Ensemble, c'est tout
Ensuite elle nettoya des fines herbes et…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
chambre, c'est par là-bas, tout au fond à droite.
À la place, elles prirent une tisane et fumèrent une dernière cigarette pendant que Franck piquait du nez sur le canapé.
— Ah, il est beau notre Don Juan avec son healing, son baume sexuel... grinça Camille.
— Ouais, t'as raison, il est chouette...
II souriait dans son demi-coma et mit un doigt devant sa bouche pour les prier de se taire.
Quand Camille entra dans la salle de bains, Franck et Myriam s'y trouvaient déjà. Ils étaient trop fatigués pour se la jouer après-vous-ma-chère et Camille attrapa sa brosse à dents alors que Myriam remballait la sienne en lui souhaitant bonne nuit.
Franck était penché au-dessus du lavabo en train de cracher son dentifrice, quand il se releva, leurs regards se croisèrent.
— C'est elle qui t'a fait ça ?
— Oui.
— C'est bien...
Ils sourirent à leurs reflets et cette demi- seconde-là dura plus longtemps qu'une demi- seconde normale.
— Je peux mettre ton marcel gris ? demanda Myriam depuis sa chambre.
Il se frotta énergiquement les dents et s'adressa de nouveau à la fille du miroir en se mettant du dentifrice plein le menton : Chegidiotchméjechegblutotjavectoigjjequegchavaisge
— Pardon ? fit-elle en fronçant les sourcils.
Il recracha :
— Je disais : c'est plutôt idiot quand on n'a pas de toit pour dormir...
— Ah oui, fit-elle en souriant, oui c'est idiot. Vraiment...
Elle se retourna vers lui :
— Écoute-moi, Franck, j'ai un truc important à te dire... Hier je t'ai avoué que je ne tenais jamais mes résolutions, mais là, il y en a une que je voudrais
qu'on prenne ensemble et qu'on respecte...
— Tu veux qu'on arrête de boire ? !
— Non.
— De fumer ?
— Non.
— Qu'est-ce que tu veux, alors ?
— Je voudrais que tu arrêtes ce petit jeu-là avec moi...
— Quel jeu ?
— Tu le sais très bien... Ton sexual planning, là, toutes tes petites allusions bien lourdes... Je... j'ai pas envie de te perdre, j'ai pas envie qu'on se fâche. J'ai envie que ça se passe bien, ici, maintenant... Que ça reste un endroit... Enfin, tu vois, un endroit où l'on soit bien tous les trois... Un lieu calme, sans embrouilles... Je... Tu... On... on ira nulle part tous les deux, tu t'en rends bien compte, non ? Enfin, je veux dire, on... Bien sûr, on pourrait coucher ensemble, oui, bon, mais après ? Nous deux, ce serait n'importe quoi et je... Enfin, ce serait dommage de tout gâcher, quoi...
II était dans les cordes et mit plusieurs secondes avant de lui chiquer le mollet :
— Attends, de quoi tu me causes, là ? Je t'ai jamais dit que je voulais coucher avec toi ! Même si je voulais, je pourrais jamais ! T'es beaucoup trop maigre ! Comment tu veux qu'un mec ait envie de te caresser ? Touche-toi, ma vieille ! Touche-toi ! Tu délires complètement...
— Tu vois comme j'ai raison de te mettre en garde ? Tu vois comme je suis lucide ? Ça ne pourrait jamais marcher entre nous... J'essaye de te dire les choses avec le plus de tact possible et toi, tu n'as rien d'autre à me proposer en échange que ta petite agressivité de merde, ta bêtise, ta mauvaise foi et ta méchanceté. Heureusement que tu pourrais jamais me caresser ! Heureusement ! J'en veux pas de tes sales pattes rougeaudes et de tes ongles tout rongés ! Garde-les donc pour tes serveuses !
Elle se retenait à la poignée de la porte :
— Bon, ben c'est raté mon truc... J'aurais mieux fait de me taire... Oh ! je suis con... Je suis trop con... En plus, d'habitude je ne suis pas comme ça. Pas du tout... Je suis plutôt du genre à faire le gros dos et à partir sur la pointe des pieds quand ça sent le roussi...
II s'était assis sur le bord de la baignoire.
— Oui, c'est comme ça que j'agis d'habitude... Mais, là, comme une idiote, je me suis fait violence pour te parler parce que...
II releva la tête.
— Parce que quoi ?
— Parce que... je te l'ai dit, ça me semble important que cet appart reste un lieu paisible... Je vais avoir vingt-sept ans et pour la première fois de ma vie, j'habite un endroit où je me sens bien, où je suis heureuse de rentrer le soir et même si je n'y suis pas depuis très longtemps, tu vois, malgré toutes les horreurs que tu viens de me balancer à la gueule, je suis encore là, à piétiner mon amour-propre pour ne pas risquer de le perdre... Euh... tu comprends ce que je te dis, là, ou c'est du charabia ?
— Bon, ben... Je vais me toucher euh... me coucher...
II ne put s'empêcher de sourire :
— Excuse-moi, Camille... Je m'y prends comme un manche avec toi...
— Oui.
— Pourquoi je suis comme ça ?
— Bonne question... Bon alors ? On l'enterre cette hache ?
— Vas-y. Je creuse déjà...
— Super. Bon, on se la fait cette bise, alors ?
— Non. Coucher avec toi à la rigueur, mais t embrasser sur la joue, surtout pas. Pour le coup, ce serait beaucoup trop dur...
— Tu es bête...
II mit un moment avant de se relever, se recroquevilla, regarda longtemps ses doigts de pied, ses mains, ses ongles, éteignit la lumière et prit Myriam distraitement en la plaquant sur l'oreiller pour que l'autre n entende pas.
Même si cette conversation lui avait beaucoup coûté, même si elle s'était déshabillée ce soir-là en frôlant son corps avec plus de défiance encore, impuissante et découragée par tous ces os qui saillaient aux endroits les plus stratégiques de la féminité, les genoux, les hanches, les épaules, même si elle avait mis du temps à s'endormir en comptant ses mauvais points, elle ne la regretta pas. Dès le lendemain, à la façon dont il bougeait, dont il plaisantait, dont il était attentif sans en faire des tonnes et égoïste sans même s'en rendre compte, elle comprit que le message était passé.
La présence de Myriam dans sa vie facilita les choses, et même s'il la traitait toujours par-dessus la jambe, il découchait souvent et revenait plus détendu.
Quelquefois Camille regrettait leur petit badinage... Quelle bécasse, se disait-elle, c'était bien agréable... Mais ces accès de faiblesse ne duraient jamais longtemps. Pour avoir beaucoup craché au bassinet, elle connaissait le prix exact de la sérénité : exorbitant. Et puis qu'en était-il vraiment ? Où s'arrêtait la sincérité et où commençait le jeu avec lui ? Elle en était là de ces divagations, attablée seule devant un gratin mal décongelé, quand elle aperçut un truc bizarre sur le rebord de la fenêtre...
C'était le portrait qu'il avait fait d'elle hier.
Un cœur de laitue fraîche était posé à l'entrée de la coquille...
Elle se rassit et donna des petits coups de fourchette dans ses courgettes froides en souriant bêtement.
