Entre deux cafés T1 : Passion torréfiée

Marie-Pier Meunier · Chapitre 12 sur 12

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Entre deux cafés T1 : Passion torréfiée

Chapitre 12

 

Je pousse un long soupir en foulant le plancher de la salle que nous avons louée pour la fête. Mes patchs de collagène et la quantité astronomique d’espresso que j’ai bu m’ont littéralement sauvé la vie, aujourd’hui. Je rejoins Mélodie, qui est affairée à fixer les quelques fleurs restantes à la majestueuse arche dressée devant une toile faisant office de photobooth. Je fais un tour sur moi-même pour admirer la magnificence de l’endroit. C’est à couper le souffle. La lingerie de table que la dame nous a refilée ajoute une touche champêtre au décor et chaque détail que Mel a soigneusement pris soin d’ajouter, comme les chandeliers, la coutellerie et les répliques de briques sur les murs, rendent la pièce époustouflante. Au fond de la salle a été érigée une petite scène où un band se prépare en faisant des tests de son. Je peux enfin respirer normalement. La soirée s’annonce prometteuse! J’ai bien envie de m’éclater et de laisser derrière moi toutes mes préoccupations l’espace de quelques heures.

— Lauriiie! s’écrie ma jeune collègue en m’apercevant. C’est juste trop maladeee! Avouuue!

— C’est sur la grosse coche! fais-je. Sérieusement, tout le monde va capoter!

— Awn, merci! Viens, on va enfiler nos tenues de bal ensemble!

J’acquiesce d’un hochement de tête puis la suis jusqu’aux toilettes. — Et j’ai une petite surprise pour toi, m’annonce-t-elle. J’ai apporté tout mon attirail pour te faire un maquillage digne d’une star. Tu vas a-do-rer!

Une demi-heure plus tard, ayant revêtu ma robe bouffante à corsage vert émeraude, je patiente en sirotant un verre, admirant les invités qui arrivent un à un dans leur costume. Les exclamations et leurs cris de stupéfaction lorsqu’ils franchissent les portes d’entrée valent tous nos efforts acharnés pour rendre cette soirée mémorable. Les chansons populaires jouées en version acoustique par les musiciens nous transportent directement au 19 e siècle, rendant l’ambiance festive. Je reconnais d’ailleurs une pièce de

Taylor Swift11 interprétée par l’orchestre. Alors que j’en suis à mon deuxième verre de vin mousseux, je scrute chacun de nos convives qui traversent le hall. Mes yeux le cherchent. Plus les minutes s’écoulent, plus mon rythme cardiaque augmente.

— Sérieux, tu devrais te mettre de l’ombre à paupières plus souvent, énonce Mélodie à mon attention. Ça fait vraiment ressortir le vert de tes yeux.

Je dois avouer que les coups de pinceau magiques que Mélodie a appliqués sur mon visage en ont sublimé les traits. Je me suis rarement sentie aussi séduisante qu’en ce me moment. Mais il n’y a qu’une seule personne dont le regard posé sur moi m’importe. — Merci, finis-je par répondre. Il faudrait que tu m’aides à regarnir ma trousse!

— Oh! Ça me ferait vraiment plaisir. Il te faudrait un fond de teint hyper léger, comme celui que je t’ai appliqué, pour pas cacher tes beaux freckles.

Soudain, des murmures fusent dans la salle. Lorsque je relève la tête pour savoir de quoi il en retourne, il est là. Mon cœur rate un battement. Se tenant fièrement dans le cadrage des hautes portes vitrées, sa main gauche gantée posée sur sa canne à pommeau, Matthew parcourt l’enceinte du regard, un sourire irrésistible naissant sur ses lèvres. Je sens mes jambes ramollir et la serviette de papier roulée en boule dans ma paume devient tout humide. La tenue de mon collègue est impeccable: il porte une veste longue à grandes basques en velours marine, un gilet orné de broderies aux boutons, ainsi qu’une cravate blanche remontant jusqu’au col de sa chemise, portée ample tel un foulard autour de son cou. Son pantalon tombe droit sur ses bottes noires vernies et son chapeau haut de forme laisse deviner qu’il a lissé ses mèches bouclées vers l’arrière de sa tête avec de la pommade. Honnêtement, Matt est mille fois plus sexy que Simon et Anthony dans la série Bridgerton. À côté de lui, je ne suis qu’une pâle imitation de Daphné dans mon accoutrement peu convaincant.

