Ed McBain
La pendule marquait sept heures dix.
17
La pendule marquait sept heures dix.
Une seule phrase se répétait dans l’esprit de Teddy : Il faut que je le prévienne.
Avec méthode, régulièrement, la pendule mâchonnait le temps, avalait le temps et crachait les secondes comme des pépins. C’était une vieille pendule et son tic-tac emplissait la pièce. Il n’y avait que Teddy qui ne l’entendait pas. Les secondes s’amassaient, s’amassaient, formaient une minute, et la grande aiguille sursautait avec un bruit sec qui résonnait dans le silence du bureau.
Sept heures onze…
Sept heures douze…
Il faut que je le prévienne. Teddy avait renoncé à bondir sur Virginia et ne songeait plus qu’à sauver Steve. De là où elle était, elle pouvait voir tout le corridor et le haut de l’escalier métallique.
Si je pouvais entendre, je reconnaîtrais son pas, avant de le voir. Il doit avoir un pas à la fois léger et bien masculin. Il se déplace avec une grâce féline. J’ai si souvent imaginé le bruit de ses pas, que je le reconnaîtrais tout de suite — si seulement j’entendais.
Mais je n’entends pas, et je ne parle pas. Je ne pourrai pas lui crier un avertissement en le voyant. Je ne puis que courir vers lui. Elle ne se servira pas de la nitroglycérine, pas si elle sait que Steve est là, à sa portée. Et puis elle en a besoin pour assurer sa fuite. Alors, je courrai vers lui et je serai son bouclier. Voilà.
Et le bébé ?
A peine un bébé, à peine un souffle de vie. Steve ne doit pas mourir. Moi oui. Le bébé, tant pis. Mais pas Steve. Je courrai vers lui dès que je le verrai. Elle tirera sur moi. Mais pas sur Steve.
Elle avait failli le perdre une fois. Elle se rappelait cet abominable Noël comme si c’était hier. Steve haletant. Steve blessé, la chambre d’hôpital, et la haine de ce métier dangereux, qui permettait à un sale petit trafiquant de drogue de tuer un homme comme Steve. Et puis elle avait fait taire toute haine, et elle avait prié, simplement, sincèrement, que Steve ne meure pas, et qu’elle ne retombe pas dans son silence atroce. Car avec Steve, il n’y avait pas de monde du silence. Avec Steve, la vie était bruyante et vraiment vivante.
Mais elle n’avait plus le temps de prier.
Toutes les prières du monde ne pourraient sauver Steve, à présent.
Quand il arrivera, se dit-elle, je courrai vers lui et je lui ferai un bouclier de mon corps.
Quand il arrivera…
Sept heures treize…
Ce n’est pas de la nitroglycérine, songea Hawes.
Peut-être que si, tout de même.
Ce n’est pas de la nitroglycérine.
Ce n’est pas possible. Elle trimbale ça comme de l’eau, elle secoue cette bouteille comme si c’était de l’eau du robinet. Elle ferait un peu plus gaffe, si ça pouvait lui sauter au nez !
Ce n’est pas de la nitroglycérine.
Minute, minute, du calme. C’est pas le moment de prendre ses désirs pour des réalités.
Mais je veux le croire. Je veux le croire parce que j’ai envie, pour la première fois de ma vie, de mettre une raclée à une femme. Je suis prêt à traverser cette pièce, et malgré son revolver, la foutre par terre et la frapper jusqu’à ce qu’elle perde connaissance. C’est mon état d’esprit à cet instant. Je sais que cela va contre les principes de galanterie qu’on m’a appris, mais c’est comme ça. On ne doit pas frapper les femmes, mais Virginia Dodge n’est plus une femme pour moi, elle est devenue aussi inhumaine que n’importe quel objet, une paire de chaussures ou un téléphone.
Virginia Dodge.
Je la hais.