Ensemble, ils allèrent acheter un lave-linge ultra- perfectionné et se partagèrent la note. Franck bicha quand le vendeur lui rétorqua « Mais madame a entièrement raison... » et l'appela chérie pendant toute la durée de la démonstration.
— L'avantage de ces appareils combinés, pérorait le camelot, des deux en un, si vous préférez, c'est le gain de place évidemment... Hélas, on sait bien comment ça se passe pour les jeunes couples qui s'installent aujourd'hui...
— On lui dit qu'on s'est pacsé à trois dans un quatre cents mètres carrés ? murmura Camille en lui attrapant le bras.
— Chérie, je t'en prie... répondit-il agacé, laisse- moi écouter le monsieur, voyons...
Elle insista pour qu'il le branche avant le retour de Philibert, « Sinon ça va trop le stresser », et passa une après-midi entière à nettoyer une petite pièce près de la cuisine que l'on devait appeler « buanderie » autrefois...
Elle découvrit des piles et des piles de draps, de torchons brodés, de nappes, de tabliers et de serviettes en nid-d'abeille... De vieux morceaux de savons racornis et des produits tout craquelés dans des boîtes ravissantes : cristaux de soude, huile de lin, blanc d'Espagne, alcool à nettoyer les pipes, cire Saint-Wandrille, amidon Rémy, doux au toucher comme des morceaux de puzzle en velours... Une impressionnante collection de brosses de toutes tailles et de tous poils, un plumeau aussi joli qu'une ombrelle, une pince en buis pour redonner leur forme aux gants et une espèce de raquette en osier tressé pour battre les tapis.
Consciencieusement, elle alignait tous ces trésors et les consignait dans un grand cahier.
Elle s'était mis en tête de tout dessiner pour pouvoir l'offrir à Philibert le jour où il serait obligé de partir...
A chaque fois qu'elle se lançait dans un peu de rangement, elle se retrouvait assise en tailleur, plongée dans d'énormes cartons à chapeaux remplis de lettres et de photos et elle passait des heures entières avec de beaux moustachus en uniformes, de grandes dames tout juste sorties d'un tableau de Renoir et des petits garçons habillés en petites filles, posant la main droite sur un cheval à bascule à cinq ans, sur un cerceau à sept et sur une bible à douze, l'épaule un peu de biais pour montrer leurs beaux brassards de petits communiants touchés par la grâce...
Oui, elle adorait cet endroit et il n'était pas rare qu'elle sursaute en regardant sa montre, qu'elle cavale dans les couloirs du métro et qu'elle se fasse engueuler par Super Josy quand celle-ci lui indiquait le cadran de la sienne... Bah...
— Où tu vas, là ?
— Bosser, je suis super en retard...
— Couvre-toi, y pèle...
— Oui papa... Au fait... ajouta-t-elle.
-Oui ?
— C'est demain que Philou revient...
-Ah?
— J'ai pris ma soirée... Tu seras là ?
— Je sais pas...
— Bon...
— Mets au moins une échar...
La porte avait déjà claqué...
Faudrait savoir, scrogneugna-t-il, quand je la chauffe, ça va pas, quand je lui dis de se couvrir,
elle se fout de ma gueule. Elle me tue, celle-là...
Nouvelle année, mêmes corvées. Mêmes cireuses trop lourdes,
mêmes aspirateurs toujours bouchés, mêmes seaux numérotés (« plus d'histoires, les filles ! »), mêmes produits âprement négociés, mêmes lavabos bouchés, même Mamadou adorable, mêmes collègues fatiguées, même Jojo survoltée... Tout pareil.
Plus en forme, Camille était moins zélée. Elle avait déposé ses pierres à l'entrée, s'était remise à travailler, traquait la lumière du jour et ne voyait plus tellement de raisons de vivre à l'envers... C'était le matin qu'elle était le plus productive et comment travailler le matin quand on ne se couchait jamais avant deux ou trois heures, épuisée par un boulot aussi physique que débilitant ?
Les mains lui picotaient, son cerveau cliquetait : Philibert allait revenir, Franck était vivable, les attraits de l'appartement inestimables... Une idée lui trottait dans la tête... Une espèce de fresque... Oh, non, pas une fresque, le mot était trop gros... Mais une évocation... Oui, voilà, une évocation. Une chronique, une biographie imaginaire de l'endroit où elle vivait... II y avait là tant de matière, tant de souvenirs... Pas seulement les objets. Pas seulement les photos mais une ambiance. Une atmosphairre comme dirait l'autre... Des murmures, quelques palpitations encore... Ces volumes, ces toiles peintes, ces moulures arrogantes, ces interrupteurs en porcelaine, ces fils dénudés, ces bouillottes en métal, ces petits pots à cataplasmes, ces embauchoirs sur mesure et toutes ces étiquettes jaunies...
La fin d'un monde...
Philibert les avait prévenus : un jour, demain peut-être ?, il
faudrait partir, attraper leurs vêtements, leurs livres, leurs disques, leurs souvenirs, leurs deux Tupperware jaunes et tout abandonner.
Après ? Qui sait ? Au mieux le partage, au pire les monstres, les
brocs ou Emmaùs... Bien sûr, le cartel et les hauts-de-forme trouveraient preneur, mais l'alcool à nettoyer les pipes, le tombé du rideau, la queue du cheval avec son petit ex-voto In memoriam Vénus, 1887-1912, fi,ère alezane au nez moucheté et le fond de quinine dans son flacon bleu sur la tablette de la salle de bains, qui s'en
soucierait ?
Convalescence ? Somnolence ? Douce démence ? Camille ne savait ni quand, ni comment cette idée lui était venue, mais voilà, elle s'était traficoté cette petite conviction de poche — et peut-être même était-ce le vieux Marquis qui la lui avait soufflée ? — que tout cela, cette élégance, ce monde à l'agonie, ce petit musée des arts et traditions bourgeoises, n'attendait que sa venue, son regard, sa douceur et sa plume émerveillée pour se résoudre à disparaître enfin...
Cette idée saugrenue allait et venait, disparaissait dans la journée, souvent chassée par une avalanche de rictus moqueurs : Mais ma pauvre fille... Où vas-tu, là ? Et qui es-tu, toi ? Et qui donc pourrait s'intéresser à tout cela, dis-le-moi ?
Mais la nuit... Ah ! la nuit ! Quand elle revenait de ses tours affreuses où elle avait passé le plus clair de son temps accroupie devant un seau à éponger sa goutte au nez dans une manche en nylon, quand elle s'était baissée, dix fois, cent fois, pour jeter des gobelets en plastique et des papiers sans intérêt, quand elle avait suivi des kilomètres de souterrains blafards où des tags insipides ne parvenaient pas à recouvrir ce genre de choses : Et lui ? Qu'est-ce qu'il sent quand il est en vous ?, quand elle posait ses clefs sur la console de l'entrée et qu'elle traversait ce grand appartement sur la pointe des pieds, elle ne pouvait pas ne pas les entendre : « Camille... Camille... » grinçait le parquet, « Retiens-nous... » suppliaient les vieilleries, « Morbleu ! pourquoi les Tupperware et pas nous ? » s'indignait le vieux général photographié sur son lit de mort. « C'est vrai ça ! reprenaient en chœur les boutons de cuivre et le gros-grain miteux, pourquoi ? »
Alors elle s'asseyait dans le noir et se roulait lentement une
cigarette pour les apaiser. Premièrement, je m'en tape de vos Tupperware, deuxièmement, je suis là, vous n'avez qu'à me réveiller avant midi, bande de gros malins...
