Dictionnaire Ety
1.2. Du protoitalique au protoroman : deux problèmes de reconstruction phonologique
Xavier Gouvert
1.2. Du protoitalique au protoroman :
deux problèmes de reconstruction
phonologique
1 Introduction
Les pages que nous avons consacrées, dans le premier volume du présent ou-vrage, à la reconstruction phonologique du protoroman (Gouvert 2014) ont sus-cité, tant chez les participants au travail reconstructif que chez les adversaires de cette méthode, un certain nombre de discussions, d’interrogations et d’objections. Nous ne saurions y répondre exhaustivement dans le cadre res-treint de ce chapitre ; quant aux problèmes relatifs au vocalisme atone en proto-roman, le lecteur voudra bien se reporter au chapitre qui y est consacré ici même.1 Parmi les questions restées en suspens au cours de l’élaboration du Dictionnaire Étymologique Roman (DÉRom), nous voudrions en revanche envisa-ger en détail deux problèmes particuliers, qui concernent la réalité phonétique de l’ancêtre commun et dont nous n’avions pu qu’esquisser les contours : la nature de /F/ protoroman (§ 2) et la genèse des constrictives ou spirantes ro-manes (§ 3). S’il s’agit en apparence de problèmes mineurs, touchant à quelques aspects du consonantisme, on verra que leur résolution entraîne le comparatiste sur des voies insoupçonnées. Elle exige de replacer la famille romane dans une diachronie longue, celle de l’histoire et de la préhistoire du latin conçues comme un continuum, tant il est vrai que les langues romanes ne sont pas l’excroissance accidentelle d’un prétendu « latin vulgaire », mais la forme attes-tée et vivante de la famille italique. 2
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1 Cf. Valentin Tomachpolski, « La modélisation de l’inventaire phonématique vocalique en po-sition atone du protoroman », ici 3–26.
2 Nos remerciements vont à Éva Buchi (ATILF [CNRS/Université de Lorraine], Nancy), Giorgio Cadorini (Université de Silésie d’Opava), Steven N. Dworkin (Université du Michigan, Ann Arbor), Wolfgang Schweickard (Université de la Sarre, Sarrebruck) et André Thibault (Univer-sité de Paris-Sorbonne) pour leurs remarques et réflexions sur une première version de ce chapitre.
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Adresse de correspondance : Xavier Gouvert, Lycée Kléber, 25 place de Bordeaux, F-67082 Strasbourg Cedex, xgouvert@gmail.com.
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2 /F/ protoroman était-il bilabial ?
La nature labiodentale du phonème représenté par 〈f〉 en latin écrit n’a été, jusqu’à une date assez récente, ni contestée ni même longuement discutée. À l’heure actuelle, la communis opinio des latinistes admet que la lettre F, dès les premiers monuments de la langue de Rome, note une consonne fricative, labio-dentale et non voisée. Selon Leumann, « f war labiodentaler Reibelaut » (Leu-mann 1977, 19) ; « sourd, [ce phonème] est en outre labio-dental et se différencie ainsi de la bilabialité sourde et continue du ɸ grec, d’articulation plus lâche », indique Dangel (Dangel 1995, 60) ; « f is described accurately as a labiodental fricative [..]. Sabellic f in internal position, however, was voiced », note Weiss (2011, 59) ; selon Stuart-Smith, « most descriptions suggest that the usual pro-nunciation of Latin /f/ was a voiceless labiodental fricative [f] […]. Latin /f/ was probably [f] in all positions » (Stuart-Smith 2004, 46). Ce point de vue était déjà celui de Meillet, aux yeux duquel la labiodentalité de /f/ remontait aux origines du latin : « le latin avait une spirante labio-dentale f qui ne répondait à rien en grec […]. L’innovation phonétique essentielle est que les spirantes f (bilabiale), þ et x n’ont pas persisté ; il n’est resté que f (labio-dentale) et h, avec quelques flottements dans la répartion » (Meillet 1928, 90, 99). 3 Le canon de la linguis-tique romane ne s’est jamais écarté de cette opinion. Meyer-Lübke (1890–1906, vol. 1, 337) pose que /f/ latin et « roman commun » était labiodental et non bila-bial ; nulle part Lausberg (1963–1972, vol. 2, 7, 34–35) ne se prononce explicite-ment sur le point d’articulation de cette consonne ; pour Hall (1976, 61), il ne fait pas de doute que /f/ protoroman se reconstruit comme une « labiodental frica-tive » ; et Wüest (1979, 268–269) de rappeler que « la prononciation labiodentale de /f/ est attestée dès le IIe [siècle] après J.-C. par le grammairien Terentius Mau-rus ».
C’est à Maniet (1950, 23–24) que l’on doit la première remise en cause expli-cite de cette opinion :4 « f latin », écrivait-il, « comme ce fut le cas jusqu’à nos
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3 Formulation voisine dans Meillet/Vendryes (1979, 71 § 100) : « les quatre sonores aspirées de l’indo-européen sont finalement représentées à l’initiale en italique par la spirante labioden-tale f et par l’aspiration h ».
4 Cf. cependant les conjectures de Juret (1921, 31–32), qui ont visiblement inspiré la thèse de Maniet : « Cependant il est possible qu’au commencement de l’époque classique f ait été encore bilabiale (même articulation que quand on souffle une chandelle), mais il n’y en a pas de preuves suffisantes : on trouve sans doute des graphies telles que 2 im fronte (CIL I, 1420), avec m devant f, mais on en trouve aussi de semblables bien plus tard, lorsque f était certainement labio-dentale ». Le manuel de Maniet est contemporain d’une notule de Rice (1951), qui postu-
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jours en irlandais, était d’abord bilabial. C’est ce que prouvent certaines gra-phies archaïques (p. ex., 2 comfluont , CIL I, 584) : les deux lèvres se rappro-chaient fortement l’une de l’autre ; à l’époque classique, il était labio-dental, les incisives supérieures venant se presser contre la face interne de la lèvre infé-rieure ». La preuve alléguée par cet auteur sera reprise, en des termes voisins, dans les quatre rééditions et refontes de son ouvrage : « 2 comfluont (CIL I, 584) avec m devant f ancien, bilabial, en regard de cōnfluont, avec n devant f clas-sique, labiodental » (Maniet 1975, 56). Intégrant les vues de Maniet à ses re-cherches en dialectologie pyrénéenne, Bec (1968, 118) avança l’idée que « la Gascogne et une partie de l’Espagne du N. ne semblent pas avoir participé au changement phonét. général qui, au I er siècle après J.-C., a fait passer les bilab. latines (w et ɸ) à des labiodent. (v et f) » : on voit que la chronologie absolue posée par Bec (« au I er siècle après J.-C. ») avance d’au moins un siècle le chan-gement ɸ > f tel que postulé par Maniet (qui l’attribuait à la phase archaïque, non classique, du latin). L’idée que le latin classique aurait possédé un pho-nème /ɸ/, passé secondairement à /f/, est réaffirmée dans les pages du Manuel pratique de philologie romane (Bec 1971, vol. 2, 444). Dans le sillage de Bec, La Chaussée (1974, 43) rajeunit encore de deux siècles le phénomène en postulant, sans plus de justification, que « φ n’est demeuré bilabial [en protoroman] qu’à l’intervocalique. En toute autre position, dans le courant du e III siècle, il était devenu f labio-dental. Ce φ intervocalique aboutit naturellement à la spirante bilabiale sonore β, sauf après et devant voyelle vélaire où il s’effacera ». Plus récemment, Chambon et Greub ont admis l’existence de *[ɸ] en protoroman : la Gascogne et l’Espagne du nord « se singularisent », selon ces auteurs, « d’abord par un archaïsme avant d’innover, dans un second temps, [ɸ] > [h] » (Cham-bon/Greub 2002, 475). Ils ajoutent que « le refus de la labiodentalisation carac-térise, outre le gascon, un certain nombre d’isolats périphériques : certains parlers calabrais, moldaves, macédoroumains, sardes » (loc. cit. 475 n. 9) – sans toutefois se prononcer sur le statut de l’unité phonologique sous-jacente, ni sur l’existence d’une corrélation de « bilabialité » (ou de « labiodentalité ») dans le système des consonnes de la protolangue. Les auteurs écartent « comme moins économique l’hypothèse selon laquelle la Gascogne aurait d’abord connu [f] et serait revenue à [ɸ] » (loc. cit. 476 n. 11). « La labiodentalisation de [ɸ] », indi-quent-ils, « est plus souvent placée au second siècle qu’au premier. On peut supposer qu’au moment de la diffusion du latin en Gascogne les deux réalisa-
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lait la bilabialité de /f/ latin classique et même tardif à partir de l’interprétation d’un passage de L’Âne d’or d’Apulée. Cette hypothèse hardie est réfutée dans un facétieux article de Nehring (1952).
