Ed McBain
Alf Miscolo, dans son délire, appela soudain
15
Alf Miscolo, dans son délire, appela soudain :
— Mary ! Mary !
Sa femme s’appelait Katherine.
Il n’était pas beau, Miscolo. A présent, il était étendu sur le sol, la tête appuyée contre la veste de Willis. Son front était perlé de sueur, des gouttes glissaient le long de son visage asymétrique. Il avait le nez massif, les sourcils broussailleux, et son cou était tellement épais qu’on aurait dit que sa tête avait été posée directement sur ses épaules. Il n’était pas beau, Miscolo, et son délire et sa douleur actuels le rendaient encore moins beau que d’habitude. Le sang filtrait au travers des compresses sulfamidées, la vie abandonnait son corps petit à petit, et il renouvela son appel :
— Mary ! Mary !
Car il avait été amoureux.
Il y avait bien des années, Alf Miscolo avait été amoureux, pour quelques courtes semaines, une fois que son navire faisait escale à Boston. Il n’était jamais plus retourné dans cette ville, il n’avait plus jamais cherché à revoir cette fille qui lui avait laissé un souvenir qui devait durer toute sa vie. A l’époque, Miscolo était quartier-maître sur un destroyer, ancré aux docks de Charleston. Et il n’avait que trois choses en tête. Devenir le meilleur quartier-maître de la sacrée Marine des U.S.A., profiter de ses bordées et chercher à faire un vrai bon repas italien chaque fois qu’il foulait le plancher des vaches. La Seconde Guerre mondiale était encore loin.
Il avait essayé presque tous les restaurants italiens de Boston avant de pénétrer dans le petit bistrot de Scollay Square où Mary était serveuse. Alf Miscolo avait alors vingt et un ans et, à ses yeux, Mary était la plus jolie créature de la terre. Il sortit avec elle, d’abord, et puis ils vécurent quinze jours ensemble. Et au bout de deux semaines, le navire de Miscolo leva l’ancre. Miscolo nagea dans les eaux de Waikiki et dansa avec les belles Hawaïennes. Plus tard, il but du saké avec une fille aux yeux bridés nommée Misa-san, dans un village appelé Fukuoko — les Japonais n’étaient pas encore des ennemis et Pearl Harbor demeurait un avenir sombre et lointain —, et elle lui apprit que les Japonaises sont expertes aux jeux de l’amour mais qu’elles ne savent pas embrasser. Et puis enfin, le bateau vint mouiller dans la baie de San Francisco et Miscolo tira une bordée mémorable.
Jamais il ne retourna à Boston. Il fit la connaissance de Katherine, quand il quitta la Marine, et finit par l’épouser. Jamais il n’eut l’idée de retourner voir la jeune fille qui s’appelait Mary, dans le petit bistrot italien de Scollay Square, à Boston.
Et maintenant, à présent que sa vie s’écoulait avec son sang rouge sur les compresses sulfamidées, alors que son corps était en feu et sa tête un abîme de ténèbres, il se redressa un instant et hurla :
— Mary !
Bert Kling posa une compresse d’eau fraîche sur le front de Miscolo. Il était encore bien jeune, mais il avait déjà l’habitude de la mort et des mourants. Il avait fait la guerre de Corée, où la mort était chose courante et banale. Et il avait tenu dans ses mains la tête de bons camarades, d’hommes qu’il connaissait bien mieux que Miscolo. Et cependant, en entendant ce nom de Mary arraché aux lèvres du blessé, un frisson le parcourut, et une rage froide le prit. A cet instant, Bert Kling eut envie de sauter sur Virginia Dodge et de l’étrangler de ses mains.
A cet instant aussi, il se demanda si le liquide contenu dans la bouteille était vraiment de la nitroglycérine.
Angelica Gomez se redressa et secoua la tête.
Sa jupe était relevée sur ses cuisses. Elle posa ses coudes sur ses genoux, se prit la tête à deux mains et puis elle regarda autour d’elle d’un air effaré comme une personne qui se réveille dans une chambre d’hôtel et ne la reconnaît pas tout de suite.
Le souvenir lui revint vite, naturellement.
Elle se tâta la nuque prudemment. Il y avait une bosse énorme, là où Virginia Dodge avait abattu la crosse de son revolver. Ses doigts éveillèrent des ondes douloureuses et aussi une colère sourde et violente. Elle se releva, épousseta sa jupe noire, et le regard qu’elle jeta à Virginia aurait foudroyé toute l’armée russe.