Et elle songeait au prince Salina, rentrant seul, à pied, après le
bal... Le prince qui venait d'assister, impuissant, au déclin de son monde et
œ
des épluchures le long de la chaussée, implorait le Ciel de ne pas trop tarder...
Le type du cinquième avait laissé un paquet de chocolats Mon
Chéri à son attention. Grand fou, ricana Camille qui les offrit à sa chef préférée et laissa Pat Hibulaire le remercier pour elle : « Ben merci, mais dites voir... Vous en auriez pas des fourrés à la liqueur à tout hasard ? »
Que je suis drôle, soupira-t-elle en reposant son dessin, que je
suis drôle.
Et c'est dans cet état d'esprit, rêveuse, moqueuse, un pied dans
Le Guépard et l'autre dans la crasse, qu'elle poussa la porte du local situé derrière les ascenseurs où ils entreposaient leurs bidons de Javel et tout leur merdier.
Elle était la dernière à partir et commença à se déshabiller dans la
pénombre quand elle comprit qu'elle n'était pas seule... œ chose de chaud filer le long de ses cuisses : elle venait de se pisser dessus.
— Y a... Y a quelqu'un ? articula-t-elle en tâtonnant le mur à la
recherche de l'interrupteur.
II était là, assis par terre, paniqué, le regard fou, les yeux creusés par la came ou par le manque,
œ
bougeait pas, ne respirait plus et muselait la gueule de son chien entre ses deux mains.
Ils restèrent ainsi quelques secondes, se dévisagèrent en silence, le temps de comprendre qu'aucun des deux n'allait mourir par la faute de l'autre, et quand il écarta sa main droite pour poser un doigt sur sa bouche, Camille le replongea dans le noir.
œ
comment. Elle attrapa son manteau et sortit à reculons.
— Le code ? gémit-il.
— P... pardon ?
— Le code de l'immeuble ?
Elle ne savait plus, bredouilla, le lui donna, chercha la sortie en se tenant aux murs et se retrouva dans la rue, pantelante et couverte de sueur. Elle croisa le vigile :
— Pas chaud ce soir, hein ?
— Ça va ? On dirait que t'as vu un fantôme...
— Fatiguée...
Elle était gelée, croisa les pans de son manteau sur son bas de survêtement trempé et partit dans la mauvaise direction. Quand elle réalisa enfin où elle se trouvait, elle longea la ligne blanche pour attraper un taxi.
C'était un break luxueux qui indiquait les températures intérieures et extérieures (+ 21°, — 3°). Elle écarta les cuisses, posa son front sur la vitre et passa le restant du trajet à observer les petits tas d'humains recroquevillés sur des grilles d'aération et dans les recoins des portes cochères.
Les entêtés, les cabochards, ceux qui refusaient les couvertures en aluminium pour ne pas être pris dans le faisceau de leurs phares et qui préféraient encore le bitume tiède à la faïence de Nanterre.
Elle grimaçait.
De méchants souvenirs lui remontaient à la gorge...
Et son fantôme halluciné, alors ? II avait l'air si jeune... Et son chien ? C'était une connerie, ça... II ne pouvait aller nulle part avec lui... Elle aurait dû lui parler, le mettre en garde contre le gros Matrix et lui demander s'il avait faim... Non, c'était sa dope qu'il voulait... Et son clebs ? Quand est-ce qu'il l'avait eue sa dernière ration de Canigou, lui ? Elle soupira. Quelle conne... S'inquiéter d'un corniaud quand la moitié de l'humanité rêvait d'une place sur une bouche d'aération, quelle conne... Allez, va te coucher, mémère, tu me fais honte. A quoi ça rime tout ça ? Tu éteins la lumière pour ne plus le voir et après tu te morfonds à l'arrière d'une grosse berline en mâchouillant ton mouchoir en dentelle...
Va te coucher, va...
L'appartement était vide, elle chercha de l'alcool, n'importe lequel, en but suffisamment pour trouver le chemin de son oreiller et se releva dans la nuit pour aller vomir.
Les mains dans les poches et le nez en l'air elle sautillait sous le panneau d'affichage quand une voix familière lui donna le renseignement qu'elle cherchait
— Train en provenance de Nantes. Arrivée quai 9 à 20 h 35. Retard de 15 minutes environ... Comme d'habitude...
— Ah ! Ben t'es là, toi ?
— Eh oui... ajouta Franck. Je suis venu tenir la chandelle... Dis donc, tu t'es faite belle ! C'est quoi ça ? c'est du rouge à lèvres ou je me trompe ?
Elle cacha son sourire derrière les trous de son écharpe.
— Tu es bête...
— Non, je suis jaloux. T'en mets jamais du rouge à lèvres pour moi...
— C'est pas du rouge, c'est un truc pour les lèvres gercées...
— Menteuse. Montre...
— Non. Tu es toujours en vacances ?
— Je recommence demain soir...
-Ah?
— Elle va bien ta grand-mère ?
— Oui.
— Tu lui as donné mon cadeau ?
— Oui.
— Et alors ?
— Alors elle a dit que pour me dessiner aussi bien, c'est que tu devais être folle de moi...
— Ben voyons...
— On va boire quelque chose ?
— Non. Je suis restée enfermée toute la journée... Je vais
m'asseoir là, à regarder les gens...
— Je peux mater avec toi ?
Ils se pelotonnèrent donc sur un banc entre un kiosque à journaux et un composteur et observèrent le Grand Carrousel des usagers affolés.
— Allez ! Cours mon gars ! Cours ! Hop... Trop taaard...
— Un euro ? Non. Une clope si tu veux...
— Est-ce que tu pourrais m'expliquer pourquoi c'est toujours les filles les plus mal foutues qui portent des pantalons taille basse ? Je comprends pas, là...
— Un euro ? Hé, mais tu m'as déjà tapé tout à l'heure, vieux !
— Avise la petite mamie avec sa coiffe bigoudène, t'as ton carnet, là ? Non ? C'est dommage... Et lui ? Regarde comme il a l'air content de retrouver sa femme...
— C'est louche, fit Camille, ça doit être sa maîtresse...
— Pourquoi tu dis ça ?
— Un homme qui déboule en ville avec son baise- en-ville et qui se précipite sur une femme en manteau de fourrure en l'embrassant dans le cou... Euh, crois-moi, c'est louche...
— Pff... C'est peut-être sa femme ?
— Meuh non ! Sa femme, elle est à Quimper et elle couche les mômes à l'heure qu'il est ! Tiens, en voilà un de couple, ricana-t-elle en lui indiquant deux beaufs qui s'engueulaient devant une borne à TGV...
II secoua la tête :
— T'es nulle...
— T'es trop sentimental...
Deux petits vieux passèrent ensuite devant eux à deux à l'heure, voûtés, tendres, précautionneux et se tenant par le bras. Franck lui donna un coup de coude :
-Ah!
— Je m'incline...
— J'adore les gares.
— Moi aussi, répondit Camille.
— Pour connaître un pays, t'as pas besoin de faire le couillon dans un autocar, y suffit de visiter les gares et les marchés et t'as tout compris...
— Tout à fait d'accord avec toi... T'es allé où déjà?
— Nulle part...
