Ed McBain
Alf Miscolo gisait, roulé en boule, devant…
8
Alf Miscolo gisait, roulé en boule, devant la porte des lavabos.
Trente secondes à peine s’étaient écoulées depuis que la balle avait pénétré dans son dos. Ceux de la salle des inspecteurs demeuraient pétrifiés, comme si la détonation les avait privés de sens, les avait rendus incapables de réagir. L’âcre senteur de la poudre flottait encore, avec le léger nuage de fumée bleue. Virginia Dodge, noire sur ce fond de fumée mouvante, devenait une menace effroyablement réelle. Elle pivota brusquement quand Cotton Hawes s’arracha à son bureau.
— Ne bougez pas ! cria-t-elle.
— Il y a un blessé, répliqua Hawes en avançant quand même.
— Reculez ou vous serez le prochain ! hurla Virginia.
— Merde, lança Hawes en courant vers Miscolo.
La balle avait percé le dos de Miscolo avec la précision d’une aiguille passant à travers un tissu et elle était ressortie sous la clavicule en forant un trou impressionnant. Le devant de la chemise du blessé était trempé de sang. Miscolo avait perdu connaissance et son souffle était rauque.
— Amenez-le ici, ordonna Virginia.
— On ne devrait pas le remuer, répondit Hawes. Bon Dieu, il…
— A votre aise. Allons-y pour la nitro, dit Virginia en revenant vers le bureau où se trouvait la bouteille de liquide transparent.
— Amène-le, Cotton, dit Byrnes.
— Si nous le bougeons, Pete, ça risque de…
— Nom de Dieu; c’est un ordre ! Fais ce qu’on te dit !
Hawes regarda Byrnes.
— Bien, chef, grinça-t-il.
Il se pencha sur la forme inerte. Miscolo était lourd. Cotton le souleva avec peine, en s’aidant du genou. Il sentait le sang chaud du blessé lui couler sur le bras. Chancelant sous son fardeau, il porta Miscolo dans le bureau.
— Mettez-le là, dit Virginia. Par terre. Que je né le voie pas. Si quelqu’un monte, ajouta-t-elle en se tournant vers Byrnes, c’est un accident, compris ? Un coup de revolver est parti accidentellement. Personne n’est blessé.
— Il faut faire venir un médecin, dit Hawes.
— Personne ne va venir, décréta sèchement Virginia.
— Mais cet homme est…
— Pose-le là, rouquin ! Derrière les armoires. Et que ça saute !
Hawes porta Miscolo dans un coin, derrière les classeurs, invisible du couloir. Très doucement, il se baissa et posa le blessé par terre. Il se redressait quand il entendit des pas. Virginia se rassit vivement à son bureau, mit son sac dessus pour cacher la bouteille et posa sa main armée derrière son cabas. Elle chuchota :
— Attention, lieutenant.
Le sergent de permanence Dave Murchison apparut hors d’haleine à la barrière. Dave avait une cinquantaine d’années, n’aimait guère escalader des étages et ne montait chez les inspecteurs que lorsque c’était indispensable. Il souffla un peu avant de parler.
— Hé, lieutenant, qu’est-ce que c’est que ça ? On aurait dit un coup de feu.
— Oui, murmura Byrnes. Oui. Un coup de feu.
— Y a quelque chose qui ne…
— Ce n’est rien. Le coup est parti accidentellement. Tout va bien. Personne… personne n’a été blessé.
— Ben vrai, j’ai failli avaler mon dentier ! s’écria Murchison. Vous êtes sûr que tout va bien ?
— Oui. Oui, tout va très bien.
Murchison considéra curieusement son supérieur, et puis son regard fit le tour du bureau, s’arrêta un instant sur Virginia Dodge et s’attarda sur Angelica Gomez.
— Dites donc, on dirait que vous affichez complet, chef ?
— Oui. Oui, nous… nous avons pas mal de monde, Dave.
Murchison examinait toujours Byrnes avec attention.
— Bon, ben, tant que ça va… A plus tard, Pete.
