Entre deux cafés T1 : Passion torréfiée
Chapitre 1
Table des matières
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Remerciements
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Chapitre 1
J’avale lentement ma première gorgée de café. Le liquide glisse sur ma langue et réchauffe ma bouche. C’est bon. Ça a un goût de céréales légèrement brûlé. Bien corsé. Comme je l’aime. Avec juste un peu de lait. Ça fait un bien fou à mon âme. Je prends une autre bonne goulée dans ma tasse thermale en gardant les yeux sur la route.
J’essaie de me concentrer sur le spectaculaire paysage qui s’offre à moi tous les jours sans pour autant que je m’y attarde: le mont Saint-Hilaire, illuminé par le soleil qui darde ses rayons sur ses versants dont les teintes orangées commencent à poindre avec l’arrivée de l’automne. C’est de toute beauté. La chanson qui joue à la radio attire mon attention. J’augmente le volume tout en écoutant les paroles:
Tu veux toucher les étoiles, courir les aurores boréales
Sortir de ta routine, c’est intense et viscéral
Tu voudrais rêver sans qu’on t’éteigne
Pis sentir enfin qu’tout ça vaut la peine1
Mes yeux s’embuent. Ça me rentre dedans. Chaque jour, depuis deux semaines, je pratique la pleine conscience. Ma psy m’a conseillé cette technique pour me faire vivre davantage le moment présent et éviter de trop penser à l’avenir. Le problème, c’est que lorsque mon petit hamster ne roule pas à cent kilomètres à l’heure dans mon cerveau, ça me force à vivre des émotions refoulées depuis longtemps. Trop longtemps. Comme cette impression que ma vie entière m’échappe. À commencer par mon couple.
Disons que ça roule pas mal carré entre Louis-Philippe et moi depuis presque un an. Depuis ma dépression, en fait. L’affaire, c’est que je le sais que je vais toujours l’aimer, mon grand brun à lunettes. Mon cœur a flanché pour lui lors d’une soirée beaucoup trop arrosée. Mes trois bonnes amies et moi, on soulignait mon nouveau poste dans une boîte de design d’intérieur branchée du centre-ville, un soir de mai, il y a quatorze ans. Alors que l’une de mes copines me tenait les cheveux pendant que je déversais le contenu de mon estomac — de la tequila, principalement — à côté des sacs d’ordures dans une ruelle du quartier Griffintown, Louis-Philippe s’est approché de moi. Il m’a gentiment conseillé d’éteindre la cigarette que je venais de m’allumer après mon impressionnante expulsion alimentaire et m’a offert un comprimé de Gravol au gingembre en remplacement. Sa petite fossette sur sa joue gauche et l’air érudit qu’il se donnait m’ont tout de suite fait craquer. Je me souviens comme si c’était hier de sa franchise déstabilisante quand je l’ai tout bonnement questionné, avec mon tact de fille désinhibée:
— Ça t’arrive souvent de proposer des pilules à des filles? T’es genre… médecin ou whatever?
Il a éclaté d’un rire sonore et enveloppant. Son teint basané faisait ressortir ses belles dents blanches presque parfaitement alignées. Deux minutes. Ça ne faisait que deux minutes que je le connaissais et pourtant, je savais. Je savais que c’était lui. Le futur père de mes enfants. L’homme de ma vie. Tandis qu’il me détaillait de haut en bas, d’autres fossettes s’étaient formées aux coins de ses lèvres. Il m’a pointée d’un mouvement de menton et a répondu sur un ton nonchalant tout à fait irrésistible: — J’aime ça.
Les sourcils en accents circonflexes, je me suis empressée de rétorquer: — Quoi… «ça»?
— Ta spontanéité. Comment tu es. Comment tu agis. Toi, en général.
Je pense que ma mâchoire s’est décrochée tellement sa réponse m’a surprise. Je cherchais une quelconque réplique dans ma tête, mais éméchée comme je l’étais, rien d’édifiant ne me venait à l’esprit. — D’après moi, a-t-il poursuivi, tes shots de… laisse-moi deviner… de tequila, je me trompe?
— Euh… ouais. J’ai un tooouuut petit peu abusé!