— Tu n'as jamais quitté la France ?
— J'ai passé deux mois en Suède... Cuisinier à l'ambassade... Mais c'était pendant l'hiver et j'ai rien vu. Tu peux pas boire là-bas... Y a pas de bars, y a rien...
— Ben... et la gare ? Et les marchés ?
— J'ai pas vu le jour...
— C'était bien ? Pourquoi tu te marres ?
— Pour rien...
— Raconte-moi.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que...
— Oh, oh... II y a une histoire de femme derrière tout ça...
— Non.
— Menteur, je le vois à ta... à ton nez qui s'allonge...
— Bon, on s'arrache ? fit-il en lui indiquant les quais.
— Raconte-moi d'abord...
— Mais c'est rien... Des conneries...
— Tu as couché avec la femme de l'ambassadeur, c'est ça ?
— Non.
— Avec sa fille ?
— Oui ! Là ! Voilà ! T'es contente ?
— Très contente, acquiesça-t-elle en minaudant, elle était mignonne ?
— Un vrai cageot.
— Nooon ?
— Si. Même un Suédois ravitaillé au Danemark un samedi soir et pété comme un coing n'en aurait pas voulu...
— C'était quoi ? De la charité ? De l'hygiène ?
— De la cruauté...
— Raconte.
— Non. Sauf si tu me dis que tu t'es trompée et que la blonde de tout à l'heure, c'était bien sa femme...
— Je me suis trompée : la pute avec son manteau en peau de loutre, c'était bien sa femme. Ils sont mariés depuis seize ans, ils ont quatre gamins, ils s'adorent et là elle est en train de se jeter sur sa braguette dans l'ascenseur du parking en gardant un œ à réchauffer avant de partir et qu'elle aimerait le faire jouir avant que les poireaux soient brûlés...
— Peuh... Y a pas de poireaux dans une blanquette !
— Ah bon ?
— Tu confonds avec le pot-au-feu...
— Et ta Suédoise alors ?
— Elle était pas suédoise, elle était française, je
œ
Une princesse trop gâtée... Petite péronnelle fringuée en Spice GirI et chaude comme les braises... Elle aussi, elle se faisait chier, j'imagine... Et pour passer le temps, elle venait poser son petit cul sur nos fourneaux. Elle aguichait tout le monde, trempait son doigt dans mes casseroles et le léchait lentement en me regardant par en dessous... Tu me connais, je ne suis pas compliqué comme garçon, alors un jour je te l'ai chopée à l'entre-sol et la voilà qui se met à couiner, cette conne. Qu'elle allait le dire à son père et tout ça... Oh là, là, je suis pas compliqué mais j'aime pas les allumeuses, moi... Alors je me suis tapé sa grande sœur pour lui apprendre la vie...
— C'est dégueulasse pour la moche !
— Tout est dégueulasse pour les moches, tu le sais bien...
— Et après ?
— Après je suis parti...
— Pourquoi ?
— Incident diplomatique ?
— On peut dire ça comme ça... Allez, on y va maintenant...
— Moi aussi, j'aime bien quand tu me racontes des histoires...
— Tu parles d'une histoire...
— T'en as beaucoup des comme ça ?
— Non. En général, je préfère me donner du mal pour toper les mignonnes !
— On devrait aller plus loin, gémit-elle, s'il prend les escaliers là-bas et qu'il monte vers les taxis, on va le rater...
— T'inquiète... Je le connais mon Philou... Il marche toujours tout droit jusqu'à ce qu'il se cogne dans un poteau, après ¡1 s'excuse et ¡1 lève la tête pour comprendre où est la sortie...
— T'es sûr ?
— Mais oui... Hé, c'est bon, là... T'es amoureuse ou quoi ?
— Nan, mais tu sais ce que c'est... Tu sors de ton wagon avec tout ton barda. T'es un peu groggy, un peu découragé... T'espères personne et toc, y a quelqu'un qu'est là, au bout du quai, et qui t'attend... T'as jamais rêvé de ça, toi ?
— Je rêve pas, moi...
— Je rêve pas, moi, répéta-t-elle en imitant la gouaille d'un marlou, je rêve pas et j'aime pas les allumeuses. Te v'ià prévenue, fillette...
II était accablé.
— Tiens, regarde, ajouta-t-elle, je crois que c'est lui, là-bas...
II était tout au bout du quai et Franck avait raison : c'était le seul qui n'avait ni jean, ni baskets, ni sac, ni bagage à roulettes. II se tenait droit comme un i, marchait lentement, tenait d'une main une grosse valise en cuir entourée d'une sangle militaire et de l'autre un livre encore ouvert...
Camille souriait :
— Non, je ne suis pas amoureuse de lui, mais tu vois, c'est le grand frère que j'aurais rêvé avoir...
— T'es fille unique ?
— Je... Je ne sais plus... murmura-t-elle en se précipitant vers son zombi bigleux et adoré.
Bien sûr il était confus, bien sûr il bégaya, bien sûr il lâcha sa valise qui tomba sur les pieds de Camille, bien sûr il se confondit en excuses et perdit ses lunettes du même coup. Bien sûr.
— Oh, mais Camille, comme vous y allez... On croirait un petit chiot, mais, mais, mais...
— M'en parle pas, on peut plus la tenir... bougonna Franck.
— Tiens, prends sa valise, lui ordonna-t-elle pendant qu'elle se pendait à son cou, tu sais, on a une surprise pour toi...
— Une surprise, mais mon Dieu, non... Je... Je n'aime pas pas tellement les surprises, il ne fal... fallait pas...
— Hé, les tourtereaux ! Ça vous gênerait pas de marcher moins vite ? Y a votre boy qu'est fatigué, là... Putain, mais qu'est-ce que t'as mis là-dedans
? Une armure ou quoi ?
— Oh, quelques livres... Rien de plus...
— Putain, Philou, t'en as déjà des milliers, merde... Ceux-là, tu pouvais pas les laisser au château ?
— Mais, il est très en forme, notre ami... glissat—il, à l'oreille de Camille, ça va, vous ?
— Qui ça, nous ?
— Euh... eh bien, vous...
— Pardon ?
— T... toi ?
— Moi ? reprit-elle en souriant, très bien. Je suis contente que tu sois là...
— Moi aussi... Tout s'est bien passé ? Pas de tranchées dans l'appartement ? Pas de barbelés ? Pas de sacs de sable ?
— Aucun problème. Il a une petite amie en ce moment...
— Ah, très bien... Et les fêtes ?
— Quelles fêtes ? C'est ce soir la fête ! D'ailleurs, on va dîner quelque part... Je vous invite !
— Où ça ? ronchonna Franck.
— À la Coupole !
— Oh, non... C'est pas un restaurant, ça, c'est une usine à bouffe...
Camille fronça les sourcils :
— Si. À La Coupole. Moi, j'adore cet endroit... On n'y va pas pour manger, on y va pour le décor, poui l'ambiance, pour les gens et pour être ensemble...
— Ça veut dire quoi « on n'y va pas pour manger »? c'est la meilleure, ça !
— Eh ben si tu ne veux pas nous accompagner, tant pis, mais moi j'invite Philibert. Considérez tous les deux que c'est mon premier caprice de l'année !
— On n'aura pas de place...
— Mais si ! On attendra au bar sinon...
— Et la bibliothèque de Monsieur le Marquis ? C'est moi qui me la fade jusque là-bas ?
