Entre deux cafés T1 : Passion torréfiée
Chapitre 10
Je m’affale dans mon lit. Complètement exténuée. Mes batteries sont à plat. Le week-end a été éreintant. Tout a déboulé si rapidement qu’il m’aurait fallu plus de quarante-huit heures pour tout effectuer — ou encore, un nombre indécent de siestes pour pallier mes précieuses heures de sommeil manquées. Un vrai feu roulant de tâches et d’événements. Compétition de danse de Lilia. Match de basketball de Dylan. Lavage. Ménage. Première représentation du spectacle de danse de Noël. Tournoi de basketball. Re-lavage. Épicerie. Préparation des repas. Deuxième représentation du spectacle de danse. Soirée d’amis pour le treizième anniversaire de Dylan. Re-ménage. Préparation du menu de la semaine. Dernier foutu spectacle de danse. Dernier foutu match de basketball.
Et c’est sans parler des miracles que j’ai réussi à accomplir au bureau cette semaine. Tous mes clients désiraient avoir la livraison et l’installation de leur nouveau décor avant les congés et je suis arrivée à gérer les commandes et les horaires des différents fournisseurs de sorte qu’il n’y ait pas trop de mécontentement de part et d’autre.
Ma tête reposant au creux de mon oreiller, je fixe mes dix orteils, songeant au fait que nos doigts de pieds n’ont pas de noms. C’est triste. Sont-ils à ce point oubliés qu’ils n’ont pas mérité qu’on leur accorde chacun un titre distinct? Mis à part le gros et le petit orteil, les trois du milieu sont effacés, sans personnalité, presque invisibles. Et pourtant, s’ils n’étaient pas là, ce serait impossible de garder l’équilibre et de continuer à avancer. Bêtement, ce trio de phalanges me rappelle l’insignifiance de ma propre vie. — Veux-tu qu’on regarde un épisode ensemble?
La voix de Louis-Philippe me tire de mes grandes réflexions pédieuses. — Mouais, OK.
Je n’écoute que distraitement les dialogues entre les personnages déambulant sur l’écran de notre téléviseur. Je me demande où je serais en ce moment si je n’étais pas tombée enceinte de Dylan, il y a treize ans et des poussières.
Serais-je encore en couple avec Louis? Aurais-je un autre amoureux? D’autres enfants? C’est cruel pour une mère de penser cela; mais l’utopie qui me vient à l’esprit me dépeint en une femme célibataire incroyablement séduisante, gérant l’une des plus grandes galeries d’art contemporain de Montréal, où mes propres œuvres seraient exposées, vivant de champagne et de caviar, enchaînant les amants comme s’ils étaient de simples concurrents à The Voice: il me suffirait que de presser le bouton «I want
you 9 10 !» ou celui « Thank you, what’s next?»
Bzz. Bzz.
J’attrape mon téléphone cellulaire sur ma table de chevet et sourit en voyant le texto de Marina.
J’ouvre grand les yeux en observant l’endroit luxueux capté sur les photographies que ma meilleure amie vient de m’envoyer. C’est high class comme club et «ça me plaît grave», comme dirait Sabine. Un nouveau cliché s’affiche, suivi du message suivant:
J’étouffe un rire en plaçant une main devant ma bouche. Mon chum étire le cou pour zieuter par-dessus mon épaule, cherchant à savoir ce qui me fait pouffer ainsi.
— Elle est rendue à combien de trophées, là? me questionne-t-il. — Aucune idée… c’est juste divertissant.
— Pfff! Je dirais pas que je trouve ça «divertissant», sa façon d’agir, me reproche-t-il. Et je suis pas certain de triper sur le fait que tu recommences à sortir avec elle dans les bars, bien honnêtement.
L’atmosphère s’alourdit d’un coup. Mon regard passe de l’écran de mon appareil aux yeux foncés de Louis. Je pourrais jurer voir des éclairs en jaillir. Je lance mon téléphone sur l’édredon puis me décale de quelques centimètres pour faire face à mon conjoint, les bras croisés sur la poitrine: — Je te demande pardon?
Il m’adresse un sourire suffisant.
— Ben, c’est vrai. Elle se tape des mecs différents tous les soirs! Ce serait facile pour elle de t’en présenter. Tu pourrais te laisser tenter. — Ah, come on, Louis! Tu me prends pour qui? — Pour la personne que t’es en train de devenir! Pour la femme que je reconnais plus.
