Épées de Lankhmar

Fritz Leiber · Chapitre 8 sur 21

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Épées de Lankhmar

Chapitre 8

8

 

 

Glipkerio Kistomerces donna l’ordre d’allumer les chandelles alors que les rayons du soleil couchant pénétraient encore dans la salle de banquet du palais. Pourtant, le grand et mince monarque semblait de très bonne humeur quand il assura à ses conseillers dévorés d’inquiétude qu’il détenait une arme secrète pour enrayer l’insolente invasion des rats. Avant la pleine lune, affirma-t-il, Lankhmar serait définitivement débarrassée de la vermine rampante et grouillante.

De plus en plus joyeux, Glipkerio rit au nez d’Olegnya Fléau-des-Mingols, son général en chef, quand le vétéran au visage ridé l’implora de faire venir des troupes des autres villes du royaume afin de repousser les ignobles envahisseurs.

Le suzerain semblait ne pas entendre les grattements de petites pattes qui montaient de derrière les somptueuses tentures chaque fois que le brouhaha de la conversation et le cliquetis des couverts cessaient quelques secondes. Pareillement, il ne voyait pas les ombres qui se reflétaient parfois à la lueur des chandeliers : de minuscules silhouettes rondes à quatre pattes qui se faufilaient un peu partout.

Alors que le festin copieusement arrosé traînait en longueur, Glipkerio se montra de plus en plus gai et insouciant.

— Aurait-il perdu la tête ? se demandèrent à voix basse plusieurs convives.

Mais la main droite du suzerain trembla à deux occasions alors qu’il levait son verre, et sous la table, les doigts de sa main gauche pianotaient sans cesse sur son genou. Ses longues jambes maigres pliées, il avait calé ses talons sur le barreau d’argent de sa chaise afin que ses pieds ne touchent pas le sol.

Dehors, la lune à la lumière blafarde éclairait la horde de petites créatures noires qui grouillaient sur toutes les corniches des toits de Lankhmar sauf dans la rue des Dieux, où les temples des divinités installées en ville et celui des divinités de la ville – la bâtisse au clocher carré silencieux – étaient pour le moment miraculeusement épargnés.

D’humeur maussade, le Souricier Gris arpentait l’allée de gravillons qui faisait le tour du bosquet d’arbres-boudoirs au délicieux parfum.

De loin, ces végétaux ressemblaient à de gros paniers hémisphériques posés à l’envers dont la partie basse et les côtés étaient constitués par de fines mais solides branches étroitement serrées les unes contre les autres. Lestées de grandes feuilles vert foncé et de fleurs blanches, ces branches s’incurvaient nettement vers l’extérieur, formant une sorte de « boudoir » aux parois végétales qui offraient aux amoureux une parfaite intimité. Les lucioles, les abeilles et les papillons de nuit occupés à butiner les fleurs illuminaient ces abris végétaux de leurs pâles et vacillantes lueurs violettes, roses et jaunes.

Des murmures montaient de deux ou trois des arbres légèrement fluorescents. Des amoureux, sans doute… Ou des voleurs, pensa le Souricier, l’esprit toujours mal tourné, qui avaient choisi ces refuges romantiques pour préparer leurs méfaits de la nuit. S’il avait été plus jeune – ou à un autre moment –, le petit aventurier aurait épié la conversation des comploteurs histoire de détrousser leurs victimes avant eux. Mais ce soir, il avait d’autres rats à fouetter.

De hauts bâtiments, à l’est, occultaient la lumière de la lune. Du coup, à part le bosquet, toute la place des Noirs Délices était plongée dans l’obscurité, sauf aux endroits où de petites lumières signalaient la présence de vendeurs d’alcool ou de nourriture et de dames disposées à toutes les excentricités en échange de quelques pièces.

Ces lueurs-là, ce soir, tapaient violemment sur les nerfs du Souricier. Pourtant, par le passé, il avait été attiré par ces lumières au moins autant que les abeilles par les arbres-boudoirs. Lors du voyage de retour, sur l’Encornet, n’avait-il pas rêvé au moins deux fois des dames en question ? Mais plusieurs visites très embarrassantes, l’après-midi même – d’abord à des siennes amies des plus accueillantes, puis aux meilleurs bordels de la cité – lui avaient prouvé que sa virilité, tellement frustrée à Kvarch Nar et à bord de l’Encornet, était totalement anesthésiée sauf (au moins le supposait-il avec ferveur) lorsqu’il était question d’Hisvet. Au cours de ce catastrophique après-midi, chaque fois qu’il avait enlacé une femme, le petit visage triangulaire de la fille d’Hisvin était venu danser devant ses yeux, affadissant inexorablement la beauté de sa compagne du moment. Issu du petit carreau d’argent fiché dans sa tempe, un profond sentiment d’ennui l’avait envahi. Le cœur et la chair tristes, il n’était jamais allé jusqu’au bout de ses galantes entreprises.