Et à cet instant, Angelica Gomez se demanda si le liquide contenu dans la bouteille était vraiment de la nitroglycérine.
Cotton Hawes passa sa main sur sa joue, là où le viseur du revolver avait écorché les chairs. La joue était rugueuse au toucher. Il la tamponna avec son mouchoir trempé d’eau froide, mais moins froide que la rage qui le rongeait.
Et, pour la dixième fois, il se demanda si le liquide contenu dans la bouteille était vraiment de la nitroglycérine.
Steve Carella.
Je vais tuer Steve Carella. Je vais tirer sur le fumier et le regarder crever, et personne ne me touchera, parce qu’ils ont tous peur de ce que j’ai dans ma bouteille. Ce que je fais est bien. C’est la seule chose à faire.
Vie pour vie. La vie de Steve Carella pour celle de mon Frank. Et justice sera faite.
A vrai dire, l’idée de justice n’avait jamais beaucoup tracassé Virginia Dodge. Elle était née Virginia MacCauley, d’une mère irlandaise et d’un père écossais, à Calm’s Point, au pied de l’immense et célèbre pont qui joignait ce quartier de la ville à Isola. Lorsqu’elle était petite, ce pont était la merveille des merveilles, le chemin des épices, la route des Indes, de l’or et de la fortune. Elle se disait qu’un jour elle passerait ce pont et arriverait dans une contrée pavée d’or et de rubis. Les hommes porteraient des turbans de lamé et chevaucheraient des chamelles blanches.
Elle avait passé le pont pour tomber dans les bras de Frank Dodge.
Pour la police, Frank Dodge était un pâle voyou. Il avait été arrêté à quatorze ans pour avoir assommé un vieillard dans Grover Park. Il s’en était tiré avec une semonce du juge du tribunal des mineurs. Entre quatorze et dix-sept ans, il avait été appréhendé pour divers menus délits, mais à chaque fois son âge tendre, son avocat et son regard bleu candide lui avaient évité la maison de correction. A dix-neuf ans, il avait perpétré son premier hold-up.
Cette fois, il avait passé le stade du tribunal pour enfants. Cette fois, le regard bleu candide s’était durci. Cette fois, on le fourra en prison à Bailey’s Island. Virginia fit sa connaissance peu après sa sortie de prison.
Pour Virginia, Frank Dodge n’était pas un voyou.
Il était l’homme au turban lamé d’or qui chevauchait une chamelle blanche, il était la porte des Isles Enchantées, le dispensateur des rubis et des perles, il était son homme.
Frank Dodge avait un casier judiciaire chargé comme un pétrolier retour du Moyen-Orient, mais pour Virginia, il était son homme et on ne discute pas avec l’amour.
Au mois de septembre de 1955, Frank Dodge avait organisé un hold-up contre une station-service. Le pompiste avait appelé au secours et, tout à fait par hasard, un inspecteur nommé Steve Carella passait par là, au volant de sa voiture. Il entendit les cris et se précipita, mais trop tard pour empêcher le pompiste d’être grièvement blessé par Dodge, Il en était resté aveugle. Carella avait effectué l’arrestation. Frank Dodge avait été envoyé à Castleview, cette fois, où l’on ne plaisantait pas avec les voyous et les voleurs. Dès la première semaine d’incarcération, on s’aperçut que Frank Dodge était loin d’être un prisonnier modèle. Il eut des ennuis aussi bien avec les gardiens qu’avec ses codétenus. Ses lettres à sa femme, dûment lues par la censure, devenaient de plus en plus amères.
Dans la deuxième année de son séjour, on découvrit que Frank Dodge était tuberculeux et on le transféra à l’infirmerie. C’était là qu’il venait de mourir.
Et aujourd’hui, Virginia Dodge, armée d’un pistolet et d’une bouteille, attendait l’homme qui était responsable de cette mort. A ses yeux, Steve Carella avait tué son mari. Elle en était intimement persuadée. Sans quoi, elle n’aurait jamais eu le courage de venir là, et de mettre à exécution un plan aussi follement audacieux.
Mais le plus étrange, c’était que, jusqu’à présent, le plan marchait comme sur des roulettes. Ils avaient peur, ils étaient terrorisés.