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tions existaient dans la langue, mais que la variété diffusée connaissait [ɸ], la plus archaïque » (loc. cit. 475–476).
En l’état du dossier, tout romaniste conséquent ne peut donc que faire sienne la remarque des concepteurs du DÉRom : « ce qui est symptomatique, c’est que personne n’a jamais exigé des explications concernant la valeur labio-dentale ou bilabiale de l’unité phonique que les dictionnaires étymologiques notent par le graphème 〈f〉 (ainsi facĕre dans le REW) – et que 99% des lecteurs auront oralisée en /f/ » (Buchi/Schweickard 2011, 629). Dans cet esprit, s’écartant résolument du parti pris philologiste, « graphocentriste » des études romanes traditionnelles, le DÉRom a fait le choix de poser, dans l’inventaire phonématique du protoroman, un phonème */ɸ/ défini par la correspondance : sard. /f/ = dacoroum. /f/ = it. /f/ = fr. /f/ = esp. Ø (en contexte #__). Cette recons-truction excipe de l’autorité de Maniet 1975. Encore ne se donne-t-elle pas pour définitive : l’inventaire phonématique en question ne représente qu’une étape dans l’édifice comparatif, et les principes méthodologiques du DÉRom eux-mêmes impliquent le caractère révocable du matériel de reconstruction formel proposé au début du projet. Il reste que le choix de 〈f〉 ou de 〈ɸ〉 pour noter la fricative « +labiale », loin d’être symbolique, est une lourde pierre d’achoppe-ment dans le travail de reconstruction du protoroman, ce qui n’a pas échappé à plusieurs regards critiques récents (cf. en dernier lieu Garnier 2015, 235). Nous voudrions donc montrer comment la méthode comparative permet d’affirmer l’existence d’un protophonème */f/ et pourquoi, selon nous, les arguments avancés pour reconstruire une fricative bilabiale sourde en protoroman ne sau-raient être retenus.
Les auteurs qui défendent la reconstruction d’un phonème */ɸ/ en latin et/ou en protoroman se fondent, en définitive, sur trois arguments de nature différente :
(1) un argument épigraphique (plus exactement, l’interprétation phonétique
d’un fait épigraphique) : le témoignage du latin archaïque, dont les plus an-
ciens documents attestent la combinaison graphique 〈mf〉 (Maniet) ; (2) un argument phonétique (en fait, une hypothèse de phonétique histo-
rique) : la scission phylogénétique entre les « parlers romans en [f] » et les
« parlers romans en [h] », expliquée par une protoréalisation *[ɸ] (Bec) ; (3) un argument structurel : l’existence (démontrable par ailleurs) en latin/
protoroman de la fricative bilabiale */β/.
De ces trois arguments, le premier nous paraît particulièrement faible et il n’y aurait guère lieu de s’y attarder s’il ne se rencontrait dans un ouvrage recom-mandable à tout autre égard. Certes, la graphie 〈mf〉 n’est pas rare en latin ar-
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chaïque ; à côté de comfluont, cité par Maniet, on relève, par exemple, le sandhi im fronte 2 (CIL I, 1420) pour latclass. in fronte. Mais qui ne voit qu’une telle gra-phie ne prouve strictement rien sur le lieu d’articulation de /F/ ? Puisqu’il n’y avait pas, en latin, de graphème réservé à la nasale labiodentale [ɱ], il va de soi que cette dernière pouvait être indifféremment rendue par M ou par N : 〈mf〉 peut donc tout aussi bien avoir représenté [ɱf] que [mɸ] et rien n’indique que le graphème 5 M ait été réservé à la bilabiale [m]. En latin classique comme en pro-toroman, /m/ et /n/ sont neutralisés en position implosive (*/koNfluont/, */iN fronte/) : les graphies 〈comfluont〉 et 〈confluont〉 sont, de ce fait, interchan-geables et sans valeur probante.
Les arguments invoqués pour rendre compte de l’évolution sarde, roumaine dialectale, calabraise et hispano-gasconne mériteraient un réexamen minu-tieux. Il est à peu près hors de doute que gasc. et esp. /h/ (> Ø) remonte à un ancien [ɸ] ; et l’on ne peut certes expliquer la correspondance it. farina = esp. harina autrement que par un scénario de débuccalisation (le changement « ɸ-GLOTT », cf. Chambon/Greub 2002, 476), phénomène d’ailleurs banal dans l’évo-lution des fricatives (cf. l’étude expérimentale d’O’Brien 2012). Pour autant, si cette explication est valide, elle n’implique pas que la bilabiale [ɸ] ait déjà exis-té au stade protoroman – ou, plus justement, qu’un phonème */ɸ/, défini par sa bilabialité, ait appartenu au système roman commun. Wüest (1979, 269) écrit avec justesse qu’« un changement φ > h est nettement plus vraisemblable si /φ/ est structuralement isolé que si la place de son corrélatif voisé est occupée. Il me paraît donc significatif que le changement F > h apparaisse surtout dans les régions où le bétacisme est ancien et complet ». Le changement [β] > [b], phé-nomène « macro-ibérique », s’étend effectivement sur une aire considérable-ment plus vaste que le changement [f] > [h]. Le bétacisme, au sens de la fusion des phonèmes /β/ et /b/ (« B/W-FUS », Chambon/Greub 2002, 480), a affecté non seulement le gascon et l’espagnol, mais aussi le languedocien, le catalan sep-tentrional et certains parlers sardes ; en domaine gascon, il est attesté dès ca 560/585 (loc. cit.). Si la logique des changements phonétiques impose donc que [β] > [b] ait eu lieu avant [ɸ] > [h] en protogascon et en proto-espagnol, 6 elle n’enseigne rien sur la nature de /F/ protoroman au deuxième ou au premier siècle de notre ère.
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5 Nous rejoignons ici l’analyse de Stuart-Smith (2004, 47) : « these spellings could equally be interpreted as attempts to represent a labiodental nasal [ɱ] which would not be unexpected before [f] ».
6 Si ce n’était le cas, la débuccalisation (glottalisation) eût affecté indistinctement les deux fricatives bilabiales et abouti à un couple */h ɦ/ en gascon et en espagnol.
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La discrépance observée entre le traitement hispano-gascon de /F/ et celui de /β/ affaiblit corrolairement l’argument tiré de l’existence d’une autre cons-trictive bilabiale, */β/, dans le système protoroman. De prime abord, l’économie structurelle paraît justifier que la « fricative sonore » */β/ ait eu une contrepartie sourde, donc */ɸ/. Mais la portée de cet argument est fortement relativisée si l’on considère que le protophonème */β/ se définissait non point comme une « fricative sonore », mais par les traits [–occlusif, +bilabial]. Il en résulte que la réalisation-type de */β/ peut fort bien se concevoir comme *[w̟], soit comme une authentique spirante susceptible de divers degrés de constriction : une telle réalisation est précisément celle attestée en gascon, catalan, espagnol et portu-gais (type lava [law̟a] ; cf. Quilis 1981, 102). Dans cette perspective, le fait que */β/ n’ait pas de contrepartie sourde ne serait pas choquant, puisque la corréla-tion de voisement n’affecte justement pas les autres spirantes (à savoir, proto-rom. */r/, */l/ et */j/). On voit par là que la réalité articulatoire de *F latin et protoroman est pratiquement inatteignable par l’« aval », c’est-à-dire par la phonétique comparée des langues romanes. Elle ne l’est pas davantage par le témoignage, indirect, de l’écrit latin antique, ni par la reconstruction interne. Aussi la réalisation-type du phonème reflété par 〈f〉 en latin et par /f/ et /h/ en roman resterait-elle indécidable si l’on ne possédait que ces voies d’accès à la protolangue : le plus qu’on puisse dire est que protorom. */F/ était un phonème [−syllabique, +constrictif, +labial, −voisé].