Un coup d’œil rapide vers les autres designers de la gent féminine me confirme que je ne suis pas la seule ici à être subjuguée par son charisme déconcertant. Je dois me rendre à l’évidence, elles sont toutes en pâmoison devant lui. Particulièrement Mélodie. Mon regard converge vers le pantalon ajusté de Matthew, parfaitement agencé à son veston, et mes yeux remontent lentement le long de ses cuisses musclées jusqu’au renflement entre ses jambes, qui laisse bien deviner la taille de son engin. Tandis que je le détaille de la tête aux pieds, les yeux bleus de mon collègue-et-ami se soudent aux miens. Ses pas le dirigent dans ma direction et sans dire un mot, il s’arrête devant moi et s’incline comme le ferait un gentleman devant la lady qu’il courtise.

— Monsieur le duc.

— Milady.

Ses doigts saisissent les miens, qu’il porte à ses lèvres exquises pour me faire un baise-main. Mon corps se désintègre partiellement. — Tu es resplendissante, Lau. Wow! me complimente-t-il, ses prunelles tout illuminées.

— C’est moi qui l’ai coiffée et maquillée, avoue que j’ai bien réussi! se vante Mélodie.

— Absolument! confirme Matthew, n’ayant toujours pas décroché son regard du mien.

Je balbutie un semblant de compliment:

— Tu es très… très réussi, toi aussi!

 

Très réussi?! C’est quoi ce commentaire de merde?

 

Le gars que Matthew a engagé comme DJ nous interrompt puis échange avec mon collègue quelques mots qui ne se rendent pas à mon cerveau tellement je suis médusée par la beauté de Matthew. — Je vous reviens, mesdames, annonce le principal concerné avant de s’éloigner.

Je contemple le vide, un sourire béat fleurissant sur mes lèvres. La voix de Mélodie me sort de ma rêverie:

— Youhou! T’es nouille ou t’es sourde? Ça fait quatre fois que je t’appelle par ton prénom!

Ses reproches me font réaliser que mes yeux sont toujours rivés sur Matthew, occupé à brancher une panoplie de fils électriques avec le disc-jockey.

— Euh, les deux, je pense, dis-je à la blague.

Je détourne finalement la tête pour me heurter aux yeux rieurs et au sourire narquois de Mélodie.

— Bah, comme tu m’as pas répondu, je t’ai pris une coupe quand le serveur est passé avec son plateau. Tiens.

Elle me tend un verre dont j’empoigne machinalement le pied avant d’avaler une grande lampée de vin mousseux, mes yeux à nouveau scotchés sur Matthew.

— Tu le trouves pas chaud? me lance Mel en le désignant du menton. En tout cas, moi, j’y ferais pas mal.

— Ouais, il est quand même cute, lui dis-je, évasive.

Ma réponse ne la satisfait clairement pas. Elle me regarde de travers comme si un troisième œil m’était poussé sur le front. — Arrête! Il est beau à mort et c’est évident que ça te laisse pas indifférente. Avoue-le donc qu’il se passe quelque chose entre vous?

Je la dévisage. J’entrouvre la bouche, mais mes cordes vocales sont paralysées, incapables d’émettre le moindre son. — Admettons qu’il te ferait des avances? réitère-t-elle. Tu le laisserais faire?

Je riposte vivement:

— Ben non, il est plus jeune que moi!

— Ben là, il n’est pas si jeune que ça.

— On a presque une décennie de différence, je te ferai remarquer. — Pfff! Neuf ans, c’est rien!

— Je suis en couple, je te rappelle…

 

Le suis-je encore vraiment?

 

Ma dernière réplique me brouille momentanément la vue. Mélodie remarque mon changement soudain d’humeur. Une moue compatissante aux lèvres, elle avance sa main vers mon visage. — T’es vraiment une belle femme, Laurie. Tu fais pas ton âge.

Elle saisit une mèche rousse de ma chevelure qu’elle a habilement tressée et nouée en un chignon bas décontracté, puis l’entortille autour de son index et de son pouce.

— Pis ton chum, il a pas besoin de tout savoir, tu sais, ajoute-t-elle en me décochant un clin d’œil.

Ses yeux noisette soutiennent les miens.

 

Est-elle réellement en train de m’inciter à l’adultère?

 

Je ne sais pas trop comment gérer la situation. Je n’arrive à rien dire d’autre qu’un simple «OK».

