Ed McBain
La femme au revolver et au cabas…
2
La femme au revolver et au cabas était immobile sur sa chaise de bois. Le bruit de la rue semblait souligner le silence qui avait suivi sa déclaration. Les trois inspecteurs se regardèrent, puis leurs regards convergèrent sur la femme et le .38 qu’elle tenait d’une main ferme.
— Passez-moi vos revolvers, dit-elle.
Les policiers ne bronchèrent pas.
— Donnez-moi vos revolvers ou je tire.
— Ecoutez, madame, dit Meyer, braquez pas ce machin. Nous sommes tous des amis. Vous allez vous attirer des ennuis, c’est tout.
— Je m’en fiche. Mettez vos revolvers là devant moi, sur le bureau. N’essayez pas de les sortir de leurs étuis ou je tire. Cette arme est braquée sur le rouquin. Allez ! On se dépêche !
Les inspecteurs hésitaient encore.
— Vas-y, rouquin, fais ta prière, lança la femme.
Des trois hommes qui se trouvaient dans cette pièce il n’y en avait pas un qui ne comprît que, s’il remettait son arme, il serait à la merci de cette femme ; pas un qui ne se fût trouvé, à un moment ou un autre de sa carrière, en face du canon d’un revolver. Mais si les hommes qui se trouvaient là étaient des policiers, ils étaient aussi des hommes qui n’appréciaient pas particulièrement l’idée de mourir à la fleur de l’âge. Les hommes qui se trouvaient là étaient des êtres humains, mais ils étaient aussi des policiers qui connaissaient le pouvoir destructeur d’une balle de .38, et qui savaient qu’une femme est tout aussi capable de tirer qu’un homme. Ils comprenaient tous que cette créature pouvait très bien les abattre tous les trois d’une seule rafale.
Et cependant, ils hésitaient.
— Merde ! cria-t-elle. Je ne plaisante pas !
Kling fut le premier à se décider, et seulement parce qu’il avait vu blanchir les phalanges des doigts de la femme, crispés sur la détente. Sans la quitter des yeux, il déboucla son ceinturon et son baudrier, fit glisser l’étui de son aisselle et laissa tomber étui et revolver sur le bureau. Meyer décrocha son étui de sa hanche et posa le tout à côté du revolver de Kling. Hawes portait son arme à la ceinture. Il imita ses collègues.
— Lequel de ces tiroirs ferme à clef ? demanda la femme.
— Celui du haut, dit Hawes.
— Où est la clef ?
— Dans le tiroir.
Elle ouvrit le tiroir, prit la clef et poussa les armes à l’intérieur. Puis elle ferma le tiroir, ôta la clef après l’avoir tournée et la mit dans la poche de son manteau. Elle ne s’était pas séparée de son cabas noir.
— Bon, ben, maintenant, vous avez nos revolvers, dit Meyer. Et après ? Qu’est-ce que ça signifie, hein ?
— Je vais tuer Steve Carella, annonça-t-elle.
— Pourquoi ?
— Vous occupez pas de ça. Qui est-ce qui est encore ici, à part vous ?
Meyer hésita. De là où elle était, la femme pouvait voir le bureau du lieutenant et le couloir…
— Répondez ! s’écria-t-elle.
— Rien que le lieutenant Byrnes, répondit Meyer.
Au secrétariat, juste en face de la barrière de bois, Miscolo travaillait à ses rapports. Ils réussiraient peut-être à distraire la femme, à la détourner du couloir et alors, si jamais Miscolo venait dans la salle des inspecteurs, comme il le faisait souvent, peut-être comprendrait-il la situation et…
— Allez chercher le lieutenant, ordonna la femme.
Meyer fit un pas.
— Mais faites attention ! Je vous ai à l’œil. Un seul geste, un mot, et je tire. Et je continue à tirer jusqu’à ce que vous soyez tous morts ! Maintenant, allez-y. Frappez chez le lieutenant et dites-lui de venir ici.
Meyer traversa le bureau silencieux. Le bureau du lieutenant était fermé. Il frappa sur le cadre de la vitre dépolie.
— Entrez ! cria Byrnes.
— Pete, c’est moi. Meyer.
— C’est pas fermé !
— Pete, vous feriez mieux de venir.
— La barbe, qu’est-ce que c’est ?
— Venez, Pete.
Il y eut un bruit de pas et puis la porte s’ouvrit. Le lieutenant Peter Byrnes, trapu et compact comme du ciment armé, passa son cou puissant et ses larges épaules dans l’embrasure.
— Qu’est-ce que c’est, Meyer ? J’ai du boulot.
— Il y a là une femme qui vous demande.
— Une femme ? Où…
Il fit des yeux le tour de la pièce et son regard eut un éclair en reconnaissant la femme.
— Salut, Virginia, dit-il.
Et puis il vit le revolver.
— Venez par ici, lieutenant, commanda Virginia Dodge.
Il fronça les sourcils. Leur masse broussailleuse s’abaissa sur ses yeux bleus pénétrants. Pesamment, comme un homme qui s’apprête à soulever un fardeau, il traversa la salle des inspecteurs et s’avança vers Virginia Dodge. Il avait l’air tout prêt à la ramasser et à la jeter à la volée dans le couloir.
