai pasʼ dans l’Itala (Psalm. 118, 17).

7 Noter le type étoffé *sufferrere (pour suf-ferre) posé par Meyer-Lübke (1894, vol. 2, 128) pour rendre compte de port. sofrer v.tr./intr. ʽsouffrirʼ (< *sofferér). 8 Le passage du type *uénite ʽvenez !ʼ (proparoxyton) à uente (paroxyton) représente donc une stratégie d’évitement de la syncope, qui s’observe dans le type ferte ʽportez !ʼ (< *ferite) ou encore dans l’infinitif ferre ʽporterʼ (< *ferere < ind.-eur. *bʰér-es-i). Il en va de même pour aperte ʽouvrez !ʼ, qui évite la succession de quatre brèves dans la forme attendue *apérite (qui se serait immanquablement syncopée en **aperte).

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participiale.9 Il faut donc envisager un mélange inextricable de formes dès la latinité et le protoroman. 10

Selon toute vraisemblance, l’émergence de l’allomorphe -ī- s’est donc opé-rée à partir des formes pivots que sont les personnes 4 et 5, ainsi que l’infinitif. La langue parlée ne possédait ainsi que les actifs *mormus ‘(nous) mourrons’, *mortis ‘(vous) mourrez’ (impératif *morte ‘mourrez !’) et l’infinitif *morre ‘mourir’.11 L’infinitif *morre – le seul qui fût commun à toute la Romania car d’extension impériale – était fondé sur les formes à voyelle longue radicale qui relèvent descriptivement de la quatrième conjugaison, tandis que la forme *mórere représente l’activisation de l’ancien infinitif déponent morī : elle est du même type que lattard. ingredere (documenté dans l’Itala et la Vulgate), qui commute avec ingredī v.intr. ‘s’avancer’. La répartition des formes semble reflé-ter une distribution dialectale ancienne et fort cohérente : l’infinitif *mórere doit être du latin spontané archaïque, jadis parlé par les soldats romains qui ont colonisé la Sardaigne et l’Espagne. Remarquable est le bloc formé par l’ancien espagnol, l’asturien et le portugais : on peut ici parler de continuum parfait. La forme *mórere n’est point attestée dans l’aire centrale de la Romania, pas plus que dans les parlers roumains. C’est donc une innovation précoce, sans doute d’époque républicaine.12 À une première strate de latinité (d’extension assez

 

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9 Soit le type repostus adj. ʽdéposéʼ, qui reflète un type *repósitus, ou bien apertus adj. ʽouvertʼ, qui reflète *apéritus (la stratégie d’allongement préventif n’entre pas ici en jeu). 10 Dans le même esprit, le latin spontané reflète un infinitif *of-ferīre v.tr. ʽapporter ; offrirʼ en regard du participe normalisé *of-fer-tus (pour latclass. of-ferre : ob-lā-tus). On relève les infini-tifs fodīre v.tr. ʽfouirʼ (CAT.) pour fodere, fugīre v.intr. ʽfuirʼ (ST. AUG.) pour fugere, cupīre v.tr. ʽdésirerʼ (LUCR.) pour cupere et linīre v.tr. ʽenduireʼ pour linere (Itala et Vulgate). Ennius possède déjà un infinitif parīre v.tr. ʽproduire ; pondreʼ (ENN. Ann. 7, W). 11 L’infinitif actif de troisième conjugaison mixte *mórere étant très résiduel et sans doute plus ancien.

12 On peut admettre qu’elle remonte au deuxième siècle avant notre ère, date des premières colonisations romaines à l’ouest. La syncope est de date médiévale : noter que l’ancien portu-gais possède encore un infinitif morer v.intr. ʽmourirʼ ainsi qu’un futur nom morerás ʽ(tu) ne mourras pasʼ. Le futur morerei ʽ(je) mourraiʼ (< protorom. rég. et tardif de l’Iberia *morer-ái̯) se syncope en morrei au cours de l’histoire du portugais selon Machado in DELP 3 s.v. morrer. Il en a résulté un thème *morre recaractérisé en morrere. La forme standard est morrer, mais morrere existe à l’état de forme dialectale. Le gérondif morremdo ʽen mourantʼ est encore formé sur *morre. Dès le Moyen-Âge, on fabrique une flexion de futur analogique (cf. aport. morrerás ʽ[tu] mourrasʼ). En espagnol, la forme e morrer ne survit pas au 13siècle (DME), et se voit supplantée par morír, qui seul a survécu. Le cas le plus complexe concerne l’asturien, qui emploie les deux variantes morrer et morir selon une distribution complémentaire sémantique : morir se dit des humains, morrer ne se dit guère que des animaux (c’est la doctrine du DME : « hoy en los pue-blos de la costa se usa hablando de los animales »).

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limitée), dont les locuteurs possédaient un actif vernaculaire *mórere ‘mourir’ s’oppose – mais des siècles plus tard – l’innovation *morre ‘mourir’, véhiculée par les troupes de l’Empire et la langue des premiers chrétiens.

Ces quelques faits suffisent à faire ressortir l’importance de la variation en latin même dans l’édification des divers parlers romans : on ne peut désormais se satisfaire d’une approche purement cladistique, dont la vanité saute aux yeux, et dont les présupposés épistémologiques enferment une vision fort naïve – et surtout absolument erronée – de l’expansion linguistique latine dans le bassin méditerranéen et au-delà. Partant, on doit procéder à une étude des faits romans tels qu’ils s’offrent à nous, et non en tant qu’ils prolongeraient un état de langue latine « parfaite » qui n’a jamais existé en-dehors de l’écrit, lequel était fort conservateur et sans doute artificiellement normé. On saisit par là l’impor-tance d’une reconstruction étymologique « rétrograde », qui doit partir du ro-man en tant qu’ensemble d’idiomes parlés et transmis par des locuteurs aux compétences inégales. À ce prix, il devient possible de franchir la ligne de crête des faits romans, qu’on se figure souvent comme une ligne de cassure d’avec la latinité antérieure (ce qui est des plus douteux). Dans le présent chapitre, por-tant sur l’apport du protoroman à l’exégèse du lexique roman, j’entends convo-quer toute une série de données permettant d’asseoir entre latin et roman une filiation insoupçonnée, qui ressort de la variation de la langue donneuse (cf. Buchi/Schweickard 2013), et non pas d’une innovation spontanée dont on sur-prendrait l’effet comme par magie à compter d’une certaine époque : rien de plus contraire à l’histoire des langues qu’une rupture absolue et universelle d’avec l’état de langue précédent.

Ce chapitre s’articule essentiellement en trois parties : il y sera fait mention de traits linguistiques réputés romans et attestés en latin même : la dérivation inverse (2.1), les dédiminutifs (2.2), les suffixes verbaux secondaires (2.3), le conservatisme sémantique du roman (2.4), l’éternel retour de la typologie (2.5), les métaplasmes en roman comme en latin (2.6), où l’on verra l’essor de l’allo-morphe de pluriel -era/-ora en protoroman (2.6.1) et le changement de suffixe de type -ā́tus → -ū́tus (2.6.2), puis la précocité de la vélarisation de -łC-, qui passe à -u̯C- en latin (2.7), les formes archaïques conservées en roman (2.8), une ébauche du phonostyle bas en latin (2.9) et enfin le traitement précoce de type ex- > s- (2.10).

Une fois ces considérations établies, on traitera de seize étyma de séries de cognats romans problématiques, dont j’entends prouver que les prodromes remontent au latin lui-même, mais pris dans sa variation linguistique « souter-raine » : protorom. */an'd-a-re/ v.intr. ‘aller’ et */al'l-a-re/ ‘id.’ (3.1), protorom. */ar'tik-a/ s.f. ‘terre défrichée, essart’ (3.2), protorom. */'bʊtti-a/ s.f. ‘tonneau’ et

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son parèdre */bʊt'tɪ-kl-a/ s.f. ‘bouteille’ (3.3), protorom. */es-krak'k-a-re/ v.intr. ‘cracher après s’être raclé la gorge ; recracher ; vomir ; râler comme un mourant’ (3.4), protorom. */es-'tʊlt-u/ adj. ‘orgueilleux ; sot ; insensé’ (3.5), protorom. */'ɡʊrɡ-u/ s.m. ‘gouffre ; abîme d’eau’ (3.6), le binôme protorom. */ɪm-pat'ti-a-re/ v.tr. ‘prendre au piège ; bloquer ; empêcher’ et son postverbal */'patt-a/ s.f. ‘patte’ (3.7), protorom. */ɪn-'kud-ine/ s.f. ‘enclume’ (3.8), proto-rom. */ka'βall-u/ s.m. ‘cheval’ (3.9), protorom. */kal'f-a-re/ v.tr. ‘chauffer’ (3.10),13 protorom. */'klass-u/ s.n. ‘appel ; rassemblement ; sonnerie ; glas’ (3.11), protorom. */'retik-a/ s.f. ‘tamis’ (3.12), protorom. */'rɔkk-a/ s.f. ‘roche’ (3.13), protorom. */ti'mon-e/ s.m. ‘timon’ (3.14), protorom. */tok'k-a-re/ v.tr. ‘toucher’ (3.15) et protorom. régional et tardif de l’Italia et de la Gallia */'tʊrt-a/ s.f. ‘tourte’ (3.16).

Cette série d’études étymologiques de termes désespérés offrant l’apparence d’une rupture dans la continuité lexicale entre latin et roman débouche sur d’autres perspectives : sur la foi de quelques exemples, je propose d’asseoir la portée heuristique du roman dans le domaine de la grammaire comparée des langues indo-européennes : j’y expose que le roman est ici la pierre de touche de l’étymologie latine, et que les unités proprement « romanes » que sont proto-rom. */'kari-ol-u/ s.m. ‘ver qui ronge le bois’ (4.1), protorom. */'kʊstor/, */kʊs'tor-e/ s.m. ‘bedeau, sacristain’ (4.2) et protorom. */'traɡ-e-re/ v.tr. ‘traire’ vs. */traɡ-i'n-a-re/ ‘traîner’ (4.3) enferment – selon moi – la clef de l’étymologie des termes cartilāgō, -in-is s.f. ‘cartilage’, custōs, custōd-is s.m. ‘gardien’ et le très énigmatique trahere, trāxī, trāctum v.tr. ‘tirer’, pour lequel les étymologies avancées jusqu’alors le disputent entre l’invraisemblance du propos et le fol aveuglement du principe d’autorité – ce qui est le plus faible niveau de la science.

J’espère ainsi pouvoir représenter aux exégètes du latin l’importance du té-moignage des parlers romans en tant que reflet direct et phonétique de la varia-tion souterraine du latin ; je me tiendrai pour comblé si les romanistes me font l’heur d’accueillir mes vues concernant leur propre domaine de savoir, que je n’entends point renouveler, mais raccorder à la tradition latine. Tout l’enjeu est là : reconstruire ce que l’on ignore avec ce que l’on affecte d’ignorer.

 

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13 De la même manière que Xavier Gouvert, je ne reconstruis pas, comme le recommande la version actuelle des normes rédactionnelles du DÉRom, la fricative bilabiale */ɸ/ pour le proto-roman, mais la fricative labiodentale */f/.

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2 Traits réputés « romans » en latin même

 

2.1 La dérivation inverse

Procédé morphologique vivant et spontané, la dérivation inverse est massive-ment attestée dans les langues romanes modernes : on sait que le français recèle une foule de dérivés postverbaux : abandon s.m. ‘action d’abandonner’, abord ‘action d’aborder’, accueil ‘action d’accueillir’, aguet (afr. agait) ‘action de guet-ter’ (sur afr. agaitier), calcul ‘action de calculer’, courroux ‘action d’être cour-roucé’, débarras ‘action de débarrasser’, écart ‘action d’écarter’, engrais ‘action d’engraisser’ (d’où veau à l’engrais), échange ‘action d’échanger’, envol ‘action de s’envoler’, réchaud (postverbal de réchauffer influencé par chaud). Bien d’autres postverbaux sont attestés en ancien français (Lené 1899, 67–105) : con-sent s.m. ‘consentement’, entois ‘action de tenir son arc tendu’, frap ‘action de frapper’, gazouil ‘action de gazouiller’, mour ‘retard’ et demour ‘action de de-meurer’, rechin ‘action de rechigner’, recor ‘action de courir de nouveau (sur)’, refuse f. ‘action de refuser, refus’, renseing m. ‘renseignement’, repous ‘action de repousser ; bousculade’, rembours ‘remboursement’, restor ‘action de restaurer, restauration’, retail ‘action de tailler’ vs. fr. retaille f., rigol ‘action de rigoler ; plaisanterie’, sac ‘action de piller’ (sur apic. *saquer ‘piller’, variante régionale d’afr. sachier ‘id.’), val ‘valeur’. Ce mode de dérivation est éminemment popu-laire et spontané : il produit des doublets (afr. refuse s.f. vs. fr. refus m. ; afr. frap s.m. vs. fr. frappe f.), et se caractérise par une forte spécialisation séman-tique.

