Entre deux cafés T1 : Passion torréfiée

Marie-Pier Meunier · Chapitre 11 sur 12

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Entre deux cafés T1 : Passion torréfiée

Chapitre 11

 

Je toque trois coups à la porte de la chambre des maîtres et la pousse légèrement pour l’entrebâiller. C’est ironique quand je pense qu’il s’agit aussi de ma chambre. Mais je ne m’y sens pas la bienvenue. Comme une étrangère dans ma propre maison. Le soupir qui s’exhale des narines de Louis-Philippe fait dresser chaque poil recouvrant mon épiderme.

Depuis qu’il m’a lancé mon téléphone, deux heures se sont écoulées, durant lesquelles il s’est affairé à je-ne-sais-quoi, encabané entre les quatre murs de cette pièce. Il n’est sorti de son repaire que pour souhaiter bonne nuit aux enfants. Je m’approche à pas feutrés du lit et m’assois sur le coin du matelas. Louis-Philippe ne bronche pas. Ses iris marron fixent le téléviseur avec obstination. Même si la distance entre nous n’est pas considérable, je me sens à des kilomètres de lui en ce moment. — Je… T’as raison, Louis…

Il daigne enfin détourner le regard. Son pouce appuie sur le bouton «pause» de la télécommande. Je vois les petits muscles de sa mâchoire serrée tressauter lorsque ses yeux se posent sur moi. Ses prunelles sont empreintes d’une colère inqualifiable.

— Il y a effectivement un petit quelque chose entre Matthew et moi, commencé-je. Mais je… je suis même pas certaine qu’on peut appeler ça «quelque chose» tellement c’est nébuleux…

Un rire narquois franchit ses lèvres.

— Criss, Laurie! Me prends-tu pour un cave? Le gars vient de t’avouer qu’il a des sentiments pour toi. Des fucking sentiments! Ça se développe pas rien qu’en une soirée, ces affaires-là. Et tu veux me faire avaler qu’il y a rien là?!

Il me dévisage avec mépris, comme si j’étais la pire horreur sur terre. Le coin de mes yeux s’humecte et je sens ma gorge se nouer. Je toussote avant de poursuivre, un trémolo dans la voix:

— Ce que je veux dire, c’est que moi, je ressens pas ça pour lui. Pas pour l’instant, en tout cas. Mais oui, je dois être honnête avec toi. Cet homme-là me laisse pas indifférente. Ça me fait réfléchir. Beaucoup réfléchir. À nous. À notre relation. À notre avenir…

Louis-Philippe se lève d’une traite. Je le suis du regard alors qu’il fait les cent pas de long en large de la chambre. Sa tête se renverse vers l’arrière, comme s’il essayait de ravaler son chagrin. Les paupières closes, la respiration pantelante, il se pince l’arête du nez avant de relever sur moi un regard inquisiteur:

— Est-ce que tu m’aimes encore, Laurie?

Les lésions à la surface de mon cœur s’aggravent. Le tissu se déchire de toutes parts tandis que de profondes crevasses le fendent.

 

La vérité. Il mérite de savoir la vérité.

 

— Je… je sais plus.

Ses yeux me jaugent. La détresse se lit sur les traits de son visage qui se crispe. Il ne réplique pas, choisissant plutôt de tourner les talons et de s’esquiver de la chambre à coucher. Je reste là, tétanisée, sous l’emprise d’une peur destructrice qui m’encercle et tourne autour de moi tel un brouillard aveuglant. Suffocant. Jusqu’à ce que le cliquetis des clés de Louis-Philippe se fasse entendre au rez-de-chaussée, me tirant de ma torpeur. Sortie de ma transe passagère, je dévale l’escalier et cours m’accrocher au bras de mon conjoint, le suppliant de rester. — S’il te plaît, on va s’expliquer. On peut pas tout abandonner ce qu’on a construit ensemble au premier creux de vague… — C’est pas le premier creux auquel on fait face, Lau, tu le sais très bien. — OK, OK. Mais on… on va recoller les pots cassés, comme on le fait toujours.

Impuissante et désemparée, je l’implore:

— S’il te plaît, reste.

— Sincèrement, avec ce que tu viens de me dire, je pense pas qu’il reste grand-chose à recoller, Laurie.

Ses paroles me scient les deux jambes. Ma vue se voile. Je laisse les larmes qui me piquent les yeux amorcer leur descente sur mes joues. Ma main cherche à tâtons celle de Louis-Philippe, mais il se campe davantage dans sa position fermée en croisant ses bras sur son torse. — Je vais toujours t’aimer, Lau, m’avoue-t-il. Toujours.

Il délie ses bras pour glisser ses doigts dans les cheveux courts sur le dessus de son crâne.