— Qu’est-ce que ça signifie, Virginia ? demanda-t-il, comme un père irascible qui reproche à sa fille de quinze ans de rentrer tard.
— Qu’est-ce que vous croyez, lieutenant ?
— Je crois que vous avez complètement perdu la tête, voilà ce que je crois. Qu’est-ce que c’est que ce pétard ? Qu’est-ce que vous fichez ici avec…
— Je vais tuer Steve Carella, déclara Virginia.
— Oh, Seigneur ! s’écria Byrnes d’un ton exaspéré. Vous vous figurez que ça va avancer les affaires de votre mari ?
— Rien n’avancera jamais plus les affaires de Frank.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Frank est mort hier. A l’infirmerie de la prison de Castleview.
Byrnes se tut, et se plongea dans une longue méditation. Enfin il dit simplement :
— Vous ne pouvez pas en vouloir à Steve pour ça.
— Carella l’a arrêté.
— Votre mari était un criminel.
— Carella l’a arrêté.
— Il s’est contenté de l’arrêter. Vous ne…
— Il l’a aussi fait condamner, il a témoigné au procès et il a tout mis en œuvre pour expédier Frank en tôle !
— Virginia, voyons, il…
— Frank était malade ! Carella le savait ! Il le savait quand il l’a fait enfermer !
— Mais, Virginia, enfin, notre devoir est de…
— Carella l’a tué, aussi bien que s’il lui avait tiré dessus à bout portant. Et maintenant, je m’en vais tuer Carella. Dès qu’il mettra les pieds dans ce bureau, je le tuerai !
— Et puis après ? Comment espérez-vous vous en tirer, Virginia ? Vous n’avez aucune chance.
Virginia eut un faible sourire.
— Vous en faites pas, je m’en tirerai.
— Vraiment ? Si vous tirez un coup de feu ici, toute la police du quartier va rappliquer en moins de deux.
— Ce n’est pas ça qui me tracasse, lieutenant.
— Non ? Soyons raisonnables, Virginia. Vous voulez finir sur la chaise électrique ? C’est ça que vous voulez ?
— Je m’en fous. Je ne veux pas vivre sans Frank.
Byrnes réfléchit un moment puis il déclara :
— Je n’en crois pas un mot, Virginia.
— Qu’est-ce que vous ne croyez pas ? Que je vais tuer Carella ? Que je tuerai le premier qui cherchera à m’en empêcher ?
— Je ne crois pas que vous aurez la folie de vous servir de cette arme. Je sors d’ici, Virginia. Je retourne dans mon bureau…
— Oh, que non !
— Si. Je retourne dans mon bureau et je vais vous dire pourquoi. Il y a quatre hommes dans cette pièce, moi compris. Vous pouvez me tirer dessus, d’accord, et peut-être sur un autre, mais il vous faudrait être drôlement rapide pour nous tuer tous !
— Je vous aurai tous, lieutenant, affirma Virginia avec le même sourire pâle.
— Oui ? Eh bien, je veux bien parier le contraire. Sautez sur elle dès qu’elle commence à tirer, vous autres… (Il marqua un temps.) Je vais dans mon bureau, Virginia, et je compte y rester cinq minutes. Quand je ressortirai, vous feriez bien d’avoir disparu, et nous laisserons tomber cette histoire. Sinon, je vous gifle comme vous n’avez jamais été giflée, je vous arrache ce revolver et je vous fourre au bloc. C’est clair, Virginia ?
— On ne peut plus clair.
— Cinq minutes, répéta sèchement Byrnes en tournant les talons.
Avec une inaltérable confiance en elle, Virginia répondit doucement :
— Je n’ai pas besoin de vous tirer dessus, lieutenant.
Byrnes ne s’arrêta pas.
— Je n’ai besoin de tirer sur personne, reprit-elle.
Byrnes marchait toujours.
— J’ai un flacon de nitroglycérine dans mon sac.
Les paroles de Virginia firent l’effet d’une explosion. Byrnes stoppa net et se retourna lentement, en baissant les yeux sur le cabas noir qu’elle maintenait solidement. Elle avait tourné son arme et le canon était posé contre l’ouverture béante du sac.
— Je ne vous crois pas, Virginia, dit Byrnes en se retournant et en posant la main sur le bouton de sa porte.
— N’ouvrez pas cette porte, lieutenant ! hurla-t-elle. Je tire dans mon sac et nous crevons tous ensemble !
A l’instant où il allait tourner le bouton de porte, Byrnes songea : Elle ment. Elle n’a pas de soupe dans ce sac. Où s’en serait-elle procuré ?
Et puis il se rappela qu’entre autres talents son mari avait eu celui de faire sauter les coffres-forts.
Mais elle n’a pas de soupe, pensa-t-il. Bon Dieu, c’est de la folie furieuse. Et si elle en a ? Mais elle ne s’en servirait pas. Elle attend Carella. Elle ne…
Byrnes interrompit ses réflexions et pensa simplement : Meyer Meyer a une femme et trois enfants.