Une voix chaude résonne derrière moi. Matthew se tient dans mon dos, si près que je peux sentir la chaleur émaner de son corps. Le contact de sa main se posant délicatement au creux de mes reins me fait tressaillir. Je hume son parfum boisé avec avidité, en savoure les effluves épicés et ferme les yeux un instant. Je chancelle, ivre de désir, l’alcool commençant à me faire tourner la tête.

— Je te l’emprunte quelques minutes, annonce Matthew à Mélodie.

Il m’entraîne à l’écart. Une fois à l’abri des regards, il tourne vers moi des yeux arrondis.

— Est-ce que Mel était en train de te cruiser? — Non, non! On parlait juste de… ben… rien d’important! — T’en es sûre?

— Hum, hum.

Je retiens difficilement mon fou rire devant le peu de crédibilité de ma dernière réplique. Matthew me fixe d’un drôle d’air. — T’es vraiment une mauvaise menteuse, Laurie Juneau.

Je m’esclaffe tandis qu’un rire limpide escalade sa gorge jusqu’à ses lèvres. Je me sens tout à coup beaucoup plus légère. Sa présence chaleureuse me réconforte. Comme toujours. Je lui offre mon plus beau sourire avant de lui avouer:

— On parlait de toi. Juste un peu.

Son visage se déride. Il détourne quelque peu le regard en esquissant un sourire désarmant. Mes genoux faiblissent. Alors, pour réaligner mes globes oculaires dans leurs orbites — et pour éluder une question qui me trotte dans la tête —, je l’interroge:

— Mais dis-moi, Mélodie, est-ce qu’elle est bi ou…? — Bah, plus ou moins. Elle aime pas se décrire ainsi. Disons qu’elle préfère ne pas s’arrêter au genre de la personne en matière d’attirance. Elle dit qu’elle choisit l’âme et la personnalité avant tout. — Elle venait juste de me dire qu’elle te trouvait de son goût, alors j’étais pas certaine.

— Elle trouve pas mal tout le monde de son goût au bureau, je te dirais!

Une pensée traverse mon esprit de façon fulgurante.

 

Oh my God! Il a couché avec elle! Ils ont fait un trip à trois:

lui, Annabel et Mélodie.

 

Comme s’il pouvait lire en moi, Matthew avale une gorgée de vin et me rassure:

— Il s’est rien passé entre elle et moi, si c’est ce que tu te demandes. — Ah, euh, OK. Mais ça aurait pu, tu sais, tu es tout de même assez…

Je me tais, sentant mes joues s’enflammer.

— Oui? J’ai pas saisi ta dernière phrase, ment-il, l’œil taquin. Je suis quoi? — Ben… attirant. T’as beaucoup de… de charisme. — Fait que tu me trouves beau, right?

Je ris en noyant mon regard dans ma coupe de vin. J’en avale une bonne quantité. Ma voix se réverbère sur les parois en verre, lui donnant une sonorité cristalline:

— Ben oui! lui dis-je, sachant pertinemment qu’il connaît déjà la réponse.

Les yeux écarquillés, Matthew imite une bombe qui explose en fermant ses poings et en les rouvrant, comme si je venais de lui révéler l’un de mes secrets les mieux gardés. Je souris avant de renchérir: — Pis, c’est quand même fréquent des histoires entre collègues de travail. Je me demandais, c’est tout.

Matthew se fige. Son regard s’assombrit avant de se visser au mien. J’ai l’impression que mon âme se dénude entièrement sous son intensité. — Des histoires entre collègues, hein?

Un petit éclat de malice illumine ses yeux bleu ciel. Je sens mes joues s’empourprer de plus belle. Je m’enfonce davantage: — Ben… euh, oui. Ne me dis pas que t’as jamais rêvé que tu faisais l’amour avec l’une de tes collègues?

Je ris nerveusement, abasourdie par l’absurdité de la question que je viens de lui poser.

 

Franchement! Quelle écervelée!

 

Un sourire point à la commissure des lèvres de Matthew et il se gratte la nuque, quelque peu décontenancé.

— Bah, oui, me confie-t-il en fronçant le nez. Mais toi, je suis très curieux de savoir avec quel collègue masculin de chez ÉléGamme tu as couché dans tes rêves?

L’espace entre nous deux s’est dangereusement rapetissé. Mon souffle s’accélère alors que je tente de construire une quelconque réplique. Lorsque son bras frôle le mien, je cesse de respirer. Contre toute attente, il me donne un petit coup de coude amical, me laissant sur ma faim. — J’aime ça, t’agacer! s’esclaffe-t-il.