Bréal (1881, 82–83) avait entrevu un phénomène tout semblable en latin : il proposa notamment 14 de faire de pugna s.f. ‘combat’ le dérivé rétrograde de pugnāre v.intr. ‘combattre’, ce qui était très ingénieux. La forme primitive est pugnus s.m. ‘poing’, qui remonte à un étymon ind.-eur. *puk̂-n-ó- ‘serré’ évidem-ment apparenté à l’adverbe homérique πύκα ‘en ajustant’ (< ind.-eur. *puk̂-n̥). Le verbe pugnāre en est le dénominatif : en propre, il signifiait ‘combattre à coups de poings’, mais ce sens premier s’est effacé dans la tradition qui nous en a été conservée. En revanche, le dérivé inverse pugna, -æ s.f. conserve bien l’acception originelle de ‘combat à coups de poings, pugilat’ (CIC. Verr. 5, 28 :

 

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14 À la suite de l’article fondateur de Egger (1874), auquel il attribue l’invention du concept de ‘postverbal’ en ces termes programmatiques : « C’est le même procédé de dérivation que M. EGGER a étudié en français. Je ne doute pas qu’en portant l’attention de ce côté, on n’arrive à constater en latin la présence d’un nombre assez considérable de substantifs formés de la même façon » (Bréal 1881, 83).

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non numquam etiam rēs ad pugnam atque ad manūs uocābātur ‘on en venait souvent aux mains et c’était alors une belle empoignade’). Le terme pugna a ensuite évolué pour devenir le synonyme non marqué de prœlium s.n. ‘combat’. La filiation diachronique de la dérivation est transparente : pugna est le dérivé rétrograde de pugnāre. J’ai consacré un long développement à la dérivation postverbale en latin (Garnier à paraître a), et j’estime que son existence doit être à présent tenue pour démontrée. La chose n’est point triviale : elle atteste d’une continuité méconnue entre latin et roman.

De surcroît, le postulat de la dérivation inverse permet de rendre compte de très nombreux postverbaux non transparents : 15 on sait que le terme fondamen-tal qu’est lat. causa, -æ s.f. ‘affaire’ est totalement opaque du point de vue éty-mologique (Walde/Hofmann5). Là où d’aucuns posent un étymon protoital. †kau̯d-s-ā s.f. ‘cause ; affaire’ (de Vaan 2008, 101) tautologique autant qu’ana-chronique, il faut y voir un postverbal du déponent causārī v.tr. (< *caut-itārī) qui signifie en propre ‘s’occuper d’une affaire’ (Mignot 1969, 287). Ce verbe *caut-itārī est le fréquentatif d’un dénominatif *cautērī v.intr. ‘être attentif’ formé sur le participe lexicalisé 16 cautus adj. ‘avisé ; attentif ; prudent’. Il faut s’aviser que le verbe caueō (< ind.-eur. *kou̯h1-éi̯-e/o-) v.intr. ‘être attentif, être sur ses gardes’ s’emploie, dans la langue du droit, pour dire ‘prendre toutes les précautions utiles, comme jurisconsulte, au nom du client, veiller à ses intérêts au point de vue du droit’ (Gaffiot 283 s.v. căuĕō § 3). À l’appui de ce sens tech-nique et très spécialisé, on peut citer Cicéron : ad respondendum et ad agendum et ad cauendum perītus (CIC. de Or. 1, 212 ; ‘qui sait à la fois donner des consulta-tions, guider dans une action judiciaire, et prendre toutes les sûretés en droit’).

Voici un autre exemple : lat. bēstiæ, -ārum s.f.pl. ‘bestioles’. Le sens clas-sique de ‘bête’ (ad bēstiās ‘aux fauves !’) doit être secondaire : chez Plaute, bēstiæ désigne des chenilles, des mites, des teignes et autres abeilles (Walde/Hofmann5). Ce sens archaïque se retrouve dans esp. bicha s.f. ‘bestiole, vermine ; punaise’ et dans port. bicho s.m. ‘ver ; insecte’. Il ne fait guère de doute que ce soit là le sens le plus ancien : on passerait difficilement de la dé-signation des fauves à celle de la vermine. Ce terme obscur n’a point d’étymologie satisfaisante : Szemerényi (1991/1992, vol. 2, 777) pose ici ind.-eur. *du̯ei̯-es-tó- ‘effrayant, terrible’, ce qui est formellement irréprochable, mais ne prend en compte qu’une partie du dossier sémantique de lat. bēstiæ (celui de

 

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15 J’avais évoqué ces quelques exemples lors d’une brève communication présentée lors du XXVII e Congrès international de linguistique et de philologie romanes (Nancy, 15–20 juillet 2013), et qui s’intitulait « Sur l’existence de postverbaux en latin ». 16 Noter ombrien kutef (Tables eugubines) = lat. *cautens.

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‘bêtes fauves’), faisant fi du sens de ‘vermine’ attesté chez Plaute et qui se pro-longe dans certaines langues romanes. Selon moi, on peut supposer que bēstiæ ‘vermine, bestioles’ est le postverbal d’un participe parfait passif *am-bēstiātus ‘bouffé’ (par la vermine, les mites, les teignes etc.),17 qui s’explique par la re-segmentation d’un *amb-ēstiātus ‘dévoré de toutes parts’, participe d’un verbe fréquentatif * 18 amb-ēst-iāre formé sur * amb-ēstus , doublet hypercorrect de amb-ēsus (cf. amb-edō v.tr. ‘dévorer’ chez Plaute). Cette forme *am-bēstiātus a été réanalysée comme un dérivé reposant sur le préfixe am- ‘des deux côtés ; com-plètement’ (forme vivante de ambi-) associé à un thème nominal bēstia- ‘ver-mine, bestioles’. La création d’un postverbal bēstiæ, -ārum s.f.pl. ‘vermine, bes-tioles’ s’explique par l’ellipse d’un complément à l’ablatif instrumental. Ce cas illustre ce que j’entends nommer postverbal parasynthétique inverse (PSI).

Quand le verbe de base est doté d’un préverbe, la réanalyse produisant un postverbal induit le sentiment erroné d’une dérivation « parasynthétique » : ainsi en va-t-il – selon moi – du substantif tussis, -is s.f. ‘toux’, qu’on se borne à rapprocher 19 du verbe tundō v.tr. ‘marteler’ : il faut ici partir du préverbé ex-tundō v.tr. ‘faire sortir en frappant, faire sortir avec effort’, qui est seul en usage au sens d’all. aus-husten (‘expulser en toussant’) dans les textes médi-caux : frequens tussis sanguinem quoque extundit (CELS. 4, 4, 5 ; ‘une toux fréquente peut même faire cracher du sang’). La préverbation en ex- est donc ici fondamentale. Un fréquentatif *ex-tud-itāre v.tr. ‘faire sortir avec effort’ (< * 20 ex-tund-itāre ) se syncopait régulièrement en *ex-tussāre, lequel s’est re-nouvelé en ex-tussīre (PLIN.+), et ce dernier a passé dans les langues roma-nes (ainsi afr. estoussir ‘tousser’, von Wartburg 1931 in FEW 3, 335b, EXTŬSSIRE 1).

La catégorie des PSI est un universel linguistique : on peut citer le groupe énigmatique de l’homérique ἀπάτη s.f. ‘tromperie’ et ἐξ-απατῆσαι v.tr. ‘trom-per’. Il y a tout lieu de penser que ce système, réputé obscur, voir « pré-grec »

 

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17 Pour le sens, cf. lit. úodas s.m. ʽmoustiqueʼ formé sur ind.-eur. √*h1ed- ‘manger’ (Garnier 2011, 257).

18 À l’instar de com-ēsus (PL., CAT.) ʽdévoréʼ qui devient com-ēstus chez l’élégant Cicéron. 19 Ainsi Walde/Hofmann 5 (II, 721), qui rapprochait les notions de ‘tousser’ et ‘marteler ; frap-per’ sur la foi d’une comparaison typologique (imparfaite) avec angl. to hack v.tr. ‘hacher ; émettre une toux sècheʼ. Pour rendre compte de lat. tussis, j’avais moi-même imprudemment posé un dérivé primaire ind.-eur. *tŭd-tí- s.f. ‘action de marteler’ (Garnier 2010, 312), antérieur à la loi de Lachmann.

20 La forme vernaculaire sans -n- rappelle les graphies du type <metvla> s.f. ‘pénis’ (= latstand. mentula) attestées à Pompéi et mentionnées par Väänänen (1966, 67 ; 1981, 63). Précisons que le simple tud-itāre v.tr. ‘marteler’ (< *tund-itāre) donne un postverbal athéma-tique lat. tud-es, -it-is s.m. ‘marteau’.

1.9. Ouverture : protoroman, latin et indo-européen | 229

 

(Beekes 2010, 113), soit tout simplement sorti d’un bahuvrīhi privatif ἄ-πατος adj. ‘sans chemin’ (Pedersen 1926, 65),21 à partir duquel on a forgé un verbe dénominatif ἐξ-απατάω v.tr. ‘faire perdre son chemin à (qn), égarer’. On a en-suite réanalysé la forme comme un verbe « parasynthétique » formé sur une locution fictive *{ἐξ + ἀπάτη} d’où procède l’homérique ἀπάτη s.f. ‘action d’égarer ; tromperie’. Les substantifs protorom. */'bʊtti-a/ s.f. ‘tonneau’ (3.3) et */'patt-a/ s.f. ‘patte’ (3.7) sont des PSI.

 

2.2 Les dédiminutifs

Ce que j’appelle ici dédiminutifs ne sont pas autre chose que des formes simples impropres rétroformées sur une formation diminutive : c’est le type déjà plauti-nien de lat. clienta s.f. ‘cliente’ tiré du diminutif client-ula (la forme de base étant l’épicène cliens). Le procédé est fort vivace tout au long de la latinité : lat. furca, -æ s.f. ‘fourche’ en est un bel exemple. Selon Brender (1920, 61), c’est un dérivé inverse de furcula, qui n’est pas un diminutif, puisqu’il désigne des objet de grande taille : ‘étai de bois dont on se servait pour supporter les murailles d’une ville, quand on les minait’ (Rich 1883, 292 s.v. fŭrcŭla). On doit poser *fulci-cula s.f. ‘étai’, réduit à *fulcula par haplologie, et dissimilé en furcula. Selon Reinach, 22 on doit ainsi analyser l’ethnonyme Græcī, -ōrum s.m.pl. ‘(les) Grecs’ comme le néo-primitif de Græc-ulī (< *Grāi̯-ĭcŭli) forgé sur Grāi̯-ī, -ōrum.

Le procédé demeure très productif en protoroman :23 ainsi protorom. */'api-a/ s.f. ‘abeille’ (cf. REW1 s.v. *apiola ; Ø REW3 [matériaux classés s.v. apis]) sur */'api-ol-a/ ‘id.’ ; protorom. */'aksi-a/ s.f. ‘aisselle’ (cf. REW3 s.v. axĭlla) sur */ak'sill-a/ s.f. ‘id.’ ; protorom. */'bak-u/ s.m. ‘bâton’ (cf. REW3 s.v. bacŭlum) sur */'bak-l-u/ ‘bâton’ (Brender 1920, 62) ; protorom. */bʊkk-'ari-u/ s.m. ‘boucher’ sur */bʊkk-u'l-ari-u/ ; protorom. */'βask-a/ s.f. ‘vasque’ de */'βask-l-a/ s.f. ‘vase’ (cf. REW3 s.v. vascŭlum ; Brender 1920, 62) ; protorom. */'βɪnk-u/ s.m. ‘chaîne’ (cf. REW3 s.v. vĭncŭlum) sur */'βɪnk-l-u/ (cf. Brender 1920, 62) ; protorom. */'fak-u/ s.m. (REW1 s.v. *facus ; Ø REW3 [matériaux classés

 

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21 Cette vieille étymologie remonte à Boisacq (1916, 67), dix ans plus tôt. 22 Dans une communication à la Société de Linguistique de Paris du 28 janvier 1899 portant sur l’étymologie de fr. boucher, issu de protorom. */bʊkk-'ari-u/ s.m. ‘boucher’, et qu’il inter-prète ingénieusement comme le dédiminutif de lat. spontané *būculārius ‘marchand de viande de bœuf’. Il adjoint aussi protorom. */nau'k-ari-u/ s.m. ‘nocher’ (sur lat. nauculārius), redécou-vert par Brender (1920, 62). Le lexique roman fourmille de faits de ce genre. 23 Bien loin d’y voir une quelconque continuité, la doctrine du REW3 y voit presque toujours des créations idioromanes.