— Mais regarde-nous, bordel! On fait rien ensemble! On se parle plus! On se touche plus! C’est rendu machinal, notre affaire. De l’habitude. De la routine. Tout ce qu’il y a de plus banal! C’est pas nous, ça! On était jeunes, amoureux, fougueux! On avait des projets plein la tête et rien ne pouvait nous arrêter!

Il déglutit difficilement, la tristesse le gagnant. — MERDE! Qu’est-ce qu’on a raté pour en arriver là? crache-t-il.

Je me sens horrible de lui faire vivre tout cela, mais j’ai la profonde conviction que cette discussion doit avoir lieu. Elle est capitale. J’ai besoin qu’il m’écoute. J’ai besoin qu’il me comprenne. Pour vrai, cette fois. — Je… je sais pas, lui dis-je d’une voix faible. Bien des choses, je crois. Avec madame Desgroseillers, on en parle souvent et elle dit que le fait qu’on soit devenus parents dès le début de notre relation, ça a fait en sorte que…

Ses poings se referment et se serrent si vigoureusement que ses jointures pâlissent.

— Regarde, je veux même pas savoir, Laurie! se fâche-t-il. C’est facile de trouver des excuses et de jeter le blâme sur notre parentalité. Je veux rien entendre de tout ça! Vas-y donc, vivre ton trip avec Matthew! De toute façon, t’as déjà un bon pied dans cette relation, d’après ce que je peux constater…

Ses mots font naître un goût de bile amère dans ma bouche devenue aussi aride que le Sahara. Ma voix se casse:

— C’est pas un trip, Louis. Il… il manque vraiment quelque chose de crucial dans ma vie… Je… j’ai…

Il ne me laisse pas l’occasion de m’expliquer.

— Je savais que ça allait arriver, grogne-t-il en me lorgnant avec dédain. Je l’ai senti venir. Le classique midlife crisis. Mais attends-toi pas à ce que je sois là pour te ramasser après.

Sur ces mots, il sort en trombe de notre demeure, me laissant dans le noir — au sens littéral comme au sens figuré. En constatant qu’une heure plus tard, il n’est toujours pas rentré, je lui envoie un SMS. Plus les minutes s’écoulent sans signe de vie de sa part, plus le stress me tenaille et la culpabilité me ronge les tripes. Résignée à dormir seule, je m’écroule dans mon lit, la face contre l’oreiller, étouffant mes cris de rage et mes pleurs de désespoir.

J’ai merdé sur toute la ligne. Je m’en veux tellement, mais je lui en veux tellement aussi. D’un geste vif, j’empoigne mon téléphone cellulaire. J’appuie sur la photo de Marina et un appel vidéo démarre. — Yo, ma poule! me répond-elle, assise à sa table de cuisine, ses lunettes posées sur le bout de son nez, plongée dans ses dossiers. — Mari, ça va pas pantoute, là…

Les yeux ahuris qu’elle pose sur moi en voyant mon visage ravagé par la détresse me renvoient à ma propre médiocrité. — Oh my God! Laurie, qu’est-ce qu’il y a? — Louis est parti. On s’est chicanés. Fort. Tu… Tu crois que tu pourrais passer?

— Bouge pas. J’arrive.

Vingt minutes plus tard, ma meilleure amie débarque avec une bouteille de vin blanc en renfort. Dès qu’elle franchit le seuil de la porte, je m’élance vers elle et m’effondre en sanglots dans ses bras. — Hé, je suis là, chuuut… me murmure-t-elle en me caressant les cheveux.

Je me ressaisis le temps qu’on s’installe au salon. Tout en essayant de contenir ma peine démesurée — de peur que le bruit de mes pleurs réveille mes enfants —, je lui déballe tout mon sac. Tout. Depuis les papillons qui m’ont timidement chatouillé l’estomac lors de ma première rencontre avec Matthew jusqu’à cette fois dans la ruelle où j’ai failli l’embrasser. Je lui relate l’échec de ma thérapie de couple avec Louis-Philippe et nos récentes querelles. Je vais même jusqu’à lui raconter que mon chum et moi ne faisons presque plus l’amour, qu’on essaie même plus réellement de se rapprocher. Comme si on avait abandonné. Comme si c’était perdu d’avance. Je poursuis avec la déclaration soudaine de mon collègue cet après-midi et les textos que Louis a lus, le tout suivi de notre engueulade titanesque. Je termine avec la question que L-P m’a posée. Celle à laquelle je n’ai pas su répondre. Marina me ressert à boire. Elle m’écoute attentivement, avec bienveillance, sa main chaleureuse posée sur ma cuisse. — C’est pas du tout un reproche, mais tu sais que t’aurais pu m’en parler bien avant, me dit-elle. Tu peux tout me dire, tu le sais, hein?

