Entre deux cafés T1 : Passion torréfiée

Marie-Pier Meunier · Chapitre 2 sur 12

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Entre deux cafés T1 : Passion torréfiée

Chapitre 2

 

— Non, mais je vous le dis, les filles, ce gars-là sait clairement comment m’envoyer au septième ciel, c’est divin!

J’émets un petit rire en soufflant par le nez. Les yeux rivés sur ma fourchette qui pigrasse dans les restants de mes œufs à la bénédictine, j’écoute Marina se pâmer sur son nouvel amant en ponctuant les descriptions de ses ébats sexuels de «Noooon, sérieux?», «Wow, c’est hot, ça!» et d’expressions connexes pour ne pas trahir la jalousie grandissante qui brûle en moi et me laisse un goût amer dans l’arrière-gorge. Jolène, pour sa part, est obnubilée par les récits de notre amie, si je me fie à l’excitation que je lis sur ses traits lorsque notre copine révèle quelques détails particulièrement croustillants. Doyenne de notre quatuor et mère de famille elle aussi, cette dernière nous confie souvent qu’il manque de piquant sous les couvertures avec son conjoint. J’imagine que, tout comme moi, elle envie parfois la vie libertine que mène Mari. Sabine, quant à elle, reste fidèle à elle-même: elle écoute attentivement, ne prononce pas un mot plus haut que l’autre, fait quelques remarques sincères signifiant qu’elle est heureuse pour notre amie et n’ajoute rien de superflu. — Ready, girls? nous avertit Marina, un sourire coquin aux lèvres, en tapant de ses doigts fébriles quelque chose sur son cellulaire.

Elle tourne l’appareil vers nous et ma mâchoire se décroche lorsque mes yeux se posent sur la photo de l’homme affichée à l’écran. Ma meilleure amie a vraiment le don de se trouver des dieux grecs pour vivre ses épisodes de baises torrides. Je dis «épisodes», parce que ses fréquentations sont la plupart du temps éphémères. On ne pourrait pas qualifier ses relations de one-night, mais ça ne dure jamais bien longtemps. Elle est comme ça, Mari, une âme libre qui volette de flirt en flirt. Elle ne souhaite pas se caser. J’ignore d’ailleurs si elle le fera un jour. De toute façon, sa carrière ne lui permet pas d’avoir une petite vie rangée comme la mienne. Avocate en droit criminel, elle bosse des heures de fou au cabinet dont elle est en partie actionnaire. Et comme c’est une amatrice de sensations fortes, elle évacue son stress dans des activités exutoires et frivoles — le sexe et l’alcool, entre autres —, et elle pratique aussi l’escalade en montagne et des sports plutôt extrêmes tels que le kite surf.

Mes amies s’extasient devant la nouvelle conquête de Marina et quelques clients aux tables avoisinantes tournent la tête vers nous, curieux. — Un petit refill de café? nous propose la serveuse, Annette, de son prénom, comme l’indique l’épinglette sur sa chemise.

On sursaute toutes et mon amie passe près de faire valser son téléphone sur le carrelage. Elle acquiesce d’un «oui» bien senti en riant à gorge déployée.

— Méchante belle pièce d’homme, commente Annette en remplissant nos tasses à ras bord.

— Assez, oui! renchérit Mari.

Je laisse descendre une grande lampée de café dans ma gorge en fermant les yeux.

 

Pourquoi ça vient autant me chercher que Marina s’envoie

en l’air avec cet homme-là?

 

Elle enchaîne les fuck friends depuis des lustres et ça ne m’a jamais autant titillée. D’autant plus que ce genre de relations est à l’antipode de mes valeurs profondes. Pour moi, le sexe, ce n’est pas anodin. Je n’ai jamais couché avec quelqu’un pour qui je n’éprouvais pas de sentiments. Il faut dire aussi que les partenaires sexuels que j’ai connus se comptent sur les doigts d’une main. Mari, elle, les accumule comme des trophées et dès qu’elle sent que le gars s’amourache d’elle ou que leur lien devient trop intime, elle le flushe aussitôt.