J’ai rapproché mon pouce de mon index pour lui mimer la dose et ça l’a fait rire. Les papillons qui somnolaient dans mon estomac depuis plusieurs longs mois se sont réactivés. Encore sur ma lancée de fille complètement saoule, je lui ai ensuite balancé:
— C’est quoi, t’es aussi devin en plus d’être sexy? — Mais ta gueule, Lau! Tu t’enfonces, là… a fortement réagi Sabine, la Française de notre inséparable quatuor d’amies depuis le secondaire — et la seule qui était sobre à ce moment-là.
L-P a passé sa main dans ses cheveux rêches noir de jais — dont quelques lignes rasées lui donnaient un look de vedette sportive — et a secoué la tête en ricanant avant d’ajouter:
— Donc, je disais que tes shooters favorisent sûrement ta transparence absolument charmante, mais je crois que ce serait plus pertinent qu’on se reparle une fois que tu auras dégrisé.
Je suis restée interdite pendant qu’il me tendait la main, m’invitant à lui donner mon téléphone. Il a alors pianoté sur l’écran avant de me remettre l’appareil. Son numéro était inscrit dans mon appli bloc-notes de même que son nom. Louis-Philippe Faye. Ça sonnait comme une mélodie à mes oreilles.
— Tiens, la balle est dans ton camp, mademoiselle…? — Laurie. Lau, pour les intimes.
Mes amies ont alors mis fin abruptement à notre discussion, pour éviter que je me mette davantage les pieds dans les plats vu mon état d’ébriété assez avancé.
— OK, elle va te texter, don Juan, lui a soufflé Marina. Mais pour l’instant, il vaudrait mieux qu’elle aille se reposer, si tu vois ce que je veux dire.
On s’est éloignées d’un pas chancelant vers le trottoir pour héler un taxi. Je ne cessais de me retourner pour jeter un œil à L-P. Et c’est là que je l’ai entendu me crier:
— En passant, je suis pas médecin, je reviens du Sénégal visiter ma grand-mère, c’est pour ça, les Gravol! À bientôt, chère Laurie!
Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire.
— Sérieux, tu gosses vraiment, a ronchonné Jolène. Même paquetée ben raide avec du vomi dans les cheveux, tu réussis encore à dégoter les plus beaux mecs! Genre, fuck you. Mais je t’aime pareil. Envoye à la maison, maintenant!
C’est vrai que j’étais très séduisante à l’époque. Ma chevelure de feu bouclée retombant en cascades sur mes épaules et le nombre impressionnant de taches de rousseur qui constellent mon visage me valaient bon nombre d’éloges. Quand les premières ébauches de messagerie instantanée ont fait leur apparition sur Internet — vivement feu MSN —, j’optais la plupart du temps pour Foxy Laurie comme surnom. Tant en référence à mon épaisse tignasse flamboyante qu’à ma personnalité. Mon tempérament se calquait bien à celui d’une renarde. Rusée. Déterminée. Fougueuse.
J’veux faire les choses à ma manière
Même si j’vois ben qu’ça fait pas leur affaire
J’avale une gorgée de café. Une chance que ce carburant liquide existe. Lentement, je prends le temps de la savourer en essayant de rester concentrée sur le moment présent. Le décor de chaque côté s’est transformé depuis que mon VUS a emprunté l’autoroute. La campagne a laissé place à la banlieue wanna be centre-ville de Longueuil. Je repense à cette époque de ma vie qui semble si lointaine déjà. Cette légèreté qui m’habitait. Cette liberté. Mon corps de femme tout frais que j’exhibais avec fierté. C’était avant d’avoir été martyrisée par ma première grossesse. Je porte inconsciemment ma main droite à mon pubis, effleure ma peau par-dessus le tissu souple de mes pantalons. Là où se trouve la cicatrice de ma césarienne d’urgence.
Dylan s’est installé dans mon ventre beaucoup plus tôt que mon chum et moi l’avions prévu. Quand j’ai réalisé que j’étais enceinte, on a littéralement flippé. Ça ne faisait que huit mois qu’on avait officialisé notre relation et je venais tout juste d’emménager chez lui, dans un petit quatre et demi du quartier Saint-Henri, à Montréal. J’ai eu l’impression de sauter à pieds joints dans le vide. Mais Louis-Philippe m’avait donné sa parole: il pataugerait dans le néant à mes côtés et jamais il ne lâcherait ma main. Alors on a décidé de laisser le bébé grandir doucement dans mon bedon.