Cette mélancolie ne l’avait plus quitté depuis… Quelque part dans son esprit embrumé, il savait que les rats, malgré les lourdes pertes qu’ils avaient subies sur l’Encornet, menaçaient pour de bon Lankhmar. La mort de leurs semblables affectait encore moins les rongeurs que les hommes, et les vermines sur pattes se reproduisaient beaucoup plus vite…

Le petit aventurier éprouvait pour la cité de la Toge Noire une affection comparable à celle qu’on réserve d’habitude aux animaux domestiques. Et les rats qui voulaient s’en prendre à elle, que ce fût à cause de l’entraînement d’Hisvet ou pour une autre raison, faisaient montre d’une intelligence et d’une discipline terrifiantes. En ce moment même, le Souricier pouvait très bien imaginer que des rats traversaient la pelouse ou remontaient les rues afin de lui tendre une mortelle embuscade.

Le Souricier savait aussi qu’il avait perdu le peu de confiance que lui accordait cette girouette de Glipkerio. Quant à Hisvin et Hisvet, ils avaient réussi à renverser la situation après une défaite apparemment totale, et il se devait de les mettre de nouveau en déroute. Bien entendu, il lui faudrait aussi rentrer en grâce auprès du suzerain.

Mais Hisvet, loin d’être un ennemi à écraser, était en quelque sorte sa maîtresse – le seul être qui pouvait lui rendre sa personnalité calculatrice et égoïste habituelle.

Du bout d’un index, le petit homme toucha l’excroissance, sur sa tempe. L’extraire aurait sans doute été un jeu d’enfant, mais il redoutait les possibles conséquences. Et si, en plus de sa lubricité, il perdait dans l’opération tout intérêt pour l’existence ? Voire l’existence tout court ? De plus, il refusait de se séparer du lien d’argent qui l’unissait à Hisvet.

Entendant crisser les gravillons – un bruit très léger, mais cependant trop fort pour qu’il s’agisse d’une seule personne –, le Souricier releva les yeux. Deux nonnes menues en robe noire à capuche étroite – la tenue des servantes des dieux de Lankhmar – approchaient de lui. Le visage noyé dans les ombres, les mains glissées dans les manches de leur robe, elles semblaient parfaitement inoffensives.

Sur la place des Noirs Délices, le petit aventurier avait connu des catins capables d’adopter tous les déguisements pour enflammer les sens de leurs anciens clients ou s’en faire de nouveaux. Les haillons d’une mendiante, la livrée et la coupe de cheveux d’un page, les perles et les bracelets d’une esclave des contrées d’Orient, la cotte de mailles, le casque à visière et la fine épée des princes guerriers de la même région de Nehwon, les feuilles de vigne des nymphes des bois, les algues de celles des mers, la robe toute simple d’une écolière, la tenue extravagante de quelque prêtresse d’un des dieux installés à Lankhmar.

Dans la cité de la Toge Noire, on s’offusquait rarement des blasphèmes commis à l’encontre de ces dieux, car ils étaient des milliers, et dérisoirement faciles à remplacer. Mais la pire catin n’aurait pas osé endosser la tenue d’une nonne des dieux de Lankhmar.

Et pourtant…

À une dizaine de pas du Souricier, les deux religieuses bifurquèrent en direction de l’arbre-boudoir le plus proche. La première écarta les branches, les manches de sa robe noire pendant comme des ailes de chauve-souris. L’autre se glissa dans l’abri végétal.

La première la suivit, mais juste avant qu’elle disparaisse, sa capuche s’abaissa un peu, exposant à la lueur d’une luciole le visage souriant de Frix.

Le cœur du petit aventurier bondit dans sa poitrine.

