Épées de Lankhmar

Fritz Leiber · Chapitre 13 sur 21

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Épées de Lankhmar

Chapitre 13

13

 

 

Allongé sur sa litière, la queue d’un des porteurs zébrant l’air sous l’effort à une distance respectable de sa tête, le Souricier remarqua qu’il entrait dans un grand corridor où des rats-hallebardiers montaient la garde. Toujours situé au cinquième niveau, ce couloir était muni de treize entrées défendues par de lourdes tentures. Les neuf premières blanc et argent, la dixième noir et or et les trois dernières blanc et or…

Malgré son épuisement, et même s’il se sentait tout à fait en sécurité, le petit aventurier n’avait pas relâché sa vigilance tout au long du trajet. Bien qu’il n’y crût pas sérieusement, il se pouvait que Skwee ou le seigneur Null tentent de le suivre, et il fallait compter avec Hreest, qui risquait d’avoir découvert l’un ou l’autre indice dans les toilettes. Une possibilité très réduite, car le Souricier avait fait du travail d’artiste, mais tout de même…

En quelques occasions, il avait remarqué des rongeurs qui auraient pu suivre sa litière, mais tous avaient fini par tourner dans un couloir latéral. Deux rats en particulier avaient attiré son attention – sans doute à cause de leur tenue en soie noire. Mais, se tenant par la patte, ils ne lui avaient pas accordé un regard avant de franchir la tenture noir et or en bavardant à voix basse.

La litière s’arrêta devant la première tenture blanc et or. Ainsi, Skwee et Siss étaient d’un rang supérieur à Grig. Mais celui-ci avait plus de pouvoir que le seigneur Null. Une confirmation bienvenue de ce que le petit aventurier avait déduit dans la salle du Conseil.

Il s’assit dans la litière, puis se leva en s’appuyant sur sa canne – désormais, il en rajoutait au sujet de ses jambes, qui ne lui faisaient presque plus mal – et lança à un rat-porteur une pièce d’argent frappée d’un épi de blé. Au fond, pourquoi la pratique des pourboires aurait-elle été inconnue chez des rongeurs aussi civilisés ?

En boitillant, le Souricier franchit la tenture – brodée en fil d’or, rien que ça ! –, traversa un court couloir, écarta une deuxième tenture et se retrouva dans une petite pièce carrée des plus modestes mais à l’évidence confortable. Trois murs sur quatre comportaient des issues munies de rideaux et la lumière provenait des cages de bronze remplies de lucioles et d’abeilles suspendues au-dessus de chacune de ces « portes ».

Le petit aventurier regarda autour de lui. Il recensa deux armoires fermées, un bureau et sa chaise, une étagère chargée de parchemins rangés dans des rouleaux – très probablement des dés à coudre volés aux humains et recyclés –, deux épées croisées fixées à un mur au-dessus d’une hache de guerre et une cheminée où rougeoyait un gros morceau de charbon. Au-dessus de ce foyer, ou plutôt de ce brasero, trônait un trophée de chasse dont la taille et la forme intriguèrent beaucoup le petit aventurier. En approchant, il identifia… un œil humain momifié et poussa un cri d’horreur.

Au centre de la pièce, sur un sofa confortable, des coussins bien dodus invitaient au repos. C’était sans doute là que Grig se détendait, lisait ou pensait aux prochains plans grandioses des rats. À portée de main sur un guéridon étaient posées trois clochettes : une en cuivre, une en argent et une en or.

Oubliant son horreur – un sentiment notoirement inutile et improductif –, le Souricier s’empara de la clochette en argent et la fit sonner, curieux de voir ce qui allait se passer.

Alors qu’il songeait que ce lieu était à l’évidence le fief d’un célibataire endurci, la tenture du mur du fond s’écarta pour laisser entrer un vieux rat pansu affublé d’une toque blanche et vêtu comme un cuisinier de palais. Avançant à petits pas économes, le rongeur quasi sénile portait un plateau d’argent lesté d’assiettes fumantes et d’une grande carafe en argent elle aussi.

Le Souricier désigna le guéridon. Le cuisinier y posa son plateau puis approcha de « Grig » comme s’il voulait l’aider à se mettre à l’aise.

Le petit aventurier fit signe au rat de ne pas l’importuner puis lui montra sèchement la sortie. Ayant assez zozoté pour la journée, il refusait de continuer à se faire des nœuds dans la langue. De plus, les serviteurs de Grig risquaient d’avoir une meilleure oreille que les membres du Cercle Intérieur, et ce n’était pas le moment d’être démasqué…

Le vieux rongeur salua maladroitement et se retira.