Je lui sers une moue incertaine. On reste muets un instant qui dure trop longtemps à mon goût, jetant des regards ici et là aux invités jasant entre eux. C’est la première fois depuis que je connais Matthew que je ressens le besoin de meubler le silence, mais rien de satisfaisant ne me vient en tête. Ses aveux d’hier me chamboulent encore. Ma dispute avec Louis-Philippe aussi. Disons que je me gère très mal en ce moment.

 

Je vais avoir besoin de beaucoup plus que trois verres de vin

pour étourdir mon esprit tracassé.

 

Mon ami attrape mon expression ébranlée et se risque: — Je… j’espère que j’ai pas tout gâché, hier.

J’expire tout mon air par la bouche, heureuse qu’il ait osé crever l’abcès.

— Non, c’est plutôt le contraire, Matt.

À son tour de me servir un air égaré. Je m’empresse de m’expliquer:

— Moi aussi, je ressens quelque chose pour toi. Mais, je… je suis en couple, je suis mère de famille. Je crois pas que…

Sa main saisit doucement mon poignet, et les battements de mon cœur s’accélèrent aussitôt.

— C’est correct, Laurie. Je comprends. On efface ce que je t’ai dit et on recommence à agir normalement, comme avant. Je veux pas perdre ton amitié. T’es importante pour moi.

— T’es important pour moi aussi.

Ses doigts resserrent leur poigne sur ma peau. Mon sang pulse à toute allure. J’aurais envie que le décor qui nous entoure s’évapore et disparaisse afin de ne laisser place qu’à nous. Je voudrais pouvoir me jeter sur sa bouche et l’embrasser pour assouvir mes pulsions grandissantes. Me réfugier dans ses bras puissants pour oublier momentanément tout le chaos qui tourmente ma vie. Pour être honnête, je ne crois pas être capable de me contenter d’être son amie. Je ne sais pas non plus si je parviendrai à me raccorder avec Louis-Philippe.

— Bon, je vais aller voir si tout est correct avec le DJ, annonce-t-il. J’ai dû lui trouver des rallonges pour son set-up, mais je crois que ça fonctionne, maintenant. On se rejoint à la table?

— Ouais, pas de trouble.

En attendant que le souper nous soit servi, je m’enfile trois autres consommations commandées au petit bar: deux gin tonics et un shooter de Jack Daniel’s. Autant prendre quelque chose de fort. L’effet recherché sera plus rapide à se faire sentir même si mon foie va me le faire payer cher demain. Lorsqu’on finit par s’attabler, Matthew prend place à ma gauche. Je n’ai pas du tout faim, mais ingurgiter un peu de nourriture solide permettra d’absorber quelques millilitres d’alcool, histoire que ma soirée ne se finisse pas prématurément, la tête dans la cuvette.

Alors que les conversations et le vin coulent à flots, la cuisse de Matthew frôle la mienne. Une puissante bouffée de chaleur prend naissance au creux de ma poitrine puis se répand dans tous mes membres jusqu’à mon bas-ventre. Il y a des années que je n’ai pas ressenti une telle excitation, juste là. Un désir si intense que j’ai l’impression que mes chairs intimes pulsent, implorant qu’on les touche. Un désir provoqué par la simple jonction de mon bas de nylon avec le mince tissu du pantalon de Matthew.

Le mouvement de mon ami-plus-qu’ami — que j’ai d’abord cru involontaire — se fait soudain plus insistant. Sa cuisse se presse davantage sur la mienne pour accentuer le contact de nos corps. La température du mien se rapproche dangereusement du point d’ébullition. J’essaie de reluquer Matt du coin de l’œil pour déceler une quelconque émotion sur son visage, mais il poursuit sa discussion avec Corinne, l’une de nos collègues, impassible.

 

Ça fait trop longtemps qu’un autre homme que Louis

t’a touchée, arrête de te faire des idées!

 

Et puis, le gars vient de me préciser qu’il tient à notre amitié. Mes nombreux cocktails teintent fort probablement mon jugement, voilà tout.