Sans pour autant la juger, j’ai toujours trouvé weird ces liaisons sans attache. Avec l’avènement de Tinder et d’autres applis dans le même style, c’est devenu un vrai fléau. Si Louis-Philippe et moi n’étions plus ensemble, je ne sais pas comment je me débrouillerais pour rencontrer de nouvelles personnes. C’est zéro mon genre d’exhiber mon corps — qui me complexe au plus haut point —, surtout sur les réseaux sociaux. Et ça fait une éternité que je n’ai pas connu un autre homme que L-P. Ce serait bizarre de dater. Je ne crois pas que je pourrais jouer la game.

Le bâillement sonore de Sabine me sort de ma rêverie. Je me recompose un visage le temps de le dire.

— Tu le dis si on t’ennuie, hein? l’agace Jolène. — Si, si, vous m’ennuyez, réplique Sab de son habituel ton sarcastique.

Jolène grimace. Je porte ma tasse à mes lèvres en haussant un sourcil tandis que Marina roule des yeux.

— J’ai juste un peu la flemme, aujourd’hui, finit par expliquer Sabine. On a picolé jusqu’à tard hier soir avec mes copines du boulot et j’ai pas l’habitude de prendre mon petit-déj à une heure si matinale. — Parce que neuf heures et demie, c’est trop tôt pour toi? la pique Jo.

Cette dernière arbore un air mi-amusé, mi-découragé. Jolène et moi savons pertinemment qu’avec la venue des enfants, faire la grasse matinée n’est pas un luxe qu’on peut se permettre. Sab est mieux de bien s’atteler: elle a dernièrement abordé le sujet d’une prochaine grossesse — ce ne sera pas de tout repos.

— Bah, ouais. Je suis crevée, quoi! se défend notre amie française.

Je lève les yeux au ciel et dodeline de la tête. Je m’étais promis de ne pas devenir cette mère typique quand je suis tombée enceinte de Dylan, c’est-à-dire celle qui se fait un malin plaisir de mettre en garde tous les futurs parents quant aux activités dont ils n’auront plus le loisir de profiter lorsque leur bébé naîtra. J’ai toujours exécré ce genre de commentaires inutiles. Mais c’est plus fort que moi: je ne peux pas m’empêcher de critiquer dans ma tête les remarques de mon amie. Ça me pique au vif qu’elle se plaint d’être fatiguée alors qu’elle a l’entière liberté de choisir comment occuper sa journée. Je me retiens de lui balancer en pleine face qu’elle ignore totalement ce que c’est, que d’être exténuée. J’ai allaité Lilia aux deux heures top chrono jour et nuit pendant dix mois d’affilée, alors je crois être imbattable en matière d’épuisement. Néanmoins, comme Louis-Philippe et moi nous sommes juré de ne jamais faire partie de cette clique de parents désabusés qui sont incapables de se la fermer, je me contente d’écouter en silence les propos de Sabine et de lui esquisser un petit sourire de fausse compassion.

— Ben, je dois vous avouer que moi aussi, j’ai pas beaucoup dormi la nuit dernière, renchérit Marina en étirant ses bras de chaque côté de son corps avant de nous décocher un clin d’oeil

Mes amies poursuivent leur discussion animée autour de la nouvelle flamme de Marina, puis le sujet dévie vers les hommes en général — un thème assez récurrent lors de nos rencontres entre filles. Comme à l’accoutumée, Jolène se plaint allègrement d’Esteban et ne ménage pas ses mots lorsqu’elle lui reproche d’être d’une platitude inégalable pendant leurs soirées en amoureux.

— Ils sont pas censés avoir le sang chaud, les latinos? lui lance Marina, un air rieur au visage.

— Bah! râle Jo. Je pense que son mojo s’est effrité au fur et à mesure que ses cheveux ont commencé à déserter son crâne et qu’une bedaine de bière lui a poussé.

Je retiens un rire et ma gorgée passe de travers. — Bon, bon, tu peux bien te bidonner! me reproche-t-elle. On n’a pas toutes gagné à la loterie des mecs comme toi: Louis-Philippe a gardé sa shape, lui. Il est comme le jour où tu l’as rencontré.

Je réplique, un peu pour la rassurer:

— OK, t’as raison. Mais je dois avouer que ce qui m’excite vraiment chez lui maintenant, c’est pas ses abdos robustes, mais plutôt quand je le vois partir une brassée dans la laveuse, pour ensuite plier les vêtements des enfants et les ranger dans leurs commodes.