Le Souricier prit place sur le sofa. Après une courte réflexion, il décida de ne pas ôter ses gants et ses bottes. De toute façon, une fois assis, il n’avait plus mal aux pieds… Il enleva tout de même son masque, ravi de revoir le monde en entier – et s’attaqua au dîner de Grig.

La carafe contenait du vin chaud aux épices qui adoucit la gorge sèche du petit aventurier et fit un bien fou à ses nerfs tendus à craquer. Hélas, l’excès d’aromates lui gâcha un peu le plaisir. C’était logique, car le clou de girofle qui flottait dans le vin était proportionnellement aussi gros qu’un citron et le bâton de cannelle plus long qu’un rouleau de parchemin.

Après s’être désaltéré, le Souricier entreprit de dévorer un plat d’émincé de filet de bœuf. Se servant de Griffe de Chat et de la fourchette à deux dents qu’on lui avait fournie, il mangea la viande sans appréhension, car son odorat lui avait confirmé qu’il ne s’agissait pas d’un rôti de bébé – par exemple.

Dans une autre assiette, il goûta ce qui ressemblait à des patates douces et découvrit que c’étaient simplement des grains de maïs bouillis. Dans le même ordre d’idées, le cube plus gros qu’un dé à jouer qu’il dégusta était tout bêtement un « morceau » de sucre en poudre et les énormes boules noires si savoureuses des grains de caviar.

Le petit homme mangea alternativement les délicieux œufs de poisson et la viande d’une étonnante tendreté pour un morceau dont les nerfs étaient au minimum du diamètre de ses doigts.

Quand il eut fini de dîner et vidé la carafe de vin, le Souricier remit son masque et réfléchit longuement au meilleur moyen de quitter Lankhmar Souterraine. Distrait par la vision de la clochette en or, il ne parvint pas à se concentrer. Qui viendrait s’il la faisait sonner ?

Afin de ne pas mourir de curiosité, il s’empara de la clochette et l’agita deux ou trois fois. « La curiosité tue le chat » ne faisait décidément pas partie de ses devises…

Dès que le petit son cristallin mourut, la tenture d’un des murs latéraux s’écarta pour dévoiler une mince femelle masquée et vêtue de soie jaune.

Tenant la tenture ouverte, elle regarda le petit homme et souffla :

— Seigneur Grig, ta maîtresse t’attend.

Le Souricier commença par se congratuler chaleureusement. Ainsi, Grig avait bien une maîtresse, et la réponse qu’il avait lancée d’instinct à Skwee était une preuve de plus de son génie. Qu’il ait la taille d’un homme ou d’un rat, il était plus malin que quiconque. L’esprit d’un souricier n’avait pas son égal dans l’univers en matière de vivacité…

Il se leva et approcha de la belle femelle, qui lui rappelait vaguement quelque chose. Était-ce la « dame » en vert qu’il avait vue en train de promener en laisse deux musaraignes ? Cette fierté, ce maintien aristocratique… Oui, c’était possible.

Comme avec le cuisinier, le Souricier parla par gestes histoire de ne pas avoir à zozoter. Désignant la porte, il fit signe à la femelle de le précéder. Elle obéit, ouvrant la marche dans un couloir sinueux chichement éclairé.

La maîtresse de Grig, pensa le petit homme, était sacrément attirante et son parfum musqué lui faisait tourner la tête. Un peu tard, il se souvint qu’il s’agissait d’un rat femelle qui aurait dû éveiller en lui un profond dégoût.

Mais était-il sûr d’avoir affaire à un animal ? Après tout, s’il avait pu se miniaturiser, d’autres devaient aussi en être capables. Et s’il suivait actuellement sa domestique, à quels prodiges devait-il s’attendre quand il rencontrerait la maîtresse de Grig ?

Elle doit être grosse comme une vache ou pelée comme une vieille souris, pensa le petit homme pour se calmer.

Mais il ne crut pas un mot de ses propres mensonges.

Prenant quelques secondes pour s’orienter, il découvrit que le couloir qu’il longeait conduisait sans doute aux appartements du seigneur Null, pas à ceux de Siss ou de Skwee.

La servante en jaune écarta une lourde tenture noire puis un rideau violet presque vaporeux. La précédant dans la pièce, le Souricier découvrit – derrière les fentes trop étroites du masque de Grig – une chambre à coucher magnifiquement meublée et décorée. Pourtant, c’était un des lieux les plus étranges et inquiétants qu’il ait jamais vus.

