Ensemble, c'est tout
Ensuite elle nettoya des fines herbes et…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
— Qu'est-ce qui se passe ?
— Pff... Regarde mon pull... fulmina Franck. C'est cette connerie de machine, là ! Putain, je l'aimais bien celui-là en plus... Regarde ! Mais regarde ! II est minuscule maintenant !
— Attends, je vais couper les manches et tu vas l'offrir à la concierge pour son rat...
— C'est ça, marre-toi. Un Ralph Lauren tout neuf...
— Eh ben, justement, elle sera contente ! En plus elle t'adore...
— Ah bon ?
— Elle vient encore de me le répéter à l'instant : « Ah ! II a fière allure votre ami sur sa belle moto !
— Nan?
— Je te jure.
— Bon, ben, allons-y... Je lui descendrai en partant...
Camille se mordit les joues et customisa un chic manchon pour Pikou.
— Tu sais que tu vas avoir droit à la bise, gros veinard...
— Arrête, j'ai peur...
— Et Philou ?
— Tu veux dire Cyrano ? A son cours de théâtre...
— C'est vrai ?
— Tu l'aurais vu partir... Encore déguisé en je- ne-sais-quoi... Avec une grande cape et tout...
Ils riaient.
— Je l'adore...
— Moi aussi.
Elle alla se préparer un thé.
— T'en veux ?
— Non, merci, répliqua-t-il, il faut que j'y aille. Dis...
— Quoi ?
— T'as pas-envie d'aller te promener ?
— Pardon ?
— Depuis quand t'as pas quitté Paris ?
— Une éternité...
— Dimanche on tue le cochon, tu veux pas venir ? Je suis sûr que ça t'intéresserait... Je dis ça, c'est rapport au dessin, hein ?
— C'est où ?
— Chez des amis, dans le Cher...
— Je ne sais pas...
— Mais si ! Viens... II faut voir ça une fois dans sa vie... Un jour ça n'existera plus, tu sais...
— Je vais réfléchir.
— C'est ça, réfléchis. C'est ta spécialité de réfléchir. II est où mon pull ?
— Là, fit Camille en lui désignant un magnifique étui à roquétos vert pâle.
— Putain... Un Ralph Lauren en plus... Ça me tue, je te jure...
— Allez... Tu vas te faire deux amis pour la vie...
— 'Tain il a plus intérêt à pisser sur ma moto, l'autre globuleux, là !
— T'inquiète, ça va marcher, pouffa-t-elle en lui tenant la porte... Chi, chi, ch'vous l'achure, il a oune fière allurche chur cha motobécane votre amich...
Elle courut éteindre la bouilloire, prit son bloc et s'assit près du miroir. Elle se mit à rire enfin. À rire comme une folle. Une vraie gamine. Elle imaginait la scène : l'autre zozo, toujours si content de lui, en train de toquer négligemment au carreau de la loge avec son bout de feutrine et sa paire de balloches sur un plateau d'argent... Ah ! que c'était bon de rire ! Que c'était bon... Elle n'était pas coiffée, dessina ses épis, ses fossettes, sa bêtise et écrivit : Camille, Janvier 2004, prit sa douche et décida que, oui, elle irait se promener avec lui.
Elle lui devait bien ça...
Un message sur son portable. C'était sa mère... Oh, non, pas aujourd'hui... Pour effacer votre message, appuyez sur la touche étoile.
Eh ben voilà. Hop. Étoile.
Elle passa le reste de la journée en musique, avec ses trésors et sa boîte d'aquarelles. Fumait, grignotait, léchait ses poils de martre, riait toute seule et grimaça quand ce fut l'heure de la blouse.
Tu as déjà bien déblayé le terrain, songeait-elle en trottinant jusqu'à la station de métro, mais y a encore du boulot, hein ? Tu ne vas pas t'arrêter là quand même ?
Je fais ce que je peux, je fais ce que je peux...
Vas-y, on te fait confiance.
Non, non, ne me faites pas confiance, ça me stresse.
Ttt tt, allez... Dépêche-toi. Tu es déjà très en retard...
Philibert était malheureux. II poursuivait Franck à travers tout l'appartement :
— Ce n'est pas raisonnable. Vous partez trop tard... Dans une heure il fera nuit... II va geler... Non, ce n'est pas raisonnable... Partez de... demain matin...
— Demain matin, on tue le cochon.
— Mais que... quelle idée aussi ! Ca... Camille, il se tordait les mains, res... reste avec moi, je t'emmènerai au Pa... Palais des Thés...
— Ça va, bougonna Franck en glissant sa brosse à dents dans une paire de chaussettes, c'est pas le bout du monde quand même... On y sera dans une heure...
— Oh, ne... ne dis pas... pas ça... Tu... tu vas encore rou... rouler co... comme un fou...
— Mais non...
— Mais si, je... je te co... connais...
— Philou, arrête ! Je vais pas te l'abîmer, je te le jure... Tu viens, la miss ?
-Oh... Je... Je...
— Tu quoi ? fit-il excédé.
— Je n'ai que... que vous au monde...
Silence.
— Oh là là... J'y crois pas... Les violons maintenant...
Camille se mit sur la pointe des pieds pour l'embrasser :
— Moi aussi, je n'ai que toi au monde... Ne t'inquiète pas...
Franck soupira.
— Mais qui c'est qui m'a foutu une équipe de branquignols pareils ! On nage en plein mélo, là ! On va pas à la guerre, putain ! On part quarante- huit heures !
— Je te ramènerai un bon steak, lui lança Camille en s'engouffrant dans l'ascenseur.
Les portes se refermèrent sur eux.
— Hé?
— Quoi ?
— Y a pas de steaks dans le cochon...
— Ah bon ?
— Ben non.
— Ben y a quoi alors ?
II leva les yeux au ciel.
Ils n'étaient pas encore à la porte d'Orléans, qu'il s'arrêta sur le bas-côté et lui fit signe de descendre :
— Attends, y a un truc qui va pas du tout, là...
— Quoi ?
— Quand je me penche, tu dois te pencher avec moi.
— Tu es sûr ?
— Mais oui, je suis sûr ! Tu vas nous foutre dans le décor avec tes conneries !
— Mais... Je croyais qu'en me penchant dans l'autre sens, je nous équilibrais...
— Putain, Camille... Je saurais pas te faire un cours de physique mais c'est une question d'axe de gravité, tu comprends ? Si on se penche ensemble, les pneus adhèrent mieux...
— T'es sûr ?
— Certain. Penche-toi avec moi. Fais-moi confiance...
— Franck ?
— Quoi encore ? T'as peur ? II est encore temps de reprendre le métro, tu sais ?
— J'ai froid.
— Déjà ?
-Oui...
— Bon... Lâche les poignées et colle-toi contre moi... Colle-toi le plus possible et passe tes mains sous mon blouson...
— D'accord.
— Hé?
— Quoi ?
— T'en profites pas, hein ? ajouta-t-il goguenard, en lui rabattant sa visière d'un coup sec.
Cent mètres plus loin, elle était de nouveau frigorifiée, au péage elle était congelée et dans la cour de la ferme, elle fut incapable de récupérer ses bras.
Il l'aida à descendre et la soutint jusqu'à la porte.
— Ah ben, te v'ià, toi... Ben qu'est-ce tu nous amènes là?
— Une fille panée.
— Entrez donc, mais entrez, je vous dis!... Jeannine ! Vlà le Franck avec sa copine...