Et j’ai honte de la haïr aussi profondément. Je me croyais incapable de tant de haine, mais c’est fait, elle l’a fait naître en moi, elle m’a appris la haine profonde et viscérale. Je la hais, et je me hais d’autant haïr, et cela ne fait qu’accentuer cette haine. J’en suis réduit, par la faute de Virginia Dodge, à l’état d’un animal qui réagit aveuglément à la douleur. Et, chose curieuse, cette douleur est une douleur qu’elle inflige aux autres, pas à moi. Si, elle m’a frappé, mais ce n’est rien. J’ai déjà reçu des coups beaucoup plus méchants. Mais ce qu’elle a fait à Miscolo, et à la Portoricaine, à Meyer, ce sont des choses que je n’arrive pas à pardonner, comprendre, accepter. Elle a infligé de la douleur à des gens qui n’ont jamais fait quoi que ce soit à cette chose inhumaine nommée Virginia Dodge. Ils ont simplement eu le tort de se trouver sur son chemin. Et elle les a transformés en animaux.
Ce qui explique ma haine.
Je hais parce que en nous reléguant tous au rang d’animaux, elle nous a enlevé notre humanité, nous ne sommes plus qu’un tas d’ordures.
Virginia Dodge, attention, car me voici.
Je m’appelle Cotton Hawes, et je suis américain et chrétien et blanc à cent pour cent, j’ai été élevé dans la crainte de Dieu, dans le respect de ce qui est juste, et dans le respect de la femme — et voilà que vous m’avez transformé en un fauve prêt à vous tuer.
Le liquide dans la bouteille n’est pas de la nitroglycérine.
J’en suis sûr, Virginia Dodge.
Ou plutôt, j’en suis presque sûr. Pas sûr à cent pour cent, mais pas loin. Pas loin du tout, Virginia Dodge.
Mais je suis sûr de ma haine, Virginia, et elle augmente, elle croît d’instant en instant. Et quand je serai sûr que la bouteille ne contient pas de nitro, prenez garde, Virginia.
Prenez garde, car je vous tuerai.
La réponse lui vint brusquement.
C’est souvent comme ça.
Il avait laissé Alan Scott dans l’antique demeure, avait traversé une vaste maison où pesait le silence de la mort, et passé sous le lustre de cristal du hall, devant les miroirs piqués. Il avait pris son chapeau, l’avait posé sur sa tête et avait tiré à lui le grand vantail de chêne. Les ténèbres couvraient le petit parc. Il y avait juste une ampoule solitaire au bout de l’allée. Steve renifla une âcre fumée de feuilles et de bois brûlé.
Il avait suivi l’allée, en songeant à l’automne et aux feux de brindilles, aux feuilles mortes et à la campagne. Machinalement, il se retourna vers la maison. Il vit le garage, et là-bas, silhouetté contre le ciel étoilé, un homme puissant, un véritable géant, certainement un des frères Scott, qui brûlait un tas de feuilles mortes. Le colosse était tout environné de fumée. Steve songea que c’était un peu bizarre. Il aurait plutôt pensé qu’un jardinier, ou Roger, s’occuperait de…
Et l’idée le frappa.
Un feu de bois.
Du bois.
Et un des frères qui attisait lui-même son feu.
Du bois ! Mais naturellement !
Il pivota et remonta en courant vers le garage.
Comment fermer une porte au verrou, de l’extérieur ? Facile ! Les idées se précipitaient dans la tête de Steve, s’accumulaient, s’empilaient à toute vitesse, les unes sur les autres, tandis qu’il souriait comme un imbécile.
Facile ! On arrache d’abord le verrou de la porte, en prenant soin de le laisser fixé par une vis, afin qu’une fois la porte forcée, le verrou ait l’air d’avoir sauté dans l’affaire. Premier point, et bon Dieu, ça expliquerait toutes les éraflures et les marques à l’intérieur du battant ! Comment diable n’y avait-il pas pensé ? Enfin, Carella, bougre d’âne ! Où avais-tu la tête ?
Donc, on fait d’abord sauter le verrou.
On a déjà étranglé le vieux, et il attend tranquillement la suite des événements. On lui passe donc la corde au cou, on lance l’extrémité de la corde pardessus la poutre et on le hisse. Il est lourd, mais on est costaud. On recule ensuite jusqu’à la porte et on noue solidement la corde à la poignée. Le vieux est pendu.
On pousse la porte. Ce n’est pas trop dur. Une fois qu’on s’est glissé par l’ouverture, le poids du vieux referme la porte. De l’autre côté, à l’intérieur de la pièce, le verrou se balance à sa vis.
Il s’agit à présent de faire croire à tout le monde, et aux frères, que le verrou est bien tiré à l’intérieur.