Du sol au plafond, tout était revêtu ou tapissé d’argent et de violet, cette dernière couleur étant l’exact complément de la robe jaune de la servante. L’éclairage, lui, venait du sol, fourni par des vers luisants plus gros que des anguilles enfermés dans des cages posées au pied des murs. Plusieurs coiffeuses se dressant à côté des cages, le Souricier apercevait une demi-douzaine de reflets de sa minuscule personne dans autant de miroirs en argent poli. Il y voyait aussi l’image de la servante, qui venait de refermer délicatement le rideau violet.

Des flacons de produits de beauté, des peignes, des brosses et tout un assortiment de petits pinceaux s’alignaient sur les coiffeuses – excepté celle du fond, près de la seconde issue fermée par une tenture argentée. Sur celle-là, il n’y avait rien, à part une vingtaine de fioles blanches ou noires.

Accrochées à des chaînes d’argent, des cages inondées de lumière par le bas pendaient aux murs. Elles contenaient des scorpions, des araignées, des mantes religieuses et une multitude d’autres innommables vermines de la taille d’un chiot ou d’un bébé kangourou. Dans une des plus grandes, une vipère naine de Quarmall se lovait voluptueusement sur un lit de cailloux. Pour le Souricier, ce reptile était désormais aussi grand et dangereux qu’un python.

Toutes ces ignobles bestioles faisaient un boucan infernal. Claquant des crocs, sifflant ou cliquetant, selon leur espèce, elles semblaient ivres de rage. Comme pour en attester, un des scorpions passa son dard entre les barreaux de sa cage et la vipère lui répondit en déployant hors de sa gueule sa grosse langue fourchue.

Le plus petit mur, sur un côté, ne portait aucun « ornement » à part deux grands tableaux. Sur le premier, une femme et un crocodile s’enlaçaient fougueusement. Sur le second, un homme et une panthère se livraient à des ébats similaires.

Presque au centre de la chambre, un grand lit tendu d’un seul et unique drap blanc attira irrésistiblement l’attention du Souricier. Couchée sur le dos, la tête appuyée sur un gros traversin, une beauté masquée un peu plus mince que la servante regardait fixement le petit homme à travers les fentes de son masque violet comme la soie de sa robe.

— Nous nous rencontrons enfin sous terre, dit une voix cristalline familière. Je te salue bien tendrement, Souricier Gris… Ma chère esclave, veux-tu bien aider notre invité à se mettre à l’aise ?

La servante approcha du petit homme. Elle avait enlevé son masque, révélant le visage joyeux (mais au regard mélancolique) de la splendide Frix. Aujourd’hui, ses longs cheveux formaient deux belles nattes tressées avec du fil de cuivre très fin.

Sans plus de cérémonie, mais en souriant, Frix entreprit de déboutonner le long manteau blanc de Grig. Pour l’aider, le Souricier leva un peu les bras, puis il se laissa déshabiller comme dans un rêve – et sans y accorder beaucoup d’attention, car il ne pouvait détourner le regard de la silhouette masquée de violet alanguie sur le lit.

Bien entendu, il n’avait pas l’ombre d’un doute sur l’identité de la « maîtresse » de Grig. Et s’il en avait eu, la façon dont vibrait le petit carreau fiché dans sa tempe et le désir qu’il sentait monter en lui les auraient dissipés en un éclair.

À part cela, la situation le dépassait totalement. Oh ! il supposait bien que Frix et l’autre femme devaient recourir à une potion semblable à celle que lui avait fournie Sheelba. Mais il aurait juré que ses deux compagnes et lui avaient leur taille habituelle. Oui, tout paraissait normal… à part les horribles bêtes géantes enfermées dans des cages, au-dessus de sa tête.

Levant un pied puis l’autre, le petit aventurier soupira de soulagement quand Frix lui retira adroitement les bottes trop serrées de Grig. Mais bien qu’il s’abandonnât aux bons soins de la servante, le Souricier gardait une main sur son ceinturon, près du fourreau de Scalpel, et, plus bizarrement, sur le masque blanc de Grig que la servante lui avait retiré.

Tapotant le plus petit fourreau, sur sa hanche droite, il se souvint, terrifié, qu’il avait laissé Griffe de Chat – et la canne d’ivoire – dans les appartements de Grig.

Mais il oublia tous ses tracas quand la créature allongée sur le lit lui posa une question :

— Que dirais-tu d’une petite collation, cher invité ?

— Que du bien, noble dame, que du bien !

— Frix, va donc chercher du vin et des douceurs…

Pendant que la servante obéissait, s’approchant d’une table, le petit homme murmura :

— Ah ! tu es toujours aussi délicieuse, Hisvet ! Car je suis sûr que c’est toi !

