Épées de Lankhmar

Fritz Leiber · Chapitre 10 sur 21

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Épées de Lankhmar

Chapitre 10

10

 

À l’aube, Fafhrd vola un agneau puis pilla un champ de maïs, au nord d’Ilthmar, afin d’assurer sa subsistance et celle de sa monture. Les côtelettes, grillées sur un feu de bois – ou au minimum convenablement roussies – se révélèrent délicieuses, mais la jument, tout en mâchant, regardait son maître avec une approbation des plus mitigées, comme si elle avait voulu dire : « Je mangerai ce maïs, même s’il est trop doux et laiteux comparé au grain mingol dur comme la pierre avec lequel j’ai été élevée et qui m’a donné tout mon courage. Car pour en avoir, c’est bien connu, il faut savoir serrer les dents ! »

Leur repas terminé, le cavalier et sa monture durent déguerpir à la hâte quand des bergers et des paysans indignés leur fondirent dessus. Lancée par la fronde d’un pâtre qui devait sûrement assommer une dizaine de loups par jour, une pierre frôla le haut du crâne du barbare. Sans songer à riposter, il talonna la jument jusqu’à ce qu’il soit hors de portée de ses poursuivants, puis la fit passer au trot pour se laisser le temps de réfléchir avant l’inévitable traversée d’Ilthmar, qu’aucune route ne contournait, et dont il apercevait déjà les tours dans le lointain. Quand le soleil tapait fort, elles semblaient en or, mais ce n’était qu’une illusion d’optique…

Située au bord de la mer Intérieure, un peu au nord de la terre du Naufrage – qui jouxtait l’ouest du royaume de Lankhmar –, Ilthmar était une cité glauque et dangereuse où l’argent régnait en maître. Bien qu’assez proche de Lankhmar, elle se dressait à la lisière du monde connu et à peu près à équidistance des contrées Orientales, défendues par un désert, des terres forestières du pays des Huit Cités et des steppes où les impitoyables Mingols, des nomades, installaient ici ou là leurs grands villages de tentes.

Tirant parti de leur situation géographique, les Ilthmariens s’étaient fait une spécialité d’extorquer par la fourberie ou la force des droits de passage à tous les voyageurs. Écumant les terres et la mer, les pirates et les brigands d’Ilthmar étaient universellement redoutés. Très malins, ils partageaient leur butin avec les barons indisciplinés qui régnaient sur la région. Aucune des grandes puissances de Nehwon ne pouvant se permettre de laisser une concurrente dominer un tel point stratégique, Ilthmar jouissait de l’indépendance qu’on concède à un intermédiaire commercial – et tant pis si celui-ci est totalement indigne de confiance !

Étant à la croisée des chemins du monde connu, Ilthmar avait le douteux privilège de centraliser les ragots colportés par les voyageurs de tout poil. À n’en pas douter, c’était pour cette raison que Ningauble des Sept Yeux avait élu domicile au sud de la ville, dans une grotte – ou plutôt, un labyrinthe de grottes – défendue par une batterie de sortilèges.

En chemin, Fafhrd ne vit pas de pillards mingols, et cela lui déplut souverainement. En état de siège, Ilthmar aurait été relativement facile à traverser. En temps de paix, la ville faisait mine de se dorer paresseusement au soleil, mais ses petits yeux de fouine étaient sans cesse à l’affût d’une proie à détrousser.

Le Nordique regrettait de ne pas avoir emmené Kreeshkra, comme il en avait l’intention avant de recevoir le message de Sheelba. Son apparence terrifiante aurait été un meilleur sauf-conduit qu’un laissez-passer portant le sceau en forme de benemoth du roi d’Orient. Qu’il l’aime à la folie ou la fuie comme la peste, un homme se comportait toujours comme un crétin avec une femme qu’il venait juste de mettre dans son lit. À présent, il regrettait de lui avoir donné son arc – ou au moins de ne pas en avoir eu deux.

Malgré ses appréhensions, le barbare avait traversé les trois quarts de la ville, passant devant une enfilade d’auberges pouilleuses et de petites tavernes où on servait du vin additionné d’opium, avant d’avoir des ennuis. Jusque-là, la grande caravane bariolée qui s’apprêtait à partir pour les contrées Orientales – un voyage de retour, à l’évidence – avait fort obligeamment monopolisé l’attention des prédateurs de tout poil.

Le Nordique regarda pour la énième fois autour de lui. Comme partout ailleurs à Ilthmar, l’unique ornement qui « égayait » les bâtiments était l’effigie du dieu-rat local, inlassablement reproduite.

Les ennuis survinrent deux pâtés de maisons après que Fafhrd eut dépassé la caravane. Jaillissant de nulle part, sept brigands au visage zébré de cicatrices et marqué par la petite vérole se campèrent devant le Nordique et lui ordonnèrent de mettre pied à terre. Uniformément vêtus de cuir noir, ces gaillards brandissaient des épées dentées et toute une panoplie d’armes peu engageantes.

L’un d’eux tendit le bras pour saisir la bride de la jument à proximité du mors. Une erreur grossière ! D’une habile ruade latérale, la vaillante monture, avec une précision d’escrimeur, trompa la garde du sale type et lui expédia son sabot gauche dans la figure.

Fafhrd dégaina Bâton Gris et ouvrit la gorge du brigand le plus proche.

Répétant son ingénieuse manœuvre, la jument défonça la cage thoracique d’un fort peu chevaleresque ruffian qui s’apprêtait à planter un javelot entre les omoplates de Fafhrd.