— Oh la petiote... se lamenta la bonne femme, ben qu'est-ce tu lui as fait ? Oh... C'est pas malheureux ça... Elle est toute bleue, la gamine...
Poussez-vous, vous autres... Jean-Pierre ! Mets-y donc une chaise dans la cheminée !
Franck s'agenouilla devant elle :
— Hé, il faut que tu enlèves ton manteau maintenant...
Elle ne réagissait pas.
— Attends, je vais t'aider... Tiens, donne-moi tes pieds...
II lui ôta ses chaussures et ses trois paires de chaussettes.
— Là... c'est bien... Allez... Le haut maintenant...
Elle était si contractée qu'il eut toutes les peines du monde à sortir ses bras des emmanchures... Voilà... Laisse-toi faire, mon petit glaçon...
— Bon Dieu ! mais donnez-lui queque chose de chaud ! cria-t-on dans l'assemblée...
Elle était le nouveau centre d'attraction.
Ou comment décongeler une Parisienne sans la casser...
— J'ai des rognons tout chauds ! tonna Jeannine.
Vent de panique dans la cheminée. Franck lui sauva la mise :
— Non, non, laissez-moi faire... Y a bien du bouillon qui traîne, par là... demanda-t-il en soulevant tous les couvercles.
— C'est la poule d'hier...
— Parfait. Je m'en occupe... Servez-lui un coup à boire pendant ce temps-là.
Au fur et à mesure qu'elle lapait son bol, ses joues reprirent des couleurs.
— Ça va mieux ?
Elle acquiesça.
— De quoi ?
— Je disais que c'était la deuxième fois que tu me préparais le meilleur bouillon du monde...
— Je t'en ferai d'autres, va... Tu viens t'asseoir à table avec nous ?
— Je peux rester encore un peu dans la cheminée ?
— Mais oui ! gueulèrent les autres, laisse-la donc ! On va la fumer comme les jambons !
Franck se releva à contrecœur...
— Tu peux bouger tes doigts ?
— Euh... oui...
— Y faut que tu dessines, hein ? Moi je veux bien te faire à manger, mais toi, tu dois dessiner... Tu dois jamais t'arrêter de dessiner, compris ?
— Maintenant ?
— Nan, pas maintenant, mais toujours...
Elle ferma les yeux.
— D'accord.
— Bon... j'y vais. Donne-moi ton verre, je vais te resservir...
Et Camille fondit peu à peu. Quand elle vint les rejoindre, ses joues étaient en feu.
Elle assista à leur conversation sans rien y comprendre et regardait leurs trognes admirables en souriant aux anges.
— Allez... Le dernier coup de gnôle et au plume ! Parce que demain, on se lève tôt les enfants ! Y a le Gaston qui sera là à sept heures...
Tout le monde se leva.
— C'est qui le Gaston ?
— C'est le tueur, murmura Franck, tu vas voir le personnage... C'est quelque chose...
— Bon ben, c'est là... ajouta Jeannine, la salle de bains est en face et je vous ai mis des serviettes propres sur la table... Ça ira ?
— Super, répondit Franck, super... Merci...
— Dis pas ça, mon grand, on est drôlement content de te voir, tu le sais bien... Et la Paulette ?
II piqua du nez.
— Allez, allez... On n'en parle pas, fit-elle en lui serrant le bras, ça s'arrangera, va...
— Vous la reconnaîtriez pas, Jeannine...
— Parlons pas de ça, je te dis... T'es en vacances, là...
Quand elle eut refermé la porte, Camille s'inquiéta :
— Hé ! Mais y a qu'un lit...
— Bien sûr que y a qu'un lit. C'est la campagne ici, pas l'hôtel Ibis !
— Tu leur as dit qu'on était ensemble ? fulminat-elle.
— Mais non ! J'ai juste dit que je venais avec une copine, c'est tout !
— Ben voyons...
— Ben voyons quoi ? s'énerva-t-il.
— Une copine, ça veut dire une fille que tu sautes. Où donc avais-je la tête, moi ?
— Putain, t'es vraiment casse-couilles dans ton genre, hein ?
II s'assit au bord du lit pendant qu'elle sortait ses affaires.
— C'est la première fois...
— Pardon ?
— C'est la première fois que j'amène quelqu'un ici.
— C'est sûr... Tuer le cochon c'est pas ce qu'il y a de plus glamour pour emballer...
— Ça n'a rien à voir avec le cochon. Ça n'a rien à voir avec toi. C'est...
— C'est quoi ?
Franck s'allongea en travers du lit et s'adressa au plafond :
— Jeannine et Jean-Pierre, y z'avaient un fils... Frédéric... Un mec super... C'était mon pote... Le seul que j'aie jamais eu d'ailleurs... On a fait l'école hôtelière ensemble et s'il avait pas été là, je serais pas là, moi non plus... Je sais pas où je serais, mais... Enfin, bref... II est mort y a dix ans... Accident de voiture... Même pas de sa faute... Un connard qui s'est pas arrêté au stop... Alors, voilà, moi, je suis pas Fred bien sûr, mais ça y ressemble... Je viens tous les ans... Le cochon c'est prétexte... Y me regardent et puis qu'est-ce qu'y voient ? Des souvenirs, des paroles et le visage de leur gamin quand il avait même pas vingt ans... La Jeannine, elle est toujours en train de me toucher, de me peloter... Pourquoi elle fait ça, à ton avis ? Parce que je suis la preuve qu'il est encore là... Je suis sûr qu'elle nous a mis ses plus beaux draps et qu'elle est en train de se retenir à la rampe d'escalier, à l'heure qu'il est...
— C'est sa chambre ici ?
— Non. La sienne elle est fermée...
— Pourquoi tu m'as amenée alors ?
— Je te dis, pour que tu dessines et puis...
— Et puis quoi ?
— Je sais pas, j'avais envie...
II s'ébroua.
— Et pour le pieu, c'est pas un problème... On va mettre le matelas par terre et je dormirai sur le sommier... Ça ira, princesse ?
— Ça ira.
— T'as vu Shrek ? Le dessin animé ?
— Non, pourquoi ?
— Parce que tu me fais penser à la princesse Fiona... En moins bien roulée bien sûr...
— Bien sûr.
— Allez... Tu m'aides ? Y pèsent une tonne ces matelas-là...
— T'as raison, gémit-elle. Y a quoi là-dedans ?
— Des générations de paysans morts de fatigue.
— C'est gai...
— Tu te déshabilles pas ?
— Ben si... Je suis en pyjama, là !
— Tu gardes ton pull et tes chaussettes ?
— Oui.
— J'éteins alors ?
— Ben oui !
— Tu dors ? demanda-t-elle au bout d'un moment.
— Non.
— À quoi tu penses ?
— A rien.
— À ta jeunesse ?
— Peut-être... A rien, donc. C'est bien ce que je dis...
— C'était rien ta jeunesse ?
— Pas grand-chose en tout cas...
— Pourquoi ?
— Putain... Si on commence là-dessus, on y est encore demain matin...
— Franck ?
— Oui.
— Qu'est-ce qu'elle a ta grand-mère ?
— Elle est vieille... Elle est toute seule... Toute sa vie elle a dormi dans un bon gros lit comme celui-ci avec un matelas en— laine et un crucifix au- dessus de la tête et maintenant elle est en train de se laisser mourir dans une espèce de caisson en fer merdique...
— Elle est à l'hôpital ?
— Nan, dans une maison de retraite...
— Camille ?
-Oui?
