Entre deux cafés T1 : Passion torréfiée
Chapitre 3
— M’man! Sais-tu où il est, mon déo?! Je le trouve plus…
Je lève les yeux en l’air en soupirant. Dylan mène tellement de train à l’étage que je devine qu’il s’affaire à déverser méticuleusement le contenu de tous les tiroirs de la vanité sur le comptoir de la salle de bain. J’inspire profondément.
— Mamaaan? Mon déo! MAMAAAN!
Je pourrais lui répondre en lui criant après — ce dont j’ai vraiment envie en ce moment —, mais je me remémore mes séances de thérapie qui me coûtent la peau des fesses et j’en conclus que ce serait un réel gaspillage d’argent si je n’appliquais pas les principes que j’y ai appris, et sur lesquels je travaille sans relâche depuis un an. Je dépose mon économe et ma carotte sur le revêtement de quartz du comptoir avant de lâcher: — J’arrive, Dylan!
J’essuie rapidement mes doigts sur mon tablier et je quitte la cuisine. Dylan ronchonne de plus belle pendant que je grimpe l’escalier. Plusieurs pensées négatives — voire toxiques — m’envahissent et j’essaie tant bien que mal de les laisser aller en allongeant mes respirations: «Si tu ne foutais pas le bordel partout où tu passes, peut-être que tu trouverais mieux tes choses!», «Tu as juste douze ans, est-ce vraiment nécessaire de mettre du déodorant ou bien tu veux faire comme tes amis?», «Pourquoi ce n’est pas ton père que tu appelles quand tu as perdu quelque chose?! Il regarde la télé pendant que moi, je cuisine une freaking salade de chou pour apporter dans SA famille», «Par moments, être ta mère, c’est lourd!» Je prends une longue inspiration puis, d’une voix calme qui se veut bienveillante, je le questionne:
— Qu’est-ce qu’il y a, mon lapin?
Mon garçon lève ses yeux paniqués vers moi. Il entre à peine dans sa puberté et le drama est déjà commencé. Ça promet! — J’ai fouillé PARTOUT! me répond-il, découragé. — Même dans le placard du corridor où on met les surplus?
Ses mimiques de préado full hormonal font un retour en force. — Ben oui, m’man! grogne-t-il. Y en a plus! Comment ça se fait que tu m’en as pas acheté un autre?
Là, il le fait exprès. Carrément. J’ai envie de lui balancer en pleine figure que je ne suis pas une servante au service de ses moindres désirs, mais je prends sur moi.
— Tu peux emprunter celui de papa pour aujourd’hui et j’irai t’en acheter un autre demain, après le boulot.
Les poings de Dylan se serrent et je vois sa mâchoire se contracter. C’est fou comme il ressemble à son père physiquement, avec son corps déjà musclé, ses beaux cheveux noirs bouclés, ses épais sourcils et ses cils fournis encerclant ses yeux verts qui ressortent davantage grâce à son teint basané. Mais côté personnalité, il retient clairement de moi. Ses réactions impulsives et exagérées sont le miroir des miennes et ça vient me chercher viscéralement chaque fois qu’il me sert cette désagréable attitude. Il me lance un regard outré, comme si j’étais la pire des demeurées, et crache: — QUOI?! T’es sérieuse?! Jamais de la vie! Je veux pas sentir le Old Spice de vieux monsieur!
— Oh! Hé! Tu changes de ton tout de suite, Dylan Faye.
Il baisse la tête et se ravise. Sa colère se transforme peu à peu en désespoir — même si la situation est loin d’être alarmante — et toute sa vulnérabilité qu’il essaie de cacher remonte à la surface. Mon cœur de maman se fend. À l’intérieur de son corps de jeune homme, il est encore le petit garçon que j’ai maintes fois bercé des nuits entières, incapable de le déposer dans sa couchette, pour finalement m’endormir blottie contre lui. Je me rappelle à quel point son odeur de bébé m’a conquise dès les premières secondes de sa vie. Ses prunelles se vissent aux miennes quand il souffle: — C’est parce que Savannah va être là…
Je le savais.
Une mère, ça devine tout. Mais je n’osais pas le questionner en premier, pour ne pas le froisser ni bousculer les choses. Je suis heureuse que ça vienne de lui.
Savannah, c’est la jeune adolescente que ma belle-sœur a accueillie chez elle dernièrement. Henri, son conjoint, et elle, ont choisi de ne pas avoir d’enfants, mais ils sont devenus famille d’accueil temporaire depuis deux ans. Je leur lève mon chapeau! Élever mes propres enfants me fait par moments complètement disjoncter, alors je n’imagine même pas s’occuper de jeunes sortant de familles dysfonctionnelles et ayant des problèmes d’attachement. Lors de notre dernière rencontre en famille, Madeleine a emmené Savannah. Dès que Dylan a posé les yeux sur cette jeune fille de quatorze ans, j’y ai tout de suite vu des étoiles briller.