Lorsqu’il entra à son tour dans le boudoir végétal, faisant tomber une pluie de pétales blancs, comme si l’arbre lui jetait des fleurs pour l’accueillir, les deux femmes se tournèrent vers lui et abaissèrent leur capuche. Comme la dernière fois qu’il l’avait vue, sur l’Encornet, Frix portait un filet d’argent sur les cheveux. Elle souriait toujours, mais son regard était lointain et grave.

Sa crinière claire plus resplendissante que jamais, Hisvet tendit les lèvres comme si elle envoyait un baiser au Souricier. L’examinant de la tête aux pieds, elle sembla apprécier ce qu’elle voyait.

Puis elle fit un pas vers le petit homme.

Avec un rugissement que le Souricier fut seul à entendre, son sang se déversa comme un torrent dans ses artères, lui restituant sa virilité en un clin d’œil tel un génie sorti d’une lampe qui bâtit une tour en une fraction de seconde.

Imitant son fluide vital, le petit homme se jeta sur Hisvet avec l’intention de l’étreindre et de l’embrasser.

Avec la grâce de danseuses de ballet, les deux femmes changèrent vivement de place, et le Souricier referma les bras sur Frix et se retrouva joue contre joue avec elle, car elle avait détourné la tête au dernier moment.

Le petit homme aurait volontiers lâché la servante – en s’excusant platement de la protubérance qu’elle sentait sûrement contre son ventre malgré l’épaisseur de sa robe –, mais Hisvet tendit la tête par-dessus l’épaule de Frix, l’inclina un peu et posa ses lèvres entrouvertes sur celles du petit homme, qui se prit immédiatement pour une abeille occupée à aspirer le délicieux nectar d’une fleur.

Il eut le sentiment d’avoir atteint le septième ciel, qu’il croyait réservé aux plus jeunes et aux plus beaux des dieux.

Quand Hisvet rompit le baiser, son visage toujours assez près de celui du petit homme pour que la cicatrice infligée par Griffe de Chat lui apparaisse comme un joli ruban bleu et rose, elle reprit sa respiration et murmura :

— Réjouis-toi, délicieux Souricier Gris, car tu viens d’embrasser les lèvres d’une damoiselle de Lankhmar, pas celles de sa servante, un privilège qui dépasse l’imagination. Plus précisément, tu as embrassé mes lèvres, un contact d’une intimité bien au-delà de ce qui semble possible et impossible. À présent, Souricier, enlace Frix, tes yeux rivés sur moi, pendant que je cajole ton visage – la plus noble partie du corps humain, car elle est le reflet de l’âme. C’est une tâche humiliante pour moi, comme si une déesse devait nettoyer et cirer les bottes d’un simple soldat, mais tu sais que je m’en acquitterai avec joie.

De ses doigts fins, Frix ouvrit le ceinturon en peau de rat du petit homme. Scalpel et Griffe de Chat glissèrent le long des jambes du Souricier et atterrirent avec un petit bruit sur le gazon printanier encore très court qui semblait presque blanc dans la perpétuelle pénombre de l’arbre-boudoir.

— Souviens-toi, tu dois me regarder ! souffla Hisvet avec une subtile mais évidente autorité. Je ne serai pas jalouse de Frix tant que tes yeux ne se poseront pas sur elle.

Bien que la lumière restât très douce, elle semblait plus vive à l’intérieur de l’arbre qu’à l’extérieur. Parce que la lune s’était levée ? Ou parce que les lucioles, les abeilles et les papillons de nuit étaient tous réunis ici ? Quelques-uns voletaient paresseusement autour des trois humains en scintillant comme des étoiles charmeuses.

Le Souricier serra plus fort la taille de Frix et murmura à Hisvet :

— Ô ! Blanche Princesse ! Ô ! glaciale maîtresse du désir ! Ah ! déesse frigide de l’érotisme ! Ah ! vierge satanique !

Posant de petits baisers sur les paupières, la joue et l’oreille accessibles du Souricier, Hisvet les caressait en même temps de ses longs cils, et la minuscule graine de l’amour, si tendrement soignée, grandissait dans le cœur du petit homme.

Il voulut rendre ses cajoleries à la damoiselle, mais elle l’en empêcha en faisant obstacle à sa bouche avec la sienne.

Quand sa langue frôla les dents d’Hisvet, le Souricier remarqua que les incisives étaient un peu trop grandes. Fou d’amour comme il était, il décida que cela ajoutait encore au charme de sa belle.