— Si tu le dis, tu dois avoir raison… Mais il faudra t’en assurer par toi-même.

— Je t’appellerai donc Hisvet ! décida le Souricier. Ma reine parmi les reines, et ma princesse parmi les princesses ! Il faut que tu le saches, tendre damoiselle : depuis que nos ébats ont été interrompus par deux maudits Mingols, mon esprit – non, tout mon être ! – n’a plus que toi pour obsession.

— Ce serait un beau compliment, si je parvenais à y croire. Hélas…

— Tu dois y croire ! s’écria le petit homme en avançant résolument. Sache aussi que notre « conversation », cette fois, ne sera pas menée par l’intermédiaire de Frix. C’est une compagne délicieuse, je te l’accorde, mais c’est de toi que j’ai envie, et seulement de toi !

— Tu ne peux pas penser sérieusement que je suis Hisvet ! s’indigna (faussement, espéra le Souricier) la langoureuse damoiselle. Devant elle, tu n’oserais pas proférer pareil blasphème !

— Devant elle, j’oserais tout ! déclara le petit aventurier en avançant encore.

Dans les cages, les horreurs géantes s’agitèrent de plus belle, s’accrochant rageusement aux barreaux. Le Souricier les ignora superbement. Après avoir déposé son ceinturon au bord du lit, il posa un genou sur le matelas et s’apprêta à bondir souplement sur Hisvet.

Frix s’interposa au dernier moment, posant entre le petit homme et l’objet de tous ses désirs un plateau d’argent où reposaient plusieurs carafes, des coupes en cristal et des assiettes de sucreries.

Refusant de s’en laisser conter, le Souricier tendit le bras et arracha le masque de soie violette qui dissimulait le visage de la damoiselle. Une main gantée de violet reprit aussitôt son trophée au petit homme, mais ne le remit pas en place.

C’était bien Hisvet, avec son visage un peu étroit, ses yeux à l’iris rouge et cette adorable moue, sur ses lèvres, qui révélait des incisives un rien plus grandes que la normale. Comme ceux de Frix, les cheveux de la damoiselle étaient nattés, mais par des fils d’argent, pas de cuivre…

— Je vois que tu ne doutes de rien, dit la fille d’Hisvin, et que je vais devoir me protéger. (Glissant une main sous le matelas, elle en tira une dague au pommeau d’or et la pointa sur le Souricier.) Régale-toi de tout ce qu’il y a sur le plateau, petit homme, mais ne te précipite pas pour goûter aux autres douceurs présentes sur ce lit…

Le Souricier servit du vin pour la damoiselle et pour lui. Du coin de l’œil, il vit que Frix avait proprement enroulé ou plié les affaires de Grig, puis les avait posées au pied du mur orné de tableaux érotiques. Le reste des vêtements du petit homme attendait sur une chaise.

Une servante zélée et très dévouée à sa maîtresse ! Un peu trop dévouée, même, songea le petit aventurier, qui serait volontiers resté en tête à tête avec la damoiselle.

Mais Frix ne fit pas mine de se retirer, et Hisvet ne lui en donna hélas pas l’ordre. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, le Souricier s’adonna à de gentils jeux amoureux avec l’objet de sa flamme. Tentant de lui attraper la main chaque fois qu’elle prenait une douceur sur le plateau, il joua délicatement avec l’ourlet de sa robe et, avec une subtilité de courtisan, suggéra que la belle retire une partie de ses vêtements, afin qu’il se sente un peu moins seul dans sa quasi-nudité.

Hisvet riposta à ces assauts par des coups de dague que son amoureux parvenait à éviter au dernier moment. Euphorique après avoir vidé deux ou trois coupes de vin, le Souricier trouva très amusant ce petit jeu de la dague et de la main. Du coup, quand Hisvet lui demanda comment il était arrivé dans le monde des rats, il lui parla joyeusement de la potion de Sheelba, de la colère qu’il avait d’abord éprouvée contre le sorcier, et de la gratitude qu’il lui vouait maintenant, puisque sa miniaturisation lui avait permis de retrouver la damoiselle de son cœur.

Embellissant quelque peu la vérité, il présenta les choses comme si son seul objectif, dans cette aventure, avait été de se retrouver dans le lit d’Hisvet.

Alors qu’il écartait les doigts pour laisser la dague transpercer le matelas plutôt que sa chair, il conclut son petit discours par une question :

— Comment avez-vous compris, Frix et toi, que Grig n’était pas Grig ?