— On n'a qu'à la laisser à la consigne et on la récupérera au retour...
— Ben voyons... Merde, Philou ! Dis quelque chose !
— Franck ?
— Oui.
œ
— Et alors ?
— Alors je te le dis le plus simplement du monde : abandonne. Ce que femme veut, Dieu le veut...
— Qui c'est qui dit ça ?
— La sagesse populaire...
— Et voilà ! Ça recommence ! Vous faites chier tous les deux avec vos citations...
II se calma quand elle cala son autre bras sous le sien et, sur le boulevard Montparnasse, les badauds s'écartèrent pour les laisser passer.
De dos, ils étaient très mignons...
À gauche, le grand maigre avec sa pelisse Retraite de Russie, à droite, le petit râblé avec son blouson Lucky Strike et au milieu, une jeune fille qui pépiait, riait, sautillait et rêvait en secret d'être soulevée du sol et de les entendre dire : « À la une ! À la deux ! À la trois ! Yooouuuh... »
Elle les serrait le plus fort possible. Tout son équilibre était là aujourd'hui. Ni devant, ni derrière, mais là. Juste là. Entre ces deux coudes débonnaires...
Le grand maigre penchait légèrement la tête et le petit râblé enfonçait ses poings dans ses poches
usées.
Tous les deux, et sans en être aussi conscients, pensaient
exactement la même chose : nous trois, ici, maintenant, affamés, ensemble, et que vogue la galère...
Pendant les dix premières minutes, Franck fut exécrable,
critiquant tour à tour, la carte, les prix, le service, le bruit, les touristes, les Parisiens, les Américains, les fumeurs, les non-fumeurs, les tableaux, les homards, sa voisine, son couteau et la statue immonde qui allait sûrement lui couper l'appétit.
Camille et Philibert se marraient.
Après une coupe de Champagne, deux verres de chablis et six
huîtres, il la boucla enfin.
Philibert, qui n'avait pas l'habitude de boire, riait bêtement et sans
raison. A chaque fois qu'il reposait son verre, il s'essuyait la bouche et imitait le curé de son village en se lançant dans des sermons mystiques et torturés avant de conclure : « Aaa- men, aaah que je suis heureux d'être avec vous... » Pressé par les deux autres, il leur donna des nouvelles de son petit royaume humide, de sa famille, des inondations, du réveillon chez les cousins intégristes et leur expliqua, au passage nombre d'usages et coutumes hallucinantes avec un humour pince-sans- rire qui les enchanta.
Franck, surtout, écarquillait les yeux et répétait « non ? » « non ! » « non... » toutes les dix secondes :
— Tu dis qu'ils sont fiancés depuis deux ans et qu'ils n'ont jamais... Arrête... J'y crois pas...
— Tu devrais faire du théâtre, le pressait Camille, je suis sûr que tu serais un excellent show man... Tu connais tellement de mots et tu racontes les choses avec tellement d'esprit... Tellement de distance... Tu devrais raconter le charme azimuté de vieille noblesse française ou quelque chose dans ce goût- là...
— Tu... tu crois ?
— J'en suis sûre ! Hein Franck ? Mais... tu ne m'avais pas parlé d'une fille au musée qui voulait t'emmener à ses cours ?
— C'est... c'est exact... mais, mais je bé... bégaye trop...
— Non, quand tu racontes, tu parles normalement...
— Vou... vous croyez ?
— Oui. Allez ! C'est ta bonne résolution de l'année ! trinqua Franck. Sur les planches, Monseigneur ! Et te plains pas, hein, parce que la tienne, elle est pas difficile à tenir...
Camille décortiquait leurs crabes, brisait pattes, pinces et carapaces et leur préparait de merveilleuses tartines. Depuis toute petite, elle adorait les plateaux de fruits de mer parce qu'il y avait toujours beaucoup à s'occuper et peu à manger. Avec une montagne de glace pilée entre elle et ses interlocuteurs, elle pouvait donner le change pendant tout un repas sans qu'on s'en mêle ou qu'on l'embête. Et, ce soir encore, alors qu'elle était déjà en train de héler le garçon pour une autre bouteille, elle était loin d'avoir honoré sa part. Elle s'était rincé les doigts, avait attrapé une tartine de pain de seigle et s'était adossée contre la banquette en fermant les yeux.
Clic clac.
Plus personne ne bouge.
Moment suspendu.
Bonheur.
Franck racontait des histoires de carburateur à Philibert qui l'écoutait patiemment, prouvant, une fois encore, son éducation parfaite et sa grande bonté d'âme :
— Certes, 89 euros c'est une somme, opinait- il gravement, et... qu'en pense ton ami le... Le gros...
— Le gros Titi ?
-Oui !
— Oh ben, tu sais, Titi, il s'en fout, lui... Des joints de culasse comme ça, il en a tant qu'il veut...
— Évidemment, répondit-il, sincèrement désolé, le gros Titi, c'est le gros Titi...
II ne se moquait pas. Pas la moindre ironie là- dessous. Le gros Titi, c'était le gros Titi et puis voilà.
Camille demanda qui voulait bien partager des crêpes flambées avec elle. Philibert préférait un sorbet et Franck prit ses précautions :
— Attends... T'es quel genre de nana, toi ? Celles qui disent on partage et qui se goinfrent tout en papillotant des cils ? Celles qui disent on partage et qui chipotent le nez du gâteau ? Ou celles qui disent on partage et qui partagent vraiment ?
— Commande et tu le sauras...
— Mmmm, c'est délicieux...
— Nan, elles sont réchauffées, trop épaisses et y a trop de beurre... Je t'en ferai un jour et tu verras la différence...
— Quand tu veux...
— Quand tu seras sage.
Philibert sentait bien que le vent avait tourné, mais il ne voyait pas trop dans quel sens.
II n'était pas le seul.
Et c'était ça qui était amusant...
Puisque Camille insistait et que ce que femme veut, etc., ils parlèrent d'argent : Qui payerait quoi, quand et comment ? Qui ferait les courses ? Combien d'étrennes pour la concierge ? Quels noms sur la boîte aux lettres ? Est-ce qu'on installait une ligne de téléphone et est-ce qu'on se laissait impressionner par les lettres excédées du Trésor public à propos de la redevance ? Et le ménage ? chacun sa chambre, OK, mais pourquoi c'était toujours elle ou Philou qui se tapaient la cuisine et la salle de bains ? A propos de la salle de bains, il faudrait une poubelle, je m'en charge... Toi Franck, pense à recycler tes canettes et ouvre la fenêtre de ta chambre de temps en temps sinon on va tous attraper des bêtes... Les chiottes idem. Prière de baisser la lunette et quand y a plus de PQ, dites-le. Et puis on pourrait se payer un aspirateur potable quand même... Le balai Bisse! de la guerre de 14, ça va un moment... Euh... Quoi encore ?
— Alors mon Philou, tu comprends maintenant quand je te disais de ne pas laisser une fille s'installer chez toi ? Tu vois ce que je voulais dire ? Tu vois un peu le bordel ? Et attends, c'est qu'un début...