Leur peur lui procurait beaucoup de plaisir. Elle n’aurait pas pu, même en essayant, expliquer ce plaisir, expliquer qu’en s’attaquant à Steve Carella elle s’attaquait, de façon flamboyante, à la société elle-même. Mais n’aurait-elle pas pu tout simplement attendre Carella au rez-de-chaussée, lui mettre une balle dans le dos dès son retour ?
Si.
Elle aurait pu faire ça, tout simplement. II n’était pas nécessaire de présider sur la vie de ces officiers, comme ces officiers avaient présidé sur la vie de son mari ; il n’était pas nécessaire de jouer à Dieu avec la vie et la mort de ces hommes qui avaient privé Virginia Dodge de tout ce qui comptait dans sa vie.
C’était peut-être, au contraire, tout à fait nécessaire.
Elle demeurait assise, seule avec ses pensées. La main qui tenait le revolver ne tremblait pas. La bouteille posée en face d’elle sur la table reflétait la lumière du plafonnier.
Elle eut un sourire sinistre.
Ils se demandent, songea-t-elle, si le liquide contenu dans ma bouteille est vraiment de la nitroglycérine.
— Qu’est-ce que vous en pensez ? demanda Bucky.
— Je dis que c’est une connerie, dit Jim. Allons voir les pépées.
— Hé là, hé là, attendez voir ! Attends ! Faut pas dire ça ! Attends un peu ! — Ecoute, dit Jim, tu veux jouer aux gendarmes et aux voleurs, d’accord, vas-y. Mais moi, je joue pas. Je veux trouver les pépées espagnoles. Je veux aller à Mason Avenue. Bon sang, je veux m’envoyer en l’air.
— Bon, bon, on ira. Mais une supposition que ce truc-là, c’est pas du bidon ?
— C’en est, déclara nettement Sammy.
— Tu l’as dit, approuva Jim.
— Comment le savez-vous ? demanda Bucky.
— Mais enfin, ça se voit bien, bon Dieu ! Une bonne femme avec une bouteille de nitroglycérine ! Pourquoi pas un martien avec le rayon Z ? C’est des trucs de môme !
— Qu’est-ce que t’en sais ?
— C’est invraisemblable, renchérit Sammy. Et puis même. Imagine que cette pauvre dingue soit assise là avec son pétard et sa bombe, comment veux-tu que ton inspecteur Machin se soit débrouillé pour taper son foutu message et le jeter à la rue, hein ? Veux-tu me le dire, hein ? Non, c’est pas possible, Bucky. Invraisemblable.
— Ben, moi, ça me paraît régulier.
— Ecoute… commença Jim.
Sammy l’interrompit :
— T’occupe pas de ça, Jimbo.
— Ben moi, insista obstinément Bucky, ça me paraît régulier à moi.
— C’est signé ? Dis, c’est signé, ton truc ?
— Oui. Tu vois, inspecteur Meyer.
— C’est tapé à la machine. C’est pas signé.
— Ben, non. Et après ?
— Comment, et après ? Et d’abord quoi ? Tu veux passer la nuit ici à te casser la tête sur ce truc ?
— Où sont les pépées ? dit Jim.
— Tu veux perdre ton temps avec un message à la con tapé par un môme sur la machine de son frangin ?
— Non, mais…
— Tu veux jouer les Sherlock Holmes ?
— Non, mais…
— On est venus ici pour quoi faire, veux-tu me le dire ?
— Pour chercher les pépées, dit Jim.
— Oui, mais si c’était pas bidon, reprit Bucky.
— Allez, allez, viens, laisse tomber. Alors, hein ? dis ? Tu viens, hein ? Allez, hein ? D’accord ? Hein ? On y va, hein ?
Bucky réfléchit un moment.
— Filez devant, dit-il enfin, je vous rejoindrai. J’ai quand même envie d’appeler ce numéro.
— Ah, pour l’amour de la grande pute ! gémit Sammy.
Le téléphone sonna dans le bureau des inspecteurs à sept heures moins cinq.
Hal Willis attendit le signal de Virginia et décrocha.
— 87e, inspecteur Willis.
— Quittez pas, fit une voix à l’autre bout du fil.
Willis entendit un murmure et une discussion se terminant par : « Et puis m’emmerde pas, tu vois pas que je téléphone ?»