Il n’est cependant pas impossible d’atteindre la protoréalisation de */F/ par une autre voie, celle de l’« amont ». Les langues romanes n’étant pas une fa-mille isolée, mais un embranchement de la famille indo-européenne, la préhis-toire du protoroman (conçue comme nœud intermédiaire et non comme origine) peut fournir les indices que son histoire ne donne pas. De ce point de vue, les faits sont d’ailleurs connus et la question fait l’objet du consensus omnium (cf. Leumann 1977, 163–164). On sait que le phonème représenté par F en latin ré-sulte de la convergence des trois fricatives protoitaliques */ɸ θ xw/ (elles-mêmes issues de */ph h wh t k/), phonologiquement neutralisées à l’initiale de lexème. Les exemples-types sont :
– protoital. *ɸraːteːr ‘frère’ > lat. frater ; protoital. *ɸaːsei ‘parler’ > lat. fari ; – protoital. *θakieti ‘(il) fait’ > lat. facit ; protoital. *θeːstos ‘sacré’ > lat. festus ; – w w protoital. * x ormos ‘chaud’ > lat. formus ; protoital. * deː=xendeti ‘(il) dé-
fend’ > lat. defendit.
Cela posé, il est inconcevable que la bilabiale */ɸ/ et la dentale */θ/ aient pu se confondre ailleurs qu’en un point d’articulation labiodental : soit que */θ/ ait d’abord tendu à se distinguer de */s/ en se labialisant ; soit, plus probablement,
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que */ɸ/ ait « glissé » vers *[f], avant d’y être rejoint par la fricative dentale. 7 Pour */xw/, on restitue le développement suivant : d’abord réalisé *[ʍ], soit comme une fricative labiovélaire sourde, ce phonème a perdu sa qualité vélaire pour devenir une bilabiale pure, rejoignant ainsi le */ɸ/ primaire avant que celui-ci ne fusionne avec */θ/ (cf. ci-dessous figure 1).
Système proto-italique : */xw/ */ɸ/ */θ/ */s/ */x/
*/f / */θ/ */h/
Système protoroman : */f/ */s/ Ø
Figure 1 : Évolution des fricatives protoitaliques en protoroman
On ne voit pas, en revanche, que */θ/ ait pu perdre son caractère dental et de-venir spontanément une bilabiale – une telle idée n’est d’ailleurs pas soutenue par les auteurs qui reconstruisent un */ɸ/ protoroman. Loin d’être économique, le postulat d’une fricative bilabiale sourde en latin contraint, par conséquent, à une distorsion des données. Il conduit à l’hypothèse d’un changement « aller-retour » aussi invraisemblable que superflu : */ɸ/ et */θ/ auraient convergé en */f/, qui serait repassé à */ɸ/ en protoroman, avant de redevenir */f/ dans la majorité des langues romanes. Pareille hypothèse serait d’ailleurs contredite par certains faits métalinguistiques historiquement documentés. 8
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7 C’est l’opinion de Martinet (1955, 344) : « un certain nombre de parlers italiques avaient changé la bilabiale sourde continue d’articulation lâche [ɸ] en un f labiodental acoustique-ment mieux identifiable. […] On peut supposer que *þ s’est partout confondu avec [f] dès que */ɸ/ a pris cette articulation dans les divers dialectes ».
8 On songe en particulier au témoignage, assez ambigu il est vrai, de Quintilien († 96) : « quæ [littera F] est sexta nostrarum […] inter discrimina dentium efflanda est » (Frieze 1887, 100) ; et à celui, très explicite, de Térentien (3 e s.) : « Imum superis dentibus adprimens labellum, / Spira-34 | Xavier Gouvert
Le moyen d’échapper à une telle aporie tout en s’épargnant plusieurs hypo-thèses ad hoc est de reconstruire, pour le protoroman, une labiodentale sourde */f/ et une bilabiale sonore */β/. Notre opinion est que la discordance entre les changements *[β] > [b] et *[f] > [h], qui caractérise l’isolat hispano-gascon, est le révélateur d’une différence articulatoire originelle. Si la constrictive sourde et la sonore n’ont pas évolué dans le même sens, c’est qu’elles n’appartenaient pas, à l’origine, au même ordre ni à la même série phonologiques. En conséquence, le système italien ou français, comportant un couple labiodental /f v/, résulte d’une convergence articulatoire secondaire (par labiodentalisation de [β]), à laquelle le sarde, le roumain dialectal, le calabrais, le gascon et l’espagnol n’ont pas participé (cf. ci-dessous figure 2).
Protoroman : */p/ */b/ */β/ */f/
lang. gasc. cat. esp.
gasc. esp.
Parlers romans : /p/ /b / */ɸ/ /f/ / v/ /h/
Figure 2 : Évolution de protorom. */p/, */b/, */β/ et */f/ dans les différents parlers romans
Compte tenu de ces prémisses, il reste à rendre compte de l’évolution [f] > [h] observée dans les cinq isolats périphériques de la Romania. L’explication tradi-tionnelle de ce phénomène exclut la possibilité d’un changement spontané et fait intervenir, dans le cas du sarde et de l’hispano-gascon, un fait de substrat. Cette thèse repose sur des arguments géohistoriques difficilement contestables et, en l’absence d’une autre voie d’explication (structurelle, phonético-phonolo-gique), nous ne voyons pas de raison décisive de la rejeter. On ne saurait attri-buer au hasard le fait que le changement [f] > [h] s’observe, de fait, dans trois
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mine leni, uelut hirta Graia uites, / Hanc ore sonabis » (Lachmann 1836, 8, 228 ; cf. ci-dessus) ; de Victorin (4 e s.) : « f litteram imum labium superis imprimentes dentibus, reflexa ad palati fasti-gium lingua, leni spiramine proferemus » (Nettleship 1889, 453) ; et de Martien Capella († ca 428) : « f dentes (spirant) labrum inferius deprimentes » (loc. cit.). Dans le même ordre d’indices, Meyer-Lübke évoquait la réforme orthographique promue par l’empereur Claude, lequel se proposait d’introduire la lettre F culbutée (ⅎ) pour noter /v/ labiodental (cf. Meyer-Lübke 1890– 1906, vol. 1, 337–338).
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régions où l’interférence d’un système phonologique indigène, historiquement attesté, a pu et dû se produire. Il est admis, à peu près unanimement, qu’une diglossie ancienne et durable entre le roman et le (proto)basque (le « basco-cantabrique » de von Wartburg, cf. Wartburg 1967, 17–18) est la cause directe du consonantisme aberrant du gascon et de l’espagnol : « c’est un fait que le bas-que ne connaît guère de f, hors de certains emprunts récents au roman » (Marti-net 1955, 304).9 Sur cette question amplement débattue, nous inclinons à suivre la thèse de Haudricourt et Juilland, séduisante par sa logique structurale :
« Il est permis d’expliquer par l’action du substrat le passage gascon /f > h/ à une époque
où l’ibérique avait depuis longtemps cessé d’exister, à condition d’admettre que, sous
l’influence d’habitudes articulatoires ibériques, les parlers galloromans de la région
avaient adopté un type de corrélation à trois séries de consonnes caractérisé par la ten-
dance à déplacer le point d’articulation de la sourde spirante vers celui de l’occlusive cor-
rélative. Ceci explique le passage de l’articulation labiodentale de /f/ à l’articulation bila-
biale du corrélatif occlusif /p/, donc à /ɸ/, qui se trouve à la base de son affaiblissement
en /h/ » (Haudricourt/Juilland 1971, 27).10
Dans cette perspective, le point de divergence entre la ligne basque ([f] > [b], type baba) et la ligne hispano-gasconne ([f] > [h], type haba) peut être envisagé comme un protophonème */ɸ/, combinant les traits [+bilabial] et [+fricatif], mais dont le caractère sourd (*[ɸ]) ou sonore (*[β]) était dépourvu de perti-nence. On restitue ainsi un système consonantique pour le protoroman régional (tardif) de Vasconie, postérieur au bétacisme, du type :
*/p / */t/ */c/ */k/
*/b/ */d/ */ɟ / */ɡ/
*/ɸ/ */s/ */j/ *[ɣ]11
Aussi gasc. haba et esp. haba, gasc. hiu et esp. hilo reflètent-ils des bases proto-romanes régionales */'ɸab-a/, */'ɸil-u/ tendant vers *['haba], *['hilu]. 12 C’est
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9 On sait que les emprunts du basque au protoroman répondent à */f-/ par /b-/, seule conson-ne labiale admise à l’initiale (hormis emprunts récents, cf. Trask 2008, 52) : ainsi de */'faβ-a/ s.f. ‘fève’ > bsq. baba ; */'faɡ-u/ s.m. ‘hêtre’ > bsq. bago ; */'fik-u/ s.m. ‘figuier’ > bsq. biku ; */'fil-u/ s.n. ‘fil’ > bsq. biru ; */'frɔnt-e/ s.f. ‘front’ > bsq. boronde etc. 10 Dans cet ordre d’idées, une formule des mêmes auteurs nous paraît de grande portée pour l’analyse des faits de substrat en général : « notre façon de concevoir les manifestations tardi-ves du substrat, après la disparition des langues autochtones, présuppose l’intermédiaire d’un changement de structure phonologique produit au moment de la substitution des langues » (Haudricourt/Juilland 1971, 27).