Avec la fatigue que j’ai accumulée en fin de semaine, la dernière chose dont j’ai besoin en ce moment, c’est de me quereller. Je me plaque donc ce sourire factice au visage, dépose doucement ma main sur son avant-bras et plante mes yeux dans les siens en composant une réponse rassurante: — T’en fais pas. Je te ferai jamais ça.
Ma réplique me chicote. J’ai l’impression de lui mentir et pourtant, il ne s’est rien passé de concret entre Matthew et moi. Mais là est peut-être le réel enjeu. Non, ce n’est pas de la tromperie à proprement dit. Pourtant, je jurerais voir ma conscience me flasher ses pancartes sur lesquelles elle dénonce au feutre rouge indélébile le caractère vil de la connexion qui s’établit entre Matt et moi. C’est quasiment pire que d’avoir sauté la clôture. Parce que le plaisir que j’ai partagé avec lui en tête-à-tête, additionné de la joie qui me transporte des heures entières après chaque moment passé en sa compagnie, est mille fois plus exaltant que la monotonie de mes soirées aux côtés de Louis-Philippe.
Cette étincelle, je ne la trouve plus auprès de mon chum.
— Tu te souviens que je laisse le VUS au garage, demain matin? lui dis-je.
Ses sourcils se froncent. À l’évidence, il est quelque peu déstabilisé par mon changement inopiné de sujet.
— Ouais… pourquoi, déjà? s’informe-t-il.
— Pour les signaux qui s’allument concernant le système de commande des freins ABS.
— OK.
C’est tout? Il ne me questionne même pas sur la façon dont je vais me rendre au boulot par après? C’est fou à quel point il s’en moque. La liste interminable de points que je dois gérer, parce que lui ne s’en soucie pas, lui passe dix mètres pardessus la tête. Inutile de lui rappeler la lourdeur de ma charge mentale, car paraît-il que c’est un canular! — Le garage prête pas de voiture de courtoisie, fais-je. Mon collègue va venir me chercher demain matin, mais il faudrait que tu passes me prendre vers 16 h 30 pour qu’on retourne chercher le véhicule ensemble, c’est bon? — Hum, hum.
Non, mais je rêve?
Il n’a manifestement rien saisi de ma demande. Les yeux rivés sur le téléviseur, il s’esclaffe de la réplique comique d’un des personnages. — Louis, t’as compris?
— Quoi? riposte-t-il, l’air agacé.
Je soupire d’exaspération, et de fatigue. Il met l’émission sur pause puis tourne la tête vers moi.
— Lau, je t’ai souvent dit que tu choisissais mal tes moments pour me parler de choses importantes. Surtout quand je regarde la télé, tu le sais bien que mon cerveau peut pas se concentrer sur deux choses à la fois.
Je souris, d’un sourire qui n’a rien de chaleureux, au contraire. À un cheveu de lui crier par la tête, je lui répète:
— Tu dois venir me chercher à ma job, demain! — Ça va. Texte-moi dans la journée pour me le rappeler, veux-tu?
J’hallucine. Il n’est même pas foutu de se prendre une note lui-même sur son cellulaire!
— On annonce une pas pire bordée de neige, demain matin, ajoute-t-il. Si le système de freinage fait réellement défaut, sois prudente sur la route, OK?
Je hoche la tête, les lèvres pincées, tandis que mon conjoint remet en marche son épisode. À cet instant, mon esprit échafaude un scénario fictif dans lequel je serais victime d’un accident majeur à bord de mon VUS. J’en aurais pour des semaines à me remettre de mes blessures, étendue dans un lit d’hôpital aux draps défraîchis, enfermée entre quatre murs drabes, une odeur d’iode et d’aseptisant flottant autour de mon corps inanimé, plongé dans un coma artificiel. Voguant entre la vie et la mort. C’est ainsi que je m’endors, hantée par cette perspective aussi alléchante qu’effrayante.
Et si c’était la seule issue possible pour faire comprendre
à Louis-Philippe que je suis essentielle à sa vie?
Que s’il tient à moi, il doit davantage se montrer à l’écoute de ce que je ressens? Que l’insipidité de mon existence est littéralement en train de me pourrir de l’intérieur?