Je soupire en pensant à mon corps qui n’est plus ce qu’il était jadis. Après deux grossesses et deux périodes d’allaitement de près d’un an chacune, disons que ma peau a pris un sale coup. Les vergetures qui la sillonnent et les bourrelets flasques — qui ont résisté à mes nombreux régimes et programmes d’entraînement — me dépriment royalement. Désormais, je crois que le seul homme de la planète qui sera toujours forcé de me trouver jolie flambant nue, c’est Louis-Philippe. Comme s’il existait une clause non écrite qui stipule qu’un homme te doit un respect absolu et un amour inconditionnel de ton corps post-partum que tu as sacrifié pour enfanter sa progéniture.
J’essaie à tout le moins de me convaincre que je suis encore belle. De nos jours, le culte de la minceur, c’est absolument révolu. On dénonce d’ailleurs à la pelletée la grossophobie sur les différentes plateformes médiatiques. Je n’ai aucune raison de ne pas m’accepter telle que je suis. Malgré tout, je n’y suis pas encore parvenue. Je ne sais pas si j’y arriverai un jour, honnêtement.
Et bien entendu, la pire personne pour me critiquer,
c’est moi-même!
Focaliser. Sur. Le. Moment. Présent.
Je fais des efforts surhumains pour ne pas laisser mes pensées éparpillées m’envahir tout en gardant le volant bien droit. Impossible. Je m’envoie une rasade de ma délicieuse boisson dans le gosier puis secoue vivement la tête. Je prends une longue inspiration et la laisse aller en tentant d’expirer fort mes nombreux tourments, comme pour me recentrer sur mon exercice de pleine conscience — que j’échoue lamentablement. La sonnerie de mon téléphone retentit dans l’habitacle et je souris à la vue du nom de ma meilleure amie s’affichant sur l’écran de mon tableau de bord. Je m’empresse de décrocher:
— Allô, Mari!
— Salut, beauté. Je te dérange?
— Pas du tout, je suis en route pour le boulot.
— Oh! C’est vrai, j’avais oublié que tu retournais travailler à temps plein ce matin.
— Ouaip.
— OK, je ferai court, dans ce cas. Je me demandais si t’étais partante pour un déjeuner au resto ce dimanche? Sabine et Jolène sont dispos. — C’est clair que oui!
— Parfait! Je te dérange pas plus que ça, ma poule. J’ai hâte de te voir! — Moi aussi, ciao!
— Ciao, bonne journée!
Je mets fin à mon appel avec Marina au moment même où je gare ma voiture dans le stationnement du fournisseur d’armoires de cuisine et de salle de bain pour lequel je travaille comme designer cuisiniste depuis près de dix ans. L’année dernière, j’ai vécu un épisode d’épuisement professionnel. J’utilise le qualificatif «professionnel» parce que cette appellation passe toujours mieux aux yeux des autres. De la société en général. Car ce qui était écrit sur l’arrêt de travail émis par mon médecin — qui a été renouvelé pendant sept mois consécutifs — était plutôt: «trouble de l’adaptation avec humeur dépressive». Mais ma psy et moi savons pertinemment que la pierre angulaire de ce burn-out concerne ma vie personnelle. C’est intimement lié à mon non-épanouissement en tant que femme. Classique. Cliché. Mais c’est ça pareil. Je ne vis que pour être une bonne amoureuse et surtout, une bonne mère.
Je me suis éreintée à vouloir être parfaite. La super-maman dont tout le monde parle et que tout le monde envie. Sauf que j’avais l’impression de n’exister qu’en apparence. À travers les vues et les likes sur les réseaux sociaux. J’ai tellement, mais tellement essayé d’être tout legit: devenir une fit mom, interdire les écrans à mes enfants, ne cuisiner que des repas santé, partager mon meal prep sur Instagram, publier des photos de mon ménage et de mon lavage frais faits, mettre en ligne mes activités coups de cœur avec ma famille, arranger les onglets «à la une» et les couleurs de ma page pour que ce soit matchy-matchy, sourire à la caméra, tout le temps, parce que je ne voulais que du beau et que du love sur mes comptes…
Mais la vérité, c’est que ma vie ne ressemble aucunement à ça. Mes enfants se comportent souvent en monstres, ma maison est un vrai foutoir — genre, on jurerait que le plancher a vécu la Seconde Guerre mondiale —, le sous-sol est un véritable terrain de jeu, j’abuse du shampoing sec sur un moyen temps — parce que laver mes cheveux est devenu un luxe qui n’entre pas toujours dans ma routine hebdomadaire — et oui, il m’arrive de penser à ma liste d’épicerie en faisant l’amour avec mon chum. C’est presque glamour. Très glorifiant. Not. J’ai donc arrêté de publier des photos et des vidéos sur le Web depuis ma dépression. Je me contente de regarder le contenu des autres, aussi fake soit-il par moments. Au moins, c’est divertissant.