Mais quand la main chaude de Matthew se pose sur mon genou, ma respiration se coupe. Je retourne brusquement la tête, et les yeux de mon collègue s’accrochent aux miens. Mon cœur se déchaîne sous mes côtes tandis que ses iris flamboyants me supplient de lui accorder la permission de poursuivre son exploration. D’un léger mouvement de tête, j’acquiesce. Un brasier jaillit alors au fond de ses prunelles étincelantes. Lentement, la main de Matt s’insère sous les pans de ma robe et glisse vers l’intérieur de ma cuisse. Ses doigts se fraient un chemin par-dessus le rebord en dentelle de mes bas de nylon. Mon sang se met à bouillir. Je toussote et attrape ma coupe, feignant un sourire à Corinne qui jase de je-ne-sais-quoi. Mon attention est entièrement focalisée sur les sensations qui fourmillent dans mon entrejambe. Je prends une lampée de mon vin et passe près de m’étouffer quand Matthew se met à palper ma peau nue. Ses doigts remontent vers l’aine, jusqu’à effleurer l’orée de ma féminité. Je retiens mon souffle et aspire ma lèvre inférieure, me délectant de la sensualité de sa caresse.

C’est quasiment meilleur que l’orgasme tellement ça m’excite!

 

Ainsi vulnérable, mon corps est devenu la proie des flammes que Matthew a allumées en faisant glisser ses doigts sur mon épiderme. Tel un pyromane, il a ravivé ma libido à la puissance mille, la propageant jusqu’au creux de mon intimité. Je me sens brûler comme des grains de café soumis à la chaleur intense du feu qui les torréfie. Et c’est exactement le sentiment qui m’habite: ma passion s’est torréfiée.

D’un geste vif, Matthew retire sa main lorsque les serveurs s’approchent de nous pour débarrasser les assiettes vides sur la table, ce qui met abruptement fin au délicieux contact de ses doigts avec mon intimité, à mon grand regret. Je glousse, et je sens la chaleur colorer mon visage. Alors qu’on se lève, je lui jette une œillade rapide. Le sourire grivois qui étire ses lèvres me met tout en émoi. Il m’invite à passer devant lui puis pose une main sur mon épaule. La pulpe de ses doigts effleure la peau sensible de mon cou et une myriade de frissons courent le long de ma colonne vertébrale. Il la fait lentement glisser jusqu’au creux de mes reins. Son souffle me chatouille la nuque, ce qui m’extorque un hoquet. — On reprend ça bientôt, me souffle-t-il.

Je ferme les yeux pour savourer la douceur de ses lèvres qui me frôlent la peau. Tous mes sens sont en alerte, complètement enivrés. Je ne peux pas croire qu’il me fasse autant d’effet. Là, aucun doute, Mélodie a raison: il se passe quelque chose entre nous. Notre attirance est indéniable. Et de toute évidence, il n’a pas l’intention de me laisser poireauter dans la friend zone. Il me décoche un clin d’œil et s’éclipse une fois de plus vers la console du disc-jockey. Pour lui, ça ne semble être qu’un jeu. Auquel il a de toute évidence déjà joué à maintes reprises. Il est habile, ça se voit. Mais moi, je suis compétitive. Et ce soir, je me sens en feu. Une vraie lionne prête à bondir sauvagement sur sa proie. Just watch me.

Quelques minutes plus tard, la musique déferle dans les haut-parleurs, et les convives prennent place sur la piste de danse. — Laau, viens danseeer! m’invite Mélodie.

Ses syllabes traînent en longueur, signe qu’elle est ivre. Je vois que je ne suis pas la seule à m’être enfilé des consommations les unes après les autres. Désinhibée par l’alcool moi aussi, je m’élance vers elle et me déhanche comme s’il n’y avait pas de lendemain. On se trémousse en rigolant et en tournoyant sur les notes rythmées habilement mixées par le DJ. Je ris à gorge déployée quand Mélodie fait quelques pirouettes désynchronisées en direction du bar pour ensuite me ramener un verre de rhum and coke. J’ai tellement de plaisir que j’en oublie presque la présence

de Matthew. Quand les premières notes de 12 Despacito se font entendre, je ne me possède plus. Je crie à Mélodie:

— Goooossssh que j’aime cette chanson!

Quelqu’un ricane dans mon dos. Un franc sourire se peint sur mon visage. Je me retourne d’un bond pour me heurter aux irrésistibles yeux bleus de Matthew. Une moue agacée aux lèvres, je lui lance: — Ben quoi!? Moi, je le trouve sex, Justin Bieber. — Sérieux? réplique-t-il, arquant un sourcil.

— Booon, tu vas me dire que ça fait matante!

Ses yeux espiègles cherchent à me provoquer.

— Ouais, un peu, je dois l’avouer.

Je m’approche de lui, m’agrippe à son cou et lui murmure à l’oreille: — Juste te préciser qu’il est plus vieux que toi, by the way…

Mon regard plein de défi ne lui fait ni chaud ni froid. Il déclare tout bonnement:

— Dans ce cas, une chose est certaine: t’es ma matante préférée!