— Ça, c’est mes follicules ovariens. Et ici, juste là, ce sont de bons gros ovules qui sont assez sains pour pouvoir être fécondés.
Je plisse le nez et mes paupières s’étrécissent pendant que mes yeux essaient tant bien que mal de distinguer quelque chose sur la radiographie en nuances de gris que nous montre Sabine. Il faut dire que séparé ainsi en quatre, mon écran de téléphone laisse peu d’espace à la photo de mon amie. D’autant plus que le contraste de mes expirations avec la froideur de décembre fait apparaître de la condensation sur la vitre. Plantée devant la façade du concessionnaire automobile où je viens de déposer ma voiture, j’attends impatiemment que Matthew vienne me récupérer pour me rendre au boulot. La température est plus glaciale que ce à quoi je m’attendais en ce début du mois. Une fine couche de neige recouvre les terrains gazonnés, mais j’ai l’impression que le thermomètre afficherait — 8000 degrés Celsius en ce moment.
Les grimaces et les contorsions d’yeux que Jolène et Marina exécutent sont dignes du Cirque du Soleil. Je ne suis assurément pas la seule à n’y voir que dalle. On éclate toutes de rire devant l’absurdité de la chose. — Bah, ça va. Vous pouvez rigoler, quoi! Ce que vous êtes barbantes… — On se moque pas de toi, Sab, lui assure ma meilleure amie. C’est juste que j’y comprends rien, à ton imagerie. Mais je suis hyper contente pour toi que tu puisses enfin aller de l’avant avec ton projet bébé.
Mon regard est soudainement attiré vers un pick-up anthracite roulant lentement dans le stationnement. Rien que la vue de ce véhicule suffit à réveiller la colonie de papillons qui roupillaient sagement dans mon estomac.
— Je vous laisse, les girls, dis-je. Mon lift est là! — Ouuuuhhh!!! Tourne donc la caméra pour que je lui mate encore les fesses, au beau Matthew! me demande Mari.
Un sourire fleurit sur mes lèvres malgré moi. Je lui balance: — T’es conne.
— C’est ton collègue qui était au club, dis? Celui qui est hyper canon? s’enquiert Sabine.
— Ahhh! Matthew! Mattheeew! Ouiii! Ouiiii! s’époumone Jolène. — Vos gueules, les filles!!!
J’appuie prestement sur le bouton rouge pour mettre fin à l’appel vidéo et je ris dans ma barbe en voyant le visage de Jolène figé dans une expression orgasmique peu avantageuse. Matthew sort de son camion, contourne ce dernier puis ouvre la portière du côté passager en se penchant en un semblant de révérence.
— Votre carrosse est prêt, ma chère dame, dit-il.
Même si ce geste galant diffuse une agréable chaleur dans ma poitrine, je réplique:
— Seigneur! Peux-tu me donner un autre titre que ça, s’il te plaît? «Ma chère dame»! Pfff!
Le sourire ravageur qui illumine son visage me fait monter le sang à la tête. Je grimpe dans le pick-up et Matt reprend sa place derrière le volant. — J’aime ça, te taquiner, lâche-t-il. Tu mords à tous les coups!
Je lève les yeux au ciel avant de saisir mon cellulaire qui vibre dans mon sac à main.
Quelle journée merdique! Non seulement je me suis trompée de dossier ce matin avec mes premiers clients — qui en ont été insultés au plus haut point en dépit de ma pléiade d’excuses —, mais j’ai aussi dû savonner l’un de nos fournisseurs qui avait tout bonnement omis de nous informer qu’un de ses stratifiés était back order alors qu’il s’agit de celui que près du tiers de ma clientèle a choisi durant les dernières semaines. Mon heure de dîner s’est convertie en un sandwich croqué sur le pouce pendant que j’ai fouillé notre matériauthèque de fond en comble à la recherche d’un produit similaire dans la même gamme de prix. Heureusement, j’ai réussi à dénicher le matériau idéal pour remplacer son prédécesseur, à un prix légèrement plus élevé, et tous mes clients ont accepté le changement sans faire de chichis.
Nonobstant le fait qu’il m’a fallu consommer cinq cafés pour survivre aux huit dernières heures, je crois m’être bien débrouillée malgré les embûches.
