Ed McBain

McBain Ed · Chapitre 13 sur 17

Pages du PDF

Ed McBain

La jupe noire était tendue à craquer…

13

La jupe noire était tendue à craquer sur la cuisse d’Angelica Gomez, relevée sur le genou, et s’arrêtait net pour faire place à un mollet rond, une cheville fine cerclée d’une bride de cuir verni et terminée par un pied menu chaussé d’un soulier rouge à talon aiguille. Cette aiguille-là clouait la main de Willis au plancher.

Angelica souleva son pied et se baissa vivement pour ramasser le revolver. Elle se releva prestement dans un éclair de jambes gainées de nylon, pivota sur elle-même et braqua son arme sur le lieutenant Byrnes qui tendait déjà la main vers la bouteille de nitro.

— Pas touche ! cria-t-elle.

Byrnes s’immobilisa.

— Recule ! Tout le monde ! Recule !

Les hommes s’écartèrent du bureau, en éventail, devant cette nouvelle menace qui pouvait être encore pire que la première. Angelica Gomez avait égorgé un homme qui pouvait être mort à l’heure qu’il était. Elle était en butte aux forces de la loi et à la vengeance d’un gang sans merci. Elle n’avait rien à perdre. Angelica Gomez se lançait dans la bagarre pour le meilleur et pour le pire, et que Dieu vienne en aide à ceux qui lui barreraient la route. Sa main crispée sur le pistolet ne tremblait pas.

— Je pars, dit-elle. Personne essaye de m’arrêter.

Virginia Dodge s’était relevée. Elle se tourna vers Angelica avec un sourire.

— Brave gosse, dit-elle. Passe-moi le revolver.

Angelica ne comprit pas tout de suite. Elle regarda Virginia et s’écria :

— Vous être pas bien ? Je fous le camp ! Tout de suite !

— Je sais. Donne-moi le revolver. Je les empêcherai de te suivre.

— Pourquoi je vous donne le revolver ?

— Bon Dieu, tu ne marches pas avec eux ? Us veulent te foutre en taule ! Donne-moi le revolver !

— Je dois rien à vous. Je vous demande de me laisser filer et vous non. Maintenant vous voulez le revolver. Vous êtes folle. Loca.

— Bon, je vais te faire un dessin. Si tu emportes ce revolver, ils vont me sauter dessus et sur le téléphone. Tu n’auras pas fait trois pas que toute la police sera à tes trousses. Alors que si tu me donnes le revolver, je les tiendrai en respect. Pas de coups de téléphone. Pas de voitures de patrouille pour te chercher. Tu seras libre.

Angelica réfléchit un instant.

— Allons, insista Virginia en faisant un pas en avant. Donne-le-moi.

— Vous les retenez ? Vous les gardez ici ?

— Mais oui.

— Venez, alors. Tout près.

Virginia s’approcha.

— Votre main, dit Angelica.

Virginia tendit la main et Angelica y déposa le revolver.

— Je pars maintenant. Vous les gardez ici. Je pars. Je suis libre. Libre !

Elle tourna les talons, fit un pas. D’un geste rapide, Virginia leva le bras. Brutalement, l’arme s’abattit sur le crâne d’Angelica Gomez. La fille s’écroula. Virginia l’enjamba et retourna vivement vers le bureau.

— Alors, vous croyez toujours que je plaisante ? dit-elle.

Roger, le domestique qui servait Jefferson Scott depuis plus de vingt ans, était en train de balayer les débris dans le couloir du grenier. Grand, mince et voûté, avec une calvitie couronnée de cheveux blancs, penché sur son balai, il balayait des copeaux, des échardes, des éclats de bois, avec méthode.

— Alors ? dit aimablement Carella, on déblaie ?

— Oui. Oui, monsieur. Mr Scott aimait l’ordre.

— Vous le connaissiez bien, Roger ?

— J’ai longtemps travaillé pour lui, monsieur. Bien longtemps.

— Vous l’aimiez ?

— C’était un monsieur très bien. Je l’aimais beaucoup.

— Il n’a jamais eu d’ennuis avec ses fils ?