Je m’approche de mon grand garçon et j’ouvre les bras. Il n’hésite pas et m’enlace en posant sa tête dans le creux de mon épaule. J’ai encore de la difficulté à m’imaginer qu’il me dépassera en taille avant longtemps. Je l’enserre en caressant sa nuque et je lui demande: — T’aurais pas laissé ton déo dans ton sac à dos, par hasard? Tu l’apportes à tes pratiques de basket, d’habitude, non?
Dylan se défait aussitôt de mon étreinte et son regard s’illumine. Un large sourire se dessine sur son visage.
— T’es la meilleure, m’man!
Le coin droit de mes lèvres s’élargit. Dylan court vers sa chambre et revient en brandissant son fameux bâton d’antisudorifique. Il s’en applique une bonne couche sous les aisselles puis lisse du bout des doigts quelques mèches de ses cheveux en s’observant sous tous les angles dans le miroir. Je ne peux m’empêcher de sourire. Il s’apprête à dévaler l’escalier lorsque je lui rappelle:
— Tu vas quand même pas laisser tout ce bazar sur le comptoir, hein?
Il roule des yeux, soupire et revient en traînant les pieds, mais s’exécute lentement sans dire un mot.
— T’es certaine que t’en veux pas une deuxième portion, ma belle Laurie?
Je relève la tête vers ma belle-mère, qui tient mon assiette vide d’une main. Son chaleureux sourire me fait presque flancher. Je repense à ma jeune collègue Mélodie — et à son cul bien ferme — et je décline poliment l’offre de Christiane.
— C’était vraiment délicieux, mais je n’ai plus de place, merci.
Mes beaux-parents cuisinent le meilleur thiéboudienne qui puisse exister en ce monde. Je n’en ai jamais mangé un plus savoureux, à l’exception de celui que la grand-mère de Louis-Philippe nous avait préparé lors de notre voyage au Sénégal dans sa famille éloignée. — Je te fais des petits plats pour emporter, dans ce cas? me propose-t-elle. — Oh! Oui! Moi, j’en veux pour mes lunchs! s’enthousiasme Lilia. — Ah ben là, tu me fais plaisir, ma puce! se réjouit Christiane.
Dylan se lève de table, s’empare de l’assiette de Savannah en lui envoyant un petit sourire en coin et rejoint sa grand-mère à la cuisine. Il passe un bras autour de sa taille, colle sa joue contre la sienne puis la complimente:
— C’était vraiment très bon, comme d’habitude, mamie. Tu veux que je t’aide pour la vaisselle?
Mon cœur se gonfle. C’est fou à quel point nos enfants peuvent nous siphonner toute notre énergie par moments et pourtant, là, en voyant mon grand garçon si serviable, je suis tellement fière de lui que j’en suis émue. J’essuie promptement la perle à la lisière de mes cils — je ne voudrais tout de même pas faire honte à mon fils devant celle qui fait battre son cœur. Quelques secondes passent, puis Savannah se lève pour aller le rejoindre. — Moi aussi, je veux bien aider, lance-t-elle avec entrain.
Je me retourne vers ma belle-sœur. Cette dernière lève les sourcils en l’air en pressant ses lèvres l’une contre l’autre, devinant tout comme moi que le lien entre sa jeune protégée et Dylan se concrétise davantage. — Non, mais, c’est-tu beau, la jeunesse! s’exclame-t-elle sur un ton rieur. — T’as bien raison, Madeleine! approuve ma belle-mère. Ceux qui disent que les jeunes d’aujourd’hui sont pas fiables ne vous connaissent certainement pas, continue-t-elle en s’adressant aux deux adolescents.
Je me propose pour donner un coup de main, mais mon beau-père insiste pour que je reste à table à papoter avec Madeleine avant de remplir pour une quatrième fois ma coupe de vin blanc fruité, un des seuls vins que je tolère avec mon estomac qui fait des siennes depuis mes grossesses. Je me tourne donc vers ma belle-sœur et m’enquiers: — Et puis, cette nouvelle série jeunesse, où en êtes-vous avec le tournage?
Elle porte son verre à ses lèvres avant de me répondre: — On a presque terminé. Pour vrai, je sens que ça va pogner fort, cette émission-là, avec les jeunes! On aborde des sujets très actuels, l’identité de genre, entre autres. Le personnage principal est non binaire. C’est vraiment intéressant de travailler sur le plateau avec les acteurs de la relève. Ils ont du talent sans bon sens!