La plaisanterie ayant assez duré à son goût, le Nordique lança sa monture au galop. Fendant l’air, la brave bête sortit de la ville bien trop vite pour que la garde baronniale d’Ilthmar – une association de larrons à peine plus respectables que les brigands – ait le temps de l’intercepter.

Après une bonne demi-lieue de cavalcade, Fafhrd jeta un coup d’œil derrière lui et constata que personne ne le poursuivait. Il n’en fut pas rassuré pour autant. Quand les brigands d’Ilthmar collaient aux basques de quelqu’un, ils ne lâchaient pas facilement le morceau. Assoiffés de vengeance et ivres de cupidité, les quatre survivants de cette bande d’assassins se lanceraient bientôt sur ses traces. Cette fois, ils auraient des arcs et utiliseraient plus intelligemment leurs javelots.

Atteindre le fief de Ningauble n’allait pas être une promenade de santé…

Pour Glipkerio Kistomerces, la session du Conseil extraordinaire fut une épreuve difficilement supportable. Malgré le nom pompeux, il s’agissait simplement d’une séance plénière où étaient présents les membres du Grand Conseil et du Conseil de guerre, plus une poignée de notables – dont Hisvin, qui n’avait rien dit jusque-là, mais qui ne perdait pas une miette de ce qui se passait.

Tous les autres, avec de grands effets de manches, histoire d’en rajouter un peu, parlaient interminablement d’un sujet assommant : les rats, les rats et encore les rats !

Assis, le suzerain filiforme ne faisait pas si grand que cela, car l’essentiel de sa haute taille était dans ses jambes. Depuis un bon moment, il avait glissé ses mains sous la table pour dissimuler la nervosité qui faisait onduler ses doigts comme un nid de longs serpents blancs. Peut-être à cause de cette précaution, il était affligé d’un tic facial qui faisait glisser sa couronne d’or sur ses yeux toutes les treize inspirations – il avait compté et ce nombre lui paraissait de fort mauvais augure.

Pour ne rien arranger, il avait dû manger à la va-vite et frugalement. Pis encore, depuis ce triste repas, il n’avait pas vu une servante ou un page se faire fouetter ou même simplement gifler. À cause de ces contrariétés, ses pauvres nerfs, plus longs que ceux du commun des mortels en raison de sa grande taille et de sa nature aristocratique, étaient dans tous leurs états. La veille, se souvint-il non sans agacement, il avait envoyé Reetha à Samanda, et la grosse intendante ne lui avait toujours pas communiqué l’heure de la punition. En maître avisé, il n’ignorait pas que l’attente faisait partie du châtiment, mais dans le cas présent, c’était lui qui souffrait qu’on le prive d’un de ses plus grands plaisirs. La grosse truie manquait à tous ses devoirs ! Mais pourquoi, lorsqu’il allait mal, avait-il besoin de voir un autre être souffrir ? Décidément, le destin n’avait pas été tendre avec lui…

À présent, un crétin en toge noire récitait une série d’arguments – neuf, pour être précis – en faveur d’un plan absurde : engager tous les prêtres du clergé d’Ilthmar, la ville dont le dieu était un rat, afin qu’ils viennent prier pour le salut de Lankhmar.

À bout de nerfs et de patience, Glipkerio ne supportait même plus les compliments mielleux que chaque orateur lui débitait avant d’entrer dans le vif du sujet. Chaque fois qu’un de ces idiots marquait une pause pour reprendre son souffle, il en profitait pour glisser (au hasard) un « oui » ou un « non » censé accélérer les débats. Hélas, ces interventions semblaient avoir l’effet inverse.

Comble de malheur, Olegnya Fléau-des-Mingols n’avait pas encore parlé, et c’était le champion incontesté des discours creux, interminables et ennuyeux à mourir.

Un page approcha du suzerain, s’inclina humblement et lui tendit un petit carré de parchemin plié et scellé à la cire de bougie. Glipkerio s’en empara, reconnut le gros pouce de Samanda imprimé dans la cire, ouvrit la missive et la lut.

« À trois heures précises, elle sera fouettée avec des lanières de métal chauffées au rouge. Ne sois pas en retard, petit suzerain, car je ne t’attendrai pas. »

Glipkerio se leva d’un bond. Venait-il d’entendre sonner deux heures et demie, ou trois heures moins le quart ?

Brandissant la note repliée devant ses conseillers – volontairement ou parce que son bras bougeait de son propre chef –, il déclara avec un regard brillant de défi :

— Des nouvelles capitales de mon arme secrète ! Je dois rencontrer sur-le-champ l’expéditeur de ce message.

Sans attendre la réaction des conseillers, mais avec un ultime tic qui fit basculer la couronne jusque sur son nez, le suzerain de Lankhmar se détourna et, franchissant une arche de bois ornée d’argent, quitta promptement la salle du Conseil.

Hisvin se laissa glisser de sa chaise, salua les conseillers, ses lèvres serrées ne daignant pas dessiner un sourire, puis suivit le suzerain à toute allure, comme s’il avait sous sa toge des roulettes à la place des pieds. Le rattrapant dans le couloir, il posa une main sur l’avant-bras de Glipkerio, qui se trouvait à peu près à la hauteur de sa tête casquée de cuir. Après avoir regardé autour de lui, au cas où les murs auraient eu des oreilles, le père d’Hisvet murmura :

— Réjouis-toi, ô puissant esprit qui tient lieu de cerveau à Lankhmar, car la planète retardataire est enfin arrivée à son point de rendez-vous avec les autres astres. Ce soir, je lancerai le sortilège qui débarrassera ta cité des rats.