11 Résultat protogascon, sans doute non phonématisé, de la vélarisation de /n/ intervocalique (cf. Chambon/Greub 2002, 477).
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aux mêmes prototypes que se rattachent (par emprunt) bsq. baba, biru (Trask 2008, 123, 144). Le traitement des emprunts romans en basque prouve, du reste, que la neutralisation des occlusives initiales dans cette langue ( 13 *p *b > b | #__ )
est un changement post-antique, intervenu après la période protoromane : si ce n’était le cas, on aurait eu basq. *paba, *piru, avec l’adaptation attendue */ɸ/ → /p/. 14
En Calabre, la coexistence, depuis près de 2300 ans, du latin et du grec rend très vraisemblable l’influence de ce dernier sur le développement des parlers romans locaux. Les formes calabraises du type harina s.f. ‘farine’, hicu s.m. ‘figuier’, hierru s.m. ‘fer’ etc. (Rohlfs 1966–1969, vol. 1, 206) sont apparemment superposables aux formes gasc. haria, higa, herr, esp. harina, higo, hierro. Il est raisonnable de suivre ici l’opinion de Rohlfs (loc. cit. 206–207) et de ramener le /h/ calabrais à une ancienne bilabiale *[ɸ] (*[ɸa'ri.na], *['ɸi.ku], *['ɸiɛ̯r.ru]). Bien que les hellénistes soient fort peu renseignés, semble-t-il, sur la chronolo-gie du passage de /ɸ/ antique (issu de */ph/) à la labiodentale du grec moderne (gr. *[ɸí.los] > ['fi.los]), il n’y a pas de raison de croire que ce changement se soit produit avant le troisième siècle de notre ère (Meillet 1930, 195 ; Allen 1987, 25– 26 ; Rodríguez Adrados 2005, 193) : il n’y aurait donc rien que de très naturel à ce que les variétés de latin introduites en Grande-Grèce vers le 3e e ou le 2 siècle avant Jésus-Christ aient adopté une réalisation idiosyncrasique, bilabiale, du phonème */f/. 15
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12 Notre point de vue ne remet nullement en cause, faut-il le souligner, la validité de la dé-monstration de Chambon/Greub sur la genèse et l’âge du (proto)gascon, à laquelle nous sous-crivons sans réserve. Il nous paraît même que la reconstruction d’un */f/ labiodental primitif renforce la thèse de ces auteurs sur l’individuation précoce du gascon (cf. sur ce point Cham-bon/Greub 2002, 476 n. 11).
13 Cf. Trask 2008, 14 : « Word-initially, only lenis consonants occured, and only six of them : *b *d *z *s *l *n ».
14 Ainsi basq. piko s. ‘figue’ (< protogasc./protoesp. */'ɸiko/), pentze s. ‘pâturage’ (< proto-gasc./protoesp. */'ɸen-/ s.m. ‘foin’), Pantxiko NP ‘François’ (< esp. Francisco) appartiennent-ils nécessairement à des couches d’emprunt plus récentes que les lexèmes du type biru (cf. Trask 2008, 327–328). Les formes dialectales du nom du hêtre (Fagus sylvatica) en basque se révèlent particulièrement instructives à cet égard : on relève bago, pago, phago et fago (Trask 2008, 123). La première de ces variantes, prédominante dans les textes médiévaux, reflète protorom. */'ɸag-u/ ; les formes en /p-/ et /ph-/ sont plus tardives, postérieures à la sonorisation des initiales, puisqu’elles y ont échappé ; fago trahit quant à lui une influence savante (latinisme), sans doute moderne.
15 Nous laissons aux hellénistes le soin de décider si, de son côté, la réalisation [f] qui est venue remplacer [ɸ] en grec byzantin et moderne est redevable au bilinguisme gréco-latin ou
1.2. Du protoitalique au protoroman | 37
C’est à un semblable effet de substrat qu’il convient d’attribuer, aux dires de Millardet (1933) et de Wagner (1984, 451), « la tendenza alla scomparsa della f- » qui caractérise les parlers sardes de la Barbagia, spécialement du nuorais : cf. nuor. arína s.f. ‘farine’, énu s.m. ‘foin’, íkatu s.m. ‘foie’ etc. Quoique l’identifica-tion du système linguistique responsable de la perte de /f-/ soit l’objet de spécu-lations invérifiables en pratique, il ne serait pas absurde de tenir la présence de la langue phénicienne sur les côtes tyrrhéniennes, au moment de la romanisa-tion de la Sardaigne (227 av. J.-Chr.), pour un facteur majeur d’interférence pho-nologique. 16 Le fait positif est que [f] primitif a été débuccalisé, donc, sans doute, changé en une consonne de type [h], amuïe à une date indéterminée.
Les faits se présentent de façon fort différente dans les parlers roumains où s’observe la substitution de /h/ à /f/ : c’est à tort que l’on a cru devoir invoquer une similitude entre ces derniers et le gascon ou le calabrais. Rappelons d’abord qu’en aroumain, la consonne notée usuellement 〈h〉 est en fait une fricative dorsale sourde, réalisée [x] ou [χ], non point une aspiration glottale (Bara 2004, 8). Les données sont les suivantes :
– */'fɛβr-e/ s.f. ‘fièvre’ > aroum. hiavrâ ; */'fɛrβ-o/ prés. 1 ‘(je) bous’ > aroum.
herbu ; */'fɛrr-u/ s.n. ‘fer’ > aroum. her ; */'fik-u/ s.m. ‘figuier’ > aroum. hic ;
*/'fili-u/ s.m. ‘fils’ > aroum. hili ; mais : – */'faβ-a/ s.f. ‘fève’ > aroum. fauâ ; */fa'rin-a/ s.f. ‘farine’ > aroum. fârinâ ;
*/'flor-e/ s.f. ‘fleur’ > aroum. floarâ ; */'fɔk-u/ s.m. ‘feu’ > aroum. foc.
En moldave (variété du dacoroumain), c’est une fricative palatale (moldave méridional) ou alvéolo-palatale (moldave septentrional) qui répond à /h/ de l’aroumain (Caragiu-Marioțeanu 1975, 90 ; Rusu 1984, 213 ; Antofi 2003, 15–21). On a ainsi :
– */'fɛβr-e/ s.f. ‘fièvre’ > mold. [çoɾ] ~ [ɕoɾ] ; */'fɛrβ-o/ prés. 1 ‘(je) bous’ >
mold. [çeɾb] ~ [ɕeɾb] ; */'fɛrr-u/ s.n. ‘fer’ > mold. [çeɾ] ~ [ɕeɾ] ; */'fili-u/ s.m.
‘fils’ > mold. [çiu̯] ~ [ɕiu̯] ; mais :
– */fa'rin-a/ s.f. ‘farine’ > mold. [fə'i.nə] ; */'flor-e/ s.f. ‘fleur’ > mold.
['flo̯a.ɾe] ; */'fɔk-u/ s.m. ‘feu’ > mold. [fok].
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s’il ne s’agit là que d’une coïncidence évolutive ; mais la question ne nous paraît pas sans intérêt.
16 À cet égard, on rappellera, sous toute réserve, que le système consonantique punique accessible à la grammaire comparée comporte trois constrictives laryngales, mais aucune labiale (Krahmalkov 2000, 20–21).