— Ce fut un jeu d’enfant, mon doux ami. Nous étions venues chercher mon père dans la salle du Conseil, car nous devons faire tous les trois, ce soir même, un voyage de la première importance. Quand je t’ai entendu parler, d’assez loin, j’ai reconnu ta voix malgré ta façon parfaite de zozoter. Ensuite, nous t’avons suivi, tout simplement…

— Pour me connaître si bien, tu dois m’aimer beaucoup, roucoula le Souricier en écartant la main pour éviter un vicieux coup de dague. Mais dis-moi, ô divine ! comment Frix, ton père et toi faites-vous pour vivre dans la cité des rats et y avoir autant d’influence ?

De la pointe de sa dague, Hisvet désigna la collection de fioles noires et blanches, sur une coiffeuse.

— Depuis des siècles, ma famille utilise la même potion que Sheelba – plus la blanche, qui nous permet de reprendre en un clin d’œil notre taille humaine. Voilà des lustres que nous nous métissons avec les rats, donnant naissance à des monstres de beauté comme moi… et à des créatures très laides, du moins selon les critères humains. Les membres… disons, ratés… de ma famille restent en permanence sous terre. Les autres vivent dans les deux mondes et tirent le meilleur de chacun. Ce métissage a bien entendu eu pour résultat l’apparition de rats dotés de caractéristiques humaines, telles que les mains et l’intelligence. Les rongeurs nous doivent leur développement. Quand ils régneront sur l’humanité, nous serons leurs dieux et leurs maîtresses.

Pendant le discours d’Hisvet, et même s’il était de plus en plus sous son charme, le Souricier prit le temps de réfléchir à cette affaire de métissage. Sur l’Encornet, Lukeen avait avancé qu’Hisvet dissimulait un corps de rongeur sous sa robe de jeune fille. Avec un rien d’appréhension, mais surtout beaucoup de curiosité, le petit homme se demanda à quoi ressemblait l’anatomie de sa belle. Par exemple, avait-elle une queue ? De toute façon, il ne doutait pas que ce qu’il découvrirait sous la soie violette lui plairait, car sa passion pour la damoiselle grandissait à chaque seconde.

Prenant garde à ne pas trahir sa perplexité, il demanda presque distraitement :

— Ainsi, ton père est le seigneur Null, et Frix et toi faites sans cesse la navette entre les deux mondes.

— Montre-lui, Frix…, dit Hisvet en étouffant délicatement un bâillement.

À croire que le jeu de la main et de la dague commençait à l’ennuyer.

Le regard toujours un peu vague comme celui d’un somnambule, la servante approcha d’un mur jusqu’à ce que sa tête soit entre la cage de la vipère naine et celle du scorpion fou furieux. Le dard du tueur des sables passa à un souffle de l’oreille de Frix, et la langue fourchue du reptile lui frôla la joue. Sans se soucier du venin qui coula des crocs de la vipère – refermés sur un barreau de la cage – et vint s’écraser sur son épaule, Frix passa la main droite au-dessus de la rangée de médaillons qui décorait la cage des lucioles, puis, sans même baisser les yeux, appuya sur deux d’entre eux.

Le tableau représentant la femme et le crocodile se souleva, dévoilant une cage d’escalier obscure.

— Ce passage conduit directement à la maison de mon père, expliqua Hisvet.

Quand la peinture fut revenue en place, Frix appuya sur deux autres médaillons, et l’autre tableau se souleva.

— Celui-là monte jusqu’aux appartements privés du crétin qui se prend pour le suzerain de Lankhmar, dit Hisvet pendant que le deuxième cadre se remettait en place. Comme tu le vois, mon doux ami, notre influence n’a pas de limites…

La damoiselle tendit le bras et appliqua la pointe de sa dague sur la gorge du petit homme. Ne bronchant pas pendant quelques secondes, celui-ci finit par saisir la lame entre le pouce et l’index pour l’écarter de sa trachée-artère.

Le Souricier lança l’autre main et saisit au vol le bout d’une des nattes d’Hisvet. Docile, elle le laissa commencer à dénouer les fils d’argent qui retenaient sa crinière.

Toujours debout au même endroit, Frix regardait fixement quelque chose d’irréel qu’elle était la seule à voir.

— Est-elle de ta famille ? demanda le petit homme en désignant la servante. Une personne qui combine les qualités des êtres humains et des rats ?

Toujours occupé à se débattre contre les fils d’argent, il ne désespérait pas d’arriver au bout de ce casse-tête – et aux portes du paradis que son cœur aspirait à atteindre.

Hisvet posa sa dague et secoua lascivement la tête.