— Pardon ? demanda Glipkerio. Ah oui, oui, c’est très bien… (Tout en tentant de se dégager de la prise d’Hisvin, il poussa sa couronne en arrière afin qu’elle repose de nouveau sur son auguste mais un rien trop étroite tête.) Pour l’instant, je suis pressé, et…

— La grosse intendante rongera son frein en t’attendant, lâcha Hisvin d’un ton méprisant. Ce soir, quand sonnera minuit, je déclamerai la formule qui sauvera Lankhmar – et ton trône, par la même occasion, car il risque de t’arriver malheur si nous n’en finissons pas vite avec les rats.

— Samanda n’attendra pas, justement ! gémit Glipkerio. Il serait minuit, d’après toi ? C’est impossible ! Il n’y a pas cinq minutes, trois heures n’avaient pas encore sonné…

— Grand sage doté d’une infinie patience, maître du temps et des eaux célestes, dit Hisvin en se dressant sur la pointe des pieds, j’ai parlé de ce soir ! (Il enfonça ses ongles dans la peau du suzerain et continua :) C’est la nuit ou jamais, sublime monarque ! Mes diaboliques informateurs affirment que les rats ont prévu de se montrer discrets toute la soirée, afin d’endormir notre vigilance, puis de lancer un assaut massif à minuit. Pour nous assurer que les rongeurs seront tous dans les rues quand je jetterai mon sort du haut du plus grand minaret de ton palais, tu devras ordonner à tes soldats et à tes policiers de se rassembler dans les casernes sud une heure avant minuit. Charge le général Olegnya de leur tenir un petit discours, histoire de leur gonfler le moral. Ce vieux crétin mordra à l’hameçon, parce qu’il adore bavasser. Comprends-tu ce que je te dis, mon… suzerain ?

— Oui, oui et oui ! s’écria Glipkerio en grimaçant, car les ongles du marchand de blé lui faisaient un mal de chien. (Pourtant, il n’était pas furieux, mais seulement pressé de filer.) Ce soir, à onze heures, les soldats et les policiers… casernes sud… discours d’Olegnya… Maintenant, Hisvin, je dois aller…

— … Voir une servante se faire fouetter ! acheva le marchand de blé sans relâcher sa prise sur l’avant-bras du suzerain. À minuit moins le quart, attends-moi dans ta salle d’audience bleue, d’où je monterai au sommet du minaret pour lancer mon sortilège. Tu devras être avec moi, et tes pages se tiendront prêts à aller délivrer au peuple un message qui le rassurera. Fais en sorte qu’ils soient tous munis d’un sceptre attestant de leur autorité. Pour te distraire, je t’enverrai ma fille, sa servante et une multitude d’esclaves mingols qui remplaceront les pages pendant leur absence. Tant que tu y seras, prévois des sceptres pour eux aussi. En outre…

— Oui, oui, cher Hisvin, coupa Glipkerio, de plus en plus pressé de filer. Je te suis très reconnaissant… Hisvet et Frix sont vraiment parfaites… Je me souviens de tout… Minuit moins le quart, la salle bleue, les sceptres pour les pages et les Mingols… À présent, il faut que…

— Encore une chose, ajouta Hisvin, impitoyable, sa main refermée comme un étau sur l’avant-bras du suzerain. Méfie-toi du Souricier Gris ! Et dis à tes gardes de ne pas le laisser approcher du palais. Maintenant, va donc te livrer à ton passe-temps favori !

Hisvin lâcha enfin le suzerain.

Quand il s’avisa qu’il était libre, Glipkerio massa sa chair douloureuse et balbutia :

— Euh, oui, le Souricier… Un méchant bonhomme ! Mais tout le reste me paraît très bien. Mille fois merci, Hisvin ! Désolé, il faut que j’aille…

— … Voir une servante se faire fouetter, ne put s’empêcher de répéter le marchand de blé tandis que le suzerain s’éloignait à grands pas.

Piqué au vif par cette remarque, Glipkerio se retourna.

— Non, m’occuper d’affaires de la plus haute importance ! J’ai d’autres armes secrètes que la tienne, vieil homme, et tu n’es pas le seul sorcier de ma connaissance.

Il repartit, sa toge noire flottant au vent.

Portant ses mains décharnées à ses lèvres, Hisvin cria :

— J’espère que tes « affaires » se tortilleront comme il faut et que leurs cris apaiseront tes nerfs, héroïque suzerain !

Le Souricier montra sa bague de messager aux gardes postés devant l’entrée « terrestre », dite porte d’Opale, du palais de Glipkerio. À vrai dire, il s’attendait à des problèmes, car Hisvin avait eu deux jours entiers pour détruire sa réputation auprès du suzerain. De fait, on lui jeta des regards obliques, et il dut attendre assez longtemps pour pouvoir souffrir pleinement des effets de sa gueule de bois. Comme toujours en de pareilles circonstances, il se jura de ne plus jamais boire autant, et surtout d’éviter les mélanges.

Ayant du temps pour réfléchir, il se demanda comment il avait pu être assez idiot pour s’aventurer en pleine nuit dans des rues infestées de rats. Il devait y avoir un dieu pour les ivrognes, car il avait réussi à s’en tirer entier, y compris sur le chemin du retour, où une deuxième embuscade des rongeurs, dans son état d’ébriété avancé, lui aurait sûrement été fatale. Quoi qu’il en soit, il était revenu chez Nattick, où il avait retrouvé la fiole noire de Sheelba et résisté à l’impulsion stupide de la boire sur-le-champ.