Toutes les raisons mentionnées précédemment justifient donc le fait que je me tiens debout, adossée au mur de la boutique ÉléGamme, alors qu’il fait un froid de canard, à attendre Louis-Philippe tout en tirant une bouffée de la cigarette pincée entre mes lèvres. Ça, et le fait que mon chum avait oublié qu’il devait passer me chercher et qu’il m’a fait une scène lorsque je lui ai téléphoné pour le lui rappeler, car monsieur avait prévu faire un arrêt au gym.
Je n’aime pas foncièrement fumer. Disons que je suis loin d’être accro et ça faisait un sacré bail que je m’étais acheté un paquet de cigarettes. J’ai beau détester l’odeur tenace de goudron qui colle à mes vêtements et à ma tignasse par après, c’est l’effet relaxant de la nicotine inhalée qui me séduit. Et c’est l’une des seules choses qui réussit à me calmer les nerfs et à me détendre, en plus de raviver certains souvenirs de ma jeune vingtaine.
Du coin de l’œil, j’entrevois une silhouette sortir de la bâtisse et se diriger vers moi. Un large sourire se peint sur son visage, qui se renfrogne aussitôt que ses prunelles suivent le mouvement de ma main à ma bouche. Je perçois un léger roulement d’yeux quand je laisse la fumée s’échapper de mes poumons. En le voyant me dévisager de la sorte, je lui lance: — Je sais ce que tu penses. Et aussi ce que tu t’apprêtes à me dire, que fumer la cigarette c’est assez lame de nos jours.
Il penche la tête de côté. Ses iris céruléens me jaugent. — Non, lâche-t-il de sa voix grave.
Ma bouche se pince en une moue dubitative.
— OK. Juste «un peu» lame, avoue-t-il finalement. — I know. Ça trahit mon âge…
— Admettons que ce serait une vape, t’aurais effectivement l’air moins vieille.
Je lui flanque un coup directement dans les côtes, ce qui lui extorque un petit rire nasal.
— J’avoue qu’en vapotant, j’aurais l’air plus woke! dis-je, fière de ma réplique.
— Ouh! T’as de la répartie! me complimente-t-il avant de secouer la tête en riant.
Ses doigts se tendent vers les miens, pâlis par le froid. — Je peux? quémande-t-il.
Suspicieuse, je lui offre ma cigarette, qu’il saisit lentement pour la ficher au coin de ses lèvres. Je souffle dans mes mains pour les réchauffer avant de les enfouir dans les poches de mon manteau. — Je savais pas que tu fumais, me dit-il en expirant un nuage blanc. — Je fume pas vraiment… juste là. Ça me fait du bien, une fois de temps en temps.
Je lui reprends ma cigarette des mains et nos doigts s’emmêlent. L’onde électrique provoquée par ce contact me traverse à la vitesse de l’éclair. Je lui renvoie la balle:
— Et toi, je savais pas que t’étais fumeur?
— Je le suis pas non plus. Je veux juste être avec toi.
Mon cœur s’arrête de battre une fraction de seconde. Je me risque à le détailler de la tête aux pieds.
Qu’est-ce qu’il est beau, bordel!
Son manteau matelassé vert kaki est légèrement ouvert à la hauteur de son cou et il a remonté le col derrière sa nuque, ce qui accentue la carrure de sa mâchoire. Le bonnet noir qu’il porte sur son crâne laisse échapper quelques mèches rebelles de ses cheveux châtains et des bouclettes lui tombent à la hauteur des yeux. Ses dents blanches bien droites me narguent alors qu’il affiche un grand sourire, m’invitant à succomber à la tentation de poser ma bouche sur ses lèvres charnues. Rivant mes yeux dans son regard couleur ciel, je retiens un fou rire.
— Tu me fais encore marcher, là, ou quoi? fais-je.
Ses yeux toujours ancrés aux miens, Matthew soutient mon regard avec une ardeur désarmante. Malgré le délicieux plaisir que j’éprouve à le regarder dans toute sa splendeur, je déteste son assurance à tout casser.
Ça me rappelle que la mienne a pris ses jambes à son cou
il y a belle lurette.
Comme j’ignore comment réagir, je me contente de lui sourire bêtement.
— Je comprends pas que tu te sois aperçue de rien encore, me dit-il.
Je fronce les sourcils.
Mais dans quelle direction s’en va cette conversation?