Les yeux de Madeleine brillent de mille feux lorsqu’elle me parle de son boulot. Je trouve ça beau. Elle est tellement passionnée. Même si je suis heureuse pour elle, plus elle me débite les exploits de la boîte de production pour laquelle elle travaille, plus je me sens oppressée.
Pourquoi mon emploi ne me fait-il pas vibrer de toutes les fibres
de mon corps, moi aussi?
«Matthew te fait vibrer», me nargue ma petite voix intérieure. Je chasse cette pensée aussi rapidement qu’elle est apparue en avalant une gorgée de vin. Tandis que Madeleine poursuit notre conversation, une main chaude se pose sur mon épaule et les lèvres charnues de Louis-Philippe embrassent mon cou avec délicatesse, provoquant des salves de frissons sur ma peau. Il y a longtemps qu’un baiser de mon amoureux m’avait procuré une telle sensation. Je ferme les yeux pour en apprécier toute la douceur, puis les rouvre en plantant mes iris dans les siens, l’air interrogateur. — Je t’aime, me souffle-t-il.
Mon doux. Que me vaut cette démonstration d’amour aussi soudaine? Alors que je m’apprête à lui répondre, il m’agrippe une main, me forçant à me lever, puis m’entraîne vers le salon à aire ouverte. — Ça te rappelle pas nos débuts? me demande-t-il, un sourire charmeur aux lèvres.
Je fronce le nez.
— Monte le son, p’pa! intime-t-il à son père.
Valentin s’exécute et ce n’est qu’à cet instant que je porte vraiment attention à la chanson que diffusent les hautparleurs.
When love takes over (Yeah-ah-eah)
You know you can’t deny
When love takes over (Yeah-ah-eah)
‘Cause something’s here tonight2
C’est sur ce remix de David Guetta qu’on a dansé ensemble pour la première fois. On était sortis dans un club de Montréal avec nos amis et ce fut une soirée plus que mémorable. C’est d’ailleurs là que tout s’est concrétisé entre mon chum et moi. Je me souviens d’être revenue à l’appartement de Louis-Philippe et de lui avoir littéralement sauté dessus dès que la porte s’est refermée derrière nous. J’étais déjà à moitié nue lorsque son coloc nous a surpris. Il avait tout de suite compris qu’il ferait mieux d’aller dormir ailleurs.
Me remémorer cette nuit me met dans tous mes états. Mon cœur s’emballe alors que Louis-Philippe m’attire davantage contre lui et me fait bouger habilement au rythme de la musique. Mon beau-frère siffle avec ses doigts et Madeleine applaudit, ce qui m’extorque un fou rire incontrôlable. Mon conjoint est un excellent danseur. Très suave. Sensuel. Je suis presque gênée qu’il se déhanche de la sorte devant un public. Mais bon, ma belle-famille, c’est comme la famille que je n’ai jamais eu la chance d’avoir.
J’ai toujours trouvé que les parents de mon conjoint formaient un beau couple tant sur le plan physique que moral, et ce, malgré leurs différences. Christiane, une Gaspésienne originaire de Mont-Joli, est une femme de petite taille, faite forte, arborant ses courbes avec fierté et ayant toujours été avant-gardiste dans ses styles capillaires. Même en étant grand-maman, elle a opté pour une coupe courte asymétrique et le rouge flamboyant de sa chevelure actuelle la fait paraître plus jeune que ses soixante-cinq ans.
Valentin, quant à lui, est un grand Sénégalais qui a immigré au Québec lorsqu’il était d’âge préscolaire. Ma belle-mère et lui se sont rencontrés au cégep et ne se sont jamais quittés depuis. Une belle histoire d’amour d’adolescence, de coup de foudre qui perdure dans le temps. Et Dieu sait que des sacrifices et des compromis, ils ont dû en faire à la tonne pour entretenir la flamme dans leur couple. Rien ne me fait autant sourire que leurs manifestations d’amour spontanées comme leurs pincettes aux fesses et leurs petits becs à la volée.