De cette absurde aventure, il lui restait la missive émoustillante d’Hisvet, et ce n’était pas rien. Dès qu’il en aurait fini avec ses affaires en cours, il se précipiterait chez la damoiselle, et…

Un garde revint d’il ne savait trop où et lui fit signe d’entrer.

Le troisième majordome du palais, un type au sourire méprisant avec qui il échangeait des ragots depuis des années, apprit au petit aventurier que le suzerain présidait le Conseil extraordinaire, dont Hisvin faisait désormais partie. Tapotant avec confiance la fiole rangée dans sa bourse, le Souricier résista à la tentation d’exhiber son arme magique antirats devant les notables de Lankhmar et le foutu père d’Hisvet. Pour que ça marche, il fallait que les rats soient rassemblés quelque part, et pour convaincre Glipkerio de le laisser agir, il valait mieux qu’il le voie en privé.

Histoire de passer le temps, il erra dans le dédale de couloirs du palais, tendant l’oreille dès qu’il captait des échos de conversation.

Comme souvent lorsqu’il avait une heure ou deux à tuer, il se dirigea vers la cuisine. Même s’il détestait Samanda, il s’efforçait de la flagorner dès qu’il en avait l’occasion, parce qu’il avait conscience de son influence au palais. De plus, il adorait ses champignons farcis et son vin chaud.

Les corridors aux dalles d’une propreté impeccable qu’il traversa étaient tous déserts. Cela n’avait rien d’étonnant à cette heure, entre la fin du déjeuner et le début du dîner, où tous les domestiques qui en avaient l’occasion allaient piquer un petit roupillon. En outre, la présence des rats décourageait sûrement les promeneurs potentiels.

À un moment, le petit homme crut entendre des bruits de pas derrière lui. Mais lorsqu’il se retourna, il n’y avait personne…

Quand il commença à sentir des odeurs de cuisine, de cheminée et d’eau savonneuse, un silence de mort régnait autour de lui. Cela ne dura pas, car une cloche sonna trois fois, et une voix (celle de Samanda) cria :

— Dehors !

D’instinct, le Souricier recula de deux ou trois pas. Devant lui, un rideau de cuir s’écarta pour laisser passer trois marmitons et une servante dont les pieds nus ne faisaient aucun bruit sur le sol carrelé. À la chiche lueur qui filtrait au travers des hautes fenêtres, on eût dit que des personnages de cire soudain animés passaient en courant devant le petit homme – sans le voir, même s’ils ne le bousculèrent pas. Mais leur discrétion était peut-être le résultat d’une discipline inculquée à grands coups de fouet.

Aussi silencieusement que cet étrange quatuor de domestiques récemment rasés et tondus par les barbiers, le Souricier avança et regarda par la fente du rideau.

Les tentures des trois autres entrées de la cuisine étaient également tirées. Dans la grande salle où régnait une chaleur étouffante, il n’y avait que deux personnes. L’énorme Samanda, qui suait comme une truie dans sa robe de laine et sous sa coiffure ridicule, chauffait dans la cheminée les sept lanières métalliques d’un fouet à long manche. Les retirant des flammes, elle les examina, constata qu’elles rougeoyaient à peine et les remit dans l’âtre sans cesser de regarder fixement Reetha, debout au centre de la pièce, les bras collés le long du corps.

À part son collier noir, la pauvre fille était nue comme au jour de sa naissance.

— Tiens-toi plus droite, petite chienne, dit Samanda, de la sueur ruisselant sur sa moustache. Tu préférerais être attachée à des anneaux de fer, à la porte de la cave ? Si c’est le cas, n’hésite pas à me le dire…

L’odeur de l’eau savonneuse usée agressait maintenant les narines du Souricier. Regardant un peu sur le côté, il remarqua un grand seau de bois où un gros balai-éponge trempait dans une eau grisâtre.

— Nous y voilà, dit Samanda après avoir de nouveau examiné le fouet. Les lanières sont bien rouges. Serre les dents, ma mignonne !

Le Souricier se glissa dans la cuisine, saisit le balai et chargea Samanda en espérant que l’énorme éponge, brandie à hauteur de son visage, empêcherait l’intendante d’identifier son agresseur. Alors que le fouet s’abattait dans le vide, il propulsa la masse humide en forme de tête de méduse dans la figure de la grosse tortionnaire, qui bascula en arrière, se prit les pieds dans une broche qui dépassait de la cheminée et tomba sur ses fesses copieusement rembourrées.

Laissant l’éponge sur le visage de Samanda, le manche du balai soigneusement posé entre ses gigantesques seins, le Souricier se retourna, aperçut au passage une paire d’yeux jaune pâle, derrière un des rideaux, constata que les lanières du fouet rougeoyaient encore un peu sur le sol, devant la cheminée, et approcha de Reetha, toujours droite comme une statue et les yeux fermés en attente du début de sa punition.

Quand le petit homme lui prit le bras, juste sous une aisselle, la malheureuse cria de terreur et de surprise. Ignorant sa réaction, il la tira jusqu’à l’entrée par laquelle il était passé, mais s’immobilisa en entendant des bruits de pas dans le couloir.

Le Souricier se dirigea vers le rideau derrière lequel il n’avait pas repéré les yeux d’un espion. Entendant d’autres bruits de pas, il recula jusqu’au centre de la cuisine sans lâcher Reetha.

Reposant toujours sur son arrière-train, Samanda s’était débarrassée du balai et elle essuyait frénétiquement ses yeux irrités par le savon.

Sa couronne de travers, Glipkerio – l’espion aux yeux jaunes – entra en trombe dans la cuisine avec deux gardes qui braquèrent aussitôt leur hallebarde sur le Souricier. Derrière ces trois importuns, plusieurs hommes en armes se pressaient, et les trois autres entrées étaient également obstruées par des colosses animés de mauvaises intentions.