Je grimace en roulant des yeux, ce qui lui soutire un rire nasal. Il se penche à son tour à mon oreille:

— Moi, tu me trouves-tu sex?

Sa question me remue l’estomac. Je place ma main au centre de son sternum, et lui révèle sur un ton solennel:

— Évidemment! C’est vous, monsieur St-Amand, cher duc du Faubourg Cousineau, qui êtes l’objet de ma convoitise.

— OK, mais sérieusement, Lau. Après ce que je t’ai dit hier, tu te sens comment? La vérité?

 

La vérité? Il va l’avoir, la vérité.

 

Tant pis pour mes belles résolutions de parfaite-conjointe-et-mère-digne-de-ce-nom! Le nombre considérable de cocktails que j’ai ingérés font court-circuiter mes neurones, ce qui annihile toute civilité de ma part — et surtout, tout respect pour ma relation avec Louis-Philippe. Ma main glisse alors lentement vers sa ceinture. Mon regard soutient le sien et je le vois déglutir. À brûle-pourpoint, je lui balance:

— Pour vrai, t’es le gars le plus handsome que j’ai vu de toute ma vie. Et que tu t’intéresses à moi relève de l’impossible. Alors, j’ai de la difficulté à y croire.

Le sourire qu’il affiche me déstabilise. Comme s’il avait perçu le tréfonds de ma pensée.

— Laisse-moi te montrer, me dit-il, une lueur énigmatique dansant au fond de ses prunelles.

Sur ces paroles, ses bras enlacent ma taille et il m’attire vers lui d’un geste brusque, presque bestial. Je ne sais pas trop sur quel pied danser — genre, littéralement. Je choisis de m’abandonner à notre chorégraphie improvisée, appréciant chacun de nos pas, chacun de nos rapprochements, chacun des contacts entre nos deux corps se mouvant l’un contre l’autre. Mélodie étire le cou dans notre direction et lève son pouce en l’air pour signifier qu’elle apprécie le spectacle que lui offre notre danse langoureuse. Conscient des regards indiscrets à notre égard qui se multiplient, Matthew se détache quelque peu de notre étreinte. Pour ma part, je m’en fiche éperdument.

 

Je n’en ai que faire de ce que les autres peuvent penser!

 

Tout ce qui m’importe, c’est d’être le plus près possible de lui. — On devrait prendre une petite pause, m’annonce-t-il. Je vais te chercher de l’eau.

— Pfff! N-Nooon. On a du fuuun!

Matthew s’arrête pour me détailler. Soucieux de ma réputation — on n’est jamais à l’abri des éventuelles rumeurs colportées par de mauvaises langues —, il quitte la piste et revient avec un verre d’eau qu’il me tend. Je le vide cul sec, rien que pour le satisfaire. En me dirigeant vers la poubelle, je trébuche et fais une chute assez disgracieuse, m’étalant de tout mon long sur le plancher, riant à en perdre le souffle. Matt vient à ma rescousse et m’aide à me relever.

— Satanés talons hauts! fais-je en retirant mes escarpins.

Pieds nus sur le parquet, je titube puis me tiens au bras robuste de mon prétendant. Ma proprioception refuse de coopérer. — Je peux te raccompagner, si tu veux, je crois que ce serait mieux, non? me suggère gentiment Matthew.

— Nah… pas tout de suiteee…

Décidément, l’usage de ma parole se fait de plus en plus laborieux. Pour toute réponse, j’attrape une coupe de vin sur la table voisine et je m’envoie tout son contenu dans l’estomac.

— Je crois pas que ce soit une bonne idée que tu continues à boire… — Monsieur le duc, seriez-vous horripilé par mon manque total d’inhibition?

Un léger sourire se trace sur son visage alors qu’il émet un petit ricanement.

— Viens, je te ramène, tranche-t-il.

— Oh! Le vouvoiement a pris le bord!

— Allez, insiste-t-il en exerçant une légère pression sur mon bras pour me forcer à l’accompagner vers la sortie.

Je me retourne et me plante devant lui, lui barrant la voie. — Vous saurez, Matthew, que c’est très impoli d’inciter… nooon! De forcer une ladyyy à effectuer une action qu’elle ne souhaite paaas commettre. — Laurie, s’il te plaît, ne me rends pas la tâche plus difficile.

C’est puéril comme technique, mais tout mon corps réclame viscéralement qu’il continue de me toucher et c’est le seul moyen de parvenir à mes fins qui m’est venu en tête.