— Eh ben dis donc, t’as de la chance, toi! grognasse Sabine. Nolan est beaucoup trop taré pour faire la lessive correctement. Imaginez-vous qu’il a bousillé mon pull en laine mérinos en le passant à la sécheuse. Non, mais, quel abruti!

On éclate de rire. Force est d’admettre que mes amies marquent tout de même un point. Mon conjoint a très bien vieilli. Le temps a fait grisonner ses tempes et quelques rides se sont accentuées au coin de ses grands yeux bruns aux cils épais, mais il est encore fringant. Dans la fleur de l’âge, comme on dit, et ce, malgré ses quarante ans et quelques miettes. J’écoute les filles ronchonner sur les hommes qui ont été de passage dans leur vie et je me rends compte que le mien est loin d’être aussi macho, sexiste et fainéant que la plupart des hommes.

Louis-Philippe, c’est la perle rare. Le genre de gars qui exécute de lui-même les tâches ménagères, sans avoir eu besoin qu’on lui dresse une to-do list. Juste parce que c’est naturel chez lui. Le genre de gars qui te fait couler un bain après une grosse journée de travail. Qui prépare le souper, ramasse la vaisselle, s’occupe de changer les draps, lave les vêtements des enfants. Qui écoute des tutoriels YouTube pour être en mesure d’effectuer les petites réparations de routine sur nos voitures, qui s’occupe de la maison, de la piscine et de nous construire un potager dans des bacs surélevés comme sur Pinterest parce que j’avais le goût d’essayer ça. Qui tolère les cinquante et une plantes vertes que j’ai installées un peu partout dans la maison sans son consentement. Qui me fabrique même un meuble en bois de palettes pour que je puisse les exposer fièrement. Qui compose avec mes solides pétages de coche quand je suis dans mon SPM et qui m’apporte une bouillotte pour mon ventre endolori quand je pleure pour des futilités. Qui part se balader en forêt avec les enfants quand j’en ai plein mon casque et que j’ai besoin d’une pause. Qui réserve une table dans un resto chic de Montréal pour m’y emmener en surprise, s’étant arrangé avec ses parents pour qu’ils gardent les enfants durant la nuit.

Bref, en plus d’être un papa hors pair, Louis-Philippe, c’est le gars parfait. Oui, il m’arrive parfois de rouler des yeux lorsqu’il me reproche d’être trop dépensière — surtout en matière d’achats impulsifs de chaussures — et qu’il calcule notre budget au dollar près dans son super fichier Excel en couleurs, mais mis à part cela, il est franchement génial.

Quoique ça… c’est le Louis-Philippe d’avant. Depuis les deux derniers mois, son attitude a grandement changé. Je dois me rendre à l’évidence: notre couple est en perdition et j’en suis la principale responsable. Je m’autoflagelle mentalement en permanence de douter de notre relation. C’est clair que mon conjoint aussi le ressent. Cette distance entre nous. Ce fossé qui s’est creusé insidieusement avec les années. J’essaie fort de me convaincre que ça va passer. Ça passe toujours. Ce n’est pas la première épreuve à laquelle on fait face. Je crois que notre éloignement physique a d’abord été causé par l’arrivée de nos enfants. Ensuite, c’est devenu par habitude — ou bien c’est la faute du satané lit king dont on avait besoin pour le cododo, mais qui contribue à accentuer la barrière invisible qui nous sépare. Puis est arrivée ma dépression. Je dois l’avouer, ça a été rough sur notre couple. Je crois cependant qu’on est sur la bonne voie. On travaille fort là-dessus.

— En tout cas, moi, je te feele! dit Sabine à Jolène. Mon mec n’est pas le plus débrouillard en ville et côté physique, il se laisse aller, quoi! Il est même pas foutu de débarrasser la table, de laver la vaisselle, de s’occuper de la lessive ou même de sortir les ordures au chemin. Puis quand je suis éreintée de mes journées et que je me mets tôt au lit, il me regarde avec ses yeux de merlan frit et du coup, il croit que je vais lui tailler une pipe, comme ça, tout bonnement! Non, mais, j’en ai rien à faire de sa bite quand je veux dormir! Il se fout carrément de ma gueule par moments, c’est hallucinant! Je suis à deux doigts de lui péter un câble solide! J’en peux plus…