— D’ennuis, monsieur ?

— Vous savez, pas de disputes ? Des dissentiments ? Ils ne l’ont jamais menacé ?

— Ils se disputaient quelquefois, monsieur, mais jamais méchamment. Et il n’y a jamais eu de menaces, non, monsieur.

— Hmm. Et la belle-fille ? Il n’y a pas eu d’histoires quand David l’a amenée à la maison ?

— Oh non ! Monsieur. Mr Scott aimait beaucoup sa belle-fille. Il disait toujours qu’il espérait que ses autres fils trouveraient une femme aussi bien qu’elle.

— Oui, murmura Carella. Merci…

Le vieux domestique paraissait hésiter. Carella attendit.

— Monsieur, dit-il enfin, on dîne en général à sept heures. Comme il est plus de six heures et demie, je me demandais si monsieur comptait rester dîner ?

Carella consulta sa montre. Il était six heures trente-sept.

— Non, répondit-il. Il faut que je sois au bureau à sept heures, j’ai rendez-vous avec ma femme. Je vous remercie. Je ne dînerai pas.

Il s’arrêta un instant, et sans savoir pourquoi, il ajouta :

— Nous venons d’apprendre que nous allons avoir un enfant. Enfin, ma femme.

— Oui, monsieur, dit Roger, et il sourit.

Carella sourit aussi.

— Oui… Enfin. Au boulot.

Les deux hommes se sourirent encore dans la pénombre du couloir et Carella pénétra dans le grenier. Au-dehors il entendit les pas de Roger s’éloigner.

Donc, nous voici à nouveau, messieurs-dames. Nous sommes en direct de la Tanière, où nous pouvons entendre le Trio Scott Suicide. Ah, comment s’appelle cette chanson ? La Danse du Macchabée. Bon, on se calme. On finit le boulot, et on se tire, d’accord ?

D’accord.

La chambre.

Pas de fenêtres.

Pas de trappes, pas de passages secrets.

Jefferson Scott avait été trouvé pendu, un tabouret renversé à ses pieds. La corde passée autour de la poutre, fixée à la poignée de la porte.

La porte s’ouvrait à l’extérieur, dans le couloir.

Le poids de Scott n’aurait pas suffi à retenir la porte. Donc elle avait été fermée à clef, au verrou.

Le cric avait fait sauter ledit verrou maudit, de l’extérieur. Bon.

Voyons voir, voyons voir…

Carella examina attentivement la porte et le verrou démantibulé qui pendait par une seule vis. Il essaya la porte, la secoua, la poussa, passa ses doigts sur les marques laissées par le levier. Roger avait balayé assez de bois pour alimenter une fabrique de cure-dents pendant huit jours. Puis il se baissa et glissa ses mains sur le seuil. Il sentait la lame de métal. Le bas du panneau collait au sol. Mais il lui sembla qu’à un certain endroit le métal était légèrement entamé. Il se baissa de nouveau, passa le bout de son doigt sur la lame et crut sentir un léger creux, à peine décelable.

— Vous avez perdu quelque chose ? fit une voix derrière lui.

Carella se retourna. Mark Scott était très grand même lorsqu’on était debout à côté de lui. Vu d’en bas, il paraissait immense, une montagne d’os et de muscles. Il était blond comme son frère David, mais plus large d’épaules. Il avait des pommettes saillantes qui donnaient du relief à un visage aux traits réguliers, une grande bouche lippue, et des yeux gris qui semblaient opaques dans la demi-pénombre du corridor.

Carella se releva lentement et s’épousseta les genoux.

— Non, je n’ai rien perdu, répondit-il aimablement. Mais je cherche quelque chose tout de même.

— Quoi donc ? dit Mark avec un sourire.

— Je ne sais pas trop. Un moyen de sortir de cette pièce, je crois.

— Sous la porte ? s’étonna Mark sans cesser de sourire. Vous ne pensez pas qu’il faudrait être bien mince ?

— Sans doute, sans doute, murmura Carella en rentrant dans le grenier.