J’opine en silence. On contemple le vide un instant puis je finis par admettre:

— Je sais, Mari. Mais il y avait comme rien à dire avant là, là. C’était juste des fantasmes et des fabulations dans ma tête jusqu’à ce que Matt m’avoue tout à l’heure qu’il ressent vraiment quelque chose pour moi. Que je le laisse pas indifférent…

Marina hoche la tête en pinçant les lèvres.

— Et Louis, tu l’aimes encore? se risque-t-elle. À moi, tu peux la dire, la vérité.

Je baisse instinctivement les yeux, mon regard rivé sur ma coupe de vin dont l’image devient de plus en plus floue. Mes larmes se ruent sur mon visage. Mon menton tressaille. Tout tremble en moi. — C’est le père de mes enfants, dis-je en essuyant mon chagrin avec le dos de ma main. Je vais toujours l’aimer, d’une certaine façon…

Marina m’enlève mon verre puis le dépose sur la table basse. Elle saisit mes deux mains dans les siennes, me forçant à la regarder droit dans les yeux. Ses prunelles sombres me fixent avec compassion. — Laurie, est-ce que tu l’aimes?

Incapable de prononcer un seul mot, mes joues étant devenues deux flaques de larmes intarissables, je secoue la tête de gauche à droite. Mon amie m’enlace. Fort. Longtemps. Jusqu’à ce que le flot de ma tristesse se déverse plus doucement.

Marina pourrait émettre ses opinions, ou me prodiguer des conseils qu’elle juge utiles, mais non. Pourtant, c’est habituellement son genre de lancer des phrases du style: «Beau de même, ce serait dommage de ne pas te laisser tenter par une nuit dans le lit de Matthew, surtout que c’est le calme plat à ce niveau-là avec ton chum!», mais elle ne dit rien. Elle connaît mes valeurs. Elle est consciente de l’immense respect et de l’attachement que j’ai envers Louis-Philippe. Alors elle se contente d’accueillir mes émotions. Je finis tout de même par la sonder: — Mais toi, tu ferais quoi, à ma place?

Elle inspire longuement, réfléchit, puis dit:

— Écoute, je suis pas dans tes baskets, alors c’est difficile de me prononcer. Mais une chose est certaine, Louis et toi, vous avez besoin d’une pause. Et je parle pas de votre escapade prévue dans quelques jours. Je pense que c’est foutu pour votre week-end en amoureux de toute façon. Je parle plutôt d’un break de votre couple.

J’acquiesce d’un hochement de tête.

— Si Matthew te fait vivre autant d’étincelles, de papillonnements et d’excitation, je crois que t’es mieux d’aller au bout de cette histoire. C’est clairement le signe que quelque chose cloche dans ta relation avec Louis-Philippe. Qu’il manque quelque chose.

Ses mains retrouvent les miennes.

— T’es encore toute jeune, Laurie. Tu peux pas passer ta vie à t’oublier pour faire plaisir aux autres et à te taper dépression par-dessus dépression parce que le bonheur de ta famille est plus important que le tien. Juste pour sauver les apparences. Il faut pas juste que tu survives. Il faut que tu vives.

Les larmes jaillissent à nouveau de mes yeux. Elle a raison. Et ça fait tellement mal de l’entendre.

— Rappelle-toi qu’il y aura jamais personne d’autre de plus important dans ta vie que toi-même. Tes enfants, ils seront pas heureux si toi, tu l’es pas. Tu peux pas t’occuper d’eux comme il le faut si tu t’occupes pas de toi, avant ça. Et pour aller mieux, te sentir bien, plus vivante, plus épanouie… ça se peut que tu doives te séparer de Louis.

Elle m’enserre à nouveau. Je ne sais combien de minutes s’écoulent, mais lorsque je me détache d’elle, il est passé minuit. Je la remercie d’être venue et elle me fait promettre de lui donner de mes nouvelles. J’essaie d’assimiler ce qui est ressorti de notre discussion, mais tout s’emmêle dans mon esprit.

Épuisée, engourdie par le vin et les cachets de mélatonine que j’ai ingérés en guise de somnifères, je tombe rapidement dans les bras de Morphée sans même avoir pris la peine d’enfiler un pyjama.

Mon crâne cherche à se fendre en deux tellement la migraine qui m’a prise d’assaut dès que mes paupières se sont soulevées est destructrice. Par réflexe, ma main a cherché en vain le corps de Louis-Philippe à mes côtés dans le lit. Mais comme je m’y attendais, il brille par son absence. Il n’a jamais découché depuis qu’on a les enfants. C’est la première fois qu’il ne dort pas à la maison sans me prévenir. Au moins, il s’est résigné à me donner de ses nouvelles, car j’ai reçu un texto à 1 h 24, que je n’ai lu que ce matin en me réveillant.