Je n’ai jamais vu notre Française d’amour dans un tel état. Entre elle et Nolan, ça a toujours été idyllique, presque trop beau pour être vrai. J’ignorais totalement qu’elle vivait des frustrations dans sa relation, et je suis très étonnée qu’elle ose nous les étaler au grand jour. Elle est de nature assez pudique. Entendre les mots «pipe» et «bite» sortir de sa bouche est à la fois surprenant et cocasse. Je ne sais pas quoi répondre. Je reste là, figée, à observer sa mine tristounette. Je tergiverse entre éclater de rire ou l’étreindre fort dans mes bras. Marina vient à sa rescousse avant que j’aie le temps de réagir:

— Depuis quand ça bat de l’aile, entre ton chum et toi? la questionne-t-elle en lui caressant doucement le haut du dos.

Les yeux de notre amie deviennent luisants et elle nous révèle sur un ton presque imperceptible:

— Depuis que j’ai compris que je souffre probablement d’infertilité…

Là, je n’hésite pas. J’étire mes deux bras vers elle et je l’enserre tendrement. Mes deux autres amies se lèvent et viennent nous rejoindre. On s’enlace avec vigueur. Quelques sanglots franchissent les lèvres de Sabine. Je ferme mes yeux lorsque je les sens se mouiller. Je me sens vraiment cheap d’avoir pensé qu’elle ne connaissait rien à la dure réalité d’une mère. S’il y a une personne sur terre qui mériterait de porter le chapeau de maman, c’est bien elle. Jolène ose la première briser le silence: — As-tu un suivi en clinique de fertilité?

On reprend place sur nos chaises, en faisant de petits mouvements de hanches pour nous rapprocher le plus possible les unes des autres.

— Oui… on… on a eu les résultats de mon échographie et du spermogramme de mon copain la semaine dernière, nous révèle Sab en pressant ses majeurs sous ses yeux pour essuyer les larmes qui ruissellent.

Elle se renverse sur le dossier de sa chaise en lâchant un long soupir. Son menton tremble lorsqu’elle explique:

— C’est pas Nolan, le problème, c’est… c’est moi.

Marina pose sa main sur la sienne:

— Si je le pouvais, je te ferais don de mon utérus qui me sert à fuck all, lui avoue-t-elle pour tenter d’apaiser sa souffrance.

Du plus loin que je me souvienne, ma meilleure amie a toujours été catégorique là-dessus: elle ne veut pas d’enfants. Sa carrière prend toute la place dans sa vie et son horloge biologique n’a jamais sonné. D’ailleurs, elle songe même à se faire ligaturer les trompes de Fallope prochainement. — T’es trop sympa, fait Sabine en émettant un petit rire nerveux. — Mais, c’est quoi? se risque Jolène. Tes ovules? Ton endomètre? — J’ai le SOPK: syndrome des ovaires polykystiques, dévoile-t-elle. Je commence les traitements hormonaux sous peu et on envisage la procréation médicalement assistée. En d’autres mots, l’insémination artificielle. C’est vachement difficile pour notre couple. Nolan est carrément dépassé. Moi, j’essaie de pas trop galérer en m’efforçant d’agir comme si tout baignait… mais la vérité, c’est que ça me fout les jetons.

Marina étreint de nouveau notre amie. Elle ferme les yeux et secoue la tête, visiblement désemparée par la nouvelle que vient de nous livrer Sabine.

— Pauvre chouette, c’est tellement injuste. Tu seras la meilleure maman au monde, j’ai aucun doute là-dessus.

Elle rouvre les paupières et son regard rencontre celui de Jolène et le mien. Le coin de mes lèvres se soulève en un sourire amusé. Marina rectifie le tir:

— No offense, les filles, vous êtes des bonnes mères aussi, c’est pas ça que je voulais dire.

— T’inquiète, on comprend, dis-je pour la rassurer. — Et on approuve! renchérit Jolène. Je suis pas le modèle de mère par excellence.

— Bah, on a toutes un côté bad mom en nous, dis-je en haussant les épaules.

— Mais tu sais, ma belle, avoue Marina en caressant les cheveux de Sab, tout n’est pas perdu. Si Nolan comprend pas à quel point ces démarches-là sont importantes pour toi, sache que plusieurs femmes choisissent de vivre la maternité en solo.