38 | Xavier Gouvert
Une laryngalisation spontanée de [f] est ici hors de cause : c’est bien à une pala-talisation que l’on a affaire, conditionnée par la séquence d’une voyelle antéri-eure ou d’une semi-consonne palatale. Aroum. hiavrâ, mold. [çoɾ] reflètent protoroum. *['fi ɛ j βrə], via un développement *[fj] > * [fç], * [fɕ], * [x], lequel n’est pas sans évoquer la « première palatalisation » du protoslave (cf. protosl. *xelmu s.m. ‘heaume’ > russ. шлем, scr. šljȅm). Pour preuve de ce changement, l’aroumain répond à [v] / __[e i] munténien et transylvain par la vélaire [ɣ] ; le moldave, par [ʝ] ou [ʑ], cf. munt. transylv. [vin] s.n. ‘vin’ = aroum. yin = mold. [ʝin], [ʑin], contre munt. transylv. ['va.kə] s.f. ‘vache’ = aroum. vacâ = mold. ['va.kə].
En somme, il n’y a pas lieu de reconstruire en protoroman une fricative bi-labiale sourde. Le latin de l’Antiquité possédait une consonne définie par les traits [–occlusif, +constrictif, +labial, –voisé], dont la réalisation typique était labiodentale et que l’on notera donc */f/ en protoroman. Lors de l’expansion de la latinité, le système phonologique protoroman a pu interférer avec des sys-tèmes indigènes qui ignoraient le son [f]. En Italie méridionale, ce son a été remplacé par la bilabiale [ɸ], d’origine grecque. En Sardaigne orientale, *[f] protoroman a connu, peut-être sous l’influence d’une langue antérieure à la présence romaine, un cycle de débuccalisation-amuïssement. Entre l’Aquitaine et la Cantabrie, enfin, la labiodentale latine a été assimilée à un phonème bila-bial propre au protobasque ; il en est résulté un relâchement articulatoire en [h], prélude à la disparition de ce segment consonantique.
3 Les spirantes romanes : innovation ou
archaïsme ?
En l’état actuel des données de la reconstruction, 17 la distribution des occlusives protoromanes se présente comme suit :
||
17 w Pour */k/, cf. Gouvert 2014, 98–102.
1.2. Du protoitalique au protoroman | 39
Initiale Intervocalique Post-sonante Finale
(#__) (V__V) (R__) (__#)
*/p/ + + + – */b/ 18 + – ? – */t/ + + + + */d/ + + + + */k/ + + + – */ɡ/ + + + – */kw/ + + + –
Figure 3 : Distribution des occlusives protoromanes
De toutes les consonnes, seule la plosive bilabiale sonore */b/ n’est pas recon-structible en contexte intervocalique. Dans cette position, la corrélation de constriction (ou d’occlusion) */b/ ~ */β/ se trouve de facto neutralisée.19 Les formes reconstruites *[ka'βaɭ.ɭu] s.m. ‘cheval’, *[ɪs'kɾiː.βo] prés. 1 ‘(j’)écris’, *['deː.βet] prés. 3 ‘(il) doit’ reflètent des formes sous-jacentes *|ka'Ball+u|, *|s'kriB+O|, *|'deB+e+t| : l’archiphonème *|B| s’y réalise comme le phonème */β/ à l’initiale.20
Cette distribution lacunaire trouve son origine dans le changement dia-chronique */b/ > */β/ / V__V, c’est-à-dire la spirantisation de */b/ intervoca-lique, phénomène préprotoroman. Les ouvrages de référence enseignent que la spirantisation des occlusives latines [b d ɡ] se serait étalée entre le premier siècle avant Jésus-Christ et le sixième siècle après : « b > β dès la fin de la Répu-blique […], g > ɣ dès la première moitié du e III siècle, tandis que d > δ entre la fin du e e V siècle et celle du VI » (La Chaussée 1974, 46). On considère d’autre part que le changement *[b] > *[β] (et, conséquemment, la confusion de */b/ et */u̯/ intervocaliques) est antérieur à la fragmentation de la Romania et à l’individuation du protosarde. Ainsi reconstruit-on protorom. */ka'βall-u/, */s'kriβ-o/, répondant à lat. caballus, scribo ; mais on pose protorom. */'nod-u/ et */a'gʊst-u/ en regard de lat. nodum et augustum. La spirantisation de [d] et [ɡ] serait, suivant la théorie classique, une innovation particulière au roman occi-dental d’un côté, au sarde de l’autre. On oppose ainsi :
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18 Sur le problème que pose la reconstruction de */Rb/, cf. Gouvert 2014, 84 et ci-dessous. 19 Mais non la corrélation de voisement, ni celle de nasalité : les oppositions /B d g/ ~ /p t k/ et /B d/ ~ /m n/ se maintiennent à l’intervocalique.
20 On peut en déduire une distribution complémentaire des bilabiales, selon la formule */b/ → */β/ / V__V.
40 | Xavier Gouvert
it. ['no.do] roum. [nod] ;
it. [a'ɡos.to] roum. [a'ɡust] ; et :
sard. ['no.ðu] esp. ['nu.ðo] ;
sard. [a'ɣus.tu] esp. [a'ɣos.tu].
Quoique généralement admis, un tel scénario est contre-intuitif et pour tout dire paradoxal. D’un point de vue fonctionnel, il est de règle qu’un changement de mode d’articulation affecte indistinctement et simultanément toutes les con-sonnes de la même série. « Toute articulation distinctive change sans égards aux autres articulations avec lesquelles elle se combine pour former des pho-nèmes individuels » (Martinet 1955, 77) : principe général que l’on peut tenir pour la « deuxième loi » de la phonétique historique. 21 De fait, on conçoit mal, sur le plan phonétique et/ou phonologique, ce qui aurait pu permettre la spiran-tisation de *[b] (dans caballus) sans entraîner mécaniquement celle de *[d] (dans nodum) et de *[ɡ] (dans augustum). Que la désocclusion de [d ɡ] soit, par surcroît, intervenue ultérieurement et indépendamment en sarde et en roman occidental, le fait, sans être impensable, laisse perplexe.
Nous croyons que l’interprétation traditionnelle de la spirantisation ro-mane, due à l’extrapolation de certains faits de graphie, est inexacte. Notre hypothèse est que la désocclusion générale des sonores internes remonte beau-coup plus haut dans l’histoire du latin qu’on ne l’admet habituellement et que le système consonantique du sarde ou de l’espagnol est, à cet égard, plus « ar-chaïque » que celui représenté notamment par l’italien standard. Au demeu-rant, l’existence d’occlusives sonores intervocaliques ([d] et [ɡ]), qui passe pour un trait de conservatisme, n’est pas générale en italien : c’est une singularité des dialectes centraux de la Péninsule, sur lesquels est forgée la langue stan-dard et normative. Abstraction faite de l’italien septentrional, dont le consonan-tisme est de type « galloroman », on sait que « la d passa alla fricativa inter-dentale (δ) in ampie zone, come accade nelle regioni più arcaiche della Sardegna » (Rohlfs 1966–1969, vol. 1, 295), zones qui incluent la Corse, la Cam-panie, la Lucanie, la Calabre et la Sicile. Parallèlement, le changement [ɡ] → [ɣ] semble avoir affecté toute l’Italie méridionale, des Abruzzes à la Sicile (loc. cit. 298–299). Ce serait donc une erreur que de se représenter la spirantisation des intervocaliques comme un fait restreint au roman occidental et insulaire.
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21 Si l’on pose comme première loi le caractère aveugle du changement phonétique (principe d’Osthoff).
1.2. Du protoitalique au protoroman | 41
On dispose d’un terminus post quem non pour la spirantisation en roman occidental : c’est le début de la sonorisation des sourdes intervocaliques, chan-gement que l’on date généralement de la fin du 4e siècle (La Chaussée 1974, 182). Il est sûr que */d/ et */ɡ/ intervocaliques étaient fricatifs au moment où a débuté la sonorisation de */-t-/ et */-k-/, puisque, quoi qu’on en ait dit, ceux-ci ne se sont pas confondus avec ceux-là (Lausberg 1963–1972, vol. 2, 36–37). Il est donc inexact de prétendre que « primaire ou secondaire (issu de t), d [intervoca-lique] passe à δ » en protofrançais (pace La Chaussée 1974, 50) : cela donne à croire que *[d] primaire aurait « attendu » la sonorisation de *[t] pour se spiran-tiser – qu’il y aurait donc eu un seul cycle de spirantisation des occlusives. En réalité, */-d-/ était déjà articulé *[ð] lorsque */-t-/ est devenu *[d], et les données occitanes et ibériques prouvent que ce *[ð] était amuï ou vocalisé quand */-d2-/ s’est spirantisé à son tour (cf. esp. caer, pie, ver en face de maduro, nadar, seda). De même, la différence de traitement illustrée par fr. loi, païen d’un côté, plaisir, raisin j de l’autre, montre que */-ɡ-/ était devenu une spirante bien avant l’assibi-lation de *[k j] intervocalique. Reste à déterminer le terminus a quo du phéno-mène. À cette fin, le romaniste n’a d’autre moyen que de se faire latiniste et de scruter la préhistoire de la langue-mère.