Mark le suivit. Carella examina pensivement le loquet démantibulé et le fit balancer d’un doigt.

— On me dit que ce verrou était très dur. C’est vrai ?

— Oui. Il fallait tirer de toutes ses forces sur la porte et la soulever un peu. Je répétais souvent à père de le changer, mais il aimait bien son verrou. Il prétendait que c’était la seule occasion pour lui de faire un peu d’efforts physiques.

Il sourit plus largement.

— Il fallait tirer très fort sur la porte ? demanda Carella.

— Pardon ?

— Pour fermer le verrou.

— Ah. Oui, très fort.

— Pensez-vous que le poids de votre père appuyé contre la porte ait été suffisant pour faire glisser le verrou ?

— Pour maintenir la porte fermée, à la rigueur. Mais il a fallu une pression considérable pour faire bouger le verrou. Je suppose que vous pensez à la possibilité que quelqu’un ait pu le faire de l’extérieur ? Avec une ficelle peut-être ?

— Ouais, répondit Carella en soupirant. Je pensais à un truc comme ça, ouais.

— C’est impossible, rétorqua Mark. Demandez à mes frères. Demandez à Christine. Demandez à Roger. Ce verrou était impossible, père aurait dû le changer, vraiment. On en a parlé à maintes reprises.

— Vous ne vous êtes pas disputés à ce sujet ?

— Disputés ? Non ! Jamais de la vie ! Je n’ai jamais même discuté avec père, depuis l’âge de quatorze ans. C’est à cette époque que j’ai pris ma décision de ne jamais entrer en conflit avec mon père. Je savais que je partirais perdant. Et depuis, nous nous sommes toujours très bien entendus.

— Jusqu’à maintenant ?

— Oui.

— Qui a découvert que la porte était fermée au verrou, Mr Scott ?

— Mon frère Alan.

— Et qui est allé chercher le levier de cric ?

— C’est moi.

— Pourquoi ?

— Pour forcer la porte. Nous avions appelé père et n’avions obtenu aucune réponse.

— Et le levier a été efficace ?

— Oui, naturellement.

— Qui a ouvert la porte, après que vous avez fait sauter le verrou ?

— C’est moi. Mais le poids de père la retenait encore. A l’aide du levier, nous l’avons maintenue légèrement entrouverte, et puis Alan a passé le bras et coupé la corde.

— Est-ce que l’un de vous a utilisé le levier pour soulever la porte, par en dessous ?

— Non, bien sûr ! Pour quoi faire ?

— Je me le demande. Vous avez un emploi rémunérateur, Mr Scott ?

— Pardon ?

— Vous travaillez ?

— Eh bien, c’est-à-dire, je…

— Oui ou non ?

— J’ai fait un stage dans une des usines. Un stage d’études. Père disait toujours que pour commander il faut savoir obéir.

— Et vous étiez d’accord ?

— Oui. Naturellement.

— Et où faisiez-vous ces… ces études ?

-— Dans notre usine du New Jersey.

— Ça a duré combien de temps ?

— Six mois.

— Quel âge avez-vous, Mr Scott ?

— Vingt-sept ans.

— Et que faisiez-vous avant d’entrer dans l’usine du New Jersey ?

— J’ai passé quelques années en Italie.

— A faire quoi ?

-— A m’amuser. J’avais hérité un peu d’argent de ma mère. Dès que j’ai eu quitté l’université, je suis parti avec cet héritage.

— Vous aviez quel âge ?

— Vingt-deux ans.

— Et vous avez passé tout ce temps en Italie ?

— Non. Le gouvernement a eu son mot à dire. J’ai passé deux ans au service militaire.

— Puis vous êtes parti pour l’Italie ?

— Oui.

— Vous aviez donc vingt-quatre ans ?

— Oui.

— Et de quelle fortune disposiez-vous ?

— Ma mère m’a laissé trente mille dollars.

— Pourquoi avez-vous quitté l’Italie ?

— Parce que je n’avais plus le sou.

— Vous avez dépensé trente mille dollars en trois ans ? En Italie ?

— Eh oui.

— Vous devez avoir mené la grande vie, il me semble.