Il haussa les épaules et se retournait quand Byrnes lui lança :
— Priorité.
— Hein ? fit Murchison.
Byrnes ne répéta pas le mot et se contenta de sourire légèrement.
— Bon, ben alors, à plus tard, marmonna Murchison en s’en allant, plongé dans une profonde perplexité.
Le bureau était silencieux. On entendit le pas lourd de Murchison décroître dans l’escalier.
— Nous ayons des sulfamides ? demanda Hawes en se redressant.
— Dans le tiroir à fouillis, lui dit Willis. Il doit y en avoir. J’y vais.
Il se dirigea vers un bureau poussé dans un coin qui servait de vide-poches. de débarras et d’armoire à pharmacie, tira vivement un des tiroirs, en sortit une trousse et retourna vers Hawes, qui avait ouvert la chemise de Miscolo.
— Bon Dieu, s’écria Willis, il saigne comme un porc !
— La salope, siffla Hawes entre ses dents, en espérant que Virginia Dodge l’entendait.
Aussi doucement que possible, il essuya la plaie béante de Miscolo et y appliqua la compresse sulfamidée. Willis ôta sa veste et la roula en boule, puis il la plaça sous la tête du blessé. Byrnes s’approcha.
— Qu’est-ce que vous en pensez ?
— C’est pas brillant, dit Hawes. Faudrait un médecin.
— Et comment est-ce que je fais pour trouver un médecin ?
— Faut en parler avec Virginia.
— A quoi bon ?
— Mais bon sang, c’est vous qui commandez ici !
— Ah bon ? Il semblerait que tant que Virginia Dodge est parmi nous avec sa bouteille de soupe, c’est elle qui commande. Je n’y peux rien. Tu ne veux tout de même pas que je fasse mourir tout le monde dans ce bureau, hein ? C’est pas ça que tu veux ?
— Je veux que vous fassiez venir un médecin pour cét homme qui vient de se prendre une balle.
— Pas de médecin, cria Virginia, de l’autre bout de la pièce. Vous entendez ? Pas de médecin !
— Est-ce que ça répond à ta question ? demanda Byrnes.
— C’est une réponse.
— Cotton, poursuivit Byrnes. ne joue pas les héros. Tu n’es pas le seul concerné.
— Ça va, Pete, j’ai compris. Mais comment savons-nous qu’elle ne balancera pas le flacon dès que Stevé-arrive ? Et même, en admettant qu’elle ne le fasse pas, est-ce qu’on est prêts à sacrifier Steve pour sauver nos petites vies mesquines ?
— Penses-tu qu’il vaille mieux nous sacrifier tous pour Steve ?
Virginia Dodge intervint :
— Et ça suffit, ces parlotes ! Lieutenant, revenez par ici. Vous, la demi-portion, par ici aussi. Et le rouquin, là-bas dans le coin !
Les trois hommes se séparèrent. Angelica Gomez les observait d’un air amusé. Soudain, elle se leva en ondulant des hanches, tira sur sa jupe et s’approcha.de Virginia Dodge, qui était assise chastement avec son pistolet et sa bouteille de nitro. Hawes les contempla. Dans son regard il y avait la volonté farouche de trouver un moyen de désarmer Virginia. Il y avait aussi de la concupiscence : cela faisait des lustres qu’il n’avait vu une fille aussi appétissante que la jeune Portoricaine.
Il ne savait pas si le derrière d’Angelica l’intéressait plus, ou moins, que la bouteille de nitro. Tandis qu’il s’occupait en pensée de la bouteille de nitro, il imaginait aussi l’explosion de plaisir que pourrait lui procurer la blonde jeune femme, et il s’aperçut qu’Angelica Gomez devenait de plus en plus agréable à contempler. Elle se mouvait avec un mélange d’économie et de fluidité, le mouvement de sa fine cheville s’harmonisait avec les mollets sculptés, T ondulation des hanches, le ventre plat, les seins fiers, la* courbe de sa mâchoire et de sa gorge, le nez quasi aristocratique. Elle semblait être parfaitement à Taise avec son corps. C’était un vrai plaisir de la regarder. Elle était certainement la femme la plus naturelle qu’il avait jamais vue. En même temps, il se rappela qu’elle venait de trancher la gorge d’un homme. Une chic fille.