230 | Romain Garnier

 

s.v. *facĕllum]) sur */'fak-l-u/, emprunt à gr. φάκελος s.m. ‘fagot’ ; protorom. */'ɡrum-a/ s.f. ‘pellicule des graines ; balle du blé’ (cf. REW3 s.v. *grūmus ; cf. fr. grume), d’un diminutif */'ɡrum-ul-a/ (< *glūm-ula sur glūma, Brender 1920, 68) ; protorom. */'kani-u/ s.m. ‘chien’ (cf. REW3 s.v. *cania) sur le dérivé */'kani-ol-u/ ’caniche ; petit chien’ ; protorom. */'kapri-u/ s.m. ‘bouc’ (cf. REW3 s.v. *capreus) sur */'kapri-ol-u/; protorom. */'kardi-u/ s.m. ‘cœur du chou’ (cf. REW3 s.v. *cardiŏlum) sur */'kardi-ol-u/ ; protorom. */kor'ʊmn-a/ s.f. ‘colonne’ (cf. REW3 s.v. colŭmna) sur */korʊ'm-ell-a/ ‘petite colonne’ (< lat. columella) ; protorom. */'mant-a/ s.f. ‘manteau’ (cf. REW3 s.v. mantĕllum) sur */man't-ell-u/ ; protorom. */ma'trɪk-a/ s.f. ‘registre’ (cf. REW3 s.v. matrīcŭla) sur */ma'trɪk-l-a/ ; protorom. */'maks-a/ s.f. ‘mâchoire’ (cf. REW3 s.v. maxĭlla) sur */mak's-ɪll-a/ ; protorom. */'naβ-a/ s.f. ‘rasoir’ (cf. REW3 s.v. nŏvacŭla) sur */na'βa-kl-a/ (esp. navaja, port. navalha) ; protorom. */nau'k-ari-u/ s.m. 'nocher’ (sur lat. nau-culārius, Brender 1920, 62) ; protorom. */'rɔkk-a/ s.f. ‘roche’ sur latpléb. */ro'pɪk-ul-a/ = */ru'pɪk-ul-a/ passé à */'rɔkk-ul-a/. 24

 

2.3 Suffixes verbaux secondaires en roman

Dès l’époque de Plaute, on observe l’essort prodigieux de dérivés verbaux se-condaires et autres suffixés « diminutifs », ainsi missiculāre v.tr. ‘envoyer sou-vent’ (Pl.), qui préfigure le type de fr. fouiller (< */fo'dɪk-l-a-/, cf. REW3 s.v. *fŏdĭcŭlāre). Dans la langue populaire, on sait l’explosion des fréquentatifs, et la prolifération des suffixes verbaux secondaires. Le phénomène s’accélère brutalement dans les parlers romans, mais s’incrit dans une continuité indé-niable, ainsi qu’il appert de ce relevé, effectué sur la base de l’index inverse du REW3 (Alsdorf-Bollée/Burr 1969), cf. tableau 1 ci-contre :

 

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24 On peut aussi admettre un dédiminutif plus ancien : latpléb. *rṓpica, *roccā́rum (Garnier 2012, 254).

1.9. Ouverture : protoroman, latin et indo-européen | 231

 

Suffixes verbaux Dérivés déjà Dérivés romans Total Pourcentage secondaires latins hérités par innovants brut d’innovation

des parlers

romans

- 25 itāre (-s-itāre ) 36 32 68 47%

-icāre (-s-°, -t-°) 69 110 179 61%

-īcāre (-t-°) 4 2 6 33%

-ulāre (-s-°, -t-°) 14 31 45 69%

-iculāre (-s-°, -t-°) 1 15 16 94%

-illāre 5 Ø 5 0%

-tiāre 13 59 72 82%

-siāre Ø 16 16 100%

-ināre (-s-°, -t-°) 2 4 6 66%

-erāre 1 1 2 50%

 

Tableau 1 : La prolifération des dérivés suffixaux verbaux en protoroman et en roman

 

2.4 Conservatisme sémantique de certains idiomes romans

Le témoignage des langues romanes peut parfois revêtir une valeur insoupçon-née quand il est affaire d’étymologiser le lexique du latin lui-même. Lat. sagitta s.f. ‘flèche’ est ancien (NÆV. +) et panroman (Delorme 2011–2014 in DÉRom s.v. */sa'ɡıtt-a/). Aucune étymologie n’est – à ce jour – retenue pour sagitta, mais il faut noter le sens technique (réputé secondaire) de ‘extrémité pointue d’un cep de vigne auquel on a appliqué une taille courte, courson’. Ce sens ‘courson’ est bien attesté chez Columelle. 26 Or, il se retrouve dans sard. saítta s.f. ‘id.’ (DES) et

 

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25 Par commodité, les combinaisons de suffixes sont notées ci-après par « ° » : c’est ainsi que -icāre (-s-°, -t-°) est à entendre comme -icāre (-s-icāre, -t-icāre). 26 Sagittam rūsticī uocant nouissimam partem surculī, sīue quia longius recessit a mātre et quasi ēmicuit atque prosiluit ; sīue quia cacūmine attenuātā prædictī tēlī speciem gerit (COL. 3, 17. ; ʽles paysans appellent « sagitta » la jeune portion d’un sarment, soit parce que s’élançant et franchissant l’espace, elle laisse sa mère loin derrière elle, soit parce que, par sa pointe 232 | Romain Garnier

 

dans esp. 27 saeta (dp. 1823, DRAE ). Le sens de ‘flèche’ dérive peut-être du sens 22

résiduel de ‘extrémité pointue d’un cep de vigne, courson’, qui a la forme d’une flèche selon Columelle (prædictī tēlī speciem gerit). Le terme usuel pour ‘cour-son’ en latin est re-sex s.f., qui dérive de re-secāre v.tr. ‘tailler (la vigne)’. Il faut reconstruire lat. * 28 saciō , -īre v.tr. ‘couper, tailler’, dont le participe parfait passif *sac-tus ‘coupé, taillé’ aurait été lexicalisé, au neutre, sous la forme *sactum, -ī ‘courson ; flèche’. Avec passage populaire au genre féminin, on aboutit à * 29 sacta , d’où * sacítta , puis à sagítta (par sonorisation précoce du type de lat. sūgō v.tr. ‘sucer’).

 

2.5 Éternel retour de la sémantique

Il n’est pas rare que les parlers romans offrent l’apport de la sémantique pour l’élucidation d’un mot isolé : soit le groupe de protorom. */trin-ɪ'k-a-re/ v.tr. ‘couper en trois parts’ (cf. fr. trancher), lequel est formé sur le thème du distribu-tif trīnī, -æ, -a num. card. pl. ‘trois chacun, chaque fois trois’, protorom. */es-

 

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effilée, elle ressemble à l’espèce de dard qui porte ce nomʼ). Chez Pline, le sens de sagitta est ‘marcotte sans talon, qu’on plante tordue’ : Sagittās serere minus utile, quoniam in transferen-dō facile rumpitur quod intortum fuit (PLIN. 17, 156 ; ʽil est moins avantageux de planter des flèches, parce que, en plantant, on est exposé à rompre ce qui a été torduʼ). 27 Glosé par « punta del sarmiento que queda en la cepa » (‘pointe du sarment qui reste sur le cep de vigneʼ).

28 Vieux thème de présent issu d’un paradigme acrostatique (avec polarisation de l’accent sur la racine, et alternance vocalique) de type ind.-eur. *sók-i- v.tr. ‘couper’, dont le thème faible *s°k-i- (avec épenthèse), et qui se prolongerait dans une forme de la troisième conjugaison mixte : en l’espèce, lat. *saciō, -ere v.tr. ‘couper’. Il en demeure un préverbé dis-sic-iō v.tr. ‘couper en deuxʼ (qui ne s’explique pas par †dis-i̯iciō), lequel est encore attesté chez Lucrèce, et ce, en fin de vers – ce qui est souvent un gage d’archaïsme : uīs animāī # discissa simul cum corpore dissiciētur (LUCR. 3, 639 ; ‘l’âme sera partagée, fendue, et, comme le corps, tombera en deux moitiés’). Sur le simple *saciō, *sac-tus v.tr. ‘trancherʼ, on a formé un inchoatif préverbé dē-sc-scō v.intr. ‘se séparer, se détacher’ (< *dē-sic-scō [˗̀ ᴗ ˗́ ᴗ]). La même syncope affectait le participe parfait passif *dē-sc-tus (< *dē-sic-tus) ‘détaché’, qui a été réanalysé en dē-scī-tus sur une racine latine √scī- ‘trancher, décider’ désormais immobile. Il est anachronique de poser scī-tus issu d’ind.-eur. *skiH-tó- (< *skH-i-tó-) avec métathèse de laryngales, comme je l’avais jadis proposé (Garnier 2010, 207).

29 Par application de la lex-littera (abrégement d’une longue et production d’une géminée compensatoire).

1.9. Ouverture : protoroman, latin et indo-européen | 233

 

k w 30 a'dr-a-re/ v.tr. ‘couper en quartiers’ (cf. fr. équarrir ‘dépecer [un animal]’) et protorom. */es-k win't-a-re/ v.tr. ‘couper en cinq, mettre en morceaux’ (cf. occit. esquintar ‘esquinter’). Selon moi, cette série est la clef de lat. truncāre v.tr. ‘tran-cher’, qui peut fort bien remonter à un *trun-icāre v.tr. ‘écarter ; écarteler ; équarrir’, qui serait formé sur un thème de distributif *tru-nī num. card. pl. ‘quatre chacun, quatre chaque fois’ (< ind.-eur. * u̯ ktru-nó-), lequel est un ancêtre plausible du type refait u̯ u̯ 31 quaternī [k ă.tǝ́r.nī] (< * qua-trunī [k ắ.trǝ.nī]), où qua- a été réinjecté d’après le cardinal quattuor par souci de cohésion étymologique. Il y a un reflet du thème *tru- dans le verbe trucīdāre v.tr. ‘égorger ; massacrer’ (Walde/Hofmann5). Ce verbe haut en couleur viendrait du vocabulaire tech-nique de la boucherie : pré-lat. *trŭ-kai̯d-ā s.m. ‘équarrisseur’ (en propre : ‘celui qui découpe les carcasses de bœuf en quartiers’). 32 La panchronie fait système : il est plus économique de rapprocher cet étymon lat. *trun-icāre ‘équarrir’ de protorom. */trin-ɪ'k-a-re/ v.tr. ‘couper en trois parts’ que d’asseoir à toutes forces une parenté fort vague avec lit. treñkti v.tr. ‘frapper violemment ; se-couer ; renverser à terre’ (Walde/Hofmann5), ou bien avec protogerm. *þrúŋχ-/*þrū́χ s.m. ‘tronc’ (reflété par vangl. þrūh s.m. ‘tombeau’, visl. þró ‘bassin creu-sé dans le bois ou dans la pierre et servant à recueillir l’eau pluviale’).33 Il y a quelque apparence que truncus, -a, -um adj. ‘coupé ; tronqué ; mutilé’ doive s’expliquer comme un dérivé rétrograde « départicipial » de truncātus, de même

 

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30 Comme Gouvert (2014, 98–102), et contrairement à la modélisation actuellement retenue par le DÉRom, qui note */ku/ ([kw]), je pars du principe que le protoroman connaissait la labiovélaire */k w/.

31 J’adopte ici la transcription phonétique retenue dans mon article sur la syncope en latin (Garnier 2012).

32 L’osque reflète un thème en -to- de forme *truto- ‘quatrième’ (< ind.-eur. *ku̯tru-tó-), attesté dans la formule de la Tabula Bantina : trutum. zico(lom). # (ST Lu1, 15) ‘le quatrième jour (?)’ (Untermann 2000, 771). À l’appui de cette interprétation vient le témoignage du gentilice om-brien *Truttidis ‘Truttidius’ établi par Vetter (1953, 166, 230) et des gentilices d’origine dia-lectale Trutelius (< protoital. *tru-t-el-ii̯o-), Trutieius et Trutteius (< protoital. *tru-tāsi̯o-) qui figurent chez Solin/Salomies (1994, 191).