— Et crois-moi, ajoute Jo sur un ton empreint d’amertume, c’est peut-être même mieux de t’arranger avec toi-même que de gérer le père de tes enfants — les pères, dans mon cas — et de passer ta vie à chialer sur son incompétence et le fait qu’il n’assume pas ses responsabilités paternelles!

Sabine sourit péniblement en levant les yeux au ciel. La détresse est imprégnée sur son visage. Elle se mouche bruyamment dans sa serviette de table. Le tissu rêche lui rougit davantage le nez. En la regardant droit dans les yeux, je lui promets:

— On sera toujours là pour toi, tu le sais ça, hein?

Elle pince les lèvres, déglutit difficilement puis hoche la tête en serrant fort mon avant-bras.

— Pis tu sais quoi?! Des enfants, ça te détruit un body le temps de le dire! ironise Jolène, en voulant alléger la discussion. — Franchement, Jo! s’offusque Marina en fronçant les sourcils. — Non, mais autant qu’elle se prépare mentalement, se défend Jolène. Moi, j’avais aucune idée à quel point mes seins pouvaient atteindre un aussi bas niveau. Au sens propre comme au sens figuré.

Sabine éclate d’un rire sonore. Ça fait du bien de la voir sourire sincèrement. Je renchéris alors:

— Je suis obligée d’être d’accord avec elle.

Jolène et moi levons notre tasse jaunie par les nombreux tours au lave-vaisselle industriel et faisons tinter la porcelaine. — Non, mais, on se dit les vraies affaires, là, poursuit Jo. Est-ce que je suis la seule à avoir le mamelon plat? Genre, c’est comme si mes grossesses et mes allaitements l’avaient rendu en 2D!

Les yeux de Sabine et de Marina s’arrondissent. Il n’y a que moi qui suis hilare.

— Eille, vous êtes zéro rassurantes, les filles! lâche Marina.

— Ben là, tu peux bien parler, toi, avec tes implants mammaires! riposte Jolène. Si j’avais le budget, c’est clair que je me ferais refaire la poitrine, moi aussi. Mais bon, ma garderie familiale est loin de m’apporter le salaire d’une avocate.

— Bon, bon, bon… lance nonchalamment Marina.

Ces deux-là adorent se piquer en ce qui a trait à leurs choix respectifs de carrière. Mais c’est par pure taquinerie et non par jalousie. Elles s’aiment d’un amour sincère et réciproque.

— Dans le fond, c’est ça le problème! fais-je en réfléchissant à voix haute. La pression de la société pour avoir une parfaite poitrine, c’est ridicule! Sérieux, les seins, c’est overrated.

Mes amies me fixent. Marina arque un sourcil et Jolène m’incite à préciser ma pensée d’un geste de la main.

— Pensez-y deux minutes: il n’y a aucune fille qui proclame haut et fort qu’elle aime les gros pénis.

— Ben, ça dépend, laisse échapper Marina sur un ton taquin.

Je secoue la tête en souriant.

— OK. Ouais. Peut-être que certaines filles ont une préférence, mais jamais elles ne vont demander directement au gars dès le départ s’il a un gros pénis, right?

Marina affiche une drôle de moue. Elle n’est vraiment pas possible! Un peu découragée, je précise:

— À part Mari et le monde sur Tinder, disons. Je parle de deux personnes qui veulent s’engager dans une relation sérieuse, OK?!

Ma meilleure amie lève les paumes de ses mains vers moi, signe qu’elle capitule. Je poursuis:

— Ce que je veux dire, c’est que les seins, ça trompe pas. Tu le vois s’ils sont encore bien fermes ou s’ils ont vécu une couple d’épreuves. Et c’est parfait comme ça! Moi, je crois qu’on devrait juste plus s’assumer. Une femme qui dégage de la confiance en elle, qui accepte son corps tel qu’il est, c’est dix fois plus sexy qu’un décolleté plongeant bien rempli.

Je me tais quelques secondes. C’est fou à quel point je suis douée pour élaborer des discours convaincants alors qu’au fond de moi, je suis incapable de me trouver belle et désirable depuis que mes enfants sont venus au monde. J’ai cette fâcheuse impression qu’une parcelle de ma féminité a quitté mon corps lors de mes accouchements. — T’as bien raison, ma chum! approuve Jolène. — Et rassure-toi, ils sont vraiment beaux, tes nichons dans ton pull, ajoute Sabine en me reluquant exagérément.