— Hé, dit-elle, c’est vrai que c’être une bombe, ce truc ?
— Asseyez-vous et fichez-moi la paix, rétorqua Virginia.
— Vous pas vous fâcher. J’ai juste dit une question.
— Oui. C’est une bouteille de nitroglycérine.
— Vous la faire sauter ?
— Si ça tourne mal, oui.
— Pourquoi ?
— Ah, fermez-la ! Foutez-moi la paix avec vos questions idiotes.
— Et vous avez un revolver aussi, hein ?
— J’en ai deux. Un dans la main, un dans la poche. Et un plein tiroir de revolvers.
— Vous pas rigoler, hein ?
— Non. Je ne rigole pas.
— Hé dites. Pourquoi vous pas me laisser partir, hein ?
— Quoi ?
— Pourquoi vous pas me laisser partir ? Vous êtes patronne maim tenant, hein ? Alors ? Je peux pas filer ?
— Tu ne bouges pas d’ici, ma cocotte.
— Por qué ?
— Parce que si tu sors d’ici, tu causeras. Et si tu causes un peu trop, tous mes beaux projets sont à l’eau.
— A qui je cause ? Je cause personne, moi. Je me tire en vitesse, oui. Peut-être à Porto Rico. Je prends l’avion. Vous avez pas entendu ?
Je trancher la gorge d’un type, là. Et tous les voyous, ils vont me courir. Un jour, je me réveille au cimetière. Alors, allez, hein ? Je m’en aller ?
— Tu bouges pas.
— Allons, soyez pas…
— Tu bouges pas.
— Et si je partir aussi sec, hein ? Si je m’en aller quand même ?
— T’as vu le flic tout à l’heure ?
— Ah merde ! Vous êtes sale vache.
Angelica soupira, retourna à sa chaise, s’assit et croisa les jambes. Elle sentit le regard de Hawes posé sur elle, lui sourit et tira sur sa jupe.
Mais Hawes ne regardait pas ses jambes. Hawes venait d’avoir une idée. Cette idée se divisait en deux parties et la première partie devait être menée à bien dans le coin où la petite Portoricaine était assise. Cette idée était tributaire de deux appareils, le premier à sa portée, le second soumis à la chance et au hasard. La deuxième partie du plan se ferait peut-être attendre, mais l’idée était tentante, fascinante même, et en y songeant, Hawes regardait les jambes d’Angelica d’un air rêveur.
Aussi, en se disant qu’il fallait distraire l’attention de Virginia pour parvenir à exécuter la première partie du plan, il profita de la présence de la fille dans son coin stratégique et s’approcha d’elle en tirant un paquet de cigarettes de sa poche.
— Vous fumez ? lui dit-il.
Angelica accepta la cigarette.
— Muchas gracias. Vous aimez mes jambes, hein ? dit-elle en levant les yeux pardessus l’allumette tendue.
— Je dois dire que ce sont de jolies jambes.
— Je vous crois. On voit pas souvent des comme ça. Et le reste ? Ça vous dirait pas, non ?
Si le téléphone sonne, songeait Hawes, Virginia décrochera. Elle tient à écouter toutes les conversations et elle n’en laissera pas passer une, surtout si elle espère un coup de fil de Steve. Et si son attention est distraite, j’aurai tout le temps de faire ce que je veux et de mettre mon projet en chantier, de me préparer pour la grande occasion. En admettant qu’elle agisse machinalement comme les gens qui… Enfin, je fais bien des suppositions. Mais c’est une petite chance. Allons, téléphone, sonne ! Sonne donc !
— J’ai dit une question, insista Angelica.
— Laquelle ?
— Vous voulez pas voir aussi tout le reste, hein ?
— Je ne dirais pas non.