Philibert Marquet de La Durbellière souriait. Non, il ne voyait pas. Il venait de passer quinze jours humiliants sous le regard exaspéré de son père qui n'arrivait plus à cacher son désaveu. Un premier- né qui ne s'intéressait ni aux fermages, ni aux bois, ni aux filles, ni à la finance et encore moins à son rang social. Un incapable, un grand bêta qui vendait des cartes postales pour l'État et bégayait quand sa petite sœur lui demandait de lui passer le sel. Le seul héritier du nom et même pas fichu de garder un peu de prestance quand il s'adressait au garde-chasse. Non, il n'avait pas mérité ça, grinçait-il chaque matin en le surprenant à quatre pattes dans la chambre de Blanche en train de jouer au baigneur avec elle...
— Vous n'avez rien de mieux à faire, mon fils ?
— Non père, mais je... je... dites-moi, si vous avez be... besoin de moi, je...
Mais la porte avait claqué avant qu'il ait terminé sa phrase.
— Toi, on dira que tu feras à manger et moi j'irai chercher les courses et après on dira que tu feras des gaufres et après on ira au parc pour promener les bébés...
— D'accord, ma puce, d'accord. On dira tout ce que tu voudras...
Blanche ou Camille, pour lui, c'était la même chose : des petits bouts de filles qui l'aimaient bien et lui faisaient des bisous quelquefois. Et pour ça, il était prêt à encaisser le mépris de son père et à acheter cinquante aspirateurs s'il le fallait.
Pas de problème.
Comme il appréciait les manuscrits, serments, parchemins, cartes et autres traités, c'est lui qui poussa les tasses à café sur la table d'à côté et sortit une feuille de son cartable sur laquelle il écrivit cérémonieusement : « Charte de l'avenue Émile- Deschanel à l'usage de ses occupants et autres visit. . . »
II s'interrompit :
— Et qui était cet Emile Deschanel, les enfants ?
— Un président de la République !
— Non, celui-là, c'était Paul. Emile Deschanel était un homme de lettres, professeur à la Sorbonne et limogé à cause de son ouvrage Catholicisme et socialisme... Ou le contraire, je ne sais plus... D'ailleurs ma grand-mère, ça la chiffonnait un peu le nom de cette canaille sur sa carte de visite... Bon, euh... Où en étais-je, moi ?
II reprit point par point tout ce qui venait d'être conclu, y compris le papier-toilette et les sacs- poubelle, et fit tourner leur nouveau protocole afin que chacun puisse y ajouter ses propres conventions.
— Me voilà bien jacobin_____ soupira-t-il.
Franck et Camille lâchèrent leurs verres à
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Imperturbable, il sortit son bâton de cire à cacheter et apposa sa chevalière en bas du papelard sous le regard ahuri des deux autres puis le plia en trois et le glissa négligemment dans la poche de sa veste.
— Euh... Tu te balades toujours avec ton attirail de Louis XIV sur toi ? finit par demander Franck en secouant la tête.
— Ma cire, mon sceau, mes sels, mes écus d'or, mon blason et mes poisons... Certainement, mon cher...
Franck, qui avait reconnu un serveur, fit un tour en cuisine.
— Je maintiens, une usine à bouffe. Mais une belle usine...
Camille prit l'addition, si, si, j'insiste, vous, vous passerez l'aspirateur, ils récupérèrent la valise en enjambant encore quelques clochards ici et là, Lucky Strike enfourcha sa moto et les deux autres appelèrent un taxi.
Elle le guetta en vain le lendemain, le surlendemain et les jours suivants. Pas de nouvelles. Le vigile, avec lequel elle entretenait désormais un brin de causette (la couille droite de Matrix n'était pas descendue, un drame...), ne lui en apprit pas davantage. Pourtant, elle savait qu'il était dans les parages. Quand elle déposait un filet garni derrière les bidons de détergents, pain, fromage, salades Saupiquet, bananes et pâtée Fido, celui- ci disparaissait systématiquement. Jamais un poil de chien, jamais une miette et pas la moindre odeur... Pour un junkie, elle le trouvait drôlement bien organisé, à tel point qu'elle eut même un doute sur le destinataire de ses bontés... Ça se trouve, c'était l'autre taré qui nourrissait son unicouilliste
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Matrix ne mangeait que des croquettes enrichies à la vitamine B12 avec une cuillerée d'huile de ricin pour le poil. Les boîtes, c'était de la merde. Pourquoi qu'on donnerait à son chien un truc qu'on voudrait pas soi-même ?
Ben, oui, pourquoi ?
— Et les croquettes, c'est pareil, alors ? T'en mangerais pas...
— Bien sûr que si, j'en mange !
— C'est ça...
— Je te jure !
Le pire c'est qu'elle le croyait. Na-qu'une-couille et Na-qu'un-cervelet en train de grignoter des croquettes au poulet devant un porno dans leur cahute surchauffée au milieu de la nuit, ça pouvait le faire... Très bien, même.
Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi. Quelquefois, il ne venait pas. La baguette avait durci et les cigarettes étaient encore là. Quelquefois, il passait et ne prenait rien d'autre que la bouffe de son chien... Trop de dope ou pas assez pour faire bombance... Quelquefois, c'est elle qui n'assurait pas... Camille ne se prenait plus la tête avec ça. Un coup d'œil rapide au fond du local pour savoir si elle devait vider sa musette et basta.
Elle avait d'autres soucis...
À l'appart, pas de problème, ça roulait, charte ou pas charte, Myriam ou pas Myriam, TOC ou pas TOC, chacun menait son petit bonhomme de chemin sans ennuyer le voisin. On se saluait chaque matin et l'on se droguait gentiment en rentrant le soir. Shit, herbe, pinard, incunables, Marie-Antoinette ou Heineken, c'était chacun son trip et Marvin pour tous.
Dans la journée, elle dessinait et, quand il était là, Philibert lui faisait la lecture ou commentait les albums de famille :
— Là c'est mon arrière-grand-père... Le jeune homme à côté, c'est son frère, l'oncle Élie, et devant ce sont leurs fox... Ils organisaient des courses de chiens et c'était monsieur le curé, là tu le vois assis devant la ligne d'arrivée, qui désignait le vainqueur.
— Ils ne s'embêtaient pas dis donc...
— Ils avaient bien raison... Deux ans plus tard ils partiront sur le front des Ardennes et six mois après ils seront morts tous les deux...
Non, c'était au boulot que ça n'allait plus... D'abord le mec du cinquième l'avait accostée un soir en lui demandant où elle avait mis son plumeau. Wouarf, wouarf, il était super content de sa blague et l'avait poursuivie à travers tout l'étage en répétant « Je suis sûr que c'est vous ! Je suis sûr que c'est vous ! » Dégage gros con, tu me gênes, là.
Non, c'est ma collègue, finit-elle par lâcher en lui indiquant Super Josy qui était?en train de compter ses varices.
Game over.
Deuxièmement, elle ne pouvait plus supporter la Bre-dart justement...
Elle était bête comme ses pieds, avait un peu de pouvoir et en abusait sans modération (chef de chantier, chez Touclean, ce n'était pas le Pentagone tout de même !), transpirait, postillonnait, était toujours en train de piquer des capuchons de Bic pour récupérer des bouts de barbaque coincés entre ses dents du fond et glissait une blague raciste à chaque étage en prenant Camille à partie puisque c'était la seule autre Blanche de l'équipe.
Camille qui se retenait souvent à sa serpillière pour ne pas la lui envoyer dans la gueule et l'avait priée l'autre jour de garder pour elle ses conneries parce qu'elle commençait à fatiguer tout le monde.