En pointant ma tenue du bout des doigts, je proclame: — Vive les cols roulés! Ça avantage toujours les seins! Avec ou sans soutien-gorge, ils ont toujours l’air plus ronds et plus fermes. Comme si le collet les remontait vers le haut.

— Alors on trinque aux cols roulés! propose Jolène en tenant sa tasse au bout de son bras droit.

— Si seulement les restos à déjeuner avaient des mimosas sur leur menu, se plaint Mari.

On boit en silence puis Sabine annonce:

— On serait vraiment dues pour une soirée de filles! Ça fait un sacré bail! On devrait sortir dans une boîte de nuit de Montréal et dormir à l’hôtel. Se payer la traite, quoi!

— Tu veux dire, vivre le lifestyle de Mari, dans le fond? se moque Jolène.

On s’esclaffe toutes sauf Marina, qui adopte un air faussement vexé. C’est vrai que nos jeudis ladies night ont vite été remplacés par nos brunchs du dimanche lorsque Jolène et moi sommes devenues mamans. L’époque où on pouvait découcher chez nos amies sans conséquence est désormais révolue. Sauf pour Marina, évidemment. Elle fait la rumba pratiquement chaque week-end et ses dépenses sont souvent payées par ses associés — et parfois même par les gros clients qu’elle a défendus avec succès. La vérité, c’est que contrairement à Jo, j’avoue être profondément envieuse de ma meilleure amie, ces derniers temps. Et pas juste de son corps. De son mode de vie, aussi.

— Alors, on le fait? nous interroge Sabine.

On échange un regard malicieux et on lève toutes notre petit doigt en l’air. Nos quatre auriculaires s’accrochent ensemble pour sceller notre pacte comme on en a pris l’habitude depuis le secondaire. — On le fait! scandons-nous en chœur.

Notre serveuse passe près de nous, sa carafe de café brûlant entre les mains. Ses lèvres s’étirent en un large sourire alors qu’elle nous observe de biais en servant les clients voisins.

— Un autre petit refill, mesdames? nous propose-t-elle en revenant vers notre table.

— Oh que oui! ne se fait pas prier Jolène.

— Je prendrais un latté, si possible, dis-je.

— Je vous apporte ça tout de suite, mademoiselle!

«Mademoiselle»? Ça faisait longtemps qu’on ne m’avait pas gratifiée de ce titre. Je souris.

— Pis toi, quoi de neuf, Lau? me questionne Marina.

Je me surprends à répondre intérieurement: «Matthew». Pourquoi cet homme me fascine-t-il autant? Je ne connais absolument rien de ce gars-là et pourtant, son visage hante mes pensées. Je ne l’ai revu que deux fois au bureau durant la dernière semaine, car il est souvent sur la route pour effectuer les installations. Pourtant, chaque fois, j’ai eu l’impression de me liquéfier sur place lorsqu’il me saluait nonchalamment de la main en plantant ses yeux azur dans les miens. Je dois rester un moment à fixer le vide sans m’en rendre compte, puisque Jolène revient à la charge: — Youhou, Laurie!

Mes yeux se détachent des cernes circulaires brunâtres sur mon napperon laissés par ma tasse que la serveuse a trop remplie. De façon évasive, je réponds:

— Euh, ça va, ça va.

— Ton retour à temps plein, c’est pas trop difficile? s’enquiert Marina en mordant dans un quartier d’orange.

— Non, pas trop. Je gère. J’ai vraiment de formidables collègues et une patronne compréhensive, ça aide.

— Tant mieux, je suis contente pour toi! me dit Sabine. — Et avec Louis? me demande Mari.

J’avale une grosse goulée de mon latté qu’Annette vient de déposer devant moi et prends le temps de le savourer avant de répondre: — C’est… bien!

Marina pince les lèvres. Je détourne le regard, mais je sens ses yeux dubitatifs me chatouiller la nuque alors que je continue:

— On vient de boucler la boucle avec notre thérapie de couple. Ça nous a grandement aidés et je suis retombée en amour avec lui comme au premier jour. Sincèrement.