— Ignoble Souricier Gris ! s’écria Glipkerio en pointant un long index blanc sur le petit homme. Hisvin m’avait laissé entendre que tu complotais contre moi, et voilà que je te prends en flagrant délit de trahison !

Le petit aventurier s’accroupit, saisit l’anneau scellé dans le sol et tira dessus de toutes ses forces. Une trappe de bois revêtue de carreaux se souleva en grinçant sur ses gonds.

— Par là ! cria le Souricier à Reetha, qui obéit avec une vivacité et un sang-froid remarquables.

Le petit homme la suivit et laissa retomber derrière lui la trappe qui se referma juste à temps pour coincer la pointe de deux hallebardes et, probablement, arracher ces armes des mains de leurs propriétaires. Deux cales providentielles qui interdiraient sans doute à ses poursuivants d’ouvrir la trappe, pensa le petit aventurier, pas mécontent de cette facétie du hasard.

Avant de plonger dans l’inconnu – et dans une parfaite obscurité –, il avait eu le temps de jeter un coup d’œil dans le trou. Un escalier de pierre conduisait à une cave aux murs couverts de salpêtre. Prenant de nouveau Reetha par le bras, le petit homme l’aida à descendre les marches puis à avancer jusqu’au bout de la pièce. Puis il lâcha la fille et sortit de sa bourse son briquet à amadou et une courte bougie à la mèche très épaisse.

Un craquement retentit en haut des marches. Certainement parce qu’un garde venait de casser la hampe de sa hallebarde en tentant d’en dégager la pointe.

— Soulevez ! cria une voix étouffée.

Le petit aventurier en sourit d’aise. En forçant ainsi, les crétins qui le traquaient coinceraient encore plus les « cales ».

Annoncée par quelques étincelles, une petite flamme jaillit du briquet à amadou et embrasa la mèche de la bougie. Refermant le briquet, le Souricier leva la chandelle au-dessus de sa tête. Aussitôt, la flamme grossit et devint plus brillante.

Reetha passa les bras autour du cou du petit homme et se serra contre lui, tétanisée de terreur.

Acculant les deux fugitifs au mur du fond, de gros rats silencieux formaient un demi-cercle menaçant de fourrure noire et d’yeux rouges. Des centaines – non, des milliers ! – d’autres rongeurs sortaient des trous qui constellaient la base des murs de la cave où s’entassaient des tonneaux, des barils et des sacs de céréales.

Avec un sourire mauvais, le Souricier rangea le briquet à amadou dans sa bourse et en tira un autre petit objet.

Du coin de l’œil, il repéra tout près de Reetha et lui un gros trou de rats récemment rongé – ou peut-être creusé au burin ou à la pioche, si on en jugeait par les éclats de mortier et de pierre qui jonchaient le sol. Aucun rat n’en sortait pour le moment, mais ça pouvait changer, et il fallait être vigilant…

Le petit homme déballa la fiole noire de Sheelba et retira le bouchon de cristal.

Dans la cuisine, là-haut, les abrutis congénitaux tapaient comme des sourds sur la trappe. Une autre manœuvre parfaitement inutile !

Des rats continuaient à émerger de leurs trous, couvrant le sol d’un épais tapis noir vivant, sauf à l’endroit fort petit où Reetha s’accrochait au Souricier comme à une bouée de sauvetage.

Son rictus s’élargissant, le petit aventurier porta la fiole à ses lèvres, en prit une petite gorgée, la fit rouler sur sa langue, l’avala puis but d’un trait le reste du liquide amer.

— J’aurais bien bu un peu de vin, lui reprocha timidement Reetha.

— Ce n’est pas du vin, répondit le petit homme, mais une potion magique !

S’ils n’avaient pas été rasés, la servante aurait sûrement froncé les sourcils au point qu’ils se rejoignent sur son front. Faisant un clin d’œil à sa compagne, le Souricier jeta la fiole au loin et attendit que son pouvoir antirats, quel qu’il fût, se manifeste.

En haut des marches, des grincements métalliques et des craquements de bois torturé indiquèrent au petit homme que les soldats s’y prenaient enfin de la bonne façon et utilisaient des barres à mine. Avec un peu de chance, la trappe s’ouvrirait à temps pour que Glipkerio voie le Souricier écrabouiller l’armée de rongeurs. Un parfait minutage.

Le tapis noir vivant commença à onduler et des couinements furieux en montèrent. Avides d’en finir, certains rats grinçaient rageusement des dents.

De mieux en mieux ! S’ils étaient combatifs, leur déroute n’en serait que plus spectaculaire.

Le Souricier nota soudain distraitement qu’il se tenait au centre d’une grande flaque de boue rose bordée de gris qu’il n’avait pas remarquée en arrivant. De sa vie, il n’avait jamais vu pareil limon dans une cave.

Il eut tout d’un coup l’impression que ses yeux étaient gonflés et brûlaient un peu. Puis il sentit couler en lui un pouvoir quasi divin. Levant la tête vers Reetha, il s’apprêta à lui souffler de ne pas avoir peur quand elle verrait la peau de son sauveur briller comme de l’or ou ses yeux lancer des éclairs jumeaux qui carboniseraient les rats en une fraction de seconde.

Mais un détail curieux lui coupa la chique.

Levant la tête vers Reetha ?

Pourtant, il était un peu plus grand qu’elle…

À ses pieds, la flaque était devenue une petite mare et il avait de la boue jusqu’aux chevilles.