 

Et d’ailleurs, en quoi le fait de me raccompagner peut-il

être si fastidieux?

 

Mes agissements n’ont manifestement pas l’effet escompté, car il me lance un regard qui ne laisse place à aucune discussion et je plie malgré moi à sa demande de le suivre.

 

Quelle idiote!

 

Le pick-up de Matthew se gare devant chez moi. — Wow! T’as vraiment une sacrée baraque, fait-il.

Alors qu’il s’extasie sur l’allure de ma demeure, moi, tout ce que je remarque, c’est que la voiture de Louis-Philippe ne se trouve pas dans l’entrée. Le tableau de bord du véhicule de Matt indique 00 h 47. Une folle idée surgit alors dans mon esprit. Je me décale sur mon siège pour faire face à mon collègue et je le questionne sans détour: — Quand tu m’as dit tout à l’heure qu’on allait «reprendre ça», est-ce que ça signifie que je peux t’embrasser, genre?

Matthew me dévisage de ses grands yeux bleus écarquillés. C’est la première fois que je le vois arborer une expression aussi interloquée. On dirait qu’il a perdu tous ses moyens. Une dizaine de secondes s’écoulent, pendant lesquelles je passe près de faire un arrêt cardiaque. L’atmosphère se charge et la tension électrique entre nos deux êtres atteint son paroxysme. Je n’ai qu’un seul regard à lui jeter pour que la question se règle.

Matthew s’avance vers moi et presse sauvagement ses lèvres sur les miennes en m’agrippant par la nuque. Un gémissement sourd s’échappe de sa gorge, ce qui me propulse droit dans la stratosphère. La fougue avec laquelle il prend possession de ma bouche me fait glousser. Je l’embrasse avec avidité et il répond à chacun de mes gestes, une main chiffonnant l’arrière de mes cheveux pour m’attirer davantage vers lui et l’autre agrippant ma hanche, les doigts rivés dans ma chair. Mon sang se met à bouillonner et des feux d’artifice explosent en cadence dans ma poitrine.

Haletant, Matt décolle sa bouche de la mienne, me sondant de ses pupilles dilatées. Son front est couvert de perles de sueur et les veines pulsent dans son cou. D’un geste rapide, il détache sa ceinture, passe son corps par-dessus le mien puis tire sur la clenche latérale faisant descendre mon siège en position quasi horizontale. Il campe ses genoux de chaque côté de mes hanches et plaque son bassin contre le mien, m’arrachant un hoquet. Son regard me jauge; il cherche mon accord pour poursuivre ses gestes. Ma main attrape l’arrière de sa tête, sur laquelle je tire doucement en étirant mon cou vers lui. Mes doigts s’emmêlent dans ses boucles châtaines et glissent le long de sa nuque, fourrageant dans les cheveux courts derrière son crâne, ce qui lui soutire un grognement. L’odeur de son parfum et de son after-shave m’embaume. Nos souffles courts s’emmêlent. Nos lèvres s’embrassent furieusement. Sa langue louvoie sur la mienne et je manque de me désintégrer sous sa bouche que je goûte avec appétit.

Notre baiser est d’une intensité si puissante que je sens ma culotte s’imbiber. Plus son érection appuie sur mon sexe, plus mes parois intimes s’engorgent de désir. Les torrents brûlants qui se répandent dans ma poitrine lorsque le pubis de Matthew frotte sur mon entrejambe me font gémir. Jamais un gars ne m’a autant excitée. C’est insoutenable. J’ai besoin qu’il me touche. Qu’il me prenne. Là. Maintenant. Je resserre instinctivement les cuisses et ma main s’immisce sous sa chemise à moitié déboutonnée. Mes doigts découvrent lentement le grain de sa peau, parcourant la courbe de ses pectoraux, traçant la ligne définie de ses biceps et effleurant les sillons de ses abdominaux. Mes caresses le font frémir et il y répond en déposant une traînée de baisers dans mon cou. Sa bouche avide se fraie un chemin de ma clavicule jusqu’à la naissance de ma poitrine qu’il embrasse avec voracité. Des frissons dégringolent le long de mon échine tandis que sa main presse avec ferveur la fine dentelle qui recouvre mon sein droit, m’extorquant un soupir de délice. J’ondule instinctivement contre lui, le feu m’embrasant les reins, m’abandonnant avec délectation au plaisir qui monte en moi. Totalement enivrée par l’effervescence du moment. Chacun de ses baisers me carbonise la peau, faisant naître des fourmillements au creux de mon sexe. Une plainte vibre dans ma gorge. Ses yeux se fichent subitement dans les miens, avares de mes réactions.