Je ne suis pas certaine de suivre le fil.
— Euh, je m’excuse, Matt, je ne comprends pas trop ce que tu v… — Je veux toujours être avec toi, Laurie. Je cherche n’importe quel prétexte. Tout le temps. Juste pour être avec toi.
Sentant mon cœur enfler sous mes côtes, je laisse échapper un faible «Oh!».
— Je passe près de ton bureau chaque fois que je le peux, je te cherche du regard, je te rejoins si t’es dehors, j’essaie de timer mes jobs sur les chantiers avec ton horaire pour pouvoir prendre mon heure de dîner en même temps que toi. Tu crois que je m’intéresse réellement à la décoration de la salle pour le party de demain? La vérité, c’est que j’en ai absolument rien à foutre! Une séance de magasinage comme on l’a vécue ensemble la semaine dernière est la pire des tortures pour moi. Mais tu sais quoi? En ta compagnie, je te jure que ça a été l’une des soirées les plus agréables que j’ai eu la chance de passer dans ma vie. Je me foutrais éperdument d’essayer des fringues à n’en plus finir, simplement pour pouvoir être à tes côtés le plus longtemps possible.
Je le fixe en silence, comme si le bleu de ses yeux détenait toutes les vérités de ce monde. Je ne parviens pas à formuler quoi que ce soit qui ait un tantinet de sens en ce moment, tellement mon pouls me martèle les tempes, m’empêchant de réfléchir adéquatement. J’ai l’impression de m’être désincarnée de mon propre corps et de vivre la scène de l’extérieur. Comme une spectatrice du tournant que s’apprête à prendre ma vie. Devant mon mutisme et mes yeux de biche effarée, Matthew enchaîne: — J’essaie fort de me dire que je me fais des idées… si tu savais les centaines de scénarios qui se construisent dans ma tête. Mais même si je tente de me convaincre qu’on est seulement de bons collègues qui s’apprécient… à la limite des amis, je…
Sa main droite se pose sur son cœur.
— Je sais qu’ici, me révèle-t-il en pointant son sternum, je ressens quelque chose de fort. De très fort. J’ai jamais autant connecté avec quelqu’un.
Mon cœur se débat avec fougue au creux de ma poitrine, comme s’il cherchait à sortir de mon corps. J’ai presque le goût de me pincer pour m’assurer que ce n’est pas encore mon esprit qui fabule ou que je ne me trouve pas au beau milieu d’un de mes rêves fantasmagoriques. Ma voix ne s’étant toujours pas manifestée, Matthew avance de quelques pas. Ses doigts replacent doucement derrière mon oreille une mèche de cheveux qui s’était échappée de mon bandeau.
— Je suis sous ton charme, Laurie. Je te trouve drôle, intelligente, forte. Et belle. Tellement belle. Je sais pas où ça va mener, ce que je te dis là, et si tu vas encore vouloir me voir après, mais je peux plus continuer de jouer la game comme si tout était casual entre nous deux.
Ses paroles me chavirent. Tout vacille en moi, comme si le bateau de mon existence, à bord duquel je suis passagère, était sur le point de faire naufrage. Même si j’ai maintes fois rêvé au corps de dieu grec de Matthew imbriqué dans le mien, je m’attendais à tout sauf à une déclaration de sa part me confirmant que nos sentiments sont réciproques. Un grand vertige m’assaille et je sens que je vais défaillir. J’ignore si la nausée qui me remue l’estomac est causée par les confidences de mon collègue ou par la trop grande quantité de nicotine absorbée par mon organisme.
Je ne suis toujours pas parvenue à formuler une réponse quand la voiture de Louis-Philippe tourne le coin de la rue. Je jette promptement au sol ma cigarette — qui avait eu le temps de se consumer entièrement pendant les troublantes révélations de Matt. J’écrase le mégot sous la semelle de ma botte afin qu’il s’éteigne.
— Hum, on dirait bien que ton chum est pas au courant de ton nouveau vice, relève Matthew avec un malin sourire.
Un rire jaune franchit mes cordes vocales qui sortent enfin de leur coma.
— Non, bien vu.
Il fait mine de fermer la fermeture éclair invisible de sa bouche, d’en verrouiller la serrure puis de jeter la clé au bout de sa main. Le clin d’œil qu’il me décoche me liquéfie sur place. Je pouffe de rire, plutôt de nervosité que d’hilarité.