Un fait crucial pour saisir l’histoire du consonantisme latin est le traitement des fricatives en position médiale. Il est établi que le protoitalique possédait cinq constrictives sourdes : */ɸ θ s x x w/ (cf. ci-dessus § 1). Lors de la transition vers le système latin, ces dernières ont eu un sort différent selon qu’elles se trouvaient en position interne ou initiale. « Entre voyelles en effet, les spirantes sourdes, y compris la sifflante s […], sont devenues sonores », selon Meillet/ Vendryes (1979, 72) ; « le résultat a été que les spirantes f et þ (issues respective-ment de bh et de dh), sonorisées à l’intervocalique, sont devenues des occlu-sives ; c’est par b ou par d qu’elles sont respectivement représentées en latin » (loc. cit.). On cite, pour la bilabiale, l’exemple de protoital. *[né.ɸe.laː] s.f. ‘nuage’ > latarch. *[nɛ́.βə.ɫa] > protorom. */'nɛβʊl-a/ (lat. nebula). Pour la den-tale, on a protoital. *[ɸí.θeːm] s.f. ‘foi’ > latarch. *[fí.ðem] > protorom. */'fɪd-e/ (lat. fidem). Les mêmes auteurs considèrent que « le passage de x à h étant anté-rieur à la sonorisation des spirantes sourdes intervocaliques, l’x n’a pu en être atteinte » (Meillet/Vendryes 1979, 73) : ainsi *u̯exoː v.tr. ‘charrier’, devenu *[wɛ́.hoː], est-il reflété par 22 ueho (et non ** uego ) en latin classique. Cependant, si l’on admet sans peine que *[ɸ] et *[θ], comme *[s], se sont sonorisés à l’inter-
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22 Ce point est cependant discuté. Il a été soutenu que l’évolution authentiquement latine serait */-x-/ > */-ɡ-/ (cf. *θixouraː > figura) et que les formes du type ueho seraient en fait sabel-liques (cf. Leumann 1977, 165–166 et Dangel 1995, 61).
42 | Xavier Gouvert
vocalique, a-t-on le droit d’invoquer un fait de graphie (« c’est par b ou par d qu’elles sont respectivement représentées ») pour affirmer que ces deux frica-tives étaient « devenues des occlusives » en latin ? La chose ne va pas de soi. Que les Latins aient employé le même signe pour noter la bilabiale de bonus et celle de nebula, la dentale de duo et celle de fidem, cela ne prouve rien sur le mode d’articulation de ces consonnes. La seule donnée exploitable par la mé-thode comparative est que les aboutissements des anciennes fricatives *[ɸ] et *[θ] internes se sont confondus avec ceux des occlusives *[b] et *[d], respective-ment. La bilabiale de lat. nebula, issu de *neɸelaː, est identique à celle de guberno 23 , emprunté à gr. κυβερνάω ; la dentale de lat. fidem, issu de *ɸiθeːm, est la même que celle de pedem, issu de *pedəm.
Or, le fait (phonologique) que *[ɸ] et *[θ], passés à *[β] et *[ð], ont rejoint */b/ et */d/ avant les premières attestations de la langue latine n’implique pas qu’ils soient devenus (phonétiquement) des occlusives à cette époque. La pro-babilité est au moins égale que ce soit les occlusives elles-mêmes qui aient été spirantisées à l’intervocalique ; et cette hypothèse devient très plausible à l’examen de certaines évolutions latines et (pré)protoromanes. Tout d’abord, l’amuïssement de /d/ final absolu en latin (cf. latarch. med, sententiad abl. > latclass. me, sententia), bien documenté épigraphiquement et que l’on date du troisième siècle avant Jésus-Christ (Weiss 2011, 155), reste mal explicable si on l’interprète comme la chute d’une occlusive ; mais le phénomène serait des plus communs dans l’hypothèse où la consonne impliquée eût été une frica-tive sonore (*[meːð], *[sen'tɛn.ti.jaːð]). Le fait, toutefois, ne saurait être prouvé. Plus suggestive est l’évolution des groupes *VgiV et *VdiV intervocaliques en latin et en protoroman. Les issues de protorom. *|'kɔrrɪɡ+i+a| s.f. ‘courroie’ = lat. corrigia (fait sur */'kɔrriɡ-e-/ v.tr. ‘diriger’), celles de protorom. *|'faɡ+i+a| s.f. ‘espèce de hêtre’ = lat. fagea (fait sur */'faɡ-u/ s.f. ‘hêtre’), formes où le sandhi interne *|ɡ+i| est de date protoromane, 24 interdisent de reconstruire un segment occlusif interne. En effet, le traitement parallèle de *VkiV (type */'braki-u/ > fr. bras, esp. brazo, port. braço) implique que *[j] au contact d’une occlusive vé-laire antécédente entraîne la gémination de cette dernière : */'braki-u/ → *['bɾak.kj j u] ; */'glaki-a/ → *['ɡlak.ka] (cf. Lausberg 1963–1972, vol. 2, 59–61). Une protoréalisation *[ɡj] > *[ɡ.ɡ j] n’aurait pas manqué de produire des issues comme fr. *courrège, *fage, esp. *correja, *haja, port. *correja, *faja : or, on a
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23 Soit *[ky.beɾ.náɔ̯] (Biville 1995, vol. 2, 27). 24 Il faut distinguer ce cas de celui de lat. maiorem, peiorem (< *mag-ioːsəm, *ped-ioːsəm), où le sandhi interne est de date prélatine (protoitalique) et qui relève d’un autre cycle de palatali-sation (Weiss 2011, 159).
1.2. Du protoitalique au protoroman | 43
roum. curea, fr. courroie, esp. correa, port. correia, de protorom. */kor'rɪj-a/, et oïl. faie, esp. haya, port. faia, de protorom. */'faj-a/. C’est bien, par conséquent, une filière *[ɣj] > *[j] qui rend compte des résultats romans (*['fa.ɣu] → *['fa.ɣja] > *['fa.ja]). On doit souligner que le type italien (toscan) correggia, faggia ne reflète pas l’état protoroman, mais résulte d’un renforcement secondaire de [j] en [ɟ.ɟ] > [d.ʥ], dont il est beaucoup d’autres exemples (cf. La Chaussée 1974, 78–79). De la même manière, les descendants de protorom. *|'ɔ+'die| adv. ‘au-jourd’hui’ (lat. hodie), sard. oe, fr. hui, esp. hoy, supposent une spirantisation préprotoromane *['ɔ.dje] > *['ɔ.je] ; la mi-occlusive géminée d’it. oggi est sortie de yod.
La reconstruction du groupe */Kn/ corrobore l’idée d’une spirantisation précoce des plosives sonores en protoroman. L’ancêtre de sard. sinnu, roum. semn, it. segno etc. est reconstruit comme protorom. */'sɪgn-u/ (Gouvert 2014, 98), qui correspond à *|'sɪKn+u|.25 Comme on l’a rigoureusement établi (Cham-bon 2013), les issues romanes ne s’expliquent que par une protoréalisation *['sɪɣ.nu], comportant un segment fricatif. Ce fait suppose un changement *[ɡ] > *[ɣ] dont rien ne donne à croire qu’il soit récent. Un autre changement, celui de protoital. */x w w / intervocalique, est également instructif : que * snixəm s.f. ‘neige’ donne lat. niuem (et non *niguem) montre qu’il n’y a pas eu « durcisse-ment » de la spirante entre le stade préhistorique *[sní.ɣwəm] et l’état protoro-man *['nɪ.βe], mais maintien de l’articulation constrictive.26
Plutôt que de supposer, comme on le fait pour des raisons surtout philolo-giques (graphématiques), que *[β] et *[ð] internes ont été occlus en latin archa-ïque, avant d’être « re-spirantisés » – sept siècles plus tard ? – en protoroman insulaire et occidental, il paraît donc économique d’inscrire les spirantisations romanes dans la longue durée de l’histoire du latin et d’admettre que les an-ciennes occlusives */b d ɡ ɡ w/ étaient déjà réalisées *[β ð ɣ w] avant les premiers monuments de la langue latine. Au lieu d’admettre, comme on le fait habituel-lement, une filière :
protoital. *[θ] > *[ð] > protorom. *[d] > rom. *[ð] / V__V, on fait l’économie de deux changements diachroniques en posant :
protoital. *[d θ] > protorom. *[ð] / V__V.