33 Pace Griepentrog (1995, 428), qui sépare de protogerm. *þrúŋχ-/*þrū́χ s.m. ʽtroncʼ le verbe lituanien trenkiù, pour poser une manière de présent à infixe nasal ind.-eur. †tru-n-h1-k-é/ó- v.tr. ʽtrancher ; évider (un tronc)ʼ issu d’un thème nominal *térh1-u-/*truh1- ʽfrottement ; usureʼ élargi par une dorsale inorganique *-k-, et dont lat. truncus, -ī s.m. ʽtroncʼ (< ind.-eur. †trún(h1)-k-o-) serait en propre le déverbatif ! Il est plus simple de laisser de côté l’équation spécieuse entre lat. truncus et protogerm. *þrúŋχ-/*þrū́χ s.m. ʽtroncʼ. Il y a tout lieu de penser que le substantif truncus, -ī s.m. ʽtroncʼ est tiré du parasynthétique inverse dē-trunc-āre ʽdécapi-ter ; séparer du troncʼ (en fait ancien préverbé de truncāre pris pour un dénominal, semblant formé sur une locution *{dē + truncus}).

234 | Romain Garnier

 

que le type accommodus vaut pour accommod-ātus ou que magn-ific-us recèle *magni-fic-ātus.

 

2.6 Métaplasmes en roman comme en latin

2.6.1 Essor de l’allomorphe de pluriel */-era/ ~ */-ora/ en protoroman

 

Le phénomène d’extension des pluriels neutres en -era/-ora s’inscrit dans une continuité parfaite depuis le latin jusqu’aux langues romanes (Garnier à pa-raître b). On sait l’extension des pluriels neutres en -ora en latin médiéval d’Italie, donc a priori purement scripturaire. Ce type est répertorié par Meyer-Lübke (1890–1902, vol. 2, 53) : focora ‘feux’ (vs. latclass. focī), fornora ‘fours’ (vs. latclass. fornī), nōdora ‘nœuds’ (vs. latclass. nōdī), prātora ‘prés’ (vs. latclass. prāta) et uentora ‘vents’ (vs. latclass. uentī). Ce type de pluriels a existé dans la préhistoire immédiate du roumain ainsi que le rappelle Meyer-Lübke (1890– 1902, vol. 2, 53) Dans la langue parlée, on postule un thème de pluriel */frukt-ora/ s.n.pl. ‘fruits’ documenté par ait. fruttora (Mohl 1899, 12) ; il est possible de supposer l’existence d’un « néo-neutre » *fundus, -oris s.n. ‘fond’ sans doute issu du pluriel *fundora. Selon Meyer-Lübke (1890–1902, vol. 2, 20), ce doublet sigmatique tardif *fundus, -oris s.n. ‘fond’ permet d’expliquer le verbe parasynthétique *ex-fund-or-āre v.tr. ‘jeter à terre, abattre’ qui se prolonge dans it. sfondolare et fr. effondrer.

On peut ici encore surprendre le phénomène dans une perspective pan-chronique : les deux plus anciens exemples remontent au latin lui-même : le type pondus, -eris s.n. ‘poids’ est l’avatar d’un plus ancien *pondus, -ī s.m. (< protoital. *pónd-o-), à preuve l’ablatif fossile pondō conservé dans les tours formulaires du type aurī libra pondō ‘une livre d’or’. Le second exemple est fœdus, -eris s.n. ‘traité’, qui représente la confluence de deux thèmes jadis con-currents : *fœdus, -ī (< ind.-eur. *bʰói̯dʰ-o-) et *fīdus, -eris (< ind.-eur. *bʰéi̯dʰ-e/os-), reflété par le dérivé secondaire fīdus-tus adj. ‘très fidèle’ (P.-FEST. 79, 26).

Dans le même esprit, je propose d’adjoindre ici deux autres pièces au dos-sier : lat. pectus, -oris s.n. ‘toison’ et lītus, -oris s.n. ‘rivage’. Selon moi, il faut reconstruire un ancien nom d’action masculin *pectus, -ūs (< ind.-eur. *pék̑-tu- ‘action de peigner’), concrétisé au sens de ‘toison’. La forme sous-jacente serait ainsi directement formée sur la racine *√pek̑- ‘peigner’ et serait héritée. Un tel schéma explicatif est bien supérieur au postulat d’un déverbatif en *-e/os- sur le

1.9. Ouverture : protoroman, latin et indo-européen | 235

 

thème de présent 34 pect-ō v.tr. ‘peigner’ (< ind.-eur. * pétk̑-e/o-), car une telle formation serait sui generis en latin. Il en va de même pour lītus, -oris s.n., qui s’expliquerait fort bien si l’on partait d’un plus ancien masculin *lītus, -ūs (< ind.-eur. *liH-tú-) formé sur la racine *√lei̯H- ‘verser, pleuvoir’ (cf. got. leiþu s.n. ‘vin’).

 

2.6.2 Changement de suffixe de type -ā́tus → -ū́tus

 

Selon moi (Garnier à paraître b), les formes de participe passé passif du type *dē-gulū́tus ‘englouti, avalé’ pourraient refléter une formation populaire *dē-gulā́u-itus [dḕ.gǝ.łā́u̯ǝ.tŭ] réalignée sur le thème de parfait *dē-gulā́u-ī [dḕ.gǝ.łā́.u̯ī] ‘(j’)ai englouti’, comme l’on a lattard. tul-itus ‘porté’ (sur tul-ī) et uīx-utus ‘qui a vécu’ (sur uīx-ī) cités par Adams (2003, 736). Ce prototype *dē-gulā́u-itus connaît ensuite un traitement par réduction vocalique, après abrégement de la « néo-diphtongue » longue *-āu̯- en syllabe fermée, soit *dē-gulā́u-itus [dḕ.gǝ.łā́.u̯ǝ.tŭ] > *dē-gulā́u-tus [dḕ.gǝ.łā́u̯.tŭ] > *dē-guláu-tus [dḕ.gǝ.łáu̯.tŭ] > *dē-gulū́-tus [dḕ.gǝ.łǝ́u̯.tŭ] qui se syncopait en *dē-glū́-tus [dḕ.głǝ́u̯.tŭ], d’où le dénominatif dē-glūt-īre v.tr. ‘avaler’. On doit expliquer lat. uolucris, -is s.f. ‘oiseau ; volatile’ (< *uolū́cris < *uolū́clis) par la réduction de *uolū́t-ilis formé sur *uolū́tus, -ūs s.m. ‘capacité à voler’. Le verbe uolāre v.intr. ‘voler’ devait avoir une flexion ‘souterraine’ de type *{uolā́u-ī, *uolū́-tum}.

 

2.6.3 Neutres féminisés (dès le latin archaïque)

 

Le phénomène est fort précoce. Campanile (2008, 350) en produit maints exemples : armenta, -æ s.f. ‘troupeau’ (Enn. fr. 26, W), cæmenta, -æ s.f. ‘ciment’ (Enn. fr. 397, W), labea, -æ s.f. ‘lèvre’ (Pl. St. 721), lānitia, -æ s.f. ‘lainage’ (Lab. 67), menda, -æ s.f. ‘défaut’ (Lucil. 1185, W), ostrea, -æ s.f. ‘huître’ (Pl. Rud. 297), rāmenta, -æ s.f. ‘raclure’ (Pl. Rud. 1016), et balneæ, -ārum s.f.pl. ‘bains’ (Cic. Cæl. 98 : balneæ Seniæ ‘les bains de Senia’). Noter encore lāmentæ, -ārum s.f.pl. ‘lamentations’ (Pac. Tr. 173, W : lāmentās [acc. pl.]). L’amorce du système a sans doute été l’accusatif pluriel neutre en -a recaractérisé en -ās.

 

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34 Sur la foi de tokh. comm. *pätk- v.tr. ʽpeigner, tondreʼ (< ind.-eur. *petk̑-), on peut admettre que la racine ind.-eur. *pek̑- ʽarracherʼ était primitivement aoristique, et qu’elle formait un pré-sent à redoublement *pétk̑-e/o- (< *pé-pk̑-) ʽarracher encore et encore ; tondreʼ (Pinault 2002, 137–141).

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2.6.4 Précocité de la vélarisation de *CVłC- en latin

 

Il ya une graphie cauculus assez fréquente pour calculus dans les gloses tardives selon Meyer-Lübke (1904–1906, 475). C’est la vélarisation de type {*CVłC- > CVu̯C-} qui annonce fr. aube (< protorom. */'alb-a/). Le dérivé tardif caup-ulus, -ī s.m. ‘barque’ et son diminutif caup-illus (Isid. 19, 1, 25) se rattachent à lat. calpar n.n. ‘broc, cruche à vin’. On sait le rapport sémantique entre les signifiés ‘vase’ et ‘vaisseau’ (ainsi gr. σκάφος s.n. ‘barque’ vs. σκαφίς s.f. ‘coupe’). Ce sont des emprunts à grtard. κάλπη s.f. ‘vase’ (cf. grec homérien κάλπις). Il faut ici poser une vocalisation du ł vélaire, soit caup-ulus [kắu̯.pǝ.łŭ] issu de *calp-ulus [kắł.pǝ.łŭ]. Contrairement à ce que pense Biville (1990, 343), le phénomène n’est ni unique, ni tardif : à preuve le dérivé secondaire caup-ō, -ōn-is s.m. ‘cabaret-tier’ apparenté à calpar ‘cruche à vin’, et qui reflète latstand. *calp-ō. Noter le type – déjà cicéronien ! – cōpō [kọ̄́.pō] ‘id.’, avatar plébéien de caupō [kắu̯.pō] issu de *calp-ō [kắł.pō].

 

2.6.5 Formes archaïques en roman

 

Esp. cansado adj. ‘fatigué’ repflète un étymon */kamp'sat-u/ adj. ‘plié (de fa-tigue)’, qui est du protoroman d’époque républicaine : lat. campsāre (< gr. κάμψαι) ne survit pas à Ennius. J’ai déjà évoqué cat. cova s.f. ‘caverne’, esp. cueva ‘id.’ (< latarch. *cou̯a) et port. covo adj. ‘creux’ (< latarch. *cou̯us ‘cauus’) cités par Meyer-Lübke (1890–1902, vol. 1, 231 § 274).

 

2.6.6 Le phonostyle bas en latin

 

L’examen du lexique latin fait apparaître la coexistence d’idiomes parallèles, possédant chacun leur histoire sémantique propre. Soit le type (plébéien) cōleus, -ī s.m. ‘couille’ et son correspondant patricien cūleus/culleus s.m. ‘sac de cuir’, qui sont clairement apparentés. On partira d’un latarch. *ex-cou̯d-ere v.tr. ‘ôter (le cuir d’un animal) ; retirer (l’écorce d’un arbre) ; couper (la queue d’un fruit)’. Il en résulte un double jeu de formes (cf. tableau 2 ci-contre) :

1.9. Ouverture : protoroman, latin et indo-européen | 237

 

Formes « plébéiennes » Formes « patriciennes »

*ex-cōd-ere v.tr. ‘trancher, couper’ ex-cūd-ere v.tr. *ʽtrancher, couper’

déverbatif cōd-a s.f. ‘queue’ caud-a s.f. [forme plébéienne hypercorrigée]

diminutif cōd-ula s.f. ‘petite queue’ caud-ula s.f. [forme plébéienne hypercorrigée]

quasi-participe *cōd-ulus s.m. ‘cuir’ quasi-participe *cūd-ulus s.m. ‘cuir’

dérivé secondaire *cōdul-eus s.m. ‘sac de cuir’ dérivé secondaire *cūdul-eus s.m. ‘sac de cuir’ [forme syncopée cōleī s.m.pl. ‘sacoches ; [formes syncopées cūleus/culleus s.m. ‘sac’] couilles’]

fréquentatif *ex-cōd-icāre v.tr. ‘retirer fréquentatif *ex-cūd-icāre v.tr. ‘biner (le sol)’ (l’écorce)’

Postverbal 35 cōd-ex , -ic-is s.m. ‘poteau’ déverbatif *ex-cūd-ic-ium s.n. « binette » (litt. : ‘tronc auquel on a retiré l’écorce’) (litt. : ‘action de retourner la terre’) [d’où latpatr. caudex s.m. ‘souche ; tronc’] [forme altérée s-cūd-ic-ia s.f. ‘binette’]

 

Tableau 2 : Le double jeu de formes « plébéiennes » et « patriciennes »

 

2.7 Le traitement précoce ex- → s-

Le traitement par simplification de *eks-C- en *es-C- était phonétique, ainsi qu’il appert du prénom Sestius (< *Sextius) et du nom de lieu Esquilīnus (< *Ex-quil-īnus). La graphie ex- devant consonne qu’on relève dans le latin soigné est donc purement orthographique : elle représente un nivellement de l’allo-morphie [es-C] : [eks-V] (cf. Baiwir 2013). On sait qu’à basse époque, le préverbe * 36 es- est parfois réanalysé comme une prothèse vocalique indue. Ce phéno-mène est documenté par le latin scripturaire tardif spectēmus valant expectēmus

 

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35 Noter le dérivé secondaire caudic-ārius adj. ʽfait de troncs d’arbreʼ dans la glose caudicāriæ nāuēs ex tabulīs grossiōribus factæ (P.-FEST. 40, 13 L. ; ʽbateaux ou radeaux grossièrement con-struitsʼ.