— Je… je dois y aller, dis-je.
Comme s’il ne s’en doutait pas déjà!
Je m’avance pour lui faire la bise et sa main se pose sur mon épaule, qu’il presse fermement au creux de sa paume. Tandis qu’il fait mine d’embrasser mes joues, ses lèvres effleurent lentement la commissure des miennes.
A-t-il fait exprès?
Ça cogne si fort sous mes côtes que je ne m’entends plus penser. J’ai l’impression de m’être transformée en torche humaine. Brûlée vive par les flammes qui jaillissent de mon cœur.
— À demain, me salue-t-il. J’ai très hâte au party.
— Ouais, moi… moi aussi.
Mes pas me mènent vers la voiture de mon chum et je me fais violence pour ne pas tourner la tête en direction de la boutique. Louis-Philippe sort du véhicule et arbore une expression que je ne lui connais pas: il lorgne Matthew d’un œil mauvais. Manifestement, la présence de mon collègue à mes côtés ne l’enchante pas. Je me rassure en me disant qu’il est impossible qu’il ait remarqué la proximité de la bouche de mon ami-plus-qu’ami avec la mienne à une telle distance. Mon conjoint le salue d’un mouvement de tête. Son regard sévère à l’égard de Matthew ne laisse pas de place à l’interprétation: il lui signifie clairement que je lui appartiens.
Mais peut-on réellement appartenir à quelqu’un d’autre
qu’à soi-même?
Je prends place du côté passager et Louis ne dit pas un mot. Un lourd silence s’installe entre nous. J’essaie fort de me soulager la conscience; il ne s’est rien produit d’alarmant. Matt me tenait compagnie, tout simplement. Mis à part le fait qu’il m’a avoué éprouver quelque chose pour moi. Et que ça fait des semaines que je lui tourne autour et que je me sens attirée vers lui. Et aussi que ses lèvres ont un peu touché les miennes. Et qu’à cet instant, je me suis sentie vivante comme ça fait des mois que ça ne m’est pas arrivé.
— T’as recommencé à fumer? Ça sent la boucane…
Je tressaille en entendant la question de Louis-Philippe.
Que puis-je bien lui servir comme excuse?
En prenant une longue inspiration et en expirant tout mon air par mon nez, je décide que je me mens assez à moi-même dernièrement. Il est inutile d’emplir mon chum avec des mensonges.
— Euh… des fois, oui. Mais pas souvent.
— C’est à cause de lui? Ton collègue?
La façon dont il a prononcé le mot «collègue» en dit long sur son état d’esprit.
— Matthew? Hein, non, pas du tout! C’est pas un fumeur. — Pourquoi il était avec toi, alors?
Voyons, c’est quoi cet interrogatoire?
— Il avait fini de travailler lui aussi et on jasait, c’est tout. — Yeah, right.
Son ton est méprisant. Je le fixe d’un air sévère alors qu’il passe sa main dans sa barbe, se gratte le menton puis me jette un coup d’œil furtif. — Je te connais par cœur, Laurie. Ce gars-là t’est tombé dans l’œil. Je l’ai vu dans tout ton être quand tu t’esclaffais avec lui.
«Je ne peux pas lui mentir», je me répète. «Je ne veux pas lui mentir.» — OK. T’as raison. Je le trouve beau. Mais j’ai pas le droit de trouver un gars de mon goût? Il a neuf ans de plus jeune que moi et il fréquente une fille.
— Ça veut rien dire, ça.
J’avance le menton, le défiant du regard même si ses yeux sont concentrés sur la route enneigée, puis rétorque: — Ben oui, justement! Ça se peut que je le trouve juste beau. That’s it.
Louis-Philippe reste de marbre. Énervée, je brandis mes mains en l’air en grognant. Je n’en peux plus de nos engueulades quotidiennes. — Ouais… OK, lâche Louis-Philippe, l’air de s’être tempéré. C’est vrai que c’est un beau gars. Mais moi aussi, je suis assez bel homme, non?
Il hausse ses sourcils à répétition puis pose sa main droite sur ma cuisse en traçant lentement une ligne avec son pouce vers mon entrejambe. Ses doigts glissent agilement et trouvent ma féminité, sur laquelle il presse par-dessus mon pantalon de travail.