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25 La notation morphophonologique *|sɪKn+u| comporte l’archiphonème *|K|, une consonne [+vélaire] indéterminée, afin de noter la neutralisation de */k g/ (réalisé [ɣ]) devant nasale. 26 Ajoutons que le sort de la laryngale */h/ intervocalique, issue de */x/ et reflétée par H médial en latin classique (cf. *u̯exoː > lat. ueho), ne s’oppose pas à l’hypothèse d’un maintien des spirantes sonores : 〈ueho〉 peut fort bien avoir noté *[wɛ́.ɦoː], avec [ɦ] voisé. Cf. cependant ci-dessus n. 22.
44 | Xavier Gouvert
Cette solution a pour conséquence de faire remonter au stade préprotoroman des changements que l’on a coutume d’attribuer au « postprotoroman » (c’est-à-dire aux branches romanes individualisées), cf. figure 4 page suivante :
Protoital. : *[-ɡw-] *[-xw-] *[-b-] *[-ɸ-] *[-d-] *[-θ-] *[-ɡ-]
Préprotorom. : *[w] *[β] *[ð] *[ɣ] *[-dj-] *[-gj-]
Protorom. : *[β] *[ð] *[ɣ] *[j]
Sard. esp. : [-β-] [ð] [ɣ] [j] Roum. it. : [v] [d] [ɡ] [-dʥ-]
Figure 4 : Origine préprotoromane des spirantes romanes
La valeur de cette hypothèse tient à ce qu’elle permet de résoudre le paradoxe de la « spirantisation anticipée » de */b/ et, en même temps, qu’elle évite de postuler deux ou trois cycles de spirantisation successifs et indépendants en sarde, en roman occidental et en italien méridional. Dans un tel scénario, on le voit, les plosives sonores internes du roumain et de l’italien standard (it. ['no.do], [a'ɡos.to], ['ɔd.ʥi]) ne continuent pas des plosives originelles, mais résultent de l’occlusion secondaire des fricatives protoromanes (*['noː.ðu], *[a'ɣʊs.tu], *['ɔ.je]), 27 maintenues dans la plus grande partie de la Romania. En
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27 Un tel changement n’a en lui-même rien d’exceptionnel : il s’est notoirement produit au cours de l’évolution de l’ancien allemand et des langues scandinaves modernes (cf. protogerm. */broːθeːr/ > ahall. bruoder, néerl. broeder, dan. broder etc. ; Plotkin 2008, 114, 150).
1.2. Du protoitalique au protoroman | 45
termes phonologiques, c’est la variante non marquée de chaque phonème ([d], [ɡ], [ʥ]) qui a remplacé la variante combinatoire ; de manière prévisible, seul a échappé à ce remplacement le segment [v] (roum. avea, it. avere < */a'β-e-re/), qui existait aussi à l’initiale et n’entrait pas dans le jeu de l’allophonie. Le rou-main et le toscan se singulariseraient donc ici non par un conservatisme, mais par une innovation. D’autre part, le bétacisme, tendance phonétique accomplie ou latente dans de vastes régions de la Romania occidentale et insulaire (cf. ci-dessus § 2), se laisse assez bien expliquer par le besoin de rééquilibrage d’un système consonantique perçu comme discrépant : si [ð] et [ɣ] sont proscrits hors position médiale au profit de [d] et [ɡ], il est mécanique que [β] le soit au profit de [b] – en d’autres termes, qu’une corrélation d’occlusion peu rentable (/b/ ~ /β/) finisse par disparaître du système.
La difficile question des groupes romans /Rb/ et /Rβ/ pourrait trouver une réponse dans le cadre que nous venons de poser. Nous avons dit que c’était sur la foi des issues françaises et occitanes (et, dans une moindre mesure, friou-lanes et romanches) qu’il était permis de reconstruire, par exemple, protorom. */'kɔrb-u/ en face de */'kɛrβ-u/ (cf. Malkiel 1987, 109–125 ; Gouvert 2014, 84– 86). Le témoignage des autres parlers romans ne permet pas, en principe, de décider si l’on a affaire à un primitif */lb/ ou */lβ/, */rb/ ou */rβ/. Dans l’aire ibérique, l’occlusive et la fricative bilabiales sont confondues : l’espagnol, no-tamment, n’admet que [β] derrière [l] et [ɾ] : albo ['al.βo], hierba ['jeɾ.βa]. Quant à l’italien, il présente des données extrêmement contradictoires – mais dont il ressort que les formes en /lb/ et /rb/ sont toutes suspectes de réfection ou de cultisme. 28
Nous ne saurions reprendre da capo l’étude de ce volumineux dossier, et nous ne livrerons ici qu’une hypothèse sur le scénario évolutif tel que nous nous le représentons. L’impression qui domine, à l’examen des données panromanes, est que l’opposition protorom. */b/ ~ */β/ était neutralisée aussi bien en con-texte R__ qu’à l’intervocalique et que les seules formes accessibles à la recons-truction sont des formes en */β/. Il faut, selon nous, poser protorom. */'barβ-a/, */'ɛrβ-a/, */'kɔrβ-u/, */'arβor-e/, tout comme */'kalβ-u/, */'kɛrβ-u/, */ser'β-a-re/ etc. La discrépance observée en français29 entre les résultats de */lb/ et */rb/ d’une part (type herbe), de */lv/ et */rv/ d’autre part (type cerf) ne reflèterait pas une dichotomie originelle, mais une évolution secondaire. Dans les faits, tout se passe comme si le protoroman régional de Gaule avait changé régulièrement
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28 Pour les matériaux et le détail des faits, on se reportera à l’étude fondamentale de Parodi (1898, notamment 237–238).
29 Et, pour partie, en frioulan, romanche, occitan.
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*/rβ/ en /rb/, sauf en finale devenue absolue. On s’expliquerait ainsi qu’à proto-rom. */kor'β-ɛll-u/ ‘(petit) corbeau’ réponde afr. corbel (cf. sard. kurbeḍḍu), tandis que le simple */'kɔrβ-u/ (cf. lat. coruus) donne afr. corf (afr. corp, rare et tardif, s’expliquant comme une rétroformation sur corbel ou comme un em-prunt). Nous proposons une filière *['kɔɾ.βu] > *[kɔɾβ] > *[kɔɾɸ] corf, où /f/ est la phonématisation d’un [β] devenu final et dévoisé ; dans le dérivé, en revanche, c’est le traitement général *[β] > [b] qui se sera produit. Ce même traitement se rencontre dans */'kʊrβ-a/ s.f. > fr. courbe, occit. corba et */kʊr'β-a-re/ > fr. cour-ber, occit. corbar, qui ont réagi sur l’adjectif, afr. corp ~ corbe adj. ‘courbe’ (pour *corf ~ corbe), aoccit. corp ~ corba. Dans le même ordre d’idées, on peut inter-préter le type oïl. berbis (fr. brebis) comme un corrélat exact de lat. ueruicem. Partant de protorom. */βer'βik-e/, on restitue protofr. *[veɾ'βits]30 d’où *[βeɾ'βits] → */ber'bits/, par assimilation régressive. Naturellement, cette hypothèse im-plique que les lexèmes français et occitans du type chauve, mauve, sauver, servir etc. ne sont pas héréditaires, mais sont le produit de l’influence savante ou de l’analogie des formes à désinence zéro (cf. afr. sauf ind./subj. prés. 1 → sauver, serf → servir etc.).