36 Soit le type de latpléb. *espēs [ĕs.pḗs] pour spēs [spḗs] s.f. ʽespoirʼ. Selon Nicolas (2012, 796), qui s’interroge sur la réalité articulatoire du latin parlé par Isidore de Séville, dont cer-taines étymologies paronymiques nous demeurent incompréhensibles, sauf à poser une voyelle prothétique non attestée, on doit supposer une prononciation de type spēs [es.pēs] s.f. ʽespoirʼ qu’Isidore de Séville glose par est pes [es.pēs] en écrivant spēs uocāta quod sit pes progrediendī, quasi « est pes » (ʽl’espoir [spēs] tire son nom de ce que le pied puisse avancer, comme si l’on disait est pesʼ).

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[ĕ̀s.pǝk.tḗ.mŭ] ‘attendons !’ (Sampson 2010, 57). Le traitement *ex-C > *es-C → *s-C avec aphérèse hypercorrecte s’observe en roman : c’est it. scorrere (< proto-rom. */es-'kʊrr-e-/, cf. lat. ex-currere). Le postulat d’un tel phénomène en latin même permet d’élucider lat. scurra, -æ s.m. éclaireur’ (< *ex-curr-a), qui est synonyme du terme classique ex-cursor s.m. ‘éclaireur’. Il faut noter le doublet scurrō, -ōn-is s.m. ‘éclaireur’ (< *ex-curr-ō). Le Paradebeispiel de ce traitement par aphérèse est lat. spatium s.n. ‘espace’ (< *es-patium), qui reflète un proto-rom. */es-'pati-o/ v.intr. ‘se déployer’ (= latclass. *ex-pateō), avec l’accent sur la racine et non sur le préverbe, ce qui explique l’absence d’apophonie – autre trait populaire (Garnier 2014, 212–213).

 

3 De quelques étyma romans problématiques

 

Comme on peut le voir aux quelques faits qui précèdent, l’étude du latin dans sa variation maximale et dans sa directionnalité souterraine permet de franchir la ligne de crête des faits romans : protorom. */'bʊtti-a/ s.f. ‘tonneau’, protorom. */krak'k-a-re/ v.tr. ‘cracher ; crachoter’, protorom. */'retik-a/ s.f. ‘tamis’, proto-rom. */'rɔkk-a/ s.f. ‘roche’ et protorom. */tok'k-a-re/ v.tr. ‘toucher’ sont ici ratta-chés au latin lui-même, au lieu qu’on y voit d’ordinaire l’effet d’une sorte de génération spontanée, et en partie onomatopéique (ainsi pour */krak'k-a-re/ et */tok'k-a-re/). Partant, il devient loisible de repenser la rupture comme une continuité dans la variation, et d’en finir avec le mythe du latin « vulgaire », qui se voit assimilé au latin scripturaire tardif. Je propose ci-après seize étyma pro-toromans problématiques, car réputés d’émergence romane : */an'd-a-re/ v.intr. ‘aller’ et */al'l-a-re/ ‘id.’ (3.1), */ar'tik-a/ s.f. ‘terre défrichée, essart’ (3.2), */'bʊtti-a/ s.f. ‘tonneau’ et son dérivé diminutif */bʊt'tɪ-kl-a/ s.f. ‘bouteille’ (3.3), */(es-)krak'k-a-re/ ‘crachoter’ (3.4), */es-'tʊlt-u/ adj. ‘orgueilleux ; sot’ (3.5), */'ɡʊrɡ-u/ s.m. ‘tourbillon’ (3.6), */ɪm-pat'ti-a-re/ v.tr. ‘empêcher’ et son postverbal */'patt-a/ s.f. ‘patte’ (3.7), */ɪn-'kud-ine/ s.f. ‘enclume’ (3.8), */ka'βall-u/ s.m. ‘cheval’ (3.9), */kal'f-a-re/ v.tr. ‘chauffer’ (3.10), */'klass-u/ s.n. ‘appel ; rassemblement ; sonnerie ; glas’ (3.11), */'retik-a s.f. ‘tamis’ (3.12), */'rɔkk-a/ s.f. ‘roche’ (3.13), */ti'mon-e/ s.m. ‘timon’ (3.14), */tok'k-a-re/ ‘tou-cher’ (3.15) et */'tʊrt-a/ s.f. ‘tourte’ (3.16).

1.9. Ouverture : protoroman, latin et indo-européen | 239

 

3.1 Protorom. */an'd-a-re/ v.intr. ‘aller’ et */al'l-a-re/ ‘id.’

Protorom. régional et tardif de la Gallia */al'l-a-re/ v.intr. ‘aller ; marcher au pas’ (La Chaussée 1977, 182), qui évince latclass. īre, refléterait, selon moi, latpléb. *allāre v.intr. ‘marcher, déambuler, aller sans but’ (< *anlā́re < *amblā́re < am-bulā́re). Le parfait latclass. ambulā́uī (prononcé *amblā́u̯ī) serait devenu une forme déterminée et télique *amblā́i̯ī > *anlā́i > *allā́i̯ (fr. allai). Ainsi que je l’ai proposé (Garnier 2012, 254–255), il faut supposer en latin même une situation d’allomorphisme associant une forme pleine *ambulat [ám.bǝ.łăt] ‘(il) va’ (et non ‘[il] erre’) à une forme syncopée de type *allā́mus [al.łā́.mŭ] ʽ(nous) allons’ qui reflète régulièrement * 37 anlā́mus issu de * amblā́mus [am.b(ǝ).łā́.mŭ] (< am-bulā́mus 38 [˗̀ ᴗ ˗́ ᴗ]).

 

3.2 Protorom. */ar'tik-a/ s.f. ‘terre défrichée, essart’

Selon Schuchardt, que critique Meyer-Lübke in REW 39 s.v. * artīca , ce substantif 3

doit être le postverbal d’un fréquentatif non attesté *ex-(s)artīcāre v.tr. ‘défri-cher’ (diminutif d’un fréquentatif *ex-[s]artāre formé sur lat. *ex-[s]ariō), avec fausse coupe du préverbe ex- et absence d’apophonie. Le participe parfait exar-tum (graphie assurée par le TLL) de ce verbe populaire *exarīre (pour *ex-sarīre) v.tr. ‘défricher’ donne fr. essart s.m. ‘action de déboiser une terre pour la mettre en culture’ (rare en ce sens selon le TLF), et qui est volontiers concrétisé au sens de ‘terre déboisée et défrichée’. Il faut signaler l’existence d’une telle formation en pays volsque (dans le Latium), avec le terme énigmatique esaristrom dans l’inscription de Velitræ, qui date du 3 e siècle avant notre ère (ST VM2 = Vetter 1953, 222). Ce lexème a fait couler beaucoup d’encre : il faut sans doute le seg-

 

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37 La simplification de *-mbl- en *-nl- serait du même type que celle de *-mpt- (temptāre) en *-nt- (tentāre).

38 Dans le même esprit, même si la chose est nettement plus spéculative, il est tentant de po-ser un étymon populaire *ambitat [ám.bǝ.tăt] ‘(il) fait un tour ; (il) déambule’ qui serait en propre le fréquentatif du verbe ambīre ‘aller à l’entour’. En termes de chronologie relative, il faut avancer la date du 4e siècle après Jésus-Christ pour admettre une lénition de type *ambida [ám.bǝ.dă] ‘(il) va’ qui permette de reconstruire une forme syncopée *andā́mus [an.dā́.mŭ] ‘(nous) allons’ (< *ambdā́mus [amb(ǝ).dā́.mŭ]). 39 Meyer-Lübke y voit un mot gaulois, apparenté à moyen gallois aredig v.tr. « labourer », ce qui est en l’air. Il faut ici mentionner l’ample étude de Chambon (1988) in FEW 25, 387b–390b, *ARTĪKA ‘défrichement’. L’auteur objecte que « la distribution géographique (Sud-Ouest – cat. – arag. et Wallonie, avec solution compète de continuité) ne dessine guère la configuration d’un mot gaulois » (loc. cit., 388).

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menter en *eh-sar-i-strom s.n. ‘action de sarcler, sarclage’, comme le propose Martzloff (2006, 627), 40 qui rapproche, à bon droit, dans la même ligne de l’inscription, le terme 41 uelestrom s.n. ‘arrachage’ (cf. lat. uellō v.tr. ‘arracher’).

 

3.3 Protorom. */'bʊtti-a/ s.f. ‘tonneau’ et */bʊt'tɪ-kl-a/ s.f.

‘bouteille’

Il s’agit là de termes tenus pour obscurs et d’émergence romane. La piste d’un emprunt au grec est en l’air (pace Beekes 2010, 233), car les attestations de gr. βοῦτις/βοῦττις s.f. ‘vase conique’ sont relevées chez Héron d’Alexandrie, lequel fut contemporain de Pline (* 23 – † 79 apr. J.-Chr.), et aussi un génial concepteur de machines hydrauliques. Ce dernier vivait sous administration romaine : il est fort possible que le terme non standard *buttis/*būtis ou *būta (cf. gr. βούτη) ait été emprunté par l’ingénieur grec au parler de tous les jours des troupes ro-maines d’Alexandrie. Selon moi, il faut ici partir du verbe im-bibere v.tr. ‘boire ; absorber’, qui était doté d’un participe parfait populaire *imbibū́tus ‘imbibé’ réaligné sur un parfait également populaire *im-b-ib-uī. Par le jeu des lois de limitation rythmique (Garnier 2012), la forme *imbibū́tus [˗̀ ᴗ ˗́ ᴗ] se réduisait par syncope à imbū́tus : or, le participe imbū́tus est plus anciennement attesté que l’infectum 42 imbuō (Weiss 2010, 198), qui doit être un dérivé verbal inverse parti-cipial, à la manière du tardif prostrāre qui est rétroformé sur prostrātus (de pro-sternere). On notera de sucroît la graphie inbuō, qui est assez répandue selon le TLL. Le participe lexicalisé */im-'but-u/ s.n. ‘entonnoir’ se prolonge dans it. imbuto, occit. embut, cat. embut, esp. embudo et port. embude (REW3 s.v. *imbūtum). Il faut ici poser des dénominatifs vernaculaires *imbū́tat, *imbuttā́re

 

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40 Analyse admise par Machajdíková (2012, 27 n. 110). Il s’agit en propre de l’arrachage illicte d’un rameau dans un bois sacré. La traduction des deux premières lignes est la suivante, selon Martzloff (2006, 629) : deue : declune : statom | sepis : atahus : pis : uelestrom # façia : esa-ristrom : se : bim : asif : uesclis : uinu : arpatitu (ʽdécret relatif à la déesse Decluna. Si quelqu’un a emporté secrètement [du bois], que cette personne procède à un arrachage, soit qu’il s’agisse d’un élagage, il devra mettre à disposition un bœuf, et de l’argent pour les vases et pour le vinʼ).