Avec un dernier craquement, la trappe se souleva, en haut des marches, et la lumière de la cuisine se déversa sur l’océan de rats.

Le Souricier faillit avoir une attaque. Les rongeurs étaient aussi gros que des chats ! Non, que des loups noirs ! Non, que des hommes couverts de fourrure !

Le petit homme voulut s’accrocher à Reetha et découvrit qu’il essayait d’entourer de ses bras un mollet devenu pour lui aussi énorme que la colonne d’un temple. Levant les yeux, il aperçut le visage géant de la servante, deux bons étages plus haut. Les yeux écarquillés, la pauvrette se demandait sans doute où était passé son chevalier servant.

À cet instant, les propos ambigus et fielleux de Sheelba revinrent à la mémoire du Souricier.

« Ma potion t’aidera à être à la hauteur de la situation. Tu seras en mesure d’affronter les rats… »

À la hauteur, oui, c’était le cas de le dire !

La flaque de boue s’étendait toujours et le Souricier s’y enfonçait de plus en plus. Désespéré, il resta encore un moment collé à la jambe de Reetha avec l’espoir – peu fondé et nullement chevaleresque – qu’elle allait rapetisser comme ses armes et ses vêtements. Ainsi, il aurait au moins une compagne de misère.

Pas un instant, et ce fut peut-être tout à son honneur, il ne songea à crier à la servante de le ramasser.

Soudain, un appel si fort qu’il fit trembler le très petit homme de la tête aux pieds jaillit de la bouche géante de Reetha.

— Qu’est-ce que tu fiches ? Je suis morte de peur ! Utilise ta magie !

Le Souricier s’écarta de la grande colonne de chair, pataugea dans la boue, faillit s’étaler mais parvint à dégainer Scalpel, sa fidèle épée désormais à peine plus grosse qu’une aiguille à repriser les voiles. Quant à la bougie qu’il tenait toujours dans sa main gauche, elle avait à présent la taille idéale pour éclairer une chambre dans une maison de poupée.

Dans une cacophonie de bruits de pattes, de grincements de griffes et de couinements guerriers, le Souricier vit que les rats fondaient sur lui, soulevant des colonnes de poussière – étrangement, on eût dit de la poudre – lorsqu’ils franchissaient la frontière grise pour venir patauger dans la boue rose.

Pétrifiée de terreur, Reetha regarda son sauveur, devenu incroyablement petit, pivoter sur lui-même, sauter par-dessus un éclat de pierre et atterrir dans une gerbe d’éclaboussures roses. Sa minuscule épée brandie, il abrita sa bougie sous un pan de son manteau, s’engouffra dans le trou de rats, derrière la servante, et disparut.

Se bousculant pour passer en premier, des rats frôlèrent les chevilles de Reetha et s’engouffrèrent dans l’ouverture derrière le Souricier. Le reste de la horde se précipita dans les autres trous. Mais un gros rongeur s’attarda assez longtemps pour mordre le pied droit de Reetha.

Les nerfs de la servante craquèrent. Criant de terreur, elle se mit à courir dans la boue rose puis dans la poussière grise, s’engagea dans l’escalier, se fraya un chemin entre des gardes abasourdis, émergea dans la cuisine, se jeta à plat ventre sur le sol et éclata en sanglots.

Ayant repris ses (mauvais) esprits, Samanda fixa une chaîne au collier de la pauvre fille.

Les bras croisés au-dessus de la tête pour éviter de s’ouvrir le crâne sur une saillie rocheuse – et accessoirement afin de s’épargner un contact facial désagréable avec des toiles d’araignée, des doigts fantomatiques et des ailes diaphanes –, Fafhrd aperçut enfin devant lui un cercle déchiqueté de lumière verte. Une fois parvenu au bout du tunnel, il entra dans une grande grotte dotée d’innombrables issues et éclairée, au centre de son sol de pierre, par un feu aux flammes vertes. Deux garçons rachitiques au regard vif vêtus de haillons – des spécimens typiques de gamins des rues tels qu’on en trouvait à la pelle à Lankhmar, à Ilthmar et dans toutes les cités décadentes – alimentaient le foyer avec de petites bûches d’un bois rougeâtre.

L’œil toujours acéré, Fafhrd remarqua qu’un des gosses avait une cicatrice boursouflée sur le haut de la joue gauche.

De l’autre côté du feu, sur une grosse pierre plate, trônait un poussah enveloppé d’un manteau dont les manches dissimulaient ses mains. Le visage noyé dans les ombres de sa large capuche, l’obèse piochait des feuilles de parchemin ou des tessons de poterie dans la grande pile posée à côté de lui. Pour mieux étudier les inscriptions qui y figuraient, il plaçait les petits objets à l’intérieur de son capuchon.

— Bienvenue, mon cher fils, dit-il au Nordique d’une voix étrangement flûtée. Quel bon vent t’amène ?

— Tu le sais très bien ! rugit Fafhrd en avançant jusqu’à ce qu’il voie nettement l’ovale sombre niché à l’intérieur du capuchon – le « visage » de Ningauble, ou ce qui en tenait lieu. Que dois-je faire pour sauver le Souricier ? Que se passe-t-il à Lankhmar ? Et pourquoi, au nom de tous les dieux de la Mort et du Désastre, ce sifflet en fer-blanc est-il si important ?

— Tu t’es converti aux énigmes, cher fils ? demanda le sorcier sans cesser de trier ses détritus. Quel sifflet ? Qui menace le Souricier, ce jeune imprudent ? Enfin, que vient faire Lankhmar dans tout ça ?