Il est possible de préciser la chronologie absolue de la spirantisation des sonores internes telle que nous l’envisageons. D’une part, ce changement doit être intervenu à date prélittéraire, au plus tard avant la naissance de Plaute (ca 254 av. J.-Chr.) – et sans doute avant celle d’Andronicus (ca 280 av. J.-Chr.). Aucun texte latin connu ne distingue en effet la consonne médiale de pedem de celle de fidem. Antérieurement au troisième siècle avant notre ère, les rares documents exploitables ne nous sont connus que par des citations, voire des réécritures, ce qui interdit d’en tirer parti pour la datation du changement pho-nétique. D’autre part, un terminus a quo peut être fixé par le traitement des em-prunts anciens du latin au grec (dorien). Ceux-ci ont en effet participé à la spi-rantisation (cf. gr. κυβερνάω → protorom. */gʊ'βɛrn-o/, Biville 1995, vol. 2, 27) ; toutefois, la date de l’emprunt est ici trop précoce (les premiers établissements italiotes remontent au 8 e siècle) pour être significative. En tout état de cause, la spirantisation de *[b d ɡ] appartient à la période dite du latin archaïque.
L’hypothèse de la « spirantisation précoce » amène à récrire la filière évolu-tive d’un grand nombre d’unités lexicales romanes. Nous n’en donnerons ici qu’un aperçu.
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30 Latméd. verbices, documenté dans les Brevium exempla carolingiens (ca 810, Boretius 1883, 255 § 31), reflète fidèlement, selon nos vues, le phonétisme vernaculaire du début du 9e siècle.
1.2. Du protoitalique au protoroman | 47
(1) Protoital. *[-ɸ-] > protorom. *[-β-]. 31 Exemples :
– *[né.ɸe.laːm] s.f. ‘nuage’ > latarch. *[nɛ́.βə.ɫam] nebulam > protorom.
*['nɛ.βʊ.la] ;
– *[skɾéi̯.ɸe.ti] prés. 3 ‘(il) écrit’ > latarch. *[skɾíː.βɪt] scribit > protorom.
*[ɪ'skɾiː.βɪt] ;
– *[ál.ɸom] adj. ‘blanc’ > latarch. *[ál.βum] album > protorom. *['al.βu].
(2) Protoital. *[-d-], *[-θ-] > protorom. *[-ð-].
Exemples :
– *[pé.dəm] s.m. ‘pied’ > latarch. *[pɛ́.ðem] pedem > protorom. *['pɛ.ðe] ;
– m *[súɾ.dom] adj. ‘sourd’ > latarch. *[sʊ́ɾ.ðu] surdum > protorom.
*['sʊɾ.ðu] ;
– *[ɸí.θeːm] s.f. ‘foi’ > latarch. *[fí.ðem] fidem > protorom. *['fɪ.ðe].
(3) Protoital. *[-θ-] > protorom. *[-β-] / R__. Exemples :
– *[héɾ.θaːm] s.f. ‘herbe’ > latarch. *[hɛ́ɾ.vam] herbam > protorom. *['ɛɾ.βa] ;
– *[ɸáɾ.θaːm] s.f. ‘barbe’ > latarch. (1) *[váɾ.vam m ] barbam , (2) *[fáɾ.fa] >
protorom. (1) *['baɾ.βa], (2) *['faɾ.fa] ‘moustache’.
(4) Protoital. *[-ɡ-], *[-x-] > protorom. *[-ɣ-].
Exemples :
– *[réː.ɡəm] s.m. ‘roi’ > latarch. *[réː.ɣem] regem > protorom. *['reː.ɣe] ;
– *[mol.ɡé.je.ti] prés. 3 ‘(il) trait’ > latarch. *[mʊ́ɫ.ɣeːt] mulget > protorom.
*['mʊɫ.ɣet] ;
– *[θíx.los] s.m. ‘potier’ > latarch. *[fí.ɣə.ɫʊs] figulus → protorom.
*[fɪ.ɣʊ'la.ɾe] v.tr. ‘façonner’.
(5) Protoital. *[h] > protorom. Ø.
Exemple : *[tɾá.he.ti] prés. 3 ‘(il) tire’ > latarch. *[tɾá.ɦɪt] trahit > protorom.
*['tɾa.ɪt].
(6) Protoital. *[x w] > protorom. *[β].
Exemple : *[sní.xw m əm] s.f. ‘neige’ > latarch. *[ní.we] niuem > protorom.
*['nɪ.βe].
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31 Ou [-w̟-], cf. ci-dessus § 1.
48 | Xavier Gouvert
En synchronie protoromane, on peut dès lors énoncer les règles d’allophonie suivantes :
(I.1) *[b] → *[β] / V__V
(I.2) *[d] → *[ð] / V__V
(I.3) *[ɡ] → *[ɣ] / V__V
(II.1) *[b] → *[β] / R__
(II.2) *[d] → *[ð] / R__
(II.3) *[ɡ] → *[ɣ] / R__
Synthétiquement, ces six règles se reformulent en une seule :
[C, +occl, +vox] → [C, –occl, +constrict, +vox] / V__V ; R__
« Toute occlusive sonore se désocclut entre voyelles ou après une sonante. »
Le tableau de la page suivante (figure 5) résume l’application de cette règle et présente la distribution allophonique qui en résulte.
Phonème Variante Variante Graphème Exemples protoroman initiale médiale latin
*/b/ [b] 〈bonum〉 */'bɔn-u/ *['bɔ.nu]
B
〈nebulam〉 */'nɛβul-a/ *['nɛ.βʊ.la] 〈herbam〉 */'ɛrβ-a/ *['ɛɾ.βa]
[β]
*/β/ [β]
〈uenire〉 */βe'n-i-re/ *[βe'niː.ɾe]
V 〈nouem〉 */'nɔβ-e/ *['nɔ.βe]
〈coruum〉 */'kɔrβ-u/ *['kɔɾ.βu]
〈decem〉 */'dɛke/ *['dɛ.ke]
*/d/ [d] [ð] D 〈pedem〉 */'pɛd-e/ *['pɛ.ðe]
〈surdum〉 */'sʊrd-u/ *['sʊɾ.ðu]
〈gustare〉 */gʊs't-a-re/ *[ɡʊs'taː.ɾe]
*/ɡ/ [ɡ] [ɣ] ~ [ɰ] G 〈regem〉 */'reg-e/ *['reː.ɣe]
〈mulget〉 */'mʊlg-e-t/ *['mʊɫ.ɣet]
Figure 5 : Exemplification de la règle d’allophonie
La ressemblance est patente entre le système ainsi reconstruit et celui qu’attestent le languedocien, le catalan, l’espagnol et le portugais contempo-rains. Elle ne doit cependant pas occulter la variation inhérente à toute struc-
1.2. Du protoitalique au protoroman | 49
ture linguistique, notamment phonologique : en dépit de leur formalisme appa-rent, ni la méthode comparative, ni la pratique reconstructive n’interdisent le réalisme. Il est certain que, là où l’opposition occlusion/constriction n’était pas pertinente, les réalisations occlusive et constrictive du phonème considéré peu-vent – doivent – avoir coexisté dans la masse parlante. Si l’organisation diato-pique et diastratique de cette coexistence nous échappe, le témoignage direct des langues romanes nous en donne quelque idée. Il n’est pas exclu, en particu-lier, que les couches supérieures de la société romaine et les régions conserva-trices de la Dacie et de l’Italie centrale aient privilégié une réalisation occlusive des phonèmes */b d ɡ/ médiaux, réalisation perçue comme lettrée et sociale-ment valorisée ; à l’opposé, la confusion, puis la fusion des phonèmes */b/ et */β/, dont on saisit les premières traces au commencement de la République,32 paraît avoir caractérisé certaines populations périphériques tardivement ga-gnées à la latinité, éloignées de ses centres directeurs et imperméables à l’influence du médium écrit. Quoi qu’il en soit, on mesure la distance qui sépare un tel système de la représentation traditionnelle et scolaire du latin, induite par l’orthographe de la langue classique. « On ne saurait trop se défier du sys-tème phonologique et graphématique a priori évident de la langue latine, qui, sous couvert d’une orthographe unifiée et littéraire, enferme des obscurités dont on peine à rendre compte » (Garnier 2012, 233) : l’allophonie consonantique du latin et ses prolongements romans apportent, croyons-nous, une illustration particulière à cette remarque pleine de sens.
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32 Sur la précocité du bétacisme en latin, cf. notamment Richter 1934, 60–62 § 33. 50 | Xavier Gouvert
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