Même si Hisvet avait soudain pris l’apparence d’un dragon, d’une araignée géante – ou d’un rat femelle –, il n’aurait pas cessé de l’aimer. Et s’il avait vu jaillir de derrière ses épaules le dard mortel d’un scorpion, il l’aurait embrassé, tout simplement…

Le Souricier pensa soudain qu’il n’irait sûrement pas jusque-là ! Mais il changea aussitôt d’avis, car les cils d’Hisvet venaient de caresser langoureusement l’excroissance de sa tempe.

Enfin, il comprenait le sens du mot « extase » ! Désormais, il semblait avoir été autorisé à accéder au neuvième ciel – voire plus haut encore –, un paradis réservé à quelques héros triés sur le volet afin qu’ils s’y abandonnent à d’insupportables plaisirs tout en regardant les dieux, au-dessous d’eux, veiller sur leurs brebis égarées, s’étouffer à force de respirer de l’encens et s’échiner à orienter la destinée des êtres vivants.

S’il n’avait pas eu un caractère à ne se satisfaire de rien, y compris de l’extase la plus suprême, le Souricier n’aurait jamais connu la suite de cette aventure, dont la fin aurait sans doute été très différente. Rebelle dans l’âme, il décida une fois de plus de désobéir à Hisvet et de jeter un petit coup d’œil à Frix. Jusque-là, il avait consciencieusement ignoré la servante. Mais tout bien pesé, il lui sembla que la regarder tendrait encore un peu la corde de la délicieuse catapulte du plaisir. Oui, à coup sûr, l’extase serait plus grande encore s’il contemplait les deux visages de son amante bicéphale – en quelque sorte.

Alors qu’Hisvet lui agaçait de nouveau le lobe de l’oreille du bout de sa fine langue rose et bleu – et qu’il l’encourageait à continuer en inclinant la tête et en gémissant de satisfaction –, le petit homme tourna les yeux dans la direction opposée et observa Frix à la dérobée.

Il constata d’abord qu’elle avait le cou incliné selon un angle très inconfortable – tout ça pour garder sa tête le plus loin possible de celle du Souricier et de sa maîtresse. Ensuite, il s’avisa que la servante, bien qu’elle eût les joues rouges, les lèvres entrouvertes et le souffle court, avait un regard froid, triste et distant. À dire vrai, elle semblait fixer quelque chose qui n’était pas de ce monde – peut-être un mystérieux échiquier où le Souricier, Hisvet et elle étaient encore plus insignifiants que des pions. À moins qu’elle repensât à une scène de son enfance remontant à un très lointain passé…

… Ou…

Le petit aventurier fut soudain frappé par une idée désagréable. Et si Frix contemplait quelque chose de beaucoup moins immatériel ? Par exemple quelqu’un qui se serait tenu derrière lui ?

Soustrayant fort impoliment son oreille aux délicieuses attentions de la damoiselle, le petit homme tourna la tête et, dans la pénombre de l’arbre-boudoir, distingua une silhouette voûtée occupée à lever le bras.

Un bras au bout duquel brillait faiblement un objet métallique de fort mauvais augure.

Le Souricier s’écarta de Frix, lui lâcha la taille, se ramassa sur lui-même, se retourna vivement et détendit son bras gauche comme la lanière d’un fouet.

Ce geste désespéré – et presque trop tardif – manqua bien évidemment de précision. Alors que le dos de la main du Souricier s’abattait sur le poignet de son agresseur, il sentit la pointe du couteau s’enfoncer dans son avant-bras. Par bonheur, le coup suivant, un direct du droit qui s’écrasa sur le nez du Mingol, fut beaucoup plus efficace.

Alors qu’il reculait sous l’impact, le tueur vêtu de noir sembla se dédoubler comme un monstre composé de vase et capable de se diviser en deux. En réalité, un second Mingol armé d’un couteau venait de passer devant le premier et avançait vers le Souricier.

En jurant dans sa barbe, le petit homme se pencha, ramassa son ceinturon et dégaina Griffe de Chat, dont la garde lui tomba la première sous la main.