— T’es tellement beau, Matt. C’est juste… irréel.

Il encadre mon visage de ses mains, avant de poser son front sur le mien. Son souffle chaud m’enveloppe. Ses épaules montent et descendent à la vitesse de ses respirations.

— Laurie, tu… tu m’envoûtes.

Le timbre de sa voix amplifie mon désir. Dès que ses lèvres impétueuses reprennent possession des miennes, je m’empare de la fermeture éclair de son pantalon, que je fais rapidement glisser avant de pousser le tissu vers le bas avec mes mains pour le lui retirer. J’enserre son torse de mes bras en tirant pour le ramener vers moi, mais Matthew me repousse délicatement. Il soupire, laisse échapper un «fuck!» puis reprend place sur le siège conducteur tout en se rhabillant. D’un geste nerveux, il passe ses mains de chaque côté de sa tête pour lisser quelques mèches éparses avant de laisser son front choir sur le volant en expirant bruyamment. Je reste interdite devant ce revirement de situation inattendu.

 

Ai-je fait quelque chose qu’il ne fallait pas?

 

«Mis à part fricoter avec un autre homme que mon propre conjoint?» me nargue ma conscience. Essayant de comprendre ce qui se passe dans la tête de Matt, je tente une explication:

— Je m’excuse. Vraiment. Je pensais qu’on pourrait juste «frencher» un peu…

 

Voyons! C’est tellement con ce que je viens de dire!

 

J’ai l’air d’une fille facile.

— Non, on peut pas juste s’embrasser, Laurie, m’explique-t-il, pantelant, sans me regarder.

Hébétée, je réponds promptement:

— Ben voyons, pourquoi?

Il tourne enfin la tête. Ses yeux prennent la mesure de mon visage renfrogné.

— Je dois jouer franc-jeu avec toi, poursuit-il. Alors voilà: pour répondre à ta question de tout à l’heure au party, oui, j’ai rêvé que je faisais l’amour avec une de mes collègues. Avec toi, Laurie. Plusieurs fois. Alors non, on peut pas juste «frencher» randomly. Parce que si on continue comme ça, je pense pas pouvoir me retenir d’aller plus loin.

Je lui lance un regard provocateur.

— OK, mais tu vois bien que c’est ce que je veux, moi aussi. Je te garantis que j’ai jamais autant désiré quelqu’un de toute ma vie. — Et j’ai aussi envie de toi. Genre, fucking envie de toi. J’ai toujours eu l’impression que je pourrais jamais t’avoir dans mes bras. Tu es… sublime, Lau. De partout. Je t’assure. Je suis littéralement sous ton charme.

Ses révélations font enfler mon cœur.

— Mais ce serait vraiment cheap shot de ma part de profiter du fait que t’as bu.

— Pfff… c’est pas grave, ça!

Il se prend le visage entre les mains, visiblement tiraillé entre ses principes et le désir grandissant entre ses jambes. Je me mords la lèvre en reluquant son membre proéminent bien dressé sous le tissu de ses pantalons.

— En tout cas, lui, ça a l’air de lui tenter!

— Non, je peux pas, Lau. Même si ça fait des mois que je fantasme solide sur toi… je… j’ai trop de respect pour te faire ça.

Il sort du véhicule et le contourne pour venir m’ouvrir la portière du côté passager. Il m’aide à m’extirper de l’habitacle en me soutenant par la taille. La brise hivernale qui me lèche les joues me revigore quelque peu la cervelle. Après s’être assuré que ma position debout est relativement stable, Matthew me lâche la main, puis recule de trois pas. — Je veux pas trop te toucher, souffle-t-il. J’ai peur de flancher. Bonne nuit, belle Laurie.

— Bonne nuit, Matt.

On reste plantés là, à se regarder dans le blanc des yeux, au beau milieu de la nuit, transis par le froid. Pourtant, le vent glacial ne parvient pas à calmer mes ardeurs. Le désir et l’excitation émanent de nos deux corps en symbiose qui se font face en silence avec une intensité presque animale. Je suis paralysée d’envie.

— Lau, il faudrait que tu rentres si tu veux p…

Je ne le laisse pas terminer sa phrase.

 

À suivre…

 

11 Wildest Dreams, de Duomo.

12 Despacito – Remix de Luis Fonsi, Daddy Yankee et Justin Bieber.

 

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Marie-Pier Meunier

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