— T'as les yeux ouverts, là ?
— Oui.
— Tu sens comme/la nuit est bien noire ici ? Comme la lune est belle ? Comme les étoiles brillent ? T'entends la maison ? Les tuyaux, le bois, les armoires, l'horloge, le feu en bas, les oiseaux, les bêtes, le vent... T'entends tout ça ?
— Oui.
— Ben elle, elle les entend plus... Sa chambre donne sur un parking toujours éclairé, elle guette le bruit métallique des chariots, les conversations des aides-soignantes, ses voisins qui râlent et leurs télés qui jacassent toute la nuit. Et... Et elle en crève...
— Mais tes parents ? Y peuvent pas s'en occuper, eux ?
— Oh Camille...
— Quoi ?
— Ne m'emmène pas par là... Dors maintenant.
— J'ai pas sommeil.
— Franck ?
— Quoi encore ?
— Y sont où tes parents ?
— J'en sais rien.
— Comment ça, t'en sais rien ?
— J'en ai pas.
— Mon père, je l'ai jamais connu... Un inconnu qui s'est vidé les burnes à Tanière d'une bagnole...
Et ma mère, euh...
— Quoi ?
— Ben ma mère, elle était pas très contente qu'un connard dont elle arrivait même pu à se souvenir le nom se soit vidé les burnes comme ça... alors euh...
— Quoi ?
— Ben rien...
— Rien quoi ?
— Ben elle en voulait pas...
— Du mec ?
— Nan, du petit garçon.
— C'est ta grand-mère qui t'a élevé ?
— Ma grand-mère et mon grand-père...
— Et lui, il est mort ?
— Oui.
— Tu l'as jamais revue ?
— Camille, je te jure, arrête. Sinon, tu vas te sentir; obligée de me prendre dans tes bras après...
— Si. Vas-y. C'est un risque que je veux bien prendre...
— Menteuse.
— Tu l'as jamais revue ?
— Excuse-moi. J'arrête.
Elle l'entendit qui se retournait :
— Je... Jusqu'à l'âge de dix ans, j'ai jamais eu de ses nouvelles... Enfin, si, je recevais toujours un cadeau pour mon anniversaire et pour Noël, mais j'ai appris plus tard que c'était du pipeau. Encore une combine pour m'embrouiller la tête... Une gentille combine, mais une combine quand même... Elle ne nous écrivait jamais mais je sais que ma mémé lui envoyait ma photo d'école tous les ans... Et, une année, va savoir... Je devais être plus mignon que d'habitude... Peut-être que ce jour-là, l'instituteur m'avait repeigné ? Ou que le photographe avait sorti un Mickey en plastique pour me faire sourire ? Toujours est-il que le petit gars sur la photo lui a donné des regrets et qu'elle s'est annoncée pour venir me reprendre avec elle... Je te raconte pas le bordel... Moi qui hurlais pour rester, ma mémé qui me consolait en me répétant que c'était formidable, que j'allais enfin avoir une vraie famille et qui pouvait pas s'empêcher de chialer encore plus fort que moi en m'étouffant contre ses gros seins... Mon pépé qui ne parlait plus... Nan, je te raconte pas... T'es assez maligne pour comprendre tout ça, toi, hein ? Mais crois-moi, c'était chaud...
« Après nous avoir posé quelques lapins, elle a fini par venir. Je suis monté dans sa voiture. Elle m'a montré son mari, son autre gamin et mon nouveau lit...
« Au début, ça me plaisait vachement, ce truc- là, de dormir dans un lit superposé, et puis le soir, j'ai chialé. Je lui ai dit que je voulais retourner chez moi. Elle m'a répondu que c'était ici chez moi et qu'il fallait que je me taise sinon j'allais réveiller le petit. Cette nuit-là, et toutes les autres, j'ai pissé dans mon lit. Ça l'énervait. Elle disait : je suis sûre que tu le fais exprès, tu resteras mouillé, tant pis pour toi. C'est ta grand-mère. Elle t'a pourri le caractère. Et après je suis devenu fou.
« Jusqu'à présent, j'avais vécu dans les champs, j'allais à la pêche tous les soirs après l'école, l'hiver mon pépé m'emmenait aux champignons, à la chasse, au café... J'étais toujours dehors, toujours en bottes, toujours en train de jeter mon vélo dans les buissons pour aller apprendre le métier avec les braconniers et puis me voilà dans un HLM pourri dans une banlieue de merde, coincé entre quatre murs, une télé et un autre môme qui se récoltait toutes les douceurs... Alors j'ai pété les plombs. J'ai... Non... Peu importe... Trois mois plus tard, elle m'a remis dans le train en me répétant que j'avais tout gâché...
« T'as tout gâché, t'as tout gâché... Quand je suis monté dans la
Simca de mon pépé, ça résonnait encore dans ma petite tête. Et le pire, tu vois, c'est que... — C'est que quoi ?
— C'est qu'elle m'a pété en mille morceaux, cette conne... Après
ça n'a plus jamais été comme avant... J'étais plus dans l'enfance, j'en voulais plus de leurs câlins et de toute cette merde... Parce que le pire qu'elle ait fait, c'était pas tellement de revenir me prendre, le pire, c'est toutes les horreurs qu'elle m'a dit sur ma grand-mère avant de me jeter encore une fois. Comment elle m'a flingue là tête avec ses bobards... Que c'était sa mère qui l'avait forcée à m'abandonner avant de la mettre à la porte. Que elle, elle avait tout fait pour m'emmener avec elle mais qu'ils avaient sorti le fusil et tout ça...
— C'était des conneries ?
— Bien sûr... Mais je le savais pas, moi, à ce moment-là... Je ne comprenais plus rien et puis, peut-être que j'avais envie de la croire aussi ? Peut- être bien que ça m'arrangeait de penser qu'on nous avait séparés de force et que si mon pépé n'avait pas sorti son tromblon, j'aurais eu la même vie que tout le monde et que personne ne m'aurait traité de fils de pute derrière l'église... Ta mère, c'est une putain qu'y disaient et toi, t'es qu'un bâtard. Des mots que je ne comprenais même pas... Pour moi, un bâtard, c'était du pain... Un vrai couillon, je te dis...
— Et après ?
— Après je suis devenu un sale cpn... J'ai fait tout; ce que j'ai pu pour me venger... Pour les faire payer de m'avoir privé d'une maman si gentille...
II ricanait.
— J'ai bien réussi... J'ai fumé les gauloises de mon pépé, volé dans le porte-monnaie des courses, foutu I! bordel au collège, je me suis fait renvoyer et j'ai passé le plus clair de mon temps assis sur une mob ou dans les arrière-salles des cafés à monter des coups et tripoter les filles... De ces mochetés... T'aurais même pas idée... J'étais le caïd. Le meilleur. Le roi des merdeux...
— Et après ?
— Après dodo. La suite au prochain épisode...
— Alors ? T'as pas envie de me prendre dans tes bras maintenant ?
— J'hésite... T'as pas été violé quand même...
II se pencha vers elle :
— Tant mieux. Parce que moi j'en voudrais pas de tes bras. Enfin pas comme ça... Plus comme ça... J'y ai longtemps joué à ce petit jeu-là, mais plus maintenant... Ça ne m'amuse plus. Ça marche jamais... 'Tain, mais t'as combien de couvertures, là ?
— Euh... Trois plus l'édredon...