Toujours aussi lointaine et rêveuse dans sa robe noire, Frix lança d’une voix rauque un peu irréelle :

— Vacarme et remue-ménage ! Entrent deux tueurs mingols…

— Que mon trouble-fête de père soit maudit ! s’exclama Hisvet. Il sabote toujours mes plus esthétiques créations en matière de luxure. Serait-ce à cause d’une vile et peu paternelle jalousie, ou…

Le premier Mingol ayant repris ses esprits, il avança vers le Souricier avec son camarade, tous deux brandissant leur lame au niveau de leurs yeux bridés. Griffe de Chat tendu devant sa poitrine, le petit homme fit reculer ses deux agresseurs en utilisant comme un fouet le ceinturon qu’il serrait dans sa main libre. Le fourreau qui contenait toujours Scalpel heurta un des types à l’oreille, le faisant grimacer de douleur. En toute logique, ç’aurait été le moment idéal pour contre-attaquer et en finir avec les importuns en deux coups de couteau.

Le Souricier ne céda pas à cette tentation. Pour commencer, il ignorait si les Mingols n’étaient vraiment que deux. Et comment savoir si Hisvet et Frix, cessant de jouer la comédie – s’il ne s’était agi que de cela – n’allaient pas le poignarder dans le dos pendant qu’il s’occupait de ses assassins potentiels ? De plus, son bras gauche pissait le sang, et il n’avait aucune idée de la gravité de sa blessure.

Enfin, une idée venait de germer dans son esprit. Même si cela blessait sa légendaire fierté, il affrontait des périls qui dépassaient peut-être son intelligence, si grande fût-elle. N’était-il pas en train de commettre erreur sur erreur dans une situation qu’il ne maîtrisait pas ? Ce soir, le cerveau embrumé, il avait risqué sa vie en échange d’une extase hors du commun. C’était bien joli, mais il ne pouvait plus être ainsi le jouet de sa lubricité. Bref, particulièrement en l’absence de Fafhrd, une montagne de muscles, il avait urgemment besoin de conseils avisés.

En un clin d’œil, il tourna le dos à ses agresseurs, passa devant Hisvet et Frix, qui en restèrent bouche bée de surprise, et sortit de l’arbre-boudoir en provoquant une seconde pluie de pétales blancs.

Cinq secondes plus tard, il traversa la place des Noirs Délices à la pâle lueur de la lune et prit la direction du nord tout en finissant de boucler son ceinturon. Puis il tira une bande de gaze d’une bourse accrochée à sa taille et entreprit de panser sa blessure.

Enfin, il s’engagea dans une étroite allée pavée qui le conduirait jusqu’à la porte du Marais.

Bien que cette idée le révulsât, le petit homme avait décidé de s’aventurer dans le Grand Marais Salant, un lieu dangereux et malodorant, afin d’y rencontrer son mentor en sorcellerie, Sheelba au Visage Sans Yeux.

Aucune route ne contournant Sarheenmar, une ville bordée par la mer Intérieure et adossée à des montagnes désertiques, Fafhrd et sa jument grise durent la traverser pour continuer leur chemin vers le sud.

La seule voie qui s’enfonçait dans les montagnes conduisait jusqu’à la mer des Monstres, à l’est, une étendue d’eau entourée de terres arides au bord de laquelle se dressait la cité des Goules, un lieu que tous les hommes sensés évitaient comme la peste.

À la nuit tombée, sous un ciel plombé, la seule lumière provenait des flammes qui jaillissaient en rugissant des toits, des fenêtres et des portes de bâtiments naguère réputés pour leur fraîcheur. Dévorés par le feu, les murs de briques chauffaient au rouge et brillaient comme de la délicate porcelaine – jusqu’au moment où ils commençaient à fondre puis s’écroulaient.

Même si la grand-rue qu’il empruntait était vide, les yeux injectés de sang du Nordique restaient aux aguets sur son visage maculé de fumée et de sueur. Après avoir retiré la lanière de fixation qui retenait son épée et sa hache dans leur fourreau, Fafhrd avait pris son arc mingol dans la main gauche et resserré la bandoulière de son carquois pour que les flèches dépassent de son épaule et soient plus faciles à saisir.

Les sacoches de selle presque vides et l’outre dégonflée battaient contre les flancs de la jument et la bourse du barbare – toujours aussi plate, puisqu’elle contenait uniquement le fichu sifflet – pendait tristement à sa ceinture.

Miraculeusement, la jument n’était pas paniquée par les flammes. D’après ce que savait Fafhrd, il y avait une explication : les Mingols entraînaient à la dure leurs chevaux pour qu’ils soient aussi insensibles qu’eux à toutes les horreurs possibles et imaginables. Impitoyables, ils abattaient sans hésiter les équidés qui tremblaient encore face à la septième attaque d’une bête sauvage ou à la seconde d’un homme.