— Frix est ma servante préférée et ma sœur d’élection, mais nous ne sommes pas liées par le sang. En fait, elle est l’esclave la plus précieuse de Nehwon, car dans son monde, elle était une princesse, et serait sans doute déjà une reine aujourd’hui. Alors qu’elle voyageait entre les univers, des démons l’ont enlevée. Mon père l’a sauvée, et en échange, elle devra me servir pour l’éternité.

Toujours immobile, Frix parla sans même tourner les yeux vers le lit.

— Pour l’éternité, chère maîtresse, ou jusqu’à ce que je t’aie sauvé trois fois la vie en mettant la mienne en danger. C’est déjà arrivé en une occasion, sur l’Encornet, quand le dragon a voulu te dévorer.

— Tu ne m’abandonneras jamais, Frix, assura Hisvet.

— Damoiselle bénie, il est vrai que je t’aime sincèrement et que je te sers avec la plus grande loyauté, mais toutes les choses ont une fin…

— Dans ce cas, le Souricier veillera sur moi, et je n’aurai plus besoin de toi ! Laisse-nous, à présent, car je veux parler en privé à notre invité.

Avec un sourire vraiment joyeux, Frix s’éloigna des deux cages, esquissa une révérence devant le lit, remit son masque jaune et sortit par la seconde issue non secrète protégée par un rideau argenté.

Se soulevant sur un coude, Hisvet, plus belle que jamais, se tourna vers le Souricier, qui tendit vers elle une main tremblante de désir. La damoiselle lui prit le poignet au vol, referma dessus ses doigts glacés et souffla :

— Tu m’aimeras pour toujours, n’est-ce pas ? Sinon, tu ne te serais pas aventuré dans le monde des rats pour me retrouver ?

— Mon amour sera éternel, ô Impératrice des Délices Infinis ! lança le Souricier.

Fou de désir, il croyait dur comme fer aux fadaises qu’il prononçait. Oui, jusqu’au fond de l’âme… ou presque…

— Dans ce cas, je crois qu’il est temps de te libérer, dit Hisvet en posant les doigts de ses deux mains sur la tempe du petit homme. Que tout repose sur un sortilège serait une insulte à ma personne et à ma beauté, à présent que je peux compter entièrement sur ta passion.

Presque sans lui faire mal, la damoiselle pressa la peau du petit homme comme une amante attentionnée qui écrase un gros bouton sur le visage de son bien-aimé. Puis elle exhiba le carreau qui reposait à présent sur sa paume.

Le Souricier ne sentit aucune différence. Il adorait Hisvet comme une déesse, et son long passé de parfait mécréant – sauf en de rares moments de crise – ne lui parut pas, du moins sur le moment, contradictoire avec son soudain accès de mysticisme.

Hisvet posa une main sur le flanc du petit homme. Mais il n’y avait plus trace de langueur dans ses yeux rouges, qui brillaient désormais intensément.

— Non, non, pas encore ! s’écria-t-elle quand son galant voulut lui rendre sa caresse. D’abord, nous devons élaborer un plan, mon doux ami. Car tu peux me rendre des services qui sont hors de portée de Frix elle-même ! Pour commencer, tu devras tuer mon père, ce vieillard contrariant qui m’empoisonne la vie. Ainsi, je deviendrai pour de bon impératrice, et tu seras mon prince consort favori. Rien ne nous arrêtera, sache-le ! Ce soir Lankhmar, demain Nehwon, puis rien de moins que les autres univers qui flottent dans les eaux de l’espace ! Nous soumettrons à notre volonté les anges et les démons – oui, le paradis comme l’enfer ! Au début, il serait bon que tu joues le rôle de mon père, comme tu as endossé celui de Grig. Avec un talent extraordinaire, je suis là pour en attester. Quand il s’agit de tromperie, mon chéri, tu es quasiment mon égal, et ce n’est pas un mince compliment.

Hisvet s’interrompit et dévisagea le Souricier comme si elle avait soudain un doute.

— Tu m’obéiras au doigt et à l’œil, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.

— Eh bien…, commença le Souricier.

Le rideau argenté s’écarta et Frix fit irruption dans la chambre.

— Vos masques ! Vos masques ! s’écria-t-elle. Prenez garde ! Prenez garde !

La servante s’empara d’une couverture violette, la jeta sur le lit et la remonta jusqu’au cou d’Hisvet et du Souricier, dissimulant par la même occasion le plateau posé entre eux.

— Damoiselle, ton père approche avec des rats en armes !

Sur ces mots, la servante s’agenouilla à la tête du lit, du côté d’Hisvet, et baissa humblement la tête.

Le Souricier et sa conquête venaient à peine de remettre leur masque lorsque Skwee et Hisvin, le visage découvert, entrèrent dans la chambre, trois rats-hallebardiers sur les talons. Malgré la présence des bestioles géantes, dans les cages, le petit aventurier eut du mal à se convaincre que les rongeurs ne mesuraient pas tous près de six pieds de haut.