Avant de sortir de la voiture, je préviens Louis-Philippe par texto de mon rendez-vous de ce week-end. On a un souper dans sa famille cette journée-là, mais je serai revenue à temps pour y participer.
La mention «Lu» s’affiche instantanément et sa réponse me parvient quelques secondes après.
Je détache ma ceinture de sécurité d’un geste las. C’est ma première semaine complète au boulot à la suite de mon arrêt. J’ai effectué un retour au travail progressif durant les trois derniers mois, pour me permettre de m’acclimater de nouveau à ma vie de maman-designer-toujours-pressée. Je gère jusqu’à présent, mais je ne peux pas affirmer que je tripe autant sur ma job qu’auparavant. J’ai cependant besoin de gagner ma vie. Ce qui ne me laisse pas d’autre choix. Pas pour l’instant, en tout cas.
Louis-Philippe a un bon emploi; il est chargé de cours à l’université, à la faculté d’éducation. Il donne quelques cours au baccalauréat en adaptation scolaire et son horaire est sensiblement le même que le mien. Avec nos deux salaires, on arrive à très bien subvenir aux besoins de notre petite famille. Quoique ces derniers temps, le coût de la vie a considérablement augmenté et ça paraît sur le prix de l’essence et de la nourriture. D’autant plus que Dylan soufflera ses treize bougies dans quelques semaines et que son corps d’enfant se transforme en celui d’un jeune homme à la vitesse grand V — et son appétit augmente d’autant. Tout le contraire de Lilia, ma petite gazelle de sept ans avec qui on doit parfois se battre pour qu’elle mange suffisamment.
Je pousse la porte vitrée où trône fièrement le logo «ÉléGamme — Cuisine & salle de bain». Julie, notre réceptionniste, me salue d’un franc sourire et je lui réponds en lui envoyant la main. — T’es ben belle, aujourd’hui, Laurie! me complimente-t-elle. Ça te fait bien, tes cheveux comme ça.
Je souris à mon tour. Ce matin, j’ai en effet pris le temps de me coiffer convenablement. J’ai rafraîchi ma couleur auburn chez la coiffeuse le week-end dernier et j’ai voulu mettre en valeur ma nouvelle coupe en utilisant le cône à vaguer que j’avais délaissé depuis plusieurs mois, faute de temps. — Merci, Ju, lui dis-je. T’es sweet. — C’est sincère! me lance-t-elle avant de répondre à un appel.
Par chance, j’ai des collègues en or, ici. C’est probablement ce qui me sauve, en ce moment. Je me rends à mon bureau d’un pas hésitant, accroche mon blouson en jeans sur la patère et fourre mon foulard en laine rose dans l’une des manches. Mon regard s’accroche sur mes mains. Mes doigts tremblent. Sentant mon rythme cardiaque s’accélérer, je ferme les yeux pour me contenir. L’air entre et sort de mes poumons par saccades. Je m’appuie sur le rebord de la table tandis que les panneaux gris à cloisons se mettent à tanguer autour de moi. Ça bourdonne dans mes oreilles et le bruit environnant se transforme en un silence lancinant. Focaliser. Sur. Le. Moment. Présent.
— Lau? Es-tu correcte?
Je rouvre les yeux et lève la tête. Mélodie, l’une de nos apprenties designers — et celle avec qui j’ai le plus d’atomes crochus —, se tient debout devant moi, une pile de dossiers à la main. Ses iris me jaugent. Je m’empresse de lui répondre comme si de rien n’était: — Hein? Euh oui, ben oui! Juste une petite chute de pression. J’ai pas déjeuné ce matin, ça doit être ça.
— OK! En tout cas, je suis vraiment heureuse que tu sois de retour à temps plein avec nous. C’est vraiment moins le fun, ici, quand t’es pas là. Fais-moi signe si tu as besoin de quelque chose!
— Merci, Mel.