Et c’est bien facile, grâce à un système qui est un des plus vieux procédés du monde.
Et le coupable était celui qui avait essayé la porte le premier, après avoir utilisé le levier.
— Qui est là ? cria une voix.
— Mark Scott ? répondit Steve.
— Oui. Qui êtes-vous ?
— Carella.
Mark enjamba le petit feu. Les flammes déclinantes illuminèrent un instant ses traits durs.
— Je vous croyais parti depuis longtemps, dit-il.
Il tenait un grand râteau à la main et tisonnait les braises de temps en temps, faisant voler des gerbes d’étincelles et des panaches de fumée.
— Non, vous voyez, je suis encore là.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— Vous, dit simplement Carella.
— Je ne comprends pas.
— Je vous embarque, Mark.
— Pourquoi ?
— Pour le meurtre de votre père.
— Grotesque !
— Pas du tout. Vous l’avez brûlé ?
— Quoi ? Qu’est-ce que vous racontez ? Qu’est-ce que j’ai brûlé ?
— Ce qui fermait la porte au verrou de l’extérieur.
— Vous êtes fou. Il n’y a pas de verrou extérieur.
— Vous vous êtes servi d’un procédé aussi efficace. Et plus on tirait, plus la porte tenait bon. Très efficace.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
— Une histoire de cale, déclara Carella. Un simple triangle de bois. Une cale. Un coin de bois.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.
— Vous le savez parfaitement, bon Dieu ! Une petite cale de bois que vous avez glissée sous la porte, et qui la retenait aussi bien qu’un verrou !
— Vous êtes fou ! Il nous a fallu un levier pour forcer cette porte. Le verrou…
— Le verrou était déjà arraché et la porte était retenue par une cale qui, entre parenthèses, a laissé une empreinte sous la porte, sur les lames métalliques. Le levier n’a servi qu’à faire jaillir des éclats de bois. Un bon camouflage, incidemment, dont vous aviez besoin. Le moment venu, vous vous êtes avancé, vous avez fait sauter la cale du bout du pied et la porte s’est ouverte.
— Grotesque, répéta Mark. Où avez-vous…
— J’ai vu Roger balayer les débris. Beaucoup de petit bois. Et la cale. Et c’est ça que vous brûlez en ce moment, hein ?
Mark Scott ne répondit pas. Il se rua en avant, le râteau levé, et l’abattit comme une faux, prenant Carella complètement par surprise. Les dents du râteau lui écorchèrent le cou. Mark balança de nouveau son bras. Steve oscillait, les mains tendues, et l’arme improvisée s’abattit une seconde fois avant qu’il eût complètement retrouvé ses esprits, mais sur ses bras tendus.
Steve voulut secouer son bras pour rétablir la circulation, mais sa main pesante ne lui obéissait pas. Il maudit le sort qui l’empêchait de saisir son revolver et vit que le râteau amorçait encore un arc de cercle. Cette fois, ce serait la bonne. En pleine tête.
Il se jeta en avant, se rua sur Mark, l’empoigna et réussit à le faire chanceler. Mark lâcha son râteau.
Les deux hommes roulèrent sur le sol, tout près du feu, Mark cherchant la gorge de l’inspecteur, Steve cramponné à la cravate de l’autre comme un bourreau à la corde d’un condamné. Ils roulèrent sur le feu, éparpillant des étincelles sur la pelouse. Enfin, Carella se dégagea brusquement, voulut prendre son revolver, mais sa main droite était toujours engourdie et il se précipita de toutes ses forces dans l’épaule de Mark qui se redressait déjà et l’expédia au sol.
Carella rua encore, se servant de ses deux pieds, alternativement, avec la précision d’un boxeur de savate. Enfin, il recula et, d’un geste maladroit et bizarre de sa main gauche, dégaina son .38 et le braqua sur Mark Scott.
— Allons, debout, dit-il.
— Je le haïssais, glapit Mark. Je l’ai toujours haï ! Depuis que je sais parler et marcher ! Depuis que j’ai quatorze ans, j’ai envie de le tuer !
— Vous avez eu ce que vous vouliez. Debout.
Mark se leva.
— Où allons-nous ?
— Au poste. On sera un peu plus tranquilles, là-bas.
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