Ed McBain

McBain Ed · Chapitre 1 sur 17

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Ed McBain

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Ed McBain

SOUPE AUX POULET

Killer’s Wedge

OceanofPDF.com

1959

Traduction de Louis Saurin

et Philippe Aronson

Pour Helen et Gene.

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1

C’était un après-midi normal du début d’octobre.

Au-delà des fenêtres grillagées de la salle des inspecteurs du 87e District, Grover Park éclatait de couleurs. L’été indien précoce, paré comme une princesse, étalait ses ors et ses pourpres, ses rouges et ses oranges dans l’air doux de l’automne. Le soleil étincelait dans un ciel sans nuages et dardait ses rayons entre les barreaux, faisant danser une poussière d’or. Les bruits de la rue s’insinuaient par les fenêtres ouvertes et venaient se mêler au brouhaha du bureau pour former une symphonie familière et unique.

Il y avait d’abord le thème principal joué par le bureau, fait de sonneries de téléphones, de crépitements de machines à écrire et de jurons. Les variations s’inscrivaient sur ce thème, allant du choc sourd d’un poing de policier dans l’estomac d’un voyou, au hurlement féroce d’un inspecteur qui voulait savoir où diable était passé son stylo, au murmure persistant d’un interrogatoire serré, au chuchotement mielleux et assourdi d’une conversation téléphonique avec une jeune belle de Hall Avenue, au sifflement d’un agent apportant un message du Central, aux récriminations tonitruantes d’une femme qui portait plainte contre son mari qui la battait, au gargouillis du distributeur d’eau fraîche, au fou rire qui accueillait une histoire grivoise.

Accompagné des sons d’octobre qui émanaient de la rue, un rire sonore venait justement de ponctuer, en ce vendredi après-midi, la dernière de Meyer Meyer.

— Faut dire ce qui est, constata Bert Kling, il sait raconter une histoire. Ça, c’est une chose que je ne sais pas faire. Raconter une histoire.

— Il y a bien des choses que tu ne sais pas faire, lança Meyer, une lueur pétillante dans ses yeux bleus, mais passons. L’art de raconter une histoire, Bert, s’acquiert avec l’âge. Un petit morveux comme toi en est incapable. Il faut des années d’expérience.

— Va te faire foutre, vieux schnock !

— Tu vois, Cotton, il montre les crocs tout de suite ! C’est fou ce que son âge le rend susceptible.

Cotton Hawes goûta son café et sourit. C’était un homme de haute taille, un mètre quatre-vingt-cinq et quatre-vingt-quinze kilos, avec des yeux bleus et un menton carré à fossette. Ses cheveux étaient d’un roux étincelant, éclairés par une mèche d’un blanc pur, sur la tempe gauche. Cette curiosité résultait d’un ancien coup de couteau. On avait dû raser les cheveux pour soigner la blessure, et ils avaient repoussé blancs. A l’époque, Hawes avait remarqué :

— C’est une belle preuve de la trouille que j’ai eue !

Il répondit à Meyer en riant :

— La jeunesse est toujours susceptible, c’est bien connu.

— Tu t’y mets toi aussi ? demanda Kling. C’est un complot !

— Non, ce n’est pas un complot, rectifia Meyer. C’est une politique de haine spontanée. Le problème principal en ce bas monde, c’est ça. La haine. Au fait, connaissez-vous le slogan de la Semaine Contre la Haine ?

— Non, répondit Hawes, pince-sans-rire. C’est quoi, le slogan de la Semaine Contre la Haine ?

— Que tous les haineux aillent se faire foutre ! lança Meyer avec véhémence.

Puis le téléphone sonna. Hawes et Kling, d’abord perplexes, finirent par éclater de rire. Les faisant taire d’un geste, Meyer décrocha.

— 87e, inspecteur Meyer… Comment dites-vous, madame ? Oui, je suis inspecteur. Comment ? Non, je ne suis pas le chef de… Ma foi, madame, le lieutenant est assez occupé en ce moment. Si je puis vous aider ? Oui, madame, de quoi s’agit-il ?… Une chienne, dites-vous… Oui, madame. Je vois… Mais nous ne pouvons guère le retenir à la maison. Ce n’est pas précisément du ressort de la police. Oui, je comprends. La chienne… Oui, madame. Je regrette, mais nous n’avons pas d’homme disponible pour l’instant. Nous sommes assez pris, cet après-midi… Comment ?… Ah, je regrette que vous le preniez ainsi, madame. Mais vous comprenez…

Il se tut et regarda l’appareil.