Je regarde ma collègue s’éloigner. Je ne peux pas m’empêcher d’admirer ses hanches étroites et sa taille de guêpe. Dans la jeune vingtaine, Mélodie est une très belle fille, avec ses longs cheveux blonds ondulés, noués en une queue de cheval bien fournie, retombant jusqu’à ses reins. Son look est toujours impeccable et super tendance, jusqu’à la monture dorée de ses lunettes de forme hexagonale qui font ressortir ses grands yeux noisette. Un soupir s’échappe de mes lèvres. C’est plus fort que moi. J’envie pratiquement toutes les jeunes femmes qui ne jouent pas encore le rôle de mère. C’est pathétique, mon affaire.
Je presse le bouton d’alimentation de mon ordinateur portable et je relie ce dernier à mon écran fixe en insérant le câble HDMI dans le port latéral. J’hésite entre m’asseoir sur ma chaise à roulettes — ce qui serait vraiment confortable — ou ajuster mon bureau à la bonne hauteur pour travailler debout. Je repense à Mélodie et à son body d’enfer. Re-soupir. Si je veux me maintenir en forme, la deuxième option serait la meilleure. Mon index droit appuie sur l’interrupteur activant le mécanisme et la table démarre lentement son ascension, puis émet un bruit métallique strident avant de s’arrêter d’un coup sec. En roulant des yeux, je laisse échapper: — Nice!
Je me penche et plonge la tête sous le bureau pour voir si quelque chose n’obstruerait pas le moteur — comme si je m’y connaissais là-dedans —, mais je ne vois rien qui puisse faire défaut.
— Besoin d’un coup de main? me propose une voix grave et profonde qui me fait sursauter.
Je me cogne le sommet du crâne sur le bois stratifié dans un claquement sourd puis me redresse précipitamment. Je ne connais pas l’homme qui se dresse devant moi. «Beau» est un terme trop réducteur pour qualifier son physique de tombeur. Il a l’air plus jeune que moi — début trentaine tout au plus — et même si deux mètres nous séparent, mes narines parviennent à humer l’odeur gourmande, légèrement épicée, de son parfum aux notes boisées de vétiver. Cette expérience olfactive particulièrement agréable fait apparaître un sourire niais au coin de ma bouche. Le bel inconnu est grand, ses cheveux châtains sont rasés courts sur les côtés de sa tête, tandis que de belles bouclettes en garnissent le dessus. Sa barbe de quelques jours bien taillée sur sa mâchoire carrée additionnée au sourire blanc immaculé qu’il me renvoie suffirait à faire succomber n’importe quelle demoiselle à ses charmes. Il me regarde droit dans les yeux et je me sens rougir jusqu’à la racine des cheveux.
— Laurie, c’est bien ça? me demande-t-il en plongeant ses saisissants yeux bleu ciel dans les miens.
Je frotte rapidement mon cuir chevelu à l’endroit de l’impact et je réponds en lui tendant ma main droite:
— Oui, c’est moi. Laurie Juneau. Enchantée.
— Matthew St-Amand, se présente-t-il en me serrant la main. Je suis le nouvel installateur, c’est ma première journée.
Le contact de sa peau avec la mienne me fait frissonner. Sa paume est douce et chaude. Ça se voit que ces mains-là savent bien travailler. Dans tous les sens du terme. Un léger gloussement s’échappe de mes cordes vocales, bien malgré moi. Je toussote pour cacher mon émoustillement et baisse les yeux, intimidée. Mon regard est alors attiré vers les jambes de Matthew, dont les muscles transparaissent sous ses pantalons noirs en coton. Mes yeux remontent tranquillement sur ses cuisses puis jusqu’à son entrejambe. Une bouffée de chaleur m’envahit tout entière lorsque je réalise que je scrute son anatomie masculine avec un peu trop de ferveur.
Sentant mon pouls s’accélérer, je lâche sa main, me racle la gorge et recule d’un pas en me plaçant derrière mon bureau, comme pour chasser cette troublante sensation naissante d’excitation. — J’ai commencé mon training vendredi dernier, m’explique-t-il, mais comme tu travaillais pas, j’ai pas eu la chance de te rencontrer.
Je balbutie quelques mots qui sonnent comme un couinement. Devant mon visage contemplatif, mon nouveau collègue fronce le nez en émettant un petit rire. Il a clairement décodé mon non verbal.