 

Je descends à la cuisine mettre en marche la cafetière, puis me dirige vers la salle de bain. Ma main s’immobilise sur la poignée de la pharmacie quand j’aperçois mon reflet dans le miroir. Mes paupières sont encore gonflées de larmes et de petits vaisseaux rouges décorent le pourtour de mes iris. Wow. Je fais pitié à voir et c’est ce soir qu’a lieu notre bal grandiose digne des Bridgerton. Je prends deux cachets de naproxène puis appose des patchs de collagène sous mes yeux pour tenter de gérer les dommages collatéraux d’hier soir. J’entends tout à coup les petits pas de Lilia dans l’escalier.

— Bon matin, ma puce. Je t’ai préparé ton bol de céréales. Je vais aller réveiller ton frère.

J’appose un baiser sur le sommet du crâne de ma fille et ferme les yeux en m’imprégnant de l’odeur de baies de ses cheveux.

 

Si Louis-Philippe et moi nous séparons, je ne pourrai jamais

survivre au fait de ne voir mes enfants qu’une semaine sur deux.

 

Il est clair que je préférerais avoir la garde exclusive. Mais Louis ne me laisserait jamais faire. Et avec raison. Ce serait injuste pour lui. C’est un excellent père. C’est une excellente personne, point à la ligne. On ne fitte juste plus ensemble, aussi triste cela puisse-t-il être. Sentant mes yeux se mouiller, je chasse vite mes appréhensions du revers de la main et me rends au sous-sol pour tirer Dylan du sommeil. Il ronchonne quelque peu puis nous rejoint à la table dix minutes plus tard.

— Il est où, p’pa? m’interroge-t-il.

Je m’attendais à ce que mes enfants me posent la question. C’est pourquoi j’ai préparé une réponse qui saura les convaincre: — Chez Madeleine. Elle devait bosser sur un tournage nocturne, et comme Tonton Henri était pas là non plus, elle voulait pas laisser Savannah seule. C’est pourquoi elle a demandé à votre père.

— Il est allé chez Savannah sans me le dire?!

Comme s’il regrettait aussitôt le ton extatique sur lequel il a prononcé le nom de celle qui fait battre son cœur, les joues hâlées de Dylan prennent une teinte rosée et il baisse le menton, tout à coup bien concentré sur le badigeonnage de sa rôtie au beurre d’arachides. Je lui explique: — Oui… mais bon, elle dormait déjà quand papa est arrivé, de toute façon.

Lilia pouffe. Mon garçon réplique en lui flanquant une petite tape sur l’avant-bras.

— Aïe! Mamaaan!

— OK, les enfants, ça suffit!

La porte de la maison s’ouvre soudainement. Louis-Philippe se tient de peine et de misère dans l’embrasure. Nos regards se croisent. Il a une mine affreuse. Soit il n’a pas fermé l’œil de la nuit, soit il s’est pris toute une cuite.

— Papaaa! s’exclame Lilia en accourant vers lui.

Il enlace notre fille puis, sans même risquer un regard dans ma direction, il annonce d’une voix éraillée:

— Je vais me doucher. Je peux m’occuper d’aller porter les enfants.

J’entrouvre la bouche, mais me ravise. Sa phrase sonnait plus comme une affirmation qu’une question.

Une fois la cuisine rangée et mes nombreux sacs remplis à craquer en vue de la soirée, je me rends dans le hall d’entrée. Le reste de ma famille se prépare aussi à quitter notre demeure. Je me décide à aborder mon conjoint, non pas par choix, mais plutôt par obligation. C’est aussi le party de Noël de Louis-Philippe ce soir avec ses collègues de l’Université, alors je veux simplement m’assurer que nos plans tiennent toujours. — Ce sont bien tes parents qui s’occuperont de Dylan et de Lilia après l’école?

— Oui.

L’impassibilité de sa voix me frigorifie. Je prends une bonne inspiration avant de m’adresser à mes enfants:

— OK. Vous vous souvenez que vous dormez chez vos grands-parents, cette nuit? Vous avez tout ce qu’il vous faut dans vos bagages? — Oui, m’man.

— Parfait, je les laisse ici, près de la porte. N’oubliez pas de les emporter avec vous quand grand-papa va passer vous prendre.

On quitte la maison. Je risque un «bonne journée» à l’attention de Louis, mais n’obtiens aucune réponse de sa part. C’est à mon tour de me faire du souci. L’état d’esprit dans lequel il semble se trouver m’inquiète.

 

J’espère qu’il ne fera pas de bêtises ce soir.

 

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