— J’ai toujours mené la grande vie, inspecteur, dit Mark Scott en souriant.

— Mmmm, je vois. Et dites-moi, ce stage d’études, il consistait en quoi ?

— Techniques de vente.

— Directeur ?

— Non, simple cadre.

— A quel salaire ?

— Père était contre tout favoritisme en ce qui concernait ses enfants. Il savait fort bien que la société s’effondrerait s’il embauchait ses fils à des salaires faramineux. Surtout quand ils n’ont aucune expérience du monde des affaires.

— Alors c’était quoi, le salaire ?

— Pour ce poste ? Quinze mille dollars.

— Je vois. Et vous menez la grande vie. Vous avez dépensé dix mille dollars par an en Italie. Je vois.

— C’était quinze mille pour commencer, voyez-vous ? Père avait l’intention de laisser les Industries Scott à ses fils, éventuellement.

— Dites-moi, Mr Scott, vous connaissiez les dispositions testamentaires de votre père ?

— Nous les connaissions tous. Père en parlait très librement.

— Je vois.

— Mr Carella, est-ce que vous vous imaginez que j’aurais pu tuer mon propre père ?

— Vous l’avez tué, Mr Scott ?

— Non.

— Il s’est suicidé, n’est-ce pas, Mr Scott ?

— Oui. C’est ça. A moins que vous ne pensiez que j’ai pu me faufiler sous la porte !

OceanofPDF.com

14

 

La ville s’exhibait, dans l’attente de plaisirs nocturnes. Elle portait une robe de satin noir et soyeux, et une écharpe rouge. Ses cheveux étaient parsemés de bijoux ; les lueurs rectangulaires des bureaux ouverts la nuit faisaient concurrence aux étoiles, et une brume étincelante enveloppait l’incroyable silhouette de la ville. Autour de son cou, la ville portait un collier de lumière éblouissante, les rouges et les verts de la circulation, l’ambre des réverbères, puis l’éclairage phosphorescent de Detavoner Avenue. Ses épaules rondes et bien en chair ondulaient au son de la musique nocturne, la musique douloureuse qui sourdait des clubs de jazz d’Isola, une musique tambourinante, d’une précision mathématique, qui émanait d’un peu partout.

Les autoroutes, nappées de la lueur du fleuve, moulaient sa taille, passaient du nord au sud autour de ses hanches larges, pour caresser ses jolies jambes, puis emprisonner ses chevilles dans des étreintes de néon, avant de terminer par des pointes de lumière dessinées par des talons hauts sur l’asphalte glissant.

La ville s’exhibait.

La nuit, le son de la nuit, une respiration haletante. Les yeux de la ville brillaient, fébriles, fiévreux. Vendredi soir, la ville serrait le week-end contre sa poitrine, enlaçait le week-end dans une étreinte désespérée. La ville, c’était une femme, une belle femme la vie dans ses reins et la trahison au cœur, une femme excitante qui cachait un couteau derrière son dos, entre ses longs doigts blancs, une femme douce qui chantait des mélodies oubliées depuis longtemps dans les canyons de béton balayés par le vent, une femme d’amour et une femme de haine, une femme tripotée par huit millions de citoyens qui avaient souvent goûté les douceurs de son corps, des citoyens qui la connaissaient bien, et qui l’exécraient d’un amour profond et durable. Huit millions d’habitants.

Geoffrey Tamblin était éditeur.

Il publiait des livres de classe. Il en publiait depuis trente-deux ans et aujourd’hui, à l’âge de cinquante-sept ans, il se considérait comme un homme qui connaît bien son métier.

Geoffrey Tamblin haïssait profondément ce métier. Plus que tout, il rageait d’avoir à publier des livres de mathématiques. Cette haine remontait à ses propres années de classe et à un professeur nommé Fanensel qui enseignait la géométrie. Il ne sut jamais si sa haine des mathématiques l’avait conduit à détester le professeur Fanensel, ou si c’était le contraire. Toujours est-il que quarante ans plus tard, la haine demeurait solidement ancrée en lui, et s’était amplifiée au point d’englober non seulement la géométrie mais toutes les formes de mathématiques, tous les professeurs et tous les élèves.