Je m’agrippe à ma tasse et prends une nouvelle gorgée pour ne pas trahir mon malaise. Cette fois, le regard inquisiteur que me renvoie ma meilleure amie me confirme son incrédulité. Mes yeux sont soudainement attirés vers une silhouette se mouvant sur ma droite. Avant même que j’aie le temps de déterminer d’où me vient cette attraction subite pour cet étranger, une voix grave que je reconnais sur-le-champ me fait découvrir son identité.

— Oui, la banquette, ce sera parfait, merci.

Ma tête se tourne instinctivement en direction de l’homme qui passe tout près de notre table et mes narines se réjouissent de pouvoir humer à nouveau les effluves boisés de son parfum. Quand son regard azuré croise le mien, Matthew me salue avec ce sourire qui le rend tout à fait irrésistible. — Allô! fais-je, mon attention étant entièrement focalisée sur lui. — Laurie! Salut! Ça va?

Je me lève pour lui faire une embrassade, mais je réalise qu’on est loin d’être assez intimes pour ce genre d’étreinte alors je reste plantée là, comme une andouille, à le fixer d’un air ridicule. Je voudrais ajouter quelque chose, mais les mots sèchent au fond de ma gorge. Il toussote puis rompt mon silence:

— Tu habites dans le coin, toi aussi?

L’usage de la parole me revenant comme par magie, je lui réponds: — Non, je… je suis avec mes amies. Elles habitent pas loin d’ici. — OK. Cool.

M’apercevant tout à coup qu’une jolie brunette patiente à ses côtés, je m’empresse de mettre fin à notre conversation plutôt quelconque: — Je te souhaite une belle journée. On se croise au bureau! — Ouais, à bientôt.

Matthew s’éloigne avec sa compagne et je me retourne lentement vers mes amies pour faire face à leurs mines abasourdies — et à leurs bouches entrouvertes.

— Whaaat? s’exclame Jolène. C’est qui ce gars-là tout droit sorti d’un magazine?

Je secoue mes boucles rousses en étouffant un rire devant leur air ébahi, puis les renseigne:

— C’est Matthew, un nouvel employé chez ÉléGamme. Je le connais pas vraiment encore.

— En tout cas, il semblait pas mal content de te voir, je trouve! me lance Marina.

Avant qu’elle puisse m’interroger davantage, son cellulaire se met à vibrer sur la table et elle pousse un soupir en lisant le numéro s’affichant sur l’écran.

— Désolée, les poules, c’est le cabinet.

Elle se lève d’un bond. Ses longs cheveux noirs épais ondulent jusqu’à ses hanches et suivent les mouvements fluides de ses pas alors qu’elle se dirige vers l’entrée du restaurant. Au moment où elle pousse la porte du portique, je l’entends répondre:

— Marina Arfaoui, j’écoute.

Jolène jette un rapide coup d’œil à sa montre intelligente et annonce à son tour qu’elle doit partir. Elle se lève de table. Sabine et moi l’imitons.

Je dois passer à l’épicerie pour acheter un gâteau avant de retourner à la maison. C’est le trente-cinquième anniversaire de Madeleine, la sœur de Louis-Philippe, et on est attendus chez ses parents à quinze heures pour le souligner. Je pose mes lunettes de soleil sur mon nez et plonge la main dans la poche de ma veste en jeans pour y saisir mes clés. J’envoie la main à Marina, toujours au téléphone, qui me salue à son tour, puis je risque un dernier coup d’œil en direction de Matthew. Il s’esclaffe avec la brunette — probablement sa blonde. Je m’éclipse du restaurant et rejoins mes amies dans le stationnement.

— On se fait la bise? nous intime Sab sans vraiment nous laisser le choix, puisqu’elle plaque ses lèvres sur mes joues au même moment. — N’oubliez pas, il faut qu’on se texte pour planifier notre sortie de filles, hein? nous rappelle Jolène en nous pointant du doigt avant de grimper à bord de sa minifourgonnette.

Une brise fraîche s’élève et je plisse le nez, me rappelant que l’équinoxe est à nos portes. La chaleur de l’été me manque déjà.

— Promis! fais-je, en remontant mon col roulé sous mon menton. It’s a date!

Gosh. J’ai vraiment hâte à cette soirée!

 

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