Les yeux de Hawes ne quittaient plus le. téléphone. Il se dit qu’en temps ordinaire, ce foutu appareil n’arrêtait pas de sonner. Il y avait toujours un rapport, une plainte, un appel au sujet d’un viol, d’un vol, d’un hold-up, de voies de faits variées et de délits divers qui étaient le pain quotidien du 87e. Alors, qu’est-ce qu’il attendait pour sonner ? Est-ce que le crime prenait des vacances ? C’était bien le moment ! Avec Steve tout prêt à sauter sur une mine, Miscolo en train de saigner à mort, et cette garce-là, avec sa nitro et son pétard !
— Ça me faire plaisir, murmura Angelica, et ce serait à l’œil.
— Ah, dit Cotton en suppliant mentalement la terre entière de téléphoner au 87e.
— Et je pas avoir des fausses doudounes, vous savez.
— Je n’en doute pas, dit Cotton en appelant mentalement au secours tous les illuminés qui avaient l’habitude de déranger les inspecteurs du 87e en plein travail.
— Vous voulez voir ?
— Je vous crois sur parole.
— Alors, hein ?
— Alors, quoi ?
— Vous parlez avec les autres. Vous me laisse filer. Et puis vous viendre voir plus tard, hein ?
Hawes secoua la tête.
— Hélas !
— Pourquoi ? Angelica, c’est un beau morceau.
— C’est un beau morceau, d’accord.
— Alors ?
— Alors, vous voyez cette dame en noir ?
— Si
— Elle ne laisse sortir personne, même pas les beaux morceaux. Compris ?
— Si je veux dire, quand elle est partie.
— Si jamais elle s’en va, soupira Hawes. Et puis même, je ne pourrais pas vous laisser partir parce que le monsieur là-bas, près du tableau de service, est le lieutenant. Si je vous laisse filer, il me renverra, ou il me mettra en prison, ou même il me tuera.
— Ça vaut la peine. Angelica vaut la peine.
— Je n’en doute pas.
Cotton ne voulait pas quitter la fille parce qu’il fallait qu’il soit là, il mis ce coin, quand le téléphone sonnerait, s’il sonnait, si jamais ce satané appareil se décidait à sonner. Mais la conversation languissait. Il décida de renvoyer la balle avec une question éternelle :
— Comment êtes-vous venue à la prostitution, Angelica ?
— Je suis pas prostituée. C’est vrai.
— Allons, Angelica !
— Enfin, des fois, comme ça. Pour acheter quelque chose de joli. Ma robe est jolie, non ?
— Oui, très.
— Ecoutez, vous viendre me voir, hein ? D’accord ?
— Ma jolie, là où vous allez atterrir, on ne reçoit.pas la clientèle masculine.
— Mais…
Et le téléphone sonna.
Le bruit fit sursauter Hawes. Il faillit se tourner instantanément vers le mur et puis il se souvint à temps qu’il fallait d’abord que Virginia décroche. Il vit Byrnes s’approcher de l’appareil le plus proche de lui. Le lieutenant attendit l’assentiment de Virginia. La sonnerie vrillait les tympans.
Virginia fit passer le revolver dans sa main gauche, décrocha et fit un signe de tête à Byrnes. Il décrocha à son tour.
— 87e District, lieutenant Byrnes.
— Eh bien, eh bien, comment se fait-il que les gros pontes répondent eux-mêmes, à présent ? fit une voix.
Hawes recula vers le mur. Virginia Dodge était encore à demi tournée vers lui et il ne pouvait pas lever la main. Et puis, lentement, elle pivota sur sa chaise et lui présenta son dos. D’un geste vif, Hawes leva la main.
— Qui est à l’appareil ? demanda Byrnes au téléphone.
— Sam Grossman, du labo. Pour qui me preniez-vous ?
Le thermostat était solidement fixé au mur. Hawes le saisit et, d’un brusque tour de poignet, amena l’aiguille à la température maximum.
Par une des journées les plus douces du mois d’octobre, le thermostat était à présent fixé sur trente-sept degrés centigrades.
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