Le pire, c’était que la maison d’édition de Geoffrey Tamblin tirait le plus clair de ses ressources de la publication de livres de maths, depuis la géométrie plane jusqu’au calcul différentiel, en passant par l’algèbre. C’était pourquoi Geoffrey Tamblin souffrait de trois ulcères.

Son rêve aurait été de publier de beaux volumes de vers. La poésie, il n’y avait que ça de vrai. Un jour, se disait-il, les Editions Tamblin deviendraient synonymes de livres d’art. Et il n’aurait plus d’ulcères. Il déménagerait, irait vivre à la campagne et dirigerait sa collection de poésie de sa belle demeure champêtre. Il n’aurait plus à se hâter, plus à recevoir de vieux professeurs malodorants, plus à corriger d’austères épreuves, plus à se soucier de courbes ni de droites, ni de grand A ni de petit b. Rien que de beaux poèmes écrits par des jeunes filles rêveuses aux cheveux d’or. Aaaaaah !

Geoffrey Tamblin habitait Silvermine Road, aux confins du 87e District. Tous les soirs, il quittait son bureau de Hall Avenue, prenait le métro jusqu’à la 16e Rue, et regagnait son appartement, dans un quartier qui avait connu son heure d’élégance et de bon ton, mais qui se détériorait lentement. Tout cela, par la faute des mathématiques. Le monde se réduisait peu à peu à une simple formule et il n’y avait plus de réalité que dans les mathématiques. L’éternité multipliée par X égale une explosion de bombe H. Le monde ne serait jamais réduit en cendres, il serait réduit à une formule mathématique.

Le quartier sentait mauvais. Des détritus souillaient les trottoirs, on jetait les ordures par les fenêtres, des bandes de gangsters en costumes de soie traînaient dans les rues et se livraient à mille méfaits pendant que la police dormait sur ses deux oreilles. Geoffrey Tamblin se demanda où s’était réfugiée la poésie du monde.

Il décida de passer par le parc. Il y avait longtemps qu’il n’avait longé les grands arbres de Graver Avenue. Bien entendu, avec tous ces vauriens qui erraient à présent dans le quartier, il ne pouvait être question pour lui de traverser le parc. Mais il pouvait le longer et respirer un peu l’odeur de terre et de verdure.

D’un pas vif, la tête pleine de poésie, il passa devant l’immeuble aux fenêtres illuminées et remarqua machinalement les deux globes verts de l’entrée. 87. Encore des chiffres. Les chiffres le poursuivaient.

Trois garçons marchaient devant lui. Des délinquants juvéniles, sans doute. Encore que ceux-ci ressemblaient plutôt à des étudiants de bonne famille. De futurs savants du nucléaire, de futurs ingénieurs, de futurs mathématiciens. Que pouvaient-ils bien faire dans ce quartier malfamé ? Qu’est-ce qu’ils ont à chanter ? pensa Tamblin. Est-ce qu’il m’est déjà arrivé de chanter dans la rue ? On verra bien s’ils continuent de chanter le jour où ils se retrouveront face à la tyrannie du plus et du moins, des chiffres…

Geoffrey Tamblin s’arrêta brusquement. La semelle de son soulier collait au trottoir. Il souleva le pied et examina sa chaussure avec dégoût. Du chewing-gum ! Les gens n’apprendraient donc jamais à être propres ? Du chewing-gum dans les rues !

Tout en jurant à mi-voix, il chercha des yeux un bout de papier en regrettant de ne pas avoir un des textes du professeur Fanensel sous la main.

Il aperçut le rectangle de papier bleu au bord du trottoir, s’en approcha à cloche-pied et le ramassa. Il n’y jeta même pas un coup d’œil. Sans doute une feuille échappée à la poubelle de l’épicier, couverte de notes, de chiffres et d’additions, et de prix, de prix et de poids. Pas de poésie là-dedans !

Il roula le papier en boule et frotta rageusement la semelle de son soulier. Puis il rejeta loin de lui la feuille mathématique.