— Non, mais l'autre... Mais comment qu'ème cause celle-ci ?
Qu'est-ce tu fous là d'abord, toi ? Qu'est-ce tu fous avec nous ? Tu nous espionnes ou quoi ? C'est une question que je me suis posée l'autre jour, tins... Que p'têtre bien que t'étais envoyée par les patrons pour nous espionner ou queque chose dans le genre... Je l'ai vu sur ta feuille de paye où qu'tu logeais et comment que tu parles et tout ça... T'es pas des nôtres, toi ! Tu pues la bourgeoise, tu
pues le fric. Matonne, va !
Les autres filles ne réagissaient pas. Camille poussa son chariot
et s'éloigna.
Elle se retourna :
— Ce qu'elle me dit, elle, j'en ai rien à foutre parce que je la
méprise... Mais, vous, vous êtes vraiment nazes... C'est pour vous que j'ai ouvert ma gueule, pour qu'elle arrête de vous humilier et j'attends pas que vous me remerciiez, ça aussi j'en ai rien à foutre, mais au moins, vous pourriez venir faire les chiottes avec moi... Parce que toute bourgeoise que je suis, c'est toujours moi qui me les cogne, je vous ferai remarquer...
Mamadou fit un drôle de bruit avec sa bouche et lâcha un énorme
mollard aux pieds de Josy, un truc monstrueux vraiment. Ensuite elle attrapa son seau, le balança devant elle et donna un coup dans les fesses de Camille :
— Comment une fille qui a un si petit cul peut avoir une si
grande bouche ? Tu m'étonneuras toujours, toi...
Les autres ronchonnèrent à tort et à travers et se dispersèrent
mollement. Pour Samia, elle s'en fichait. Pour Carine, c'était plus dur... Elle l'aimait bien, elle... Carine qui s'appelait Rachida en vrai, qui n'aimait pas son prénom et léchait le cul d'une facho. Elle irait loin, cette petite...
A partir de ce jour, la donne changea. Le travail était toujours aussi con et l'ambiance devint nauséabonde. Ça faisait beaucoup, tout ça...
Camille avait perdu des relations de travail mais était peut-être en train de gagner une amie... Mamadou l'attendait devant la bouche de métro et faisait équipe avec elle. Elle lui tenait le manche pendant qu'elle bossait pour deux. Non pas que l'autre y mît de la mauvaise volonté, mais vraiment, sincèrement, tout bêtement, elle était beaucoup trop grosse pour être efficace. Ce qui lui prenait un quart d'heure, Camille le torchait en deux minutes, et en plus, elle avait mal partout. Sans chiqué. Sa pauvre carcasse n'en pouvait plus de supporter tout ça : des
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plus gros encore. Ça regimbait là-dessous et c'était bien normal.
— II faut que tu maigrisses Mamadou...
— C'est ça... Et toi ? Quand est-ce que tu viens manger le mafé poulet à la maison ? lui rétorquait- elle à chaque fois.
Camille lui avait proposé un marché : je bosse mais tu me fais la conversation.
Elle était loin de se douter que cette petite phrase la mènerait si loin... L'enfance au Sénégal, la mer, la poussière, les petites chèvres, les oiseaux,
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l'arrivée en France en 72 avec son frère Léopold, les poubelles, son mariage raté, son mari gentil quand
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après-midi à Tati pendant qu'elle se tapait tout le boulot, l'autre qui avait encore fait caca, mais dans l'escalier cette fois, la fête souvent, les emmerdes, sa cousine germaine qui s'appelait Germaine et qui s'était pendue l'année dernière en laissant deux petites jumelles adorables, les dimanches après-midi dans la cabine téléphonique, les pagnes hollandais, les recettes de cuisine et un million d'autres images dont Camille ne se lassait jamais. Plus besoin de lire Courrier International, Senghor ou l'édition Seine- Saint-Denis du Parisien, il suffisait de frotter un peu plus fort et d'ouvrir grand les oreilles. Et quand Josy passait — c'était rare — Mamadou se baissait, donnait un petit coup de chiffon sur le sol et attendait que l'odeur soit repartie pour se relever.
Confidence après confidence, Camille osa des questions plus indiscrètes. Sa collègue lui racontait des choses affreuses, ou du moins qui lui semblaient affreuses, avec une nonchalance désarmante.
— Mais comment tu t'organises ? Comment tu tiens ? Comment tu y arrives ? C'est l'enfer ces horaires...
— Ta ta ta... Parle pas deu ce que tu connais pas. L'Enfer, c'est bien pire que ça, va... L'Enfer, c'est quand tu peux plus voir les gens que t'aimes... Tout le reste ça compte pas... Dis tu veux pas que j'aille te chercher des chiffons propres ?
— Tu peux sûrement trouver un boulot plus près... Faut pas que tes gamins y restent tout seuls le soir, on ne sait jamais ce qui peut arriver...
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— Mais tu me dis que tu peux pas compter sur elle...
— Des fois si...
— C'est une grosse boîte Touclean, je suis sûre que tu pourrais trouver des chantiers plus près de chez toi... Tu veux que je t'aide ? Que je demande pour toi ? Que j'écrive à la direction du personnel ? fit Camille en se relevant.
— Non. Touche à rien, malheureuse ! La Josy, elle est comme elle est, mais elle ferme les yeux sur beaucoup deu choses, tu sais... Bavarde et grosse comme je suis, j'ai déjà deu la chance d'avoir du travail... Tu te souviens deu la visite médicale à la rentrée ? L'autre imbécile, le petit docteur... II a
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noyé sous trop deu graisse ou je ne sais pas quoi... Eh ben, c'est elle qui m'a arrangé mon affaire, alors faut toucher à rien, je teu dis...
— Attends... On parle bien de la même, là ? De l'abrutie qu'est toujours en train de te traiter comme si t'étais la dernière des merdes ?
— Mais oui, on parle deu la même ! fit Mamadou en riant. J'en connais qu'une. Et heureusement dis donc !
— Mais tu viens de lui cracher dessus !
— Où t'as vu ça, toi ? se fâcha-t-elle, j'ai pas craché sur elle ! Je me permettrais pas dis donc...
Camille vida la déchiqueteuse en silence. La vie était un drôle de nuancier quand même...
— En tout cas, c'est gentil. T'es une gentille, toi... II faut que tu viennes à la maison un soir pour que mon frère te fasse venir une belle vie avec un amour définitif et beaucoup d'enfants.
— Pff...
— Quoi, « pff » ? T'en voudrais pas des enfants ?
— Non.
— Dis pas ça, Camille. Tu vas faire venir le mauvais sort...
— Il est déjà venu...
Elle la dévisagea méchamment :
— Tu devrais avoir honte deu parler comme ça... T'as du travail, une maison, deux bras, deux jambes, un pays, un amoureux...
— Pardon ?
— Ah ! Ah ! exulta-t-elle, tu crois que je t'ai pas vue avec Nourdine en bas ? Toujours à lui flatter son gros chien, là... Tu crois que mes yeux y sont noyés dans deu la graisse aussi ?
Et Camille se mit à rougir.
Pour lui faire plaisir.
Nourdine qui était survolté ce soir-là et encore plus boudiné que d'habitude dans sa combinaison de justicier. Nourdine qui excitait son chien et se prenait pour l'inspecteur Harry...