Lentement, sa main retomba. Il se tourna vers Virginia Dodge d’un air accablé.
— Voilà qui va mieux, dit-elle. Et maintenant, nous allons attendre Steve Carella.
Steve Carella était nerveux.
Assis à côté de Teddy, sa femme, il n’arrivait pas à maîtriser le tremblement de ses doigts. Glabre, ses pommettes saillantes et ses yeux légèrement bridés lui donnant un type oriental, il serrait ses lèvres minces. Le médecin lui sourit presque affectueusement.
— Eh bien, Mr Carella, votre femme va avoir un bébé.
La nervosité disparut comme par enchantement. Mais une terrible incertitude la remplaça. Steve espérait que ça ne se voyait pas. Il ne voulait pas que Teddy s’en aperçoive.
— Allons, Mr Carella, reprit le médecin, vous voilà en proie aux angoisses paternelles. Du calme. Il n’y a pas à s’inquiéter le moins du monde.
Carella inclina la tête, sans conviction. Il sentait la présence de Teddy à ses côtés, sa Teddy, sa Theodora, la fille qu’il aimait, la femme qu’il avait épousée. Il regarda ses cheveux couleur de nuit, sa bouche pulpeuse et muette, ses grands yeux bruns qui pour le moment étincelaient de fierté.
Il se dit qu’il ne fallait pas lui gâcher sa joie. Et cependant, il ne pouvait apaiser ses craintes.
— Me permettez-vous de vous rassurer sur différents points, Mr Carella ? demanda le Dr Randolph.
— Je, eh bien, je…
— Vous vous inquiétez peut-être pour le bébé. Votre femme étant sourde-muette de naissance, vous pensez peut-être que cela risque d’être héréditaire. C’est une crainte bien naturelle, Mr Carella.
— Je…
— Mais totalement dénuée de fondement. La médecine en est sans doute encore à ses premiers balbutiements, mais nous savons pertinemment que la surdité n’est pas héréditaire. Il arrive même que deux parents sourds et muets aient des enfants parfaitement normaux. Je crois que le plus célèbre de ces rejetons-là est Lon Chaney. La grossesse de votre femme sera parfaitement normale et elle donnera le jour à un bel enfant bien sain. Et, si vous me permettez, j’oserai ajouter : aussi beau que la mère.
Teddy Carella, qui lisait sur les lèvres du médecin, faillit rougir. Comme un horticulteur qui possède un jardin plein de roses extraordinaires finit par le trouver tout naturel, Teddy ne songeait jamais à sa beauté. Elle ne cessait de s’étonner de se sentir admirée sans réserve. Elle avait vécu toute sa vie avec ce visage et ce corps parfaits et se souciait peu de l’appréciation des inconnus. Elle ne cherchait à plaire qu’à un seul être au monde, son mari, Steve Carella. Et maintenant, à l’idée de cet enfant qui allait naître, sa joie était à son comble.
— Merci, docteur, murmura Steve.
— De rien. Et bonne chance à tous les deux. Vous reviendrez me voir dans quelques semaines, petite madame. Jusque-là, prenez bien soin d’elle.
— N’ayez crainte !
Ils quittèrent le cabinet du gynécologue et, dans le couloir, Teddy se jeta au cou de son mari.
— Hé là ! En voilà des façons pour une future mère ! s’écria Carella avec un sourire.
Teddy lui rendit son sourire et le tira vers l’ascenseur.
— Tu veux rentrer, hein ?
Elle fît oui de la tête.
— Et après ?
Le silence de Teddy Carella disait tout.
— Ça devra attendre, dit Carella en appuyant sur le bouton d’appel. Il y a un petit suicide qui réclame mon attention. Je me suis conduit comme un imbécile, hein ?
Teddy secoua vigoureusement la tête.
— Si. J’étais inquiet. Pour toi, pour le bébé… Mais pour te remercier d’être la femme la plus fabuleusement fertile et productive du monde, nous allons d’abord prendre un verre. Et puis j’irai m’occuper de mon suicide. Mais la journée ne se terminera pas comme ça, loin de là ! s’écria-t-il en l’embrassant sur le bout du nez. Voyons, je serai certainement de retour au bureau à sept heures au plus tard. Tu veux me retrouver là-bas ? Je ferai mon rapport en vitesse et puis nous irons dîner dans un endroit discret où je pourrai te serrer la main sous la table et t’embrasser devant tout le monde. D’accord ? A sept heures ?
Teddy inclina la tête avec ravissement.
— Et puis on rentrera. Dis-moi, tu crois que c’est convenable pour une femme enceinte de… ?
Teddy fit un signe affirmatif, indiquant même que la chose était non seulement convenable mais recommandée. Carella la serra contre lui et grommela :
— Je t’aime. Tu le sais ?
Elle le savait. Elle ne dit pas un mot. Même si elle avait pu parler, elle n’aurait rien dit. Mais elle le regarda, des larmes de bonheur perlant à ses longs cils noirs.
— Je t’aime plus que la vie, murmura Steve.
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