41 On ne peut plus suivre Vetter (1953, 156), qui voit dans uelestrom l’accusatif adverbial d’un mot formé sur la racine italique *u̯el- ̔vouloir’ (au sens de lat. arbitrium), et qui fait de esa-ristrom un synonyme de lat. piāculum s.n. ʽcérémonie d’expiationʼ. 42 Ce dernier pose pour imbū́tus un étymon ind.-eur. †en-dʰh1-u-h1-tó- totalement anachro-nique (comparable, mutatis mutandis, au verbe in-ficiō v.tr. ‘plonger ; teinter’). Meiser (2003, 236) en fait le dénominatif d’un terme *imbus (< *n̥bʰ-ú-), qu’il rapproche de lat. imber s.m. ‘pluie’ (< *n̥bʰ-rí-), ce qui est la doctrine ancienne (Walde/Hofmann5).

1.9. Ouverture : protoroman, latin et indo-européen | 241

 

(< *imbūtā́re) et *imbū́tit, *imbuttre (< *imbūtre) v.tr. ‘verser dans l’entonnoir, verser (le vin) dans un récipient de forme conique’, réanalysés comme des verbes secondaires reposant sur une locution fictive {in + *bŭttis}. C’est la clef du type */'bʊtti-a/ s.f. ‘récipient ; tonneau’ (cf. roum. bute, it. botte etc., REW3 s.v. bŭttis) et */bʊt'tɪ-kl-a/ s.f. ‘bouteille’ (REW3 s.v. bŭttĭcula).

 

3.4 Protorom. */es-'krakk-a-re/ v.tr. ‘(re)cracher, vomir’

Il existe un verbe protorom. */krak'k-a-re/ v.tr. ‘cracher’ que Meyer-Lübke in REW3 s.v. krak tente d’expliquer par une onomatopée. Une forme dissimilée */rak'k-a-re/, avec disparition de la première vélaire – soit une dissimilation de type *k—k > Ø—k (sur laquelle cf. ci-dessous 3.12), se reconstruit sur la base d’it. dial. racá v.tr. ‘vomir’, afr. rachier ‘cracher’, pic. raquer, occit. racar ‘recracher ; vomir’ (REW3 s.v. rak- ; von Wartburg 1960 in FEW 10, 35a-37b, RAKK- ; TLF) ainsi que, indirectement, sard. rakka s.m. ‘râle de mourant’ (DES 2, 332 : ‘rantolo del moribondo’).

Il y a un préverbé protorom. */es-'krakk-a-re/ qui est reflété entre autres par it. 43 scracchiare v.tr. ‘cracher’, afr. escrachier ‘id.’ et occit. escracar ‘id.’ (REW 3

s.v. krak) et qui signifie en propre ‘cracher après s’être raclé la gorge’ – encore un verbe onomatopéique selon la doctrine reçue (DELI2).

C’est le type même de la démiurgie lexicale qu’on attribue volontiers au pro-toroman : il n’en est rien. Ce groupe se rattache au verbe plautinien screāre v.tr. ‘cracher, expectorer’. Le point de départ est le verbe classique ex-cernere, ex-crē-uī 44 , ex-crē-tum s.v. ‘séparer ; rendre par évacuation’ (C ELS . 2, 8, 12). Dans la langue parlée, un fréquentatif de type *ex-crētāre v.tr. ‘expectorer’ devait abou-tir à *escrētāre (en vertu de la loi décrite ci-dessus 2.10), d’où *scrētāre. Le nom d’action *scrētātus, -ūs s.m. ‘expectoration’ (d’où ‘crachat’) se dissimilait en screātus avec la dissimilation *t—t > Ø—t qui s’observe dans creātus adj. ‘créé’ (< *crē.ātus < *crētātus, sur crēscō, crētum, fréquentatif *crētāre) ou dans meātus, -ūs s.m. ‘passage’ qui reflète un ancien *miātus (< *m-tā-tus) jadis apparenté à trāmēs, -it-is s.m. ‘chemin de traverse’ (< *trans-mi-t-) et sēmita s.f. ‘id.’ (< *sē-mi-ta). Le verbe screāre v.tr. ‘cracher’ est donc réaligné sur le participe screātus, -a, -um ‘craché, expectoré’.

Ce verbe fort populaire screāre *ʽdéféquer’ et ‘expectorer’ (< *‘faire sortir’) a deux postverbaux : le dépréverbé crea, -æ s.f. ‘excréments’ (CGL 5, 595 : crea :

 

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43 Parfois scaracchiare avec une anaptyxe (épenthèse). 44 Noter en outre la locution excrēmentum nāris ‘morve’.

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stercora 45 ) et le neutre screa , -ōrum s.n.spl. ‘crachats’. Selon moi, protorom. */es-'krakk-a-re/ reflète un fréquentatif populaire *es-creāt-icāre donnant *es-crāticāre par synizèse, d’où *es-craccāre par syncope, et enfin *es-krakkáre vs. dépréverbé *krakkáre (sporadiquement *rakkáre).

 

3.5 Protorom. */es-'tʊlt-u/ adj. ‘orgueilleux ; sot’

Selon moi (Garnier 2014, 213), le terme stultus ‘sot’ (NÆV. +) n’a rien à faire avec gr. στόλος s.m. ‘proue’ comme se le figurait Walde (in Walde/Hofmann5), non plus qu’avec lat. stolō s.m. ‘surgeon’ (pace Ernout/Meillet4655). Le témoignage des parlers romans est fondamental : afr. estout adj. signifie ‘hautain, fier, or-gueilleux’ (d’où all. stolz adj. ‘fier’). Noter que estout se rend par ‘insensé’ quand il se dit d’une chose. Il en va de même en latin : stulta arrogantia (CÆS.) ‘folle présomption’ et stolida fīdūcia ‘confiance aveugle’ (LIV.). Lat. stultus adj. ‘sot’ reflète protorom. */es-'tʊlt-u/ adj. ‘fier ; arrogant’ (< *ex-toll-itus), avec ex- > -es > -s (cf. ci-dessus 2.10). Ce type *ex-toll-itus renouvelle l’allomorphisme du latin classique ex-toll-ō : ē-lā-tus ‘soulever’. Noter par ailleurs l’adverbe ēlātē ‘avec arrogance’ (GELL.).

 

3.6 Protorom. */'ɡʊrɡ-u/ s.f. ‘gouffre’ et */'ɡʊrɡ-a/ s.f. ‘id.’

Occit. gorga s.f. ‘mare ; réservoir ; gouttière de toit ; gorge de montagne ; fon-taine ; source’ (Alibert 1966 ; cf. REW3 s.v. s.v. *gŭrga) est associé à un masculin gorg ‘gouffre ; abîme d’eau dans une rivière ; cuvette ; réservoir de jardin’ (Ali-bert 1966 ; < protorom. */'ɡʊrɡ-u/, cf. REW3 s.v. *gŭrgus). On explique d’ordi-naire protorom. */'ɡʊrɡ-a/ s.f. ‘gouffre ; gorge’ comme le postverbal d’un « fré-quentatif » analogique et de date protoromane *in-gurgāre v.tr. ‘ingurgiter’

 

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45 FEST. 448, 4-8 : Scraptæ dicebantur nugatoriæ ac despiciendæ mulieres, ut ait †unus†, ab [h]is quæ screa idem appellabant, id est quæ quis excreare solet, quatenus id faciendo se pur-garet (ʽle nom de « scraptæ » [‘crachures’] était donné aux femmes débauchées et méprisables. Ce mot équivaut à « screa » [‘glaires ; crachats’], c’est à dire ce qu’on recrache après s’être raclé la gorge pour se purifier’). On doit aussi poser lat. *screāta, -æ s.f. ‘crachure‘ (avec synizèse : *scrāta), reflété par le terme plautinien scratta s.f. ʽfemme de rien, (vile) prostituée’ (graphie scarta d’après scortum ‘peau’ – désignation métaphorique de la prostituée). La graphie scrapta (FEST. 448, 4) est un contrépel – le groupe -pt- se réalisant sans doute [-tt-] à son époque. Le latin médiéval nous conserve une glose scrattæ : φθισικοί ‘malades atteints de phtisie’ (Ferri 2012, 760), c’est-à-dire que *scratta désigne en ce cas la quinte de toux qui fait cracher (litt. : ‘avoir la *crache’).

1.9. Ouverture : protoroman, latin et indo-européen | 243

 

rétroformé sur le parasynthétique lat. in-gurg-it-āre v.tr. ‘mettre dans son go-sier ( u̯ u̯ gurges )’. Or, les faits sont inverses : sur protoital. * g ór-gor-o- s.m. ‘gosier ; gouffre’ (< ind.-eur. * u̯ u̯ 46 g ór-gorh-ó-), cognat de véd. gárgara- s.m. ‘tourbillon 3

d’eau’, on a dû former un dérivé protoital. * u̯ u̯ éŋ-g ór-gor-ā-i̯e/o- v.tr. ‘mettre dans son gosier, engloutir ; engouffrer’. Ce dernier aboutissait à lat. *ingurgurāre, qui se simplifiait par troncation en * 47 ingurgāre . Partant, les langues romanes pour-raient indirectement refléter le verbe primaire lat. *ingurgāre (protorom. */ɪnɡʊr'ɡ-a-re/), qui est la source des postverbaux */'ɡʊrɡ-a/ s.f. ‘gouffre ; gorge’ et */'ɡʊrɡ-u/. Ce serait là un cas de figure où le lexique roman continue du latin non standard, mais plus archaïque : en propre, lat. gurges, -it-is s.m. ‘tourbillon d’eau ; gouffre ; *gosier’ est le postverbal athématique du fréquenta-tif ingurg-itāre v.tr. ‘engloutir’. J’ai déjà mentionné fr. huis ‘porte’ (< */'usti-u/ ['ustj-u/] s.n. < protoital. *óu̯stii̯om), qui aurait été noté *ūstium par la tradition scripturaire, si elle ne lui avait préféré la forme populaire ōstium.

 

3.7 Protorom. */ɪm-pat'ti-a-re/ v.tr. ‘empêcher’ et */'patt-a/

s.f. ‘patte’

C’est de façon surprenante que protorom. */'patt-a/ est qualifié par Meyer-Lübke in REW3 s.v. *patta de Schallwort : on ne voit pas comment la désignation de la patte d’un animal pourrait reposer sur une quelconque onomatopée. Rice (1931, 261) reconstruit un verbe protorom. */ɪm-pat'ti-a-re/ v.tr. ‘empêcher ; embarrasser ; entraver’ sur la foi d’it. impacciare v.tr. ‘empêcher’, occit. empa-char ‘id.’, cat. empaitar ‘poursuivre’ et esp. empachar ‘donner une indigestion (à)’ (qui ne sauraient remonter à protorom. */ɪm-ped-ɪ'k-a-re/). Selon moi, la désignation de la patte d’un animal en protoroman doit être le postverbal de ce verbe */ɪm-pat'ti-a-re/ v.tr. ‘entraver ; prendre au piège’ (compris comme ‘blo-quer la patte, entraver’). Il faut partir de lat. impingere, impāctum v.tr. ‘enfoncer, ficher’, qui se disait des entraves, ainsi qu’il appert du tour plautinien compedēs impingere (alicuī) 48 ‘faire poser des entraves (à qn)’. En latin même, il existait un fréquentatif *impāctāre/*impāctiāre (compedēs) v.tr. ‘mettre (des fers) aux pieds

 

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46 Reflété indirectement par le dérivé secondaire lat. gurguliō, -ōn-is s.m. ʽgosier, gorge ; tra-chée-artèreʼ, qui est le produit d’une dissimilation pour *gurgur-iō (le maintien du g- initial est analogique de ingurgitāre).

47 De même que le lexème long *corp[or]-ulentus se réduit à corpulentus adj. ʽcorpulentʼ. 48 Attesté au passif personnel dans une infinitive : Iubēte huic crassās compedēs impingiēr (PL. Cap. 734 ; ʽordonnez qu’on lui fasse poser de grosses entraves !ʼ).

244 | Romain Garnier

 

(à qn), entraver’, d’où procède, avec un traitement dialectal de *- 49 kt- en -tt-, un verbe *impāttāre/*impāttiāre ‘entraver, prendre (la patte) au piège’, avec ellipse du complément verbal. C’est en protoroman qu’on y a cru voir un parasynthé-tique formé sur le nom de la patte.