Pourtant, l’intrépide jument s’arrêta soudain à l’abord d’une étroite voie latérale, secoua ses naseaux ourlés d’écume et écarquilla ses grands yeux encore plus injectés de sang que ceux de Fafhrd.

Le Nordique talonna sa monture, qui refusa d’avancer. Sautant à terre, il prit la jument par la bride et commença à la tirer le long de la rue aux bâtisses en feu.

Devant le barbare, jaillissant de la fameuse allée, surgit ce qui lui parut au premier coup d’œil être une bande de grands squelettes diffusant une lueur rouge. Tous portaient un étrange harnais très serré et brandissaient dans chaque main une courte et fine épée à double tranchant et à la pointe très acérée.

Le premier choc passé, Fafhrd comprit qu’il s’agissait sûrement de goules, des créatures dont la chair et les organes, avait-il entendu dire – sans trop y croire, jusqu’à cet instant précis –, étaient transparents sauf aux endroits où leur peau devenait jaunâtre ou rose brillant – en général sur les lèvres, les parties génitales et la minuscule poitrine des femmes.

On racontait aussi que ces monstres se nourrissaient exclusivement de chair, humaine de préférence, et qu’il était pour le moins déconcertant de voir la viande crue qu’ils avalaient descendre le long de leur œsophage, se transformer en bouillie dans leur estomac et disparaître au fur et à mesure que leur sang invisible assimilait la nourriture. En supposant qu’un être humain ait le temps d’assister à ce spectacle avant d’être dévoré à son tour.

Pas plus rassuré que cela, Fafhrd bouillait aussi d’indignation. Alors qu’il faisait montre d’une parfaite neutralité dans le conflit qui opposait les goules, Sarheenmar et les Mingols, pourquoi lui tendait-on une pareille embuscade ? Car le premier « squelette » fondait déjà sur lui, l’épée qu’il tenait dans la main droite zébrant l’air, et il dut s’écarter à la hâte pour ne pas être embroché.

Fafhrd prit une flèche, l’encocha sur son arc et transperça la poitrine du monstre, lui faisant éclater le cœur. De manière assez surprenante, avoir pour adversaires des écorchés permettait de viser plus facilement leurs organes vitaux.

Les voyant de plus près, alors que leurs cris de guerre lui perçaient les oreilles, le Nordique constata que la lumière des flammes transparaissait à travers la peau translucide des monstres – la preuve qu’ils étaient très décharnés, bien que grands, même si leur chair avait bel et bien de la substance.

Fafhrd abattit deux goules de plus – dont l’une d’une flèche dans l’œil – puis lâcha son arc, saisit sa hache et son épée et s’apprêta à vendre chèrement sa peau contre les quatre abominations survivantes.

Bâton Gris cueillit une goule au menton, l’arrêtant net. Fafhrd s’étonna de voir son adversaire s’écrouler sans émettre un cliquètement d’os, mais il n’eut pas le temps de s’appesantir sur ce prodige, car il était trop occupé à décapiter avec sa hache une autre créature de cauchemar dont le crâne vola dans les airs, mais dont le torse, en basculant en avant, aspergea son bras gauche d’un flot de fluide vital invisible mais chaud et poisseux.

Une des goules survivantes profita de l’occasion pour jaillir de derrière le corps sans tête de sa congénère et assener à Fafhrd un coup – heureusement porté de haut en bas – qui glissa le long de son flanc gauche sans entailler profondément sa chair.

Cette égratignure transforma l’indignation du Nordique en rage meurtrière. Abattant sa hache sur la tête du monstre, il l’y enfonça avec tellement d’enthousiasme qu’il ne parvint pas à l’en retirer. De plus en plus fou de fureur – un état qui n’était pas sans rapport avec la frénésie du désir –, le barbare remarqua que la dernière goule survivante avait sur la poitrine une minuscule paire de seins rougeâtres. Impitoyable, il fit sauter d’un revers de Bâton Gris les deux épées que brandissait la femelle puis lui décocha à la mâchoire un coup de poing qui l’envoya s’étaler sur les pavés.

Fafhrd reprit son souffle sans cesser de surveiller les cadavres des monstres. Quand il fut certain qu’aucune résurrection incongrue ne le menaçait, il regarda autour de lui pour s’assurer qu’aucune autre bande de goules ne traînait dans le coin.