— Elle a raccroché, constata-t-il en en faisant autant.

— Qu’est-ce qu’elle voulait ? demanda Kling.

— Elle a un danois qui court après la chienne cocker du voisin. Elle désire que nous retenions le danois à la maison ou que nous nous occupions de la chienne. Aaaaah ! soupira Meyer, l’amour, toujours l’amour ! (Il marqua un temps, puis demanda :) Vous savez ce que c’est, l’amour ?

— Non, fît Hawes, toujours pince-sans-rire. C’est quoi ?

— C’est pas de la blague ce coup-ci, c’est de la philosophie : L’amour, c’est de la haine ramollie.

— Quel cynisme ! dit Hawes.

— C’est pas du cynisme. C’est de la philosophie. Il ne faut pas croire un homme qui pense à voix haute. La seule façon de mettre à l’épreuve une idée brillante est de la dire.

Hawes se retourna brusquement.

La femme qui se tenait à la barrière de bois qui séparait la salle des inspecteurs du couloir était entrée si doucement que personne ne l’avait entendue. Elle venait de s’éclaircir la gorge, bruyamment, et c’était cette toux qui avait fait se retourner Hawes et sursauter Kling et Meyer.

Elle avait l’air de la mort en personne.

Ses cheveux noirs étaient tirés en chignon sur la nuque et ses grands yeux bruns étincelaient au milieu d’un masque blême, sans maquillage, aux lèvres pâles et aux joues livides. Elle portait un manteau noir et des chaussures noires sans bas. Ses jambes nues étaient aussi blanches que sa figure, des jambes maigres et frêles qui semblaient la supporter difficilement. Elle avait un cabas noir et ses doigts osseux se crispaient sur les poignées de cuir.

— Oui ? dit Hawes.

— L’inspecteur Carella est ici ? demanda la femme d’une voix sans timbre.

— Non, répondit Hawes. Je suis l’inspecteur Hawes. Si je puis…

— Quand reviendra-t-il ? coupa-t-elle.

— Je ne saurais dire. Il avait à s’occuper d’une affaire personnelle et, de là, il se rendait directement sur une enquête. L’un de nous pourrait peut-être…

— J’attendrai, dit la femme.

— Ce sera peut-être long.

— J’ai le temps. J’ai toute la vie pour attendre, répliqua-t-elle.

Hawes haussa les épaules.

— A votre aise. Il y a un banc dans le couloir. Si vous voulez…

— J’attendrai chez vous, déclarat-elle.

Et avant que Hawes ait pu l’intercepter, elle avait poussé le portillon et se dirigeait vers un des bureaux inoccupés, au milieu de la pièce. Hawes s’approcha vivement.

— Je regrette, mademoiselle, dit-il, mais les visiteurs n’ont pas le droit…

— Madame, corrigea-t-elle. Mrs Frank Dodge.

Elle s’assit, plaça son lourd cabas sur le bureau et appuya ses deux mains dessus.

— Ecoutez, madame, nous ne permettons pas aux visiteurs d’entrer dans le bureau sans raison précise. Je suis certain que vous conviendrez…

— J’ai une raison précise.

Elle pinça ses lèvres exsangues.

— Eh bien ! dites-moi simplement…

— J’attends l’inspecteur Carella. L’inspecteur Steve Carella, répéta-t-elle avec une surprenante amertume.

— Si vous voulez l’attendre, reprit patiemment Hawes, il faudra l’attendre là-bas, sur le banc. Je regrette, mais c’est…

— J’attendrai ici, décréta-t-elle avec force. Et vous aussi.

Hawes regarda Meyer et Kling.

— Chère madame, commença Meyer, nous ne voulons pas être impolis mais…

— Ta gueule, dit la femme.

Elle parlait avec une étrange autorité. Les inspecteurs ouvrirent des yeux ronds.

Elle glissa sa main droite dans la poche de son manteau. Quand elle la ressortit, elle tenait un objet dur et froid.

— Ceci est un .38, annonça-t-elle.

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