Non, mais il veut rire?!
Je n’ai aucunement envie de me faire tripoter en ce moment!
— Tu le sais peut-être un peu trop, justement! lui dis-je en repoussant son bras pour que sa main reprenne place sur le volant.
Le reste du trajet se déroule en silence jusqu’à ce que je propose que compte tenu de l’heure, on arrête chercher des repas de poulet frit en commande pour emporter. Ce n’est pas que cette malbouffe me fait réellement envie, surtout que je surveille attentivement ma ligne pour pouvoir entrer dans ma robe de bal demain, mais je veux acheter la paix. Un compromis qui permettra à mes enfants et à mon chum d’être de bonne humeur.
Ça a tout de même l’effet escompté, puisque la moue irritée de Louis se métamorphose en un semblant de sourire. Évidemment, Dylan et Lilia sont ravis de notre choix de repas. C’est donc le ventre gonflé, aux prises avec des ballonnements douloureux, que je suis penchée au-dessus de la baignoire en train d’aider Lilia à laver et à démêler son épaisse tignasse hirsute.
— Aïe! Arrête, maman! Tu m’arraches des cheveux! — Cesse de bouger un peu, ma puce, s’il te plaît.
Un craquement sonore nous fait toutes deux sursauter. Je fais volte-face et mon regard rencontre celui de Louis-Philippe, bouillonnant. Réalisant que le bruit qu’on a entendu provenait de son poing fermé qu’il a abattu avec fracas sur le comptoir de la salle de bain, j’écarquille les yeux et me place devant ma fille, comme pour la protéger de la réaction de son père. Ce dernier tient fermement mon téléphone cellulaire de son autre main. D’un geste enragé, il me le lance pratiquement dessus puis beugle: — Tu liras tes textos et après, tu me regarderas droit dans les yeux en affirmant que tu le trouves «juste» beau!
Il sort en trombe de la pièce. Ma respiration cesse momentanément. Le menton tremblotant, j’inspire un bon coup avant de me retourner vers Lilia. — Bon! Je crois que ta chevelure est bien, maintenant, dis-je d’une voix un tantinet plus haute qu’à la normale. Tu peux sortir du bain.
J’enroule une serviette autour du corps menu de ma fille et lui frotte le dos — pour l’essuyer, mais aussi pour la réconforter. Je suis sidérée que Louis-Philippe ait osé me confronter devant l’un de nos enfants. C’est l’une de nos règles les plus importantes qu’on a établies en tant que parents. Qu’il l’ait transgressée me met dans tous mes états.
— Pourquoi il était fâché contre toi, papa?
— Pour rien de grave. Maman a fait une petite bêtise, mais je vais tout arranger.
— T’en es sûre?
Absolument pas!
Je sens qu’à partir de maintenant, ma relation avec Louis ne peut que s’envenimer. Je garde évidemment cette réflexion pour moi-même. — Ne t’inquiète pas avec ça, ma puce. Et si tu allais choisir une histoire dans la bibliothèque? Je te rejoins dans ta chambre dans deux minutes pour te la lire.
— Oh ouiii! J’y vais!
Dès que Lilia est hors de ma vue, je m’empresse de saisir mon téléphone.
Qu’est-ce que Matthew a bien pu m’écrire de si incriminant?
Mon pouls s’accélère en flèche pendant que je fais défiler avec appréhension le fil de mes messages.
Je sens mon cœur se fissurer. Une angoisse pesante s’insinue dans mes veines, répandant ses toxines dans tous les organes de mon corps, me paralysant jusqu’au bout des doigts. Louis-Philippe sait. Il n’est pas con, les textos de Matthew confirment hors de tout doute que ce qui nous unit va bien au-delà de la simple camaraderie entre collègues. Inutile de le nier. Au plus profond de mon être, enterrée sous les décombres de mon orgueil et de ma fierté, cette vérité était là depuis un petit bout déjà. Patientant sagement. Attendant l’élément déclencheur propice pour enfin sortir de sa cachette. Le coup d’envoi idéal pour se révéler au grand jour. Je murmure pour moi-même:
— Je ne t’aime plus, Louis…
C’est la vérité.
Mon chum mérite de savoir la vérité.
9 «Je te veux!»
10 «Merci, au suivant!»
OceanofPDF.com