— Monstre innommable ! s’écria Hisvin, empourpré de colère. Traînée sans vergogne ! Coucher avec un de mes collègues !

— Ne dramatise pas, cher père, dit Hisvet. (Puis elle murmura à l’oreille du Souricier :) Tue-le maintenant, je me chargerai de Skwee et des autres…

En tâtonnant pour retrouver Scalpel sous la couverture, le petit homme tourna son visage masqué de blanc vers le père outragé.

— Du calme, conzeiller ! Zi ta divine fille m’a choizi parmi tous les hommes et les rats, ze n’est pas ma faute. Ni la zienne, d’ailleurs. L’amour n’a pas de lois…

— J’aurai ta tête pour ça, Grig ! rugit Hisvin en avançant vers le lit.

— Papa, intervint Hisvet, presque espièglement, faut-il que tu sois devenu un puritain sénile pour t’attarder sur de tels détails le soir même de notre triomphe. Tu n’es plus bon à rien, et je dois prendre ta place dans le Cercle. Skwee, dis-lui que j’ai raison. Cher père, j’ai peur que tu détestes Grig parce que tu donnerais cher pour être à sa place.

— Meurs, être ignoble qui fut un jour ma fille ! cria Hisvin.

Tirant avec la vivacité d’un jeune homme une dague de sa ceinture, le marchand de blé voulut la plonger dans la gorge d’Hisvet, exposée entre la lisière du masque et le bord de la couverture.

Mais Frix s’interposa, levant sa main gauche ouverte pour intercepter la lame, qui lui traversa la paume et échappa aux doigts crochus d’Hisvin.

Toujours sur un genou, l’arme fichée dans sa main d’où ruisselait déjà du sang, la servante se tourna vers le marchand de blé et tendit vers lui sa paume intacte.

— Pour notre bien à tous, contrôle-toi, cher père de ma bien-aimée maîtresse. Ce sujet peut être discuté sereinement, j’en suis sûre. En cette nuit suprême, vous seriez fous de vous quereller !

Hisvin blêmit et recula, impressionné par l’impérial sang-froid de Frix, largement suffisant, il fallait l’admettre, pour doucher la fureur d’un homme ou d’un rat moyens.

Ayant trouvé la garde de Scalpel sous la couverture, le Souricier attendait le moment propice pour sauter hors du lit, ramasser ses vêtements au passage et regagner à la vitesse de l’éclair les appartements de Grig.

Il ne savait trop quand, lors des trois dernières minutes, son immortelle passion pour Hisvet en avait pris un coup dans l’aile. Et la puanteur du cadavre de cet amour, déjà en cours de décomposition, lui retournait l’estomac.

Hélas, le rideau violet s’écarta soudain pour laisser passer Hreest, épée au poing. Trois rats-gardes en uniforme vert le suivaient, bloquant ainsi inexorablement l’issue que le petit aventurier prévoyait d’emprunter.

Soudain, le Souricier reconnut le couteau que Hreest serrait dans sa patte gauche.

Griffe de Chat !

La dague toujours fichée dans sa paume, Frix alla reprendre son poste entre la cage du scorpion et celle de la vipère.

Le Souricier l’entendit déclamer, à la manière d’un chœur de théâtre :

— Le drame se complique, des rats en armes bloquent toutes les issues, et le dénouement approche.

Hreest se tourna vers Skwee et Hisvin.

— On a retrouvé les restes du conseiller Grig coincés dans la grille de l’égout principal du cinquième niveau, annonça-t-il. L’espion humain s’est approprié les vêtements du défunt et il joue son rôle.

Sans avoir besoin de la tenue, en ce moment ! pensa le Souricier, ironique.

Se résignant à zozoter une fois de plus, il s’écria :

— Z’est abzurde ! Ze rat est fou à lier ! Ze zuis bien Grig ! Z’est d’un autre rat blanc qu’on a retrouvé le cadavre.

Hreest brandit Griffe de Chat et foudroya le petit homme du regard.

— J’ai découvert ce couteau, une arme de fabrication humaine, dans les appartements de Grig. L’espion est parmi nous !

— Tuez-le dans le lit ! ordonna Skwee.

Mais le Souricier, prévoyant ce qui allait suivre, s’était déjà extrait de sous la couverture. Se débarrassant du masque blanc, il se mit en garde, Scalpel dans la main droite. Faute de pouvoir serrer Griffe de Chat dans la gauche, il brandit son ceinturon et le fourreau étrangement mou de son épée.