Fafhrd éructa un chapelet de jurons dont l’écho fit trembler les stalactites de la voûte. Puis il sortit de sa bourse le message de Sheelba et le brandit rageusement.

— Regarde bien, messire Je-Ne-Sais-Rien ! Pour commencer, j’ai dû laisser tomber une jolie fille à cause de ce message, et…

Ningauble émit un léger sifflement. Une des chauves-souris toujours accrochées à ses épaules – un détail que le Nordique avait oublié – prit son envol, récupéra adroitement le morceau de parchemin et alla se suspendre sur le bras (ou le tentacule) tendu du sorcier. Cette extension indéfinissable plaça la chauve-souris au niveau de la bouche de la tête encagoulée. Très docile, l’animal s’engouffra dans les ombres du vêtement et disparut.

Les poings plaqués sur les hanches et de la fumée lui sortant des naseaux, le barbare attendit la fin d’un dialogue incompréhensible entre la chauve-souris et son maître. Les yeux rivés sur lui, les deux gamins lui sourirent espièglement tout en bavardant à voix basse.

— Tout est limpide, à présent ! lança la voix flûtée. Mon patient enfant, Sheelba au Visage Sans Yeux et moi étions en froid, ces derniers temps – des chamailleries de sorciers –, mais il semble vouloir une réconciliation. C’est bien la première fois qu’il fait le premier pas, et ça m’amuse beaucoup !

— C’est à mourir de rire, en effet, lâcha Fafhrd d’un ton sinistre. Mais si nous entrions dans le vif du sujet ? La terre du Naufrage a émergé des eaux au moment où j’entrais dans ton dédale de grottes. Mon irascible jument m’attend à l’entrée en broutant le peu d’herbe qu’elle parvient à trouver. Pour pouvoir traverser la terre du Naufrage avant qu’elle sombre de nouveau, je devrai te quitter dans une demi-heure. Alors, dis-moi ce que je dois faire au sujet du Souricier, de Lankhmar et de ce sifflet de malheur !

— Mon noble fils, je ne sais rien de tout ça…, répondit ingénument Ningauble. Quand je parlais de limpidité, c’était uniquement au sujet des motivations de Sheelba. Vraiment, penser qu’il… Attends, Fafhrd, ne rugis pas de nouveau au point d’ébranler les stalactites ! Je les ai ensorcelées pour qu’elles ne tombent pas, mais face à un costaud de ton genre, bien peu de sortilèges sont invulnérables. Je vais te conseiller, n’aie aucune crainte. D’abord, je dois faire un peu de voyance… Les garçons, répandez de la poudre d’or ! Mais avec parcimonie, car elle vaut dix fois son poids en diamants.

Les deux gamins piochèrent dans un sac posé à côté d’eux et jetèrent dans le feu vert plusieurs poignées de poussière aux reflets dorés. Sans crépiter ni produire de fumée, les flammes devinrent plus sombres. En les regardant dans la grotte désormais presque obscure, le Nordique crut y distinguer les silhouettes distordues de grandes tours, d’arbres monstrueusement laids, de géants bossus, de bêtes sauvages accroupies, de superbes femmes en cire en train de fondre – mais toutes ces visions, très floues, ne semblaient pas liées entre elles.

Soudain, des yeux pédonculés jaillirent du capuchon de Ningauble. Verts comme les flammes, un peu plus tôt, et munis d’une pupille noire verticale de félin, ils s’immobilisèrent à un pied et demi de la capuche et furent rapidement suivis par deux autres, qui se déployèrent dans des directions différentes. Un cinquième œil sortit de sa tanière et vint se camper au-dessus du feu, si près qu’on eût pu redouter qu’il se roussisse les cils.

Les deux derniers yeux apparurent, contournèrent le feu chacun de son côté puis s’orientèrent de façon à contempler les flammes du point de vue de Fafhrd.

— Il est toujours judicieux d’aborder un problème de tous les côtés, dit Ningauble.

Fafhrd fit un gros effort pour ne pas frissonner. Voir les sept yeux du sorcier se déployer sur leur tige apparemment interminable ne manquait jamais de lui glacer les sangs. Surtout quand Ningauble, comme une vierge serrant les pans de son peignoir sur ses seins, s’était d’abord efforcé de cacher ses étranges globes oculaires.

La séance de voyance s’éternisa tellement que le barbare finit par claquer des doigts – d’abord doucement, puis de plus en plus fort. Il avait renoncé à regarder les flammes, qui ne montraient rien de cohérent, du moins selon lui.

Brusquement, les yeux verts articulés retournèrent dans le capuchon comme une flotte de voiliers qui rentrent au port. Aussitôt, les flammes reprirent leur couleur première.

— Mon doux fils, dit Ningauble, je comprends maintenant ton problème, et j’ai une idée de la solution. Enfin, un début d’idée, car même si j’ai vu beaucoup de choses, je n’ai pas tout compris… Commençons par le Souricier Gris. Il est exactement vingt-cinq pieds au-dessous de la plus profonde cave du palais de Glipkerio. Mais pas enterré, car il est bien vivant, même si vingt-quatre vingt-cinquièmes de sa personne ont bien péri dans cette cave. Pourtant, il n’est pas mort.

— Comment est-ce possible ? demanda Fafhrd, stupéfié.