— C'est pas normal, ça... C'est pas normal que t'aies toujours froid, que tu mettes deux heures à te remettre d'un trajet en moto... Il faut que tu grossisses, Camille...
— Toi aussi, tu... J'ai pas vraiment l'impression que t'aies un bel album de photos avec ta famille qui rigole autour de toi, si ?
— Non.
— Tu le raconteras un jour ?
— Peut-être...
— Tu sais je... je te ferai plus jamais chier avec ça...
— Avec quoi ?
— Je te parlais de Fred tout à l'heure en te disant que c'était mon seul pote, mais j'ai tort. J'en ai un autre... Pascal Lechampy, le meilleur pâtissier du monde... Retiens bien son nom, tu verras... Ce mec, c'est un dieu. Du simple sablé au saint- honoré en passant par les tartes, le chocolat, les mille-feuilles, le nougat, les choux ou n'importe quoi, tout ce qu'il touche se transforme en inoubliable. C'est bon, c'est beau, c'est fin, c'est étonnant et c'est hyper maîtrisé. J'en ai croisé des bons ouvriers dans ma vie, mais lui c'est autre chose encore... C'est la perfection. Un type adorable en plus de ça... Une crème, un Jésus, une vraie tarte au sucre... Eh ben, y se trouve que ce mec était énorme. Enormis-sime. Jusque-là, pas de problème... On en a vu d'autres... Le problème, c'est qu'il fouettait affreusement... Tu pouvais pas te tenir à côté de lui un moment sans avoir la gerbe. Bon, je te passe les détails, les moqueries, les réflexions, les savons déposés dans son casier et tout le bazar... Un jour on s'est retrouvés dans la même chambre d'hôtel parce que je l'avais accompagné à un concours pour lui servir d'assistant... La démonstration a lieu, bien sûr il la gagne, mais moi, à la fin de la journée, je te dis pas dans quel état j'étais... Je pouvais même plus respirer et j'avais l'intention de passer la nuit dans un bar plutôt que de rester une minute de plus dans son sillage... Ce qui m'étonnait quand même, c'est qu'il avait pris une douche le matin, je le savais : j'y étais. Finalement on rentre à l'hôtel, je picole pour m'anesthésier et finis par lui en parler... T'es toujours là?
— Oui, oui, je t'écoute...
— Je lui dis : Merde Pascal, tu pues. Tu pues la mort, vieux. C'est quoi ce bordel ? Tu te laves pas ou quoi ? Et là, t'as ce gros nounours, ce mec monstrueux, ce pur génie avec son gros rire et sa montagne de graisse qui se met à pleurer, à pleurer, à pleurer... Comme une fontaine... Un truc affreux, des gros sanglots de bébé et tout... Il était inconsolable, ce crétin... Putain, j'étais mal... Au bout d'un moment, le voilà qui se fout à poil, comme ça, sans prévenir... Alors, je me retourne, je vais pour aller dans la salle de bains et y m'attrape par le bras. Y me dit : « Regarde-moi, Lestaf, regarde-moi cette merde... » Putain, je... J'ai failli tourner de l'œil dis donc !
— Pourquoi ?
— D'abord son corps... C'était carrément ragoûtant. Mais
surtout, et c'est ce qu'il voulait me montrer, c'était... ah... rien que d'y penser, ça me débecté encore... C'étaient des espèces de plaques, de croûtes, de ce je sais pas quoi qu'il avait entre ses plis de peau... Et c'était ça qui puait, cette espèce de gale sanguinolente... Putain, je te jure, j'ai picolé toute la nuit pour m'en remettre... En plus, il me racontait qu'il avait super mal quand il se lavait mais qu'il frottait comme un dingue pour faire partir l'odeur et qu'il s'aspergeait de parfum en serrant les dents pour ne pas pleurer... Quelle nuit, quelle angoisse, quand j'y repense...
— Et après ?
— Le lendemain, je l'ai traîné à l'hosto, aux urgences... C'était à Lyon, je me souviens... Et même le mec, il a chancelé quand il a vu ça. II lui a nettoyé ses plaies, il lui a filé plein de trucs, une super ordonnance avec des pommades et des cachets dans tous les sens. II lui a fait la leçon pour qu'il maigrisse et à la fin quand même, il lui a dit : « Mais pourquoi vous avez attendu si longtemps ? » Pas de réponse. Et moi, sur le quai de la gare, je suis revenu à la charge : « C'est vrai, bordel, pourquoi t'as attendu si longtemps ? » « Parce que j'avais trop honte... »" il a répondu en baissant la tête. Et là, je me suis juré que c'était la dernière fois.
— La dernière fois que quoi ?
— Que j'emmerdais les gros... Que je les méprisais, que...
Enfin, tu vois quoi, que je jugeais les gens à leur physique... Donc, et on en revient à toi... Pas de jaloux, c'est pareil pour les maigres. Et même si j'en pense pas moins, même si j'ai la certitude qu'avec quelques kilos en plus, t'aurais moins froid et que tu serais plus appétissante, je t'en parlerai plus. Parole d'ivrogne.
— Franck ?
— Hé ! On a dit qu'on dormait maintenant !
— Tu vas m'aider ?
— A quoi ? A avoir moins froid et à devenir plus appétissante ?
-Oui...
— Pas question. Pour que tu te fasses enlever par le premier blaireau qui passe... Ttt tt... Je te préfère racho et avec nous... Et je suis sûr que Philou serait bien d'accord là-dessus...
Silence.
— Un petit peu alors... Dès que je vois tes seins qui poussent trop, j'arrête.
— D'accord.
— Bon, me vlà transformé en Rika Zaraï, maintenant... Putain tu m'auras tout fait, toi... Comment on va faire ? Premièrement, tu ne fais plus les courses parce que t'achètes que des conneries. Les barres de céréales, les gâteaux secs, les Flanby, tout ça, c'est terminé. Je sais pas à quelle heure tu te lèves le matin, mais à partir de mardi, tu te souviens que c'est moi qui te nourris, vu ? Tous les jours, à trois heures quand je rentrerai, je te ramènerai une assiette... T'inquiète pas, je connais les filles, je te donnerai pas du confit de canard ou des tripoux
Je te préparerai un bon frichti rien que pour toi_________ Du poisson, des viandes grillées, des bons petits légumes, que des choses que t'aimeras____ Je te ferai des petites quantités mais tu seras obligée de tout manger sinon j'arrête. Et le soir, je serai pas là donc je t'embêterai pas, mais je t'interdis de grignoter. Je continuerai de faire une grande gamelle de soupe en début de semaine pour Philou comme j'ai toujours fait et basta. Le but, c'est que tu deviennes accro à mon picotin. Que tous les matins tu te lèves en te demandant ce qu'il y aura au menu. Bon, euh... Je te promets pas du grandiose à chaque fois, mais ce sera bien, tu verras... Et quand tu commenceras à te remplumer, je...
— Tu quoi ?
— Je te mangerai !
— Comme la sorcière dans Hânsel et Gretel ?
— Exactement. Et ce sera pas la peine de me tendre un os quand je voudrais palper ton bras parce que je suis pas miro, moi ! Maintenant, je veux plus t'entendre... II est presque deux heures et on a une longue journée demain...
— En fait, tu te donnes des airs comme ça mais t'es un gentil, toi...
— Ta gueule.
— Debout le bibendum !
II posa le plateau au pied du matelas.
— Oh ! le petit déjeuner au 1...
— T'emballe pas. C'est pas moi, c'est Jeannine. Allez, grouille, on est en retard... Et mange au moins une tartine, leste-toi un peu, sinon tu vas douiller...