Ça n’a jamais été le cas avec mes parents. Ils ont divorcé quand j’avais dix ans. Je voyais mon père un week-end sur deux à l’époque, mais il n’a pas hésité longtemps avant de tomber dans les bras d’une femme ayant la moitié de son âge. Il a refait sa vie avec elle et a déménagé en Beauce lorsque je suis entrée à l’école secondaire. Je suis fille unique, mais Daniel, mon père, a eu un garçon avec sa nouvelle blonde. J’ai donc un demi-frère que je connais à peine du nom de David-Étienne. Dès la venue au monde de son fils, mon paternel a priorisé sa nouvelle vie et m’a complètement délaissée. Pour ce qui est de Mireille, ma mère, elle s’est sentie trahie et n’a jamais vraiment digéré la liaison entre Daniel et sa copine. Elle a toujours soupçonné son ex de l’avoir trompée avec sa nouvelle flamme avant leur séparation. Raison pour laquelle elle a choisi de s’exiler aux États-Unis à la seconde où je me suis installée à Montréal pour mes études collégiales. Elle s’était entichée d’un homme riche à la tête d’une grosse compagnie d’assurances qu’elle avait rencontré lors d’un voyage à Cuba. Comme ce dernier habitait à Los Angeles, elle a décidé de tout laisser tomber pour aller le rejoindre.
Je n’ai plus de contact avec mon père depuis que Lilia est née et j’appelle Mireille en vidéoconférence environ une fois par mois, sans plus. Mes enfants ne connaissent donc pas beaucoup leurs grands-parents maternels, alors c’est une chance que je sois tombée sur une famille en or comme celle de Louis-Philippe. Christiane est une soie, une vraie bonne grand-maman bienveillante, et Valentin porte très bien son nom: un amour de papi!
— Allez, maman! Lâche un peu le ramassage et viens danser! lance Louis-Philippe à sa mère.
Cette dernière reluque son mari du coin de l’œil. Les rides au coin de ses yeux s’accentuent et elle pouffe en voyant Valentin s’approcher d’elle en se trémoussant. Christiane abdique et se laisse emporter par le rythme. Mon beau-père fait danser sa femme après nous avoir décoché un clin d’œil. Je ris à gorge déployée, cette fois, et je jette un œil à mon fils, qui joue encore les plongeurs à la cuisine. Il me lance un regard oblique dans lequel je lis une certaine appréhension. Il hésite clairement à réagir, ignorant s’il doit inviter ou non Savannah à danser. Lilia s’avance finalement vers eux et les force à rejoindre notre piste de danse improvisée à grands coups de «Veneeez!» et de «S’il vous plaîîît!» en tirant sur leurs poignets. Madeleine et Henri les imitent, laissant aller leur fou et dansant comme s’il n’y avait pas de lendemain.
J’ai l’impression d’assister à la scène au ralenti, comme si je m’étais détachée de mon enveloppe corporelle l’instant d’une chanson. Je prends le temps de profiter de ce moment de pur bonheur, loin de tous mes soucis et des tracas de la vie quotidienne. Mes lèvres s’étirent en un sourire sincère tandis que je me colle au corps musclé de mon chum. Sa chaleur diffuse m’enveloppe. L’assurance qu’il dégage me charme et je hume pleinement les effluves vanillés de son parfum qui se dégagent de son gilet.
Pourquoi n’est-ce pas toujours aussi simple entre nous?
Pourquoi ne puis-je pas m’accrocher à cela pour continuer
d’avancer? Pourquoi je nous laisse lâchement tomber?
Lilia me tire de mes pensées en réclamant son père: — Fais-moi tourner dans les airs, papa!
Louis-Philippe recule légèrement la tête puis fond son regard dans le mien. Il dépose un subtil baiser sur mon front avant de se détacher lentement de moi, puis attrape notre fille par la taille et la propulse à vive allure dans les airs. Il arrive même à soutirer un sourire à Dylan en lui flanquant une petite tape sur l’épaule, incitant ce dernier à danser avec plus de conviction. Mon fils a la musique dans le sang, son père lui a légué son talent, mais il semble réticent à dévoiler ses aptitudes de danseur devant Savannah.
J’observe mon conjoint onduler agilement sur chacune des notes de la chanson et faire éclater de rire Lilia, qui jubile en tournoyant dans les bras puissants de son papa. Mon cœur se gorge d’amour. Je me blâme mentalement de trouver qu’il manque quelque chose à ma vie. Pourquoi est-ce si compliqué dans ma tête? Louis-Philippe est parfait. Je sais que je l’aime. Profondément. Passionnément? Je n’en suis plus certaine. Est-ce que mes sentiments pour lui s’attisent davantage lorsque je le vois interagir ainsi avec nos enfants? Est-ce une autre forme d’amour? Est-ce tout aussi valable? Des centaines de femmes me trouveraient royalement conne de me questionner ainsi sur mon couple. Sur un homme comme L-P, en fait.
Mais que cherches-tu, alors? me crie ma conscience.
Je l’implore de se taire et je refoule au fin fond de mon être ce sentiment indéniable de grand vide qui m’assaille.
2 When love takes over, de David Guetta et Kelly Rowland.
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