Il n’y avait rien de menaçant en vue…

Dressée à tout supporter, la jument grise n’avait pas bronché d’un pouce pendant la bataille. Tendant soudain son cou maigrichon, elle retroussa les lèvres sur ses grosses dents et émit une sorte de ricanement chevalin.

Fafhrd rengaina Bâton Gris puis s’agenouilla prudemment près de la femelle et posa deux doigts sur sa peau invisible, juste sous son cou. Une faible pulsation lui indiqua que la goule vivait toujours. Sans s’embarrasser de délicatesse, il la souleva par la taille, s’étonna qu’elle pèse plus lourd qu’il l’aurait cru, d’autant qu’elle était aussi décharnée qu’elle le semblait, et fut également surpris par le contact doux et élastique de sa peau. Contrôlant ses pulsions vengeresses, il jeta la créature en travers de sa selle. Déconcertée, la jument regarda derrière son épaule, dévoila de nouveau ses dents jaunes mais n’émit pas un son.

Fafhrd banda ses blessures, dégagea sa hache du crâne d’un des cadavres, la rengaina, récupéra son arc, monta en selle et reprit son chemin au milieu de la fumée et des flammes. Toujours vigilant au cas où une autre embuscade l’attendrait, il baissa cependant les yeux sur sa prisonnière et, déconcerté, étudia un moment son étrange ceinture pelvienne – une grosse double masse osseuse flottante tenue de chaque côté par des fantômes de tendons et de cartilages encore assez solides pour que la créature puisse tenir debout.

Après un moment, le barbare remit son arc en bandoulière et posa la main gauche sur les fesses invisibles mais chaudes de sa prisonnière – histoire de se convaincre qu’il s’agissait bien d’une femme.

La nuit, les rats mettaient désormais Lankhmar à sac. Aux quatre coins de l’antique cité, loin de se contenter de la nourriture, ils volaient absolument tout.

Sur le cadavre d’un charretier, ils s’emparèrent des pièces de cuivre attaquées par le vert-de-gris servant à lui fermer les yeux. Creusant un trou bien rond dans son coffre en chêne fermé à double tour, ils s’emparèrent des ornements d’oreille, de lèvre et de nez de la sœur maigrichonne de Glipkerio. En quelques jours, l’épicier le plus prospère de la ville perdit toutes ses précieuses noix de Hrusp, son caviar gris de la cité côtière Ool Plerns, ses cœurs d’alouette séchés, sa viande de tigre connue pour ses vertus fortifiantes, ses « doigts de fantôme » au sucre glace et ses gaufres à l’ambroisie. Bizarrement, les pillards ne s’intéressèrent pas aux produits moins luxueux.

Des parchemins très rares disparurent de la grande bibliothèque, en particulier tous les plans originaux du réseau d’évacuation d’eau usée qui courait sous le quartier le plus ancien de la cité.

Des confiseries manquèrent sur les tables de chevet, des jouets se volatilisèrent dans les salles de jeu des petits princes, des délicatesses s’évanouirent des plateaux d’argent incrustés d’or où elles étaient disposées et de pauvres chevaux se retrouvèrent avec des mangeoires consciencieusement vidées de leur avoine.

Des amoureux furent délestés de leurs bijoux pendant qu’ils s’étreignaient, les miliciens armés d’arbalètes chargés de lutter contre les rats se firent dérober leur bourse et une légion de chats et de furets virent s’évaporer sous leur nez la nourriture qu’ils s’apprêtaient à consommer.

Détail des plus inquiétants, les rats ne rongèrent rien à part les endroits où ils entendaient se frayer un passage. Ils ne laissèrent pas de traces de griffes ni de dents, ne souillèrent rien et entassèrent proprement leurs crottes, comme si, en l’absence de leurs propriétaires, ils étaient résolus à prendre soin de demeures qu’ils prévoyaient d’habiter très bientôt.