A peine avait-elle mis un pied dehors, encore toute barbouillée de café au lait, qu'on lui tendit un verre de blanc.
— Allez, la petite dame ! On se donne du courage !
Ils étaient tous là, ceux d'hier soir et tous les gens du hameau, une quinzaine de personnes environ. Tous exactement comme on les imagine, entre les Deschiens et le catalogue de la Camif. Les plus vieilles en blouse et les plus jeunes en survêtement. Tapant du pied, serrant leurs verres, s'interpellant, rigolant et se taisant soudain : le Gaston venait d'arriver avec son grand couteau. Franck assura les commentaires :
— C'est lui le tueur.
— Je m'en serais doutée...
— T'as vu ses mains ?
— Impressionnant...
— On tue deux cochons aujourd'hui. Ils sont pas cons, on les a pas nourris ce matin, donc, y savent qu'y vont y passer... Ils le sentent... Tiens, ben voilà le premier justement... T'as ton carnet ?
— Oui, oui...
Camille ne put s'empêcher de sursauter. Elle ne voyait pas ça si gros...
Ils le tirèrent jusque dans la cour, le Gaston l'assomma avec un gourdin, ils le couchèrent sur un banc; et le ligotèrent à toute vitesse en laissant la tête pendouiller. Jusque-là, ça allait parce qu'il était un peu stone, mais quand l'autre lui enfonça sa lame dans la carotide, l'horreur. Au lieu de le tuer, c'était comme s'il venait de le réveiller. Tous les bonshommes sur lui, le sang qui giclait, la mémé qui te fout une cocotte là-dessous et qui remonte sa manche pour le touiller. Sans cuillère, sans rien, à main nue. Burp. Mais ça encore ça allait, ce qui était insupportable, c'était de l'entendre... Comment ¡1 continuait de gueuler et de gueuler toujours... Plus il se vidait, plus il gueulait et plus il; gueulait, moins ça ressemblait au cri d'une bête... C'était humain presque. Des râles, des supplications... Camille serrait son carnet et les
œ
n'étaient pas beaucoup plus fiers... Allez ! encore un godet pour se donner du courage...
— Sans façon, merci.
— Ça va ?
— Oui.
— Tu dessines pas ?
— Non.
Camille, qui n'était pas la première bécasse venue, se raisonnait et ne fit aucun commentaire débile. Pour elle, le pire était à venir. Pour elle, le pire ce n'était pas la mort en soi. Non, ça c'était la vie après tout, mais ce qui lui parut le plus cruel, c'est quand on amena le second... Anthropomorphisme ou pas, chochotterie ou pas, on pouvait dire ce qu'on voulait, elle s'en foutait, elle eut vraiment du mal à contenir son émotion. Parce que l'autre, qui avait tout entendu, savait ce que son pote venait de subir et n'a pas attendu d'être transpercé pour gueuler comme un âne. Enfin... « comme un âne », c'est con comme expression, comme un cochon qu'on égorge plutôt...
— Merde, ils auraient pu lui boucher les oreilles quand même !
— Avec du persil ? demanda Franck en se marrant.
Et là, oui, elle dessina pour ne plus voir. Elle se concentra sur les mains du Gaston pour ne plus entendre.
Ce n'était pas bon. Elle tremblait.
Quand la sirène fut éteinte, elle mit son carnet dans sa poche et s'approcha. Ça y est, c'était fini, elle était curieuse et tendit son verre à la bouteille.
Ils les passèrent au chalumeau, odeur de cochon grillé. Là aussi, expression parfaite, au poil si j'ose dire, puis les grattèrent avec une brosse étonnante : une planche en bois sur laquelle on avait cloué des capsules de bière retournées.
Camille la dessina.
Le boucher commença son travail de découpe et elle passa derrière le banc pour ne rater aucun de ses gestes. Franck se régalait.
— C'est quoi, ça ?
— De quoi ?
— L'espèce de boule transparente et toute visqueuse, là?
— La vessie... D'ailleurs, c'est pas normal qu'elle soit si pleine... Lui, ça le gêne dans son travail...
— Mais non ! protesta l'homme de l'art, ça me gêne pas... Tiens la v'Ià ! ajouta-t-il en donnant un coup de couteau.
Camille s'accroupit pour la regarder. Elle était fascinée.
Des gamins armés de plateaux assuraient la navette entre le cochon encore fumant et la cuisine.
— Arrête de boire.
— Oui m'dame Rika.
— Je suis content. Tu t'es bien tenue.
— T'avais peur ?
— J'étais curieux... Bon c'est pas le tout mais j'ai du boulot...
— Où tu vas ?
— Chercher mon matos... Va te mettre au chaud, si tu veux...
Elle les trouva toutes dans la cuisine. Une rangée de ménagères guillerettes avec leurs planches en bois et leurs couteaux.
— Viens par là ! cria Jeannine. Tenez Lucienne, faites-lui une place près du poêle... Mesdames, je vous présente la copine à Franck, vous savez, c'est la gamine que je vous disais tout à l'heure... Celle qu'on a ressuscitée hier soir... Viens donc t'asseoir avec nous...
L'odeur du café se mêlait à celle de la tripaille chaude et ça rigolait là-dedans... Ça tchatchait... Un vrai poulailler.
Franck arriva. Ah ! ben le v'Ià ! V'Ià Je cuistot ! Elles se mirent à glousser de plus belle. Quand elle le vit, vêtu de sa veste blanche, Jeannine se troubla.
En passant derrière elle pour aller rejoindre les fourneaux, il lui pressa l'épaule. Elle se moucha dans son torchon et se remit à rire avec les autres.
A cet instant précis de l'histoire, Camille se demanda si elle n'était pas en train de tomber amoureuse de lui... Merde. Ce n'était pas prévu, ça... Non, non, fit-elle en attrapant une planche. Non, non, c'est parce qu'il lui avait fait son Dickens, là... Elle allait quand même pas tomber dans le panneau...
— Vous me donnez du travail ? demanda-t-elle. Elles lui
expliquèrent comment couper la viande
en tout petits morceaux.
— C'est pour quoi faire ?
Les réponses fusèrent de toutes parts :
— Du saucisson ! Des saucisses ! Des andouilles ! Des pâtés ! Des rillettes !
— Et vous, vous faites quoi avec votre brosse à dents ? en se penchant vers sa voisine.
— Je lave les boyaux... Hirk.
— Et Franck ?
— Franck y va nous faire les cuissons... Le boudin, pocher les andouilles et les friandises...
— C'est quoi les friandises ?
— La tête, la queue, les oreilles, les pieds... Re-hirk.
Euh... Son truc de nutritionniste, on est bien d'accord que ça ne commence pas avant mardi, hein ?
Quand ¡1 remonta de la cave avec ses patates et ses oignons et qu'il la vit en train de lorgner sur ses voisines pour comprendre comment on tenait un couteau, il vint lui arracher des mains :
— Tu touches pas à ça, toi. Chacun son métier. Si tu te coupais un doigt, tu serais pas dans la merde... Chacun son métier, je te dis. II est où ton carnet ?
Puis, s'adressant aux commères :
— Dites... Ça vous ennuie pas si elle vous dessine ?
— Ben non.
— Ben si, j'ai ma permanente qu'est toute en vrac...
— Allons, Lucienne, fais pas ta coquette ! On le sait bien que t'as une perruque !
Voilà pour l'ambiance : Club Med à la ferme...