— Je n’en ai pas la moindre idée. Le petit homme gris est entouré d’ennemis, mais deux amis – enfin, si on peut dire – se tiennent à ses côtés… Passons à Lankhmar. Là, tout est beaucoup plus clair. La cité a été envahie par des assaillants qui sont… par tous les dieux, attends que je compte… cinquante fois plus nombreux que ses habitants ! Toutes les défenses ont cédé, des combats font rage dans la rue et l’armée adverse dispose de tout l’armement moderne…

» Pourtant, tu peux encore sauver la ville, en inversant l’issue de la bataille, si tu gagnes au plus vite le temple des dieux de Lankhmar. Cette vision-là est très claire : tu devras monter au sommet de la tour noire et faire sonner les cloches qui se taisent depuis des siècles. Probablement pour éveiller les dieux, mais ce n’est qu’une hypothèse personnelle…

— Je déteste l’idée de frayer avec cette bande de dieux poussiéreux, gémit Fafhrd. D’après ce que j’en ai entendu dire, ce sont davantage des momies ambulantes que d’authentiques divinités…

Ningauble haussa ses énormes épaules.

— Je croyais que tu étais un vaillant guerrier prêt à relever tous les défis…

Fafhrd jura amèrement dans sa barbe.

— Même si je réussis à faire sonner ces cloches, demanda-t-il, comment Lankhmar tiendra-t-elle jusque-là, si toutes ses défenses ont cédé ?

— Excellente question, merci de me l’avoir posée…

— Et comment atteindrai-je le temple, si on se bat dans toutes les rues ?

— C’est toi, le héros, si je ne me trompe ? Alors, trouve une idée…

— Et le sifflet en fer-blanc ?

— Désolé, mais je n’ai rien pu apprendre à ce sujet. Tu l’as sur toi ? Oui ? Alors, puis-je y jeter un coup d’œil ?

Non sans grommeler, le Nordique sortit le sifflet de sa bourse et le tendit au sorcier.

— Tu as essayé de souffler dedans ?

— Non, répondit Fafhrd.

Surpris de n’avoir pas pensé à ça, il porta le sifflet à ses lèvres.

— Surtout pas ! cria Ningauble. Et sous aucun prétexte ! Il ne faut jamais souffler dans un sifflet inconnu. Il pourrait invoquer des créatures bien pires encore que les molosses de la police. Donne-moi cet objet.

Le sorcier prit le sifflet entre les plis de sa manche, le plaça à hauteur de son capuchon, le fit tourner dans tous les sens, puis envoya quatre de ses sept yeux l’étudier attentivement.

Il rappela ses globes oculaires sous son capuchon, soupira et lâcha :

— Eh bien… Je n’en sais trop rien… Les inscriptions sont composées de treize caractères… Je ne peux pas les déchiffrer, mais j’ai réussi à les compter, et il y en a bien treize. Avec l’image du félin qui figure de l’autre côté, on peut supposer que… Selon moi, ce sifflet sert à appeler les Chats de Guerre. Mais ce n’est qu’une déduction, faite pour ainsi dire à tâtons, et je n’ai aucune certitude.

— Qui sont les Chats de Guerre ? demanda Fafhrd.

Les épaules de Ningauble s’affaissèrent un peu.

— Je n’ai jamais vraiment su… Mais en corrélant des rumeurs, des légendes et quelques peintures rupestres découvertes dans la Toundra de Glace et au sud de Quarmall, j’ose émettre l’hypothèse qu’il s’agit de l’aristocratie militaire de toutes les tribus félines… Une sorte de Cercle Intérieur assoiffé de sang qui compte treize membres. Bref, treize guerriers fous furieux. En l’attente d’infirmation ou de confirmation, je me permets d’avancer qu’ils apparaissent quand on les appelle – peut-être avec ce sifflet – et attaquent sauvagement toute créature, humaine ou non, qui menace l’espèce féline. En conséquence, je te conseille de ne pas utiliser l’artefact en fer-blanc, sauf si tu te trouves en présence d’ennemis des félins beaucoup plus dangereux que toi. Car tu as bien dû tuer quelques tigres et quelques léopards, au cours de tes aventures… Maintenant, reprends cet objet.

Fafhrd obéit et rangea le sifflet dans sa bourse.

— Par les crânes couverts de givre de tous les dieux, quand devrai-je m’en servir ? Et comment le Souricier, même réduit à un vingt-cinquième de lui-même, peut-il être vivant alors qu’il est vingt-cinq pieds sous terre ? Enfin, quels ennemis ont pu attaquer Lankhmar sans que nul les voie approcher de loin ? Aucune flotte ne…

— Assez de questions ! s’écria Ningauble. Ta demi-heure est écoulée. Si tu veux battre de vitesse la terre du Naufrage, il faut te mettre en route. Alors, plus un mot !

Fafhrd attendit encore un peu, mais le sorcier ne desserra plus les dents – en admettant qu’il en eût. Sur un dernier juron qui fit tomber une petite stalactite, qui manqua d’un rien lui défoncer le crâne, le barbare s’en alla en ignorant superbement les sourires moqueurs des deux garçons.

Une fois sorti de la grotte, il sauta en selle et, suivi par une colonne de poussière, dévala la pente en direction de la terre du Naufrage, cette étrange étendue de roche incrustée de sel qui disparaissait à intervalles réguliers sous les flots.

Au sud, les eaux bleues étales de la mer d’Orient brillaient au soleil. Au nord, au-delà de celles de la mer Intérieure, grises et tumultueuses, se découpaient les grandes tours carrées d’Ilthmar. Dans la même direction, sur le chemin qu’il avait emprunté un peu plus tôt, le Nordique repéra quatre colonnes de poussière. À l’évidence, les brigands encore entiers s’étaient lancés à la poursuite du barbare pour venger les trois camarades qu’il avait tués ou rudement amochés.

Le front plissé, Fafhrd fit passer sa jument au trot.

 

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