Les citadins posèrent des pièges, semèrent partout des boulettes empoisonnées, bouchèrent les trous de rats en y coulant du plomb ou avec des plaques de métal, firent brûler des chandelles dans les coins sombres et montèrent la garde devant toutes les voies d’accès possibles. Sans le moindre résultat…

Pour ne rien arranger, les rats faisaient souvent montre d’une intelligence humaine. Pour dissimuler leurs trous, fréquemment sciés plutôt que rongés, ils allaient jusqu’à les munir de petites portes. Avec des cordes de leur fabrication, ils réussirent à grimper jusqu’aux mets délicats qu’on avait suspendus au plafond pour les protéger, et quelques témoins terrifiés affirmèrent les avoir vus utiliser ces cordes comme des bolas ou les attacher à la hampe des carreaux de leurs arbalètes – le principe du grappin, en plus raffiné.

Les rongeurs semblaient aussi s’être judicieusement réparti le travail. Certains jouaient le rôle de guetteurs, d’autres dirigeaient leurs congénères et les protégeaient, d’autres encore se spécialisaient dans les techniques d’effraction et certains, obéissant docilement aux ordres couinés par leurs chefs, se transformaient en simples porteurs du butin.

Plus terrifiant encore, les humains qui entendirent les rats dialoguer se déclarèrent sûrs qu’ils n’émettaient pas de banals couinements mais s’exprimaient en lankhmarien, seuls la rapidité de leur débit et le ton aigu de leur voix empêchant qu’on les comprenne.

La terreur régnait sur la cité de la Toge Noire. De vieilles prophéties revinrent à la mémoire des habitants, en particulier celle qui prédisait qu’un sombre conquérant à la tête d’une horde de soldats – des créatures qui singeaient la civilisation mais étaient couvertes de fourrure crasseuse – s’emparerait un jour de la cité. À l’origine, ce texte visait les Mingols, mais il convenait à merveille aux rongeurs…

Même la grosse Samanda fut intérieurement terrorisée par les ravages que subit le garde-manger du suzerain et par les incessants petits bruits de pattes invisibles. Tirant toutes les servantes et tous les pages de leur lit deux heures avant l’aube, elle les convoqua dans la gigantesque cuisine, devant la cheminée assez grande pour qu’on y fasse rôtir deux bœufs et chauffer dix fours en terre cuite, et se livra à un interrogatoire serré (et ponctué de coups de fouet) afin de découvrir les véritables coupables. Ressemblant à de minces statues de bronze à la lueur des flammes, les malheureuses victimes rasées durent s’agenouiller ou se coucher devant l’intendante et subir ses tortures raffinées. Leur calvaire terminé, ces domestiques, après avoir embrassé l’ourlet de sa robe noire, se relayaient pour éponger le front de Samanda ou le lui rafraîchir, car l’ogresse jouait de la lanière avec tant de vigueur qu’un flot de sueur ruisselait du haut de son crâne et empoissait sa fine moustache.

La gracile Reetha fut de nouveau flagellée, mais elle se vengea en laissant tomber une grosse pincée de poivre blanc moulu dans la cuvette où elle humidifiait la serviette destinée au front de sa tortionnaire. Les victimes suivantes souffrirent quatre fois plus, mais il est bien connu que toutes les revanches ont pour prix le martyre des innocents…

Des cuisiniers en tenue blanche et des barbiers souriants – il en fallait une petite armée pour raser tous les serviteurs du palais – suivirent attentivement le spectacle. Appréciant la prestation de Samanda, ils gloussèrent et applaudirent d’abondance.

Caché derrière une tenture, dans une galerie, Glipkerio non plus ne perdit pas une miette de la « représentation ». Voir souffrir ses domestiques le ravit et calma ses aristocratiques nerfs – aussi rudement éprouvés que ceux de Samanda – jusqu’à ce qu’il remarque les centaines de petits yeux rouges, sur les plus hautes étagères de la cuisine, qui observaient également la scène.

Sa toge noire flottant comme une voile, le suzerain regagna à la hâte ses appartements privés placés sous bonne garde. Pour la énième fois, il regretta qu’Hisvin n’ait pas encore lancé son sortilège salvateur. Mais le vieux marchand de blé, et sorcier de son état, lui avait annoncé qu’il fallait encore attendre qu’une planète soit dans la bonne position. À Lankhmar, la vie semblait désormais se réduire à une course contre la montre entre les étoiles et les rats.

Eh bien, songea Glipkerio, si tout devait mal tourner, il pourrait toujours quitter Lankhmar – et Nehwon, par la même occasion – pour se réfugier dans un autre monde dont il deviendrait vite le monarque absolu. En commençant par une grande principauté, car il était un homme raisonnable. Un destin qui le consolerait un peu d’avoir perdu Lankhmar…

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