Camille se lava donc les mains et dessina jusqu'au soir. Dedans, dehors. Le sang, l'aquarelle. Les chiens, les chats. Les gosses, les vieux. Le feu, les bouteilles. Les blouses, les gilets. Sous la table, les chaussons fourrés. Sur la table, les mains usées. Franck de dos et elle, dans le convexe flou d'une marmite en inox.
Elle offrit à chacune son portrait, petits frissons, puis demanda aux enfants de lui montrer la ferme pour prendre un peu l'air. Et dessaouler aussi...
Des mômes en sweeat-shirt Batman et bottes Le Chameau couraient dans tous les sens, attrapaient des poules en se marrant et asticotaient les chiens en traînant devant eux de longs morceaux de boyaux...
— Bradley, t'es ouf ! Démarre pas le tracteur, tu vas te faire tuer !
— Ben, c'est pour lui montrer...
— Tu t'appelles Bradley ?
— Ben oui !
Bradley, c'était le dur à cuire de la bande visiblement. II se désapa à moitié pour lui montrer ses cicatrices.
— Si on les mettait toutes à côté, crâna-t-il, ça ferait 18 cm de couture...
Camille hocha gravement la tête et lui dessina deux Batman : Batman s'envole et Batman contre la pieuvre géante.
— Comment tu fais pour dessiner si bien ?
— Toi aussi tu dessines bien. Tout le monde dessine bien...
Le soir, banquet. Vingt-deux autour de la table et du cochon à tous les étages. Les queues et les oreilles grillaient dans la cheminée et l'on tira au sort dans quelles assiettes elles allaient tomber. Franck s'était défoncé, il commença par poser sur la table une espèce de soupe gélatineuse et très parfumée. Camille y trempa son pain, mais n'alla guère plus profond, puis ce fut le boudin, les pieds, la langue, j'en passe et des meilleures... Elle recula sa chaise de quelques centimètres et donna le change en tendant son verre au plus offrant. Après ce fut le tour des desserts, chacune ayant apporté une tarte ou un gâteau et enfin, la goutte...
— Ah___ ça ma petite demoiselle, y faut goûter à ça___ Les pimprenelles qui s'y refusent, elles restent vierges...
— Bon, ben___ Une toute petite goutte, alors...
Camille assura son dépucelage sous le regard matois de son voisin, celui qui n'avait qu'une dent et demie, et profita de la confusion générale pour aller se coucher.
Elle tomba comme une masse et s'endormit bercée par le brouhaha joyeux qui montait entre les
lattes du parquet.
Elle dormait profondément quand il vint se caler contre elle. Elle grogna.
— T'inquiète pas, je suis trop saoul, je te ferai rien... murmura-t-
il.
Comme elle lui tournait le dos, il posa son nez sur sa nuque et
glissa un bras sous elle pour l'épouser le mieux possible. Ses petits cheveux lui chatouillaient les narines.
— Camille ?
Dormait-elle ? Faisait-elle semblant ? Pas de réponse en tout
cas.
— J'aime bien être avec toi... Petit sourire.
Rêvait-elle ? Dormait-elle ? On ne sait pas... À midi, quand ils se réveillèrent enfin, chacun était dans son lit. Ni
l'un ni l'autre ne firent le moindre commentaire.
Gueule de bois, confusion, fatigue, ils replacèrent le matelas,
plièrent les draps, se succédèrent dans la salle de bains et s'habillèrent en silence.
L'escalier leur sembla bien casse-gueule et Jeannine leur tendit à
chacun un gros bol de café noir sans leur adresser la parole. Deux autres dames étaient déjà au bout de la table à barboter dans la chair à saucisse. Camille tourna sa chaise devant la cheminée et but son café sans penser à rien. Manifestement, la goutte était de trop et elle fermait les yeux entre chaque gorgée. Bah... C'était le prix à payer pour ne plus être une jeune fille...
Les odeurs de cuisine lui soulevaient le cœur. Elle se releva, se
servit un autre bol, prit son tabac dans la poche de son manteau et alla s'asseoir dans la cour sur le banc des cochons.
Franck vint la rejoindre au bout d'un moment. — Je peux.
Elle se poussa.
— Mal au crâne ?
Elle acquiesça.
— Tu sais, je... II faudrait que j'aille voir ma grand-mère
maintenant... Donc, il y a trois solutions : soit je te laisse ici et je repasse te prendre dans l'après-midi, soit je t'emmène et tu m'attends quelque part, le temps de lui tenir un peu la jambe, soit je te dépose à la gare en passant et tu rentres à Paris toute seule...
Elle ne répondit pas tout de suite. Posa son bol, se roula une cigarette, l'alluma et recracha une longue taffe apaisante.
— T'en penses quoi, toi ?
— Je ne sais pas, mentit-il.
— J'ai pas très envie de rester là sans toi...
— Bon, je vais te poser à la gare, alors... Parce que vu ton état, tu vas pas supporter le trajet... On a encore plus froid quand on est fatigué...
— Très bien, répondit-elle.
Et merde...
Jeannine insista. Si, si, un morceau dans le filet, je vous l'emballe. Elle les accompagna jusqu'à la route, prit Franck dans ses bras et lui glissa quelques mots à l'oreille que Camille n'entendit pas.
Et lorsqu'il posa un pied à terre, au premier stop avant la nationale, elle remonta leurs visières :
— Je viens avec toi...
— T'es sûre ?
Elle hocha du casque et fut projetée en arrière. Oups. La vie s'accélérait d'un coup. Bon... Tant pis. Elle se coucha sur lui en serrant les dents.
— Tu veux m'attendre dans un café ?
— Non, non, je vais m'installer en bas...
Ils n'avaient pas fait trois pas dans le hall, qu'une dame en blouse bleu ciel se précipita sur lui. Elle le dévisagea en secouant la tête tristement :
— Elle recommence...
Franck soupira.
— Elle est dans sa chambre ?
— Oui, mais elle a encore tout empaqueté et elle refuse qu'on la touche. Elle est prostrée avec son man teau sur les genoux depuis hier soir...
— Elle a mangé ?
— Non.
— Merci.
Il se tourna vers Camille :
— Je peux te laisser mes affaires ?
— Qu'est-ce qui se passe ?
— Y se passe que la Paulette, elle commence à me gonfler avec ses conneries !
Il était blanc comme un linge.
— Je sais même plus si c'est une bonne idée d'y aller... Je suis perdu, là... Complètement paumé...
— Pourquoi elle refuse de manger ?
— Parce qu'elle croit que je vais l'emmener cette bourrique ! Elle me fait le coup à chaque fois maintenant... Oh, j'ai envie de me casser, tiens...
— Tu veux que je vienne avec toi ?
— Ça changera rien.
— Nan, ça ne changera rien mais ça fera diversion...
— Tu crois ?
— Mais, oui, allez... Viens.
Franck entra le premier et annonça d'une voix flûtée :
— Mémé... C'est moi... Je t'ai amené une surpr...
II n'eut pas le courage de finir.
La vieille dame était assise sur son lit et regardait fixement la porte. Elle avait mis son manteau, ses souliers, son foulard et même son petit bibi noir. Une valise mal fermée était posée à ses pieds.
« Ça me fend le cœur... » Encore une expression impeccable songea Camille qui sentit le sien s'effriter soudain.
Elle était si mignonne avec ses yeux clairs et son visage pointu... Une petite souris... Une petite
Célestine aux abois...