— Allô, oui, allô, vous êtes là ?
— Oui, allô ? dit Willis en regardant Virginia Dodge qui écoutait sur un autre appareil.
— Qui êtes-vous, vous dites ? demanda la voix.
— Inspecteur Willis.
— C’est bien le 87e ?
— Oui.
— Oui. Bon, ben, ça doit être un dingue.
— Hein ?
— Ici, Mike Sullivan, du Central. On vient de recevoir un coup de fil, y a trois minutes… oui, tout juste… A six heures quarante-neuf. Ça fait cinq minutes, quoi.
— Oui ? A quel sujet ?
— C’est un étudiant, ou un gosse. Il prétend avoir ramassé un rapport, un formulaire de rapport avec un message tapé à la machine. Paraît qu’il y aurait une poule avec une bouteille de nitro chez vous. C’est vrai, ça ?
A son bureau, Virginia Dodge se redressa et avança le canon du revolver vers la bouteille. De là où il était, Willis voyait trembler sa main. Il se disait que, d’un instant à l’autre, le bout du canon allait renverser la bouteille.
— De nitro ? murmura-t-il au téléphone.
— Ouais. De nitroglycérine. C’est vrai ou quoi ?
— Non, dit Willis. Il n’y a… Nous n’avons pas ça chez nous.
— C’est bien ce que je pensais. Mais le môme nous a donné son nom et tout, alors on s’est dit qu’on pouvait toujours vérifier. Ça ne fait jamais de mal de vérifier, pas vrai ?
— Non, en effet, répondit Willis en cherchant désespérément une façon de faire comprendre à Sullivan que ce message était vrai, que quel que soit celui qui l’avait envoyé, cette foutue histoire était vraie.
Il regarda Virginia, le revolver qui tremblait dans sa main, et répéta après Sullivan :
— Non, ça ne fait pas de mal de vérifier.
Sullivan riait.
— On ne sait jamais, peut toujours y avoir un branque avec une bombe, hein, Willis ?
— Non… On ne sait jamais.
Le rire sonore de Sullivan se calma un peu.
— Au fait, y a un gars chez vous, un inspecteur, qui s’appelle Meyer ?
Willis hésita. Meyer avait-il envoyé le message ? L’avait-il signé ? S’il répondait oui, est-ce que Sullivan laisserait tomber, ou bien au contraire penserait-il que cela pouvait être vrai ? Et s’il répondait non, est-ce que Sullivan insisterait et vérifierait les noms des inspecteurs du 87e ? Et est-ce que Meyer…
— Allô ? fit Sullivan. Vous êtes là ?
— Quoi ? Ah… ah oui.
— Répondez-lui, siffla Virginia.
— Je croyais qu’on avait été coupés, dit Sullivan.
— Non, non. Je suis là.
— Oui, bon, alors ? Vous avez un Meyer chez vous ?
— Oui. Nous avons un Meyer.
— Inspecteur deuxième classe ?
— Oui.
— C’est marrant, alors. Parce que le message était signé inspecteur deuxième classe Meyer, d’après le môme. C’est marrant, hein ? Enfin, puisque y a pas de pet… Mais c’est quand même marrant. Vous trouvez pas ?… Oui, alors à un de ces jours. Mais c’est marrant, cette histoire, non ?
— Très, dit Willis.
— Bon, allez, adieu, j’ai du boulot, dit Sullivan, et il raccrocha.
Willis replaça le combiné sur ses broches.
Virginia Dodge raccrocha, ramassa son flacon et s’avança lentement vers le bureau de Meyer Meyer près de la fenêtre.
Elle ne prononça pas une parole.
Elle posa la bouteille devant lui sur le bureau, leva le bras droit et le croisa sur sa maigre poitrine. Puis, d’un revers de main violent, elle abattit son arme sur la bouche de Meyer. Il leva les deux mains pour se protéger et le revolver s’abattit encore une fois, sur ses poignets, sur ses yeux, sur son crâne chauve, son nez, et encore sa bouche.
Le regard dur, les yeux étincelants, Virginia Dodge administra sa correction, sans répit ni relâche, jusqu’à ce que, sanglant et prostré, Meyer Meyer s’écroulât sur la table où il faillit renverser le flacon de nitroglycérine.
Virginia reprit sa bouteille, regarda froidement Meyer et regagna son bureau.
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