 

3.8 Protorom. */ɪn-'kud-ine/ s.f. ‘enclume’

Les déverbaux féminins en *-on- connaissaient sans doute des faits d’allomor-phisme intra-paradigmatique. Soit lat. in-cūs, -ūd-is s.f. ‘enclume’ sur *in-cūd-ō v.tr. ‘taper (sur)’. On peut ramener à l’unité les faits latins (radical nu incūd-) et romans (protorom. */ɪn-'kud-ine/, cf. REW3 s.v. incūs, incūde/incūdĭne/ *incūgĭne), en posant une troncation rythmique de type incū́d-ibus abl. pl. < *incūd-in-ibus. Le lexème de départ pourrait avoir été un déverbal *in-cū́d-ō, -inis s.f. ‘enclume’. On posera, pour le protoroman, un changement */ɪn-'kud-ine/ → */ɪn-'kum-ine/ (que von Wartburg 1944 in FEW 2, 1092b, CON-SUĒTŪDO explique comme le résultat d’une assimilation, puis d’une dissimila-tion), comme il s’observe dans protorom. */kon-'stud-ine/→ */kon-'stum-ine/ s.f. ‘coutume’.

 

3.9 Protorom. */ka'βall-u/ s.m. ‘cheval’

Protorom. */ka'βall-u/ s.m. ‘cheval’ (cf. Cano González 2009–2014 in DÉRom s.v.) représente un terme particulièrement obscur. Il faut sans doute ici partir d’un nom d’espèce : on sait la réputation du cheval de Campagnie.50 Il est loi-sible de supposer un diminutif populaire *campā́n-ulus. Du fait de la loi de limi-tation rythmique, la forme se syncopait en *campā́nlus, d’où – par assimilation – procède ainsi * 51 campā́llus . Une sonorisation précoce et dialectale donnait *cambā́llus. L’amuïssement populaire de la nasale implosive (cf. viidiis ‘uendis’ à Pompéi, Väänänen 1966, 67) produisait cabā́llus, désormais un terme géné-rique pour le cheval.

 

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49 On sait qu’à Préneste, *-kt- s’assimilait à -tt- (Ernout 1909, 165–166). À preuve, le terme technique fitilla s.f. (< *fitt-illa) ʽbouillie pour les sacrificesʼ, qui reflète *fittus ʽpétriʼ équivalant à latstand. fictus.

50 À preuve l’hexamètre de Lucilius (LUCIL. d. GELL. I, 16) : Campānus sonipēs succussor nul-lu(s) sequētur (ʽnul coursier de Campanie au sabot sonore ne le suivraʼ). 51 Soit le type ullum s.n. ʽpetit vin, piquetteʼ (TÉR.).

1.9. Ouverture : protoroman, latin et indo-européen | 245

 

3.10 Protorom. */kal'f-a-re/ v.tr. ‘chauffer’

Balles (2006, 205 n. 325), explique protorom. */kal'f-a-re/ v.tr. ‘chauffer’ à partir d’un participe parfait passif du latin tardif †calfātus ‘chauffé’ issu de *calfactus (< *cale-factus), ce qui est ad hoc. En réalité, il faut suppposer l’existence d’un causatif */kalf-ɪ'k-a-re/ v.tr. ‘rendre chaud’, sur lequel l’on a rétroformé un simple */kal'f-a-re/, par analogie avec la classe des dérivés verbaux secondaires de type protorom. */full-ɪ'k-a-re/ (REW3 s.v. *fullĭcāre) vs. *fulláre ‘fouler’, ou protorom. */lim-ɪ'k-a-re/ (REW3 s.v. *līmĭcāre) vs. *līmáre ‘limer’. Bel exemple de directionnalité inverse en protoroman.

 

3.11 Protorom. */'klass-u/ s.n. ‘appel’

Selon Meyer-Lübke, protorom. */kon-klas's-a-re/ v.tr. ‘appeler ; convoquer’ (REW3 s.v. *conclassāre) produit un postverbal */'klass-u/ s.n. ‘appel ; alarme ; sonnerie du glas’ (REW3 s.v. *classum) reflété par it. chiasso, occit. clas et fr. glas. Il faut en rapprocher le terme classique classis, -is s.f. ‘appel ; enrôlement’, qui est un postverbal de *con-classiā́re v.tr. ‘convoquer (le peuple)’. Protorom. */kon-klas's-a-re/ reflète un fréquentatif non attesté lat. *con-clā́titat, *con-classā́re (< *con-clātitā́re) forgé sur *con-clā́tus (< *con-culā́tus ‘convoqué à l’appel’). Le verbe sous-jacent *con-culā́re est affilié à l’archaïque calā́re v.tr. ‘proclamer’ (< ind.-eur. *kl̥h1-i̯e/o-). Sur ce *con-culā́re (< *con-calā́re) on forge concilium s.n. ‘assemblée’ (< *con-cal-ium). Il faut s’aviser que lat. classis re-quiert un *conclassiā́re plus « populaire » que ne l’est l’étymon *conclassā́re supposé par les faits romans. Il convient de partir d’un nom d’action *con-clāt-itium s.n. ‘convoquation du peuple’, dont le dénominatif *con-clātiti-ā́re a produit *con-classi-ā́re et dont le thème *classi- a été extrait par dérivation inverse : il n’est guère expédient de poser un étymon ind.-eur. †kl̥h1-dʰh1-tí- comme je m’y étais à tort aventuré (Garnier 2010, 193).

 

3.12 Protorom. */'retik-a/s.f. ‘tamis’

L’étymon protorom. */'retik-a/s.f. ‘tamis’ (REW3 s.v. *rētĭca), qui est reflété par wall. rèdje s.m. ‘instrument pour passer le grain, crible’ (Scius 1893, 264), pré-suppose l’existence d’un verbe protorom. */retɪ'k-a-re/ v.tr. ‘cribler’ dont il doit être le postverbal. Ce verbe */retɪ'k-a-re/ ‘cribler’ repose sur une forme dissimi-lée populaire (< *crēt-icāre). Cette forme *crēt-icāre est le fréquentatif secon-246 | Romain Garnier

 

daire – et dépréverbé – d’un fréquentatif *(dis-)crē-tāre v.tr. ‘passer au crible’ tiré du verbe latstand. dis-cernere, dis-crē-tum v.tr. ‘id.’.

Intervient ici une loi de dissimilation {*k—k > Ø—k} dont l’importance mé-rite d’être soulignée (cf. ci-dessus 3.4). 52 Soit le déverbatif *qu̯aticāre v.intr. ‘trembler’ (formé sur qu̯atiō, -ere), que j’estime être à l’origine du verbe *u̯áticat, *u̯aticāre v.intr. ‘branler, trembler’ (< *(q)u̯áticat) syncopé en *u̯accā́re, lequel donne un verbe diminutif *u̯acc-illā́re v.intr. ‘chanceler, vaciller’. Le participe u̯accillans 53 est attesté tel quel chez l’archaïque Lucrèce, mais se réduit après lui à u̯a.cillāre par l’effet de la lex-mamilla (< *mamm-illa) ou simplification des géminées devant d’autres géminées en latin {*CCVCC > CVCC}. Cette dissimila-tion quasi-méconnue {*k—k > Ø—k} permet en outre d’élucider lat. u̯ēstīgāre v.tr. ‘suivre à la trace’. On doit poser un populaire *qu̯æstāre v.tr. ‘rechercher, quê-ter’, d’où *(q)u̯æst-īgāre v.tr. ‘suivre à la trace’ (protorom. */βestɪ'ɡ-a-re/), mo-nophtongué en latin plébéien sous une forme u̯ẹ̄stīgāre. Noter que protorom. */βestɪ'ɡ-a-re/ présuppose ici une variante « patricienne » de type *u̯æstīgāre non encore monophtonguée.

 

3.13 Protorom. */'rɔkk-a/ s.f. ‘roche’

Un diminutif plébéien *rọ̄́pi-cula s.f. ‘petite roche’ (corrélat de latstand. *rūpi-cula) produisait un dérivé « dédiminutif » (cf. ci-dessus 2.2) *rọ̄́pica, gén. pl. *roccā́rum (Garnier 2012, 254), qui donne la clef de l’étymon protorom. */r'ɔkk-a/ s.f. ‘roche’ tenu pour non élucidé à ce jour : ce serait en propre un dérivé rétrograde « dédiminutif ».

 

3.14 Protorom. */ti'mon-e/ s.m. ‘timon’

On ne peut expliquer le rapport entre lat. tēmō, -ōnis s.m. ‘timon’ et protorom. */ti'mon-e/ n ‘id.’, sauf à poser une ancienne forme pleine * tensimō [tḗ.sǝ.mō], acc. sg. tēmṓnem s.m. ‘timon’ (< *tensimṓnem [tḕ.sǝ.mṓ.nĕ]) avant syncope,

 

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52 Par ailleurs, la dissimilation d’une séquence *g—k en Ø—k s’observe pour landīca s.f. ‘clito-ris’ issu de *gland-īca.

53 La présence d’une géminée est confirmée par la métrique : tum quasi uaccillans prīmum consurgit et omnīs # paulātim redit in sensūs, animamque receptat (ʽalors [le malade atteint d’une crise d’épilepsie], chancelant comme un homme ivre, commence par se redresser, et peu à peu il recouvre tous ses sens et rentre en possession de son espritʼ [traduction d’Ernout 1966/1967, vol. 1, 104] ; LUCR. 3, 504).

1.9. Ouverture : protoroman, latin et indo-européen | 247

 

Garnier 2012, 241). 54 L’accusatif protorom. */ti'mon-e/ (REW s.v. tēmo, -ōne/ 3

*timo), qui se prolonge invariablement dans bon nombre de langues romanes (ainsi it. timone, fr. timon ou encore esp. timón), suppose une forme pleine al-ternative * n tinsimō [tḗ.sǝ.mō], qui aurait subi une altération de type prensus [prḗn n .sŭ] > * prinsus [pr.sŭ] (cf. fr. pris). En termes de chronologie relative, la variation « populaire » du vocalisme est donc nécessairement antérieure à la résorption de la forme pleine par nivellement intra-paradigmatique.

 

3.15 Protorom. */tok'k-a-re/ v.tr. ‘toucher’

Protorom. */tok'k-a-re/ v.tr. ‘toucher ; frapper ; sonner (le tocsin)’ (cf. logoud. tokkare, it. toccare, fr. toucher, esp. tocar), qu’on explique par une onomatopée *tok (REW3 s.v. tok), peut remonter à un paradigme du latin oral *tódicat, * 55 toccā́re . Ce serait le croisement d’un * túdicat v.tr. ‘heurter’ non attesté et de fódicat v.tr. ‘frapper ; donner des coups de coude (à qn)’ (Garnier 2012, 254). Le latin recèle ici une variation « souterraine » de type *foccā́re et *tuccā́re → *toccā́re.

 

3.16 Protorom. */'tʊrt-a/ s.f. ʻgâteau rondʼ

Sur la foi, entre autres, de roum. turtă s.f. ‘galette’, it. torta ‘gâteau’ et fr. tourte ‘tarte’, Meyer-Lübke note un étymon tōrta (REW3 s.v.), qu’il entend séparer ab-solument du groupe de lat. 56 torqueō v.tr. ‘tordre’ et de tortus adj. ‘tordu’. Or, il faut s’aviser que cet étymon tōrta note en fait [tʊ́r.tă.], c’est-à-dire le reflet d’un étymon protorom. */'tʊrt-a/ issu d’un ancien neutre lat. dial. *turtum ‘gâteau rond’. Notons par ailleurs que la forme protorom. */'tʊrt-a/ est consignée par la graphie biblique tōrta.

 

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54 L’étymon indo-européen en est *téns-m̥mō (Eichner 1992, 72). La racine *tens- ‘tirer’ est reflétée par got. at-þinsan v.tr. ‘tirer à soi’ (cf. ahall. dinsan v.tr. ‘tirer ; remorquer’). 55 Il existe les verbes tudiculāre v.tr. ‘broyer, triturer’ (fr. touiller) et *fodiculāre (fr. fouiller). 56 Noter alb. tortë s.f. ‘guirlande’, issu de lat. *torta s.f. ‘torsade’ (Bonnet 1998, 392). 248 | Romain Garnier

 

4 Protoroman et indo-européen

 

L’apport du protoroman à l’étymologie latine est absolument méconnu des exégètes, qui ne sont accoutumés d’y voir qu’un état postérieur et tautologique du latin scripturaire, au lieu que c’en est le fonds le plus fidèle : les divergences qu’on y surprend empruntent à la langue parlée dans sa variation réelle, et conservent des vocables que les littérateurs ont évincés pour produire un idiome de prestige. Ces formes, malgré la date tardive de leur attestation, sont parfois des vestiges qui permettent seuls d’entrevoir l’étymologie du terme pro-prement latin, dont la tradition classique a obscurci la forme au profit d’une autre, qui était naturelle.