Franck fit comme si de rien n'était :
— Ben alors ! T'es encore trop couverte, toi ! plaisantait-il en la déshabillant vite fait. Pourtant c'est pas faute de chauffer... Combien y fait là- dedans ? Au moins vingt-cinq... Je leur ai dit pourtant en bas, je leur ai dit qu'y chauffaient trop, mais y m'écoutent jamais... On revient de la tue- cochon chez Jeannine et je peux te dire que même dans la pièce où y fument leurs saucisses, y fait moins chaud qu'ici... Ça va, toi ? Ben dis donc, t'en as un beau dessus-de-lit ! Ça veut dire que t'as enfin reçu ton colis de la Redoute, ça ? C'est pas trop tôt... Et pour les bas, c'est bon ? Je m'étais pas trompe ? Faut dire, t'écris si mal aussi... Moi, j'avais pas l'air d'un con quand j'ai demandé à la vendeuse de l'Eau de toilette de Monsieur Michel... La bonne femme, elle m'a regardé de travers, alors je lui ai montré ton papier. II a fallu qu'elle aille chercher ses lunettes et tout... Oh, je te dis pas le bazar, et puis elle a trouvé finalement c'était Mont-Saint-Michel... Fallait comprendre, hein? Tiens la v'ià d'ailleurs... Une chance qu'elle soit pas cassée...
II lui remettait ses chaussons, racontait n'importe quoi, se saoulait de paroles pour ne pas la regarder.
— C'est vous la petite Camille ? lui demanda-t- elle dans un merveilleux sourire.
— Euh... oui...
— Venez par là que je vous regarde...
Camille s'assit près d'elle.
Elle lui prit les mains :
— Mais vous êtes gelée...
— C'est la moto...
— Franck?
— Oui.
— Ben, prépare-nous un thé, voyons ! Faut la réchauffer, cette petite !
II souffla. Merci mon Dieu. Le plus dur était passé... II planqua ses affaires dans l'armoire et chercha la bouilloire.
— Prends des biscuits à la cuillère dans ma table de nuit... Puis se retournant : Alors, c'est vous... C'est vous, Camille... Oh, que je suis contente de vous voir...
— Moi aussi... Merci pour l'écharpe...
— Ah ben, justement, tenez...
Elle se leva et revint avec un sac plein de vieux catalogues Phildar.
— C'est Yvonne, une amie, qui me les a amenés pour vous... Dites-moi ce qui vous ferait plaisir... Mais pas de point de riz, hein ? Celui-là, je sais pas le faire...
Mars 1984. D'accord...
Camille tourna lentement les pages défraîchies.
— Celui-là, il est plaisant, non ? Elle lui indiquait un cardigan mochissime avec des torsades et des boutons dorés.
— Euh... Je préférerais un gros pull plutôt...
— Un gros pull ?
— Oui.
— Mais gros comment ?
— Ben vous savez, un genre de col roulé...
— Tournez, allez chez les hommes alors !
— Celui-là...
— Franck, mon lapin, mes lunettes... Qu'est-ce qu'il était heureux
de l'entendre parler
comme ça. C'est bien, mémé, continue. Donne-moi des ordres, ridiculise-moi devant elle en me traitant comme un bébé mais ne chiale pas. Je t'en supplie.
Ne chiale plus.
— Tiens... Bon ben... Je vous laisse. Je vais pisser...
— C'est ça, c'est ça, laisse-nous.
II souriait.
Quel bonheur, mais quel bonheur...
II referma la porte et fit des bonds dans le couloir. II aurait embrassé la première grabataire venue. Quel pied, putain ! II n'était plus tout seul. II n'était plus tout seul ! « Laisse-nous », qu'elle avait dit. Mais oui les filles, je vous laisse ! Putain, je demande que ça, moi ! Je demande que ça !
Merci Camille, merci. Même si tu ne viens plus, on a trois mois de sursis avec ton putain de pull ! La laine, les couleurs, les essayages... Conversations assurées pour un bon bout de temps... Bon, c'est par où les chiottes déjà ?
Paulette s'installa dans son fauteuil et Camille se mit dos au radiateur.
— Vous êtes bien par terre ?
— Oui.
— Franck aussi, il s'installe toujours là...
— Vous avez pris un biscuit ?
— Quatre !
— C'est bien...
Elles se dévisagèrent et se dirent une foule de choses en silence.
Elles se parlèrent de Franck bien sûr, des distances, de la jeunesse, de certains paysages, de la mort, de la solitude, du temps qui passe, du bonheur d'être ensemble et du cahin-caha de la vie sans prononcer la moindre parole.
Camille avait très envie de la dessiner. Son visage lui évoquait les petites herbes des talus, les violettes sauvages, les myosotis, les boutons- d'or. .. Son visage état ouvert, doux, lumineux, fin comme du papier japonais. Les rides du chagrin disparaissaient dans les volutes du thé et laissaient place à des milliers de petites bontés au coin des yeux.
Elle la trouvait belle.
Paulette pensait exactement la même chose. Elle était si gracieuse, cette petite, si calme, si élégante dans son accoutrement de vagabonde. Elle avait envie d'être au printemps pour lui montrer son jardin, les branches du cognassier en fleur et l'odeur du seringa. Non, elle n'était pas comme les autres.
Un ange tombé du ciel qui était obligé de porter de gros souliers de maçon pour pouvoir rester parmi nous...
— Elle est partie ? s'inquiéta Franck.
— Non, non, je suis là ! répondit Camille en levant un bras au-dessus du lit.
Paulette sourit. Pas besoin de lunettes pour voir certaines choses... Un grand apaisement lui tomba sur la poitrine. Elle devait se résigner. Elle allait se résigner. Elle devait l'accepter enfin. Pour lui. Pour elle. Pour tout le monde.
Plus de saisons, bon... Allez... C'était comme ça. C'était chacun son tour. Elle ne l'embêterait plus. Elle ne penserait plus à son jardin chaque matin, elle... Elle essayerait de ne plus penser à rien. A lui de vivre maintenant.
A lui de vivre...
Franck lui raconta la journée de la veille avec une gaieté toute neuve et Camille lui montra ses croquis.
— C'est quoi ça ?
— Une vessie de porc.
— Et ça ?
— Des bottes-chaussons-sabots révolutionnaires !
— Et ce petit ?
— Euh... je me souviens plus de son nom...
— Et ça ?
— Ça, c'est Spiderman... A ne pas confondre avec Batman surtout !
— C'est merveilleux d'être aussi douée...
— Oh, ce n'est rien...
— Je ne parlais pas de vos dessins, ma petite, je parlais de votre regard... Ah ! Voilà mon dîner ! II faudrait songer à rentrer mes petits enfants... II fait déjà bien noir...
Attends... C'est elle qui nous dit de partir? Franck en était sur le cul. II était si troublé qu'il dut se tenir au rideau pour se relever et arracha la tringle.
— Merde !
— Laisse, va, et arrête de parler comme un voyou, enfin !
— J'arrête.
II piqua du nez en souriant. Vas-y ma Paulette. Vas-y. Te gêne pas surtout. Gueule. Râle. Rouspète. Reviens Par ici.
— Camille ?
-Oui?
— Je peux vous demander une faveur ?
— Bien sûr !
— Appelez-moi quand vous êtes arrivés pour me rassurer... Lui, il m'appelle jamais et je... Ou si vous préferez, vous laissez juste sonner une fois et vous raccrochez, je comprendrai et je pourrai m'endormir...