— Ben qu'est-ce qui se passe, lui demanda Mamadou, pourquoi qu'y grogne comme ça ton veau ?
— Je sais pas ce que c'est, mais y a quequechose qui tourne pas rond_______ Restez pas là, les filles. Restez pas par ici...
Ah ! II était heureux là_____ II ne lui manquait plus que les Ray-Ban et la kalachnikov...
— Restez pas là, je vous dis !
— Hé, calme-toi, lui répondit-elle, te mets pas dans des états pareils...
— Laisse-moi faire mon travail, la grosse ! Je viens pas te dire comment tenir ton balai, moi !
Hum... Chassez le naturel...
Camille fit semblant de prendre le métro avec elle puis remonta les marches en empruntant l'autre sortie. Elle fit deux fois le tour du pâté de maisons et finit par les trouver dans le renfoncement d'un magasin de chaussures. II était assis, dos à la vitrine et son chien dormait sur ses jambes.
— Ça va ? demanda-t-elle, désinvolte.
II leva les yeux et mit un moment avant de la reconnaître :
— C'est toi ?
— Oui.
— Les provisions aussi ?
— Oui.
— Ben merci...
— II est armé l'autre dingue ?
— J'en sais rien...
— Bon, ben... Salut...
— Je peux te montrer un endroit pour dormir si tu veux...
— Un squat ?
— Un genre...
— Y a qui dedans ?
— Personne...
— C'est loin ?
— Près de la tour Eiffel...
— Non.
— Comme tu voudras...
Elle n'avait pas avancé de trois pas qu'on entendit la sirène des flics qui s'arrêtaient devant un Nourdine surexcité. Il la rattrapa à la hauteur du boulevard :
— Tu demandes quoi en échange ?
— Rien.
Plus de métro. Ils marchèrent jusqu'à l'arrêt du Noc-tambus.
— Passe devant et laisse-moi ton chien... Toi, il te laissera pas monter avec... Comment il s'appelle ?
— Barbès...
— C'est là que je l'ai trouvé...
— Ah, ouais, comme Paddington...
Elle le prit dans ses bras et fit un grand sourire au chauffeur qui n'en avait rien à carrer. Ils se rejoignirent au fond :
— C'est quoi comme race ?
— On est obligé de faire la conversation aussi ?
— Non.
— J'ai remis un cadenas mais c'est symbolique... Tiens, prends la clef. La perds pas surtout, j'en ai qu'une...
Elle poussa la porte et ajouta calmement :
— Y a encore des réserves dans les cartons... Du riz, de la sauce tomate et des gâteaux secs, je crois... Là tu trouveras des couvertures... Ici le radiateur électrique... Ne le mets pas trop fort sinon il saute... Il y a un chiotte à la turque sur le palier. Normalement, t'es tout seul à l'utiliser... Je dis normalement parce que j'ai déjà entendu du bruit en face, mais je n'ai jamais vu personne... Euh... Quoi encore ? Ah si ! J'ai vécu avec un toxico autrefois donc je sais exactement comment ça va se passer. Je sais qu'un jour, demain peut-être, tu auras disparu et vidé tout ce qu'il y a ici. Je sais que tu vas essayer de tout fourguer pour te payer du bon temps. Le radiateur, les plaques, le matelas, le paquet de sucre, les serviettes, tout... Bon... Je le sais. La seule chose que je te demande, c'est d'être discret. C'est pas vraiment chez moi non plus, ici... Donc je te prie de ne pas me mettre dans la merde... Si t'es encore là demain, j'irai voir la gardienne pour t'éviter des embrouilles. Voilà.
— C'est qui qui a dessiné ça ? demanda-t-il en désignant le trompe-I'œil.
Une immense fenêtre ouverte sur la Seine avec une mouette perchée sur le balcon...
— Moi...
— T'as vécu là ?
— Oui.
Barbes inspecta les lieux avec défiance puis se roula en boule sur le matelas.
— J'y vais...
— Hé?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il m'est arrivé exactement la même chose... J'étais dehors et quelqu'un m'a amenée ici...
— Je resterai pas longtemps...
— Je m'en fous. Ne dis rien. Vous ne dites jamais la vérité de toute façon...
— Je suis suivi à Marmottan...
— C'est ça... Allez... Fais de beaux rêves...
Trois jours plus tard, madame Perreira souleva ses sublimes voilages et l'interpella dans le hall :
— Dites, mademoiselle...
Merde, ça n'avait pas traîné. Fait chier... Ils lui avaient filé cinquante euros quand même...
— Bonjour.
— Oui bonjour, dites voir...
Elle grimaçait.
— C'est bien votre ami, l'autre goret ?
— Pardon ?
— Le motard, là ?
— Euh... Oui, répondit-elle soulagée. Il y a un problème ?
— Pas un ! Cinq ! Y commence à me chauffer ce garçon ! Ah ça, oui ! Y commence à me plaire ! Venez plutôt voir par là !
Elle la suivit dans la cour.
— Alors ?
— Je... Je ne vois pas...
— Les taches d'huile...
En effet, avec une bonne loupe on pouvait distinguer très nettement cinq petits points noirs sur les pavés...
— La mécanique c'est bien joli mais ça salit, alors vous lui direz de ma part que les journaux, c'est pas
fait pour les chiens, compris ?
Ce problème réglé, elle se radoucit. Un petit commentaire sur le temps : « C'est très bien. Ça nous débarrasse de la vermine. » Sur le brillant des poignées en laiton : « Ça c'est sûr que pour les ravoir... Faut y aller hein ? » Sur les roues des poussettes pleines de crottes de chien. Sur la dame du cinquième qui venait de perdre son mari, la pauvre. Et elle était tout à fait calmée.
— Madame Perreira...
— C'est moi.
— Je ne sais pas si vous l'avez vu, mais j'héberge un ami au septième...
— Oh ! Je me mêle pas de vos affaires, moi ! Ça va, ça vient... Je dis pas que je comprends tout, mais enfin...
— Je vous parle de celui qui a un chien...
— Vincent ?
— Euh...
— Si, Vincent ! Le sidatique avec son petit griffon ?
Camille ne savait plus quoi dire.
— II est venu me voir hier parce que mon Pikou gueulait comme un furieux derrière la porte alors on s'est présenté nos bêtes... Comme ça c'est plus simple... Vous savez comment ça se passe... Ils se reniflent le derrière une bonne fois pour toutes et puis nous voilà tranquilles... Ben pourquoi vous me regardez comme ça ?
— Pourquoi vous dites qu'il a le sida ?
— Doux Jésus, parce que c'est lui qui me l'a dit ! On a bu un verre de porto... Vous en voulez un, d'ailleurs ?
— Non, non... Je... je vous remercie...
— Ben, oui, c'est malheureux, mais comme j'lui disais, ça se soigne bien, maintenant... Ils ont trouvé les bons médicaments...
Elle était si perplexe qu'elle en oublia de prendre l'ascenseur. C'était quoi, ce bordel ? Pourquoi les torchons étaient pas avec les torchons et les serviettes avec
les serviettes ?
On allait où, là ?
La vie était moins compliquée quand elle n'avait que ses cailloux à empiler... Allons, ne dis pas ça, idiote... Non, t'as raison. Je ne dis pas ça.