Eh merde! Je suis en train de faire une folle de moi!
Il faut dire qu’il y a longtemps que Louis-Philippe et moi ne nous regardons plus avec une telle intensité, ce qui explique en partie pourquoi je dévisage autant cet homme. Pour me sortir de cette drôle de situation, je lui confie:
— Mais pour vrai oui, je… j’ai besoin d’aide. Je pense que le mécanisme de ma table de travail est coincé.
— Laisse-moi regarder ça.
Matthew s’approche du bureau et je m’éloigne instinctivement de lui. Il se recroqueville sous la station, joue quelque peu avec ce qui ressemble à un engrenage, donne trois petits coups secs puis appuie à nouveau sur le bouton. Le moteur se remet en marche et la table glisse vers le haut comme un charme.
— Wow! fais-je. Impressionnant. Merci.
— Ah! Il paraît que j’ai des doigts magiques, lance-t-il à la blague.
Mon bas-ventre s’enflamme. Pendant une fraction de seconde, des images de ses mains caressant mon corps surgissent dans mon esprit. Je les chasse aussi vite qu’elles sont apparues, mais le sang me monte tout de même à la tête. Je ris jaune avant d’ajouter:
— Ouais, tu as choisi le bon métier, dans ce cas!
Quelle réplique absurde! C’est pitoyable.
— C’est à la bonne hauteur? me questionne-t-il en m’invitant à m’approcher d’un geste de la main.
J’avance d’un pas prudent et place mes deux mains sur le bois de mon bureau. Matthew se tient dangereusement près de moi. Je peux sentir la chaleur émaner de son corps. Nos bras se frôlent et je suis prise d’une forte pulsion. Comme si toutes les fibres de mon être m’incitaient à me rapprocher davantage de lui.
Voyons! Qu’est-ce qui me prend?
— C’est parfait!
— Super! s’exclame-t-il, satisfait. On se voit plus tard, alors. Bonne journée, Laurie!
Je baragouine une réponse à peine audible et m’empresse d’ouvrir les fichiers de mes clients dans les divers onglets sur mon ordinateur. Mon logiciel de dessins 3D met plusieurs secondes à démarrer. Secondes pendant lesquelles je me ressaisis tout en essayant de comprendre ce qui vient de se produire avec Matthew. Même si ce n’est pas toujours facile entre Louis-Philippe et moi ces derniers temps, je me considère chanceuse d’avoir un conjoint stable que j’aime et que je trouve encore désirable.
Alors comment se fait-il que ce gars-là me fasse autant d’effet?
Peut-être est-ce les hormones? Je me sens toujours un peu plus sensuelle quand je suis sur le point d’ovuler. Il faudrait que je vérifie où j’en suis dans mon cycle sur l’application de mon téléphone. Serais-je aux portes de la préménopause? Déjà?! À trente-sept ans, ce serait vraiment surprenant! Alors, c’est quoi? Pourquoi mon nouveau collègue me perturbe-t-il à ce point? À moins que ce soit une question de phéromones? J’ai déjà lu quelque part que chaque individu dégage des molécules chimiques qui induisent des comportements particuliers chez un autre, comme si certains humains étaient plus compatibles que d’autres — sexuellement parlant. On s’entend que je ne connais absolument rien de cet employé novice chez ÉléGamme, alors forcément, ça doit être un truc du genre, rien de plus.
Heureusement, mes contacts avec les installateurs de la compagnie sont assez restreints. Ça va me passer. Je l’espère, en tout cas. Oui, la dernière année a été assez éprouvante dans ma vie personnelle. Non, ça ne va pas comme je le voudrais avec mon chum. Mais c’est un peu ma faute, car je ne lui dis pas tout. Je ne lui parle pas de mes insatisfactions comme je le lui ai promis lors de nos séances de thérapie. Louis-Philippe et moi avons travaillé fort sur notre couple dans les derniers mois. Et même si ce n’est pas encore tout à fait au point, nos efforts portent leurs fruits; la communication et les rapprochements entre nous deux se sont grandement améliorés. Je suis une femme fidèle, je l’ai toujours été, et je veux mettre toutes les chances de notre côté. L-P, c’est l’homme de ma vie.
Je ne parviens toutefois pas à faire taire cette petite voix intérieure qui me nargue sournoisement.
En es-tu vraiment certaine?
1 À ma manière, de Roxane Bruneau.
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