 

4.1 Protorom. */'kari-ol-u/ s.m. ‘ver qui ronge le bois’

Protorom. */'kari-ol-u/ s.m. ‘ver qui ronge le bois’ (cf. REW3 s.v. *cariŏlus), issu par conversion de */'kari-ol-u/ adj. ‘qui ronge ; qui effrite’, est l’avatar lexicalisé d’un quasi-participe en *-eló- (type strīd-ulus adj. ‘strident’ < ind.-eur. *strei̯d-eló-) fondé sur un verbe lat. *car-iō, -ere v.tr. ‘mettre en morceaux ; faire tomber en poussière, effriter’, qui donne un déverbal lat. car-iēs s.f. ‘pourriture ; état ruineux (d’un mur)’. Ce verbe non attesté *car-iō, -ere reflète un thème acrostatique ind.-eur. * 57 k̂órh-i-, * k̂r̥h-i- ‘effriter, pulvériser’. Sur ce verbe 2 2

*car-iō, -ere, *car-tum (type par-iō, -ere, par-tum v.tr. ‘enfanter’), on formait un abstrait de date latine *car-tus, -ūs s.m. ‘effritement, action de tomber en pous-sière’ qui est à *car-iō, -ere ce que par-tus, -ūs s.m. ‘procréation’ est à par-iō, -ere v.tr. ‘procréer’. Sur ce nom d’action non attesté *car-tus, on a fait un adjectif de possibilité *car-tilis, -is, -e adj. ‘friable’ qui donne le dérivé secondaire cartil-āgō, -in-is s.f. ‘cartilage’. Le témoignage des parlers romanes permet de faire sortir le très énigmatique cartil-āgō de son splendide isolement, et d’entrevoir toute une famille cohérente, dont les prodromes remontent à l’indo-européen lui-même, avec une formation héritée *car-iō, -ere, *car-tum v.tr. ‘faire tomber en poussière’ sortie de l’usage livresque, et reflétée par son quasi-participe *cari-olus, qui s’est lexicalisé dans la langue parlée pour donner protorom. */'kari-ol-u/ s.m. ‘ver qui ronge le bois’.

 

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57 Pour la racine *k̂erh2- ʽbrechen, zerbrechen (intr.)ʼ, cf. LIV2 327–328.

1.9. Ouverture : protoroman, latin et indo-européen | 249

 

4.2 Lat. custōs, -ōdis s.m. ‘gardien’ et protorom. */'kʊstor/,

*/kʊs'tor-e/ s.m. ‘bedeau, sacristain’

En regard de lat. custōs, -ōd-is s.m. ‘gardien’, le protoroman recèle un étymon */'kʊstor/, */kʊs'tor-e/ (cf. REW3 s.v. custos, -ōde/cŭstor/Küster), reflété par afr. coustre 58 s.m. ‘sacristain, bedeau’ et, indirectement, par all. Küster s.m. ‘sacris-tain, bedeau’. On explique d’ordinaire ces unités lexicales tardives par l’influence des noms d’agents en -tor : bien loin de cela, il faut poser les choses à l’envers. C’est la forme latine en -d- qui est dissimilée : on peut admettre un traitement de type {*r—r > r—d ou d—r}. C’est ainsi qu’en regard de lat. prōra s.f. ‘proue’, l’italien a proda ‘id.’, et ainsi pour it. chiedere ‘demander’ vs. lat. quærere ‘quérir’ ou encore it. aesp. rado vs. lat. rārus adj. ‘rare’ (Grammont 1895, 40). L’étymologie de lat. custōs n’est point satisfaisante : la doctrine reçue se plaît à y voir un ancien composé *kusto-séd-, *-zd-ós adj. ‘qui siège auprès du trésor’, avec un thème protoital. *kustó- cognat de got. huzd s.n. ‘trésor’ (< ind.-eur. * s 59 k̂udʰ-tó-).

Tout cela est forgé : il est plus simple d’imaginer ici un composé agentif ind.-eur. *pk̂u-sth2-tḗr s.m. ‘gardien de bétail’ tiré d’une locution *péri – pk̂ḗu̯ – steh2- ‘surveiller le bétail’, et qui serait reflété par un étymon protoital. *ku-stă-tṓr s.m. ‘gardien’ donnant, en latin, un paradigme à syncope *cu-stitor [˗́ ᴗ ᴗ], acc. sg. *custṓrem (< *custitṓrem [˗̀ ᴗ ˗́ ᴗ]). Partant, on formait un déno-minatif *custōr-āre doté d’un doublet *custō-rīre (cf. latarch. bullāre v.intr. ‘bouillonner’ vs. (ē-)bullīre ‘id.’). C’est la forme-pivot de l’infinitif *custōr-īre v.tr. ‘garder, surveiller’ qui permet de rendre compte d’une dissimilation en custōd-īre {*r—r > d—r}.

 

4.3 Protorom. */'traɡ-e-re/ v.tr. ‘traire’ et */traɡ-i'n-a-re/

‘traîner’

Selon moi, lat. trahō, trahere, trāctum v.tr. ‘tirer ; traîner’ pourrait aisément s’expliquer en partant d’un ancien juxtaposé *extrā-āctus (soit le type de ex-

 

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58 En français moderne, ce lexème ne survit plus que dans le nom de famille Lecoutre (= Lebedeau).

59 Noter ainsi les prudentes réserves de de Vaan (2008, 159), tant sur la phonétique (ind.-eur. *- s dʰ-to- > lat. †-st-) que sur la morphologie constructionnelle : un composé *°séd-, *°zd-ós n’est pas régulier, à preuve véd. adma-sád- s.m. ʽmoucheʼ (litt. : ʽqui se pose sur la nourritureʼ), dont le génitif est °sad-ás. De surcroît, la sémantique est controuvée.

250 | Romain Garnier

 

trā-clūsus adj. ‘placé en dehors’). Le participe passé passif extrāctus ‘conduit dehors ; arraché ; traîné’ aurait été réanalysé en ex-trāctus par fausse coupe : le simple trāctus part. p. ‘extrait’ serait ainsi secondaire. Partant, sur l’analogie du type uēctus : uēxī, uehō v.tr. ‘conduire’ (< ind.-eur. *u̯eg̑ʰ-), on a forgé un patron morphologique d’émergence latine : { 1 2 1 2 trāctus : X , X } (avec X = trāxī et X=

trahō 60 ). Le témoignage du protoroman fournit un ancien infectum *trā́gere < *ex-trā́gere ← *extrā́=agere. On notera en outre le sens technique de ‘traire’ (< *‘faire sortir’) en protoroman en regard du déverbatif secondaire */traɡ-i'n-a-re/ ‘traîner’.

 

5 Conclusion

 

Ces quelques faits suffisent à démontrer l’importance d’une reconstruction « ré-trograde » du protoroman en tant que tel, et non comme la confirmation des données scripturaires latines. Le témoignage du protoroman vaut par sa fidélité, celui du latin par sa documentation. Ce qu’on peut reconstruire du protoroman n’est donc pas autre chose que du latin (attesté ou non attesté à l’écrit), et sou-vent divergeant de beaucoup de la norme classique du latin standard, mais cette variation n’est pas exclusivement imputable à l’effet d’une attrition de la langue : les parlers romans reflètent parfois des formes tombées en déshérence par leur archaïsme, ou bien des formes « naturelles » à qui la langue soignée des écrivains a cru devoir préférer telle autre forme, qui leur semblait plus correcte. Partant, l’usage du latin écrit se voulant unificateur, il n’y avait guère d’appa-rence qu’on dût conserver dans la prose d’apparat les scories des dialectes ou des vocables techniques en usage chez les seuls paysans. Le latin consigné par l’écrit ne s’est jamais pensé comme un continuum de dialectes : or, c’est sans doute ainsi qu’il se réalisait dans la bouche de ses locuteurs, et c’est le produit

 

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60 On ne doit donc plus poser une racine ind.-eur. †√tragʰ- « parallèle » à *dʰragʰ- ‘tirerʼ qui donnerait protogerm. *drag-a- ‘tirerʼ (pace Scheungraber 2014, 49). Et ce, d’autant plus que l’auteur explique la genèse de ce verbe fort de la VIe classe protogerm. *drag-a- v.tr. ‘tirerʼ par rétroformation sur un thème *drakkō-/*dragō- ‘tirerʼ (Scheungraber 2014, 50), reflété par ahall. gi-tragôn, qui est en propre un dénominatif bâti sur un nom de procès *dʰróg̑-no- s.m. ‘action de tirerʼ avec la loi dite de Kluge (ind.-eur. *-G-n- > protogerm. *-CC-). On peut ainsi rapprocher protogerm. *drink-a- v.tr. ‘boireʼ (< *dʰré-n-g̑-e/o- ‘tirerʼ), apparenté à véd. dhráj-a- v.intr. ‘se mouvoirʼ, qui reflète une racine ind.-eur. *dʰreg̑- ‘tirer ; tiraillerʼ. Pour le sens de ‘boireʼ, on pourrait citer tokh. B √tsuk- ‘boireʼ en regard de lat. dūcō v.tr. ‘tirerʼ (< ind.-eur. *déu̯k-e/o-). Précisons que le verbe à infixe nasal *drink-a- v.tr. ‘boireʼ a été réanalysé comme un verbe fort de la première classe et le *-n- intégré à la racine.

1.9. Ouverture : protoroman, latin et indo-européen | 251

 

de cette parole multiple et non unifiée qui est à la base des parlers romans, non la prose épigraphique qui emprunte à la langue du sénat, affectant d’être im-muable quand elle était mouvante et colorée.

Le postulat de la dérivation inverse en protoroman fait apparaître que, sans la moindre discontinuité, le phénomène s’amorce dès le latin archaïque, qu’il s’agisse des postverbaux des dérivés verbaux inverses (sur thème de participe parfait) ou bien des dédiminutifs.

L’étude du protoroman permet d’entrevoir la réalité articulatoire du latin parlée, en nous conservant parfois d’authentiques formes patriciennes en re-gard du terme plébéien entériné par l’usage classique (ainsi *ūstium s.n. ‘porte’, *uæstīgāre v.tr. ‘suivre à la trace’, *con-classāre v.tr. ‘convoquer à l’appel’). Certains termes ont passé jusqu’à notre époque par l’effet d’un conservatisme surprenant : ainsi esp. cueva s.f. ‘grotte’ (< protorom. d’époque républicaine */'kɔu-a/) ou port. covo adj. ‘creux’ (< protorom. d’époque républicaine */'kɔu-u/). D’autres encore sont les véritables formes, dont la langue classique n’offre qu’un reflet méconnaissable – ainsi protorom. /kʊs'tor-e/ s.m. ‘bedeau’ vs. lat. custōd- s.m. ‘garde’ ou bien protorom. */'traɡ-e-re/ v.tr. ‘traire’ (← lat. *extrā́=agere ‘faire sortir’) en regard du thème de présent mutilé qu’est latstand. trahere v.tr. ‘tirer’, qui repose sur une série d’analogies complexes forgées par les tenants du beau langage.

Le protoroman est la pierre de touche de l’étymologie latine : j’oserais même à dire que c’est plutôt par l’aval qu’on doit commencer, et non par l’amont.61 De surcroît, la confirmation sémantique du protoroman doit être te-nue pour éminemment supérieure à la comparaison aveugle avec tel mot aves-tique ou lituanien pris isolément et privé de tout contexte. Il suffit de mention-ner le cas de lat. truncāre v.tr. ‘tronquer’, que j’explique par *trun-icāre v.tr. ‘équarrir’, formé sur un thème de distributif lat. *trunī, -æ, -a num. card. pl. ‘en quatre’ (< ind.-eur. *ku̯tru-nó-), sur le modèle des verbes techniques – et sans doute familiers – que sont protorom. */es-kwa'dr-a-re/ v.tr. ‘couper en quatre, écarteler, équarrir’ et */es-kwin't-a-re/ v.tr. ‘couper en cinq, esquinter’.

 

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61 Je songe ici à la formule de Michel Banniard (1997, 19) : « les latinistes qui se sont intéressés au latin non normé sont parvenus à des conclusions qui ne correspondent que partiellement ou pas du tout aux reconstructions des romanistes. Partis de l’amont chronologique latin vers l’aval roman, ils manquent le rendez-vous épistémologique avec les romanistes partis de l’aval roman vers l’amont latin ».

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