— Promis.
Ils étaient encore dans le couloir quand Camille réaUsa qu'elle avait oublié ses gants. Elle se précipita dans la chambre et vit qu'elle était déjà devant sa fenêtre à les guetter.
— Je... mes gants...
La vieille dame aux cheveux roses n'eut pas la
cruauté de se retourner. Elle se contenta de lever la main en hochant la tête.
— C'est affreux... lâcha-t-elle pendant qu'il s'agenouillait au pied de son antivol.
— Non, dis pas ça... Elle était super bien aujourd'hui ! Grâce à toi, d'ailleurs... Merci...
— Non, c'était affreux...
Ils firent coucou à la minuscule silhouette du troisième étage et reprirent leur file d'attente dans la fourmilière. Franck se sentait plus léger. Camille, au contraire, ne trouvait plus les mots pour penser.
Il s'arrêta devant leur porte cochère sans couper le moteur.
— Tu... Tu ne rentres pas ?
— Non, fit le casque.
— Bon, ben... Salut.
Il devait être un peu moins de neuf heures et l'appartement était plongé dans l'obscurité.
— Philou ? T'es là ?
Elle le trouva assis dans son lit. Complètement prostré. Une couverture sur les épaules et la main prise dans un livre.
— Ça va ?
— T'es malade ?
— Je me suis fait un sang d'en... d'encre... Je vous a... attendais beau... beaucoup plu... plus tôt.
Camille soupira. Putain... Quand c'est pas l'un, c'est
l'autre...
Elle s'accouda contre la cheminée, lui tourna le dos et posa son front dans ses paumes :
— Philibert, arrête s'il te plaît. Arrête de bégayer. Ne me fais pas ça. Ne gâche pas tout. C'est la première fois que je partais depuis des années... Redresse-toi, vire ce poncho mité, pose ton livre, prends un ton détaché et dis-moi : « Alors, Camille ? Ça s'est bien passé cette petite virée ? »
— A... alors, Ca... Camille ? Ça s'est bien passé cette petite virée ?
— Très bien, je te remercie ! Et toi ? Quelle bataille aujourd'hui ?
— Pavie...
— Ah... très bien...
— Non, un désastre.
— C'est qui celle-ci ?
— Les Valois contre les Habsbourg... François 1er contre
Charles Quint...
— Mais oui ! Charles Quint, je le connais ! C'est celui qui vient après Maximilien 1er dans l'Empire germanique !
— Et diantre, comment sais-tu cela, toi ?
— Ah ! ah ! Je t'en bouche un coin, pas vrai ?
II retira ses lunettes pour se frotter les paupières.
— Ça c'est bien passé votre petite virée ?
— Haute en couleur...
— Tu me montres ton carnet ?
— Si tu te lèves... II reste de la soupe ?
— Je crois...
— Je t'attends dans la cuisine.
— Et Franck ?
— Envolé...
— Tu le savais qu'il était orphelin ? Enfin... que sa mère l'avait abandonné ?
— J'avais cru comprendre...
Camille était trop fatiguée pour s'endormir. Elle fit rouler sa cheminée jusque dans le salon et fuma des cigarettes avec Schubert.
Le Voyage d'Hiver.
Elle se mit à pleurer et retrouvait soudain le méchant goût des cailloux au fond de sa gorge.
Papa...
Camille, stop. Va te coucher. Cette dégoulinade romantique, le froid, la fatigue, l'autre, là, qui joue avec tes nerfs... Arrête ça tout de suite. C'est
n'importe quoi.
Oh, merde !
Quoi ?
J'ai oublié d'appeler Paulette...
Eh ben, vas-y !
Mais il est tard, là...
Raison de plus ! Dépêche-toi !
— C'est moi. C'est Camille... Je vous réveille ?
— Non, non...
— Je vous avais oubliée...
Silence.
— Camille ?
— Oui.
— II faut faire attention à vous, mon petit, n'est- ce pas ?
— Camille ?
— D'à... d'accord...
Le lendemain, elle resta dans son lit jusqu'à l'heure des ménages. Quand elle se leva, elle vit l'assiette que Franck lui avait préparée sur la table avec un petit mot : « Filet mignon d'hier aux pruneaux et tagliatelles fraîches. Micro-ondes trois
minutes ».
Et sans fautes dis donc...
Elle mangea debout et se sentit tout de suite mieux.
Elle gagna sa vie en silence.
Essora des serpillières, vida des cendriers et noua des sacs-poubelle.
Revint à pied.
Tapait dans ses mains pour les réchauffer.
Relevait la tête.
Réfléchissait.
Et plus elle réfléchissait, plus elle marchait vite.
Courait presque.
Il était deux heures du matin quand elle secoua Philibert:
— Il faut que je te parle.
— Maintenant ?
— Oui.
— M... mais, il est quelle heure, là ?
— On s'en fout, écoute-moi !
— Passe-moi mes lunettes, je te prie...
— T'as pas besoin de lunettes, on est dans le noir.
— Camille... S'il te plaît.
— Ah, merci... Avec mes lorgnons, j'entends mieux... Alors soldat ? Que me vaut cette embuscade ?
Camille prit sa respiration et vida son sac. Elle parla pendant un très long moment.
— Fin du rapport, mon colonel...
Philibert resta coi.
— Tu ne dis rien ?
— Ma foi, pour une offensive, c'est une offensive.
— Tu ne veux pas ?
— Attends, laisse-moi réfléchir...
— Un café ?
— Bonne idée. Va te faire un café que je rétrouve mes esprits...
— Et pour toi ?
Il ferma les yeux en lui faisant signe de lever le camp.
— Alors ?
— Je... Je te le dis franchement : je ne pense pas que ce soit une bonne idée...
— Ah ? fit Camille en se mordant la lèvre.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que c'est trop de responsabilités.
— Trouve autre chose. J'en veux pas de cette réponse. Elle est nulle. On en crève des gens qui ne veulent pas prendre leurs responsabilités... On en crève, Philibert... Toi, tu te l'es pas posée cette question quand t'es venu me chercher là-haut alors que j'avais rien mangé depuis trois jours...
— Si. Je me la suis posée, figure-toi...
— Et alors ? Tu regrettes ?
— Non. Mais ne compare pas. Là, c'est pas du tout le même cas de figure...
— Si ! C'est exactement le même ! Silence.
— Tu sais bien que je ne suis pas chez moi, ici... On vit en sursis... Je peux recevoir une lettre recommandée demain matin me sommant de quitter les lieux dans la semaine qui suit...
— Pff... Tu sais bien comment ça se passe ces histoires de succession... Ça se trouve, t'es encore là pour dix ans...
— Pour dix ans ou pour un mois... Va savoir... Quand il y a beaucoup d'argent en jeu, même les plus grands procéduriers finissent par trouver un terrain
d'entente, tu sais...
— Philou...
— Ne me regarde pas comme ça. Tu m'en demandes trop...
— Non, je te demande rien. Je te demande juste de me faire confiance...
— Camille...
— Je... Je ne vous en ai jamais parlé mais je... J'ai vraiment eu une vie de merde jusqu'à ce que je vous rencontre. Bien sûr, comparé à l'enfance de Franck, c'est peut-être pas grand-chose, mais quand même, j'ai l'impression que ça se vaut bien... Que c'était plus insidieux peut-être... Comme un goutte- à-goutte. .. Et puis je... Je ne sais pas comment j'ai fait... Je m'y suis prise comme une idiote probablement, mais je...