Il faut avouer que, eût-il été publié, le message de Meyer Meyer n’aurait pas obtenu le prix de poésie.

— Hello, le soleil brille, brille, brille, chanta Sammy.

— Hello, le soleil brille, brille, brille, répéta Bucky.

— Comment c’est la suite ? demanda Sammy.

— Le soleil brille, brille, brille, répondit Bucky.

— Chantons une chanson d’étudiants, dit Jim.

— Merde pour les chansons d’étudiants, dit Sammy. Chantons Les Gars de la Marine.

— Je sais pas les paroles.

— Qu’est-ce que ça peut foutre ? C’est l’air qui compte.

— Bravo !

— Les mots ne sont que des mots, poursuivit Sammy avec philosophie, à moins de venir du cœur.

— Où est Mason Avenue ? voulut savoir Jim. Où sont les pépées ? Où sont les pépées ?

— Par là. On arrive. Et faites pas tant de pétard. Ça, c’est le poste de police.

— Mort aux vaches, déclara Jim.

— Bravo, répéta Bucky.

— J’aime pas les flics, dit Jim.

— Moi non plus, dit Bucky.

— Moi, s’écria Sammy, j’aime pas les aviateurs !

— Moi non plus, dit Bucky, mais j’aime pas les flics. Non plus.

— J’aime pas, surtout, les aviateurs à réaction, dit Sammy.

— Oh, surtout, surtout, dit Bucky. Mais j’aime pas les flics. Non plus.

— Vous êtes toujours saouls ? demanda Jim. Moi, je suis saoul et c’est formidable. Où sont les pépées ?

— Dans la rue, dans la rue, attends un peu, tu verras.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Bucky.

— Quoi, ça ?

— Ce papier bleu. Là.

— Quoi ? dit Sammy en regardant. C’est un papier bleu. Qu’est-ce que tu croyais que c’était ?

— Sais pas. Qu’est-ce que t’en penses ?

Ils continuaient leur chemin, laissant derrière eux la troisième copie du message de Meyer Meyer.

— Je pense que c’est une lettre d’amour d’une vieille. Elle écrit toujours sur du papier bleu à son amant imaginaire.

— Très bien, dit Bucky.

— Qu’est-ce que tu crois que c’est, toi ?

— C’est le faire-part de naissance d’un gars qui avait toujours voulu un garçon. Il a eu une fille, mais les faire-part bleus étaient déjà imprimés.

— Pas mal non plus. Et toi, Jim ? Qu’est-ce que tu crois ?

— Moi, chuis saoul.

— Oui, mais qu’est-ce que tu crois que c’est ?

Ils marchaient toujours, s’éloignant du message.

— Je crois que c’est du papier chiotte bleu, dit Jim.

Bucky s’arrêta net.

— Allons voir.

— Hein ?

— Allons-y voir.

— Allez, allez, on perd du temps. Les tamales et les pépées sont par là.

— Y en a pour une minute, dit Bucky en faisant demi-tour.

Jim lui prit le bras.

— Viens donc, qu’est-ce que ça peut foutre ?

— Il a raison, dit Sammy. Qu’est-ce que ça peut foutre ?

— J’ai envie de savoir, dit Bucky en se dégageant pour remonter la rue en courant.

Les deux autres le regardèrent ramasser la feuille de papier.

— Il est dingue, remarqua Jim. On perd son temps.

— Voui, approuva Sammy.

Au bout de la rue, Bucky lisait le message. Soudain, il se retourna et revint au pas de course.

— Hé, dites ! s’écria-t-il. Hé !

Teddy Carella regarda sa montre.

Il était sept heures moins le quart.

Elle s’avança au bord du trottoir, fit signe à un taxi et y monta.

— Où est-ce qu’on va, ma petite dame ? demanda le chauffeur. Teddy prit une feuille de papier et un crayon dans son sac.

Elle écrivit rapidement Poste du 87e District, Grover Avenue, et tendit le papier au chauffeur.

— Bien, m’dame, on y va, dit-il en passant sa vitesse.

OceanofPDF.com