Hreest bondit, sa lame prête à frapper. Skwee dégaina son arme et sauta par-dessus le lit en écrasant au passage les plats, les assiettes, les carafes et les gobelets disposés sur le plateau d’argent.

Le rat tout de noir vêtu feinta puis tenta de porter un coup mortel avec Griffe de Chat. Le Souricier parvint à dévier le coup avec son ceinturon et son fourreau, puis il flanqua un coup d’épaule dans la poitrine de Hreest et le propulsa sur deux des rats en uniforme vert, qui reculèrent sous l’impact.

Vif comme l’éclair, le petit aventurier bloqua la lame de Skwee une fraction de seconde avant qu’elle lui ouvre la gorge d’une oreille à l’autre. Passant à l’offensive, il échangea quelques coups avec le rat blanc puis se fendit pour lui transpercer le poitrail. Acculé au lit, sur lequel Hisvet suivait avidement le spectacle, Skwee réussit à esquiver l’attaque – imparfaitement, car la pointe de la lame du Souricier lui transperça le poignet droit.

Le troisième rat en uniforme vert, un géant qui aurait frôlé les sept pieds de haut dans le monde normal – et qui avait dû se baisser pour passer la porte –, attaqua un rien trop lentement, mais avec la puissance d’un taureau lancé à la course.

Alors que Hreest se relevait, Skwee laissa tomber sa dague et saisit son épée de la patte gauche.

Le Souricier dévia un coup qui passa très près de sa poitrine nue, puis improvisa une riposte. Le géant en uniforme vert l’esquiva, mais le petit homme, doublant son coup, réussit à tromper sa garde et lui transperça proprement le cœur.

Le grand rat ouvrit la gueule, dévoilant ses énormes incisives, puis ses yeux se voilèrent et ses poils semblèrent tourner au gris. Lâchant ses armes, il resta un moment debout, en quelque sorte mort avant d’avoir eu le temps de s’en apercevoir, puis bascula lourdement en avant.

Le Souricier prit appui sur son pied droit, propulsa le gauche dans la poitrine du cadavre et dégagea Scalpel de sa gaine de chair morte. Il était temps, car Hreest et ses deux soldats survivants remontaient à l’assaut.

Un des rats brandit sa hallebarde à l’horizontale et fit mine de charger.

— Non, plus d’attaques individuelles ! cria Skwee. Encerclons l’humain !

Tous les rats lui obéirent promptement.

Malgré sa main blessée, Frix réussit à ouvrir la petite porte de la prison du scorpion. Mobilisant son énergie, elle souleva la cage et la secoua assez violemment pour que son occupant en soit éjecté et atterrisse au bord du lit, son dard mortel s’agitant comme un fouet manié par un épileptique.

Presque tous les rats pointèrent leur arme sur le dangereux animal. Hisvet reprit sa dague, recula jusqu’à la tête du lit et s’apprêta à vendre chèrement sa peau contre le tueur prétendument apprivoisé.

Prudent, Hisvin se cacha derrière Skwee.

Frix laissa tomber sa main indemne sur les médaillons qui ornaient la cage des lucioles.

Le tableau qui représentait un homme et une panthère se souleva. Sans attendre les encouragements muets de la servante, mais en les remarquant du coin de l’œil, le Souricier bondit, récupéra ses affaires au vol, s’engouffra dans le passage secret et grimpa les marches trois par trois.

Un éclair d’argent passa en sifflant près de sa tête et rebondit contre la pierre, juste sous les pieds du petit homme. C’était la dague d’Hisvet, lancée avec assez de précision pour percuter sa cible pointe la première…

Un peu essoufflé, le Souricier ralentit le rythme.

— Poursuivons-le ! cria Skwee pas si loin que ça dans son dos.

En grimaçant de douleur, Frix retira la dague d’Hisvin de sa paume, posa doucement les lèvres sur la plaie, esquissa une révérence et rendit l’arme à son propriétaire.

Dans la chambre, il ne restait plus que la damoiselle, son père, sa servante et Skwee – occupé à bander son poignet blessé en se servant de ses dents et de sa patte valide.

Lardé de coups de hallebarde et d’épée, le scorpion agonisait sur le sol violet. Du sang noir sourdait de ses blessures et ses grandes pattes claquaient dans le vide.

Hreest et les cinq rats-soldats s’étaient lancés à la poursuite du Souricier et cela faisait déjà un moment qu’on n’entendait plus l’écho de leurs pas dans l’escalier.

— Je devrais te tuer, lâcha Hisvin en regardant sa fille.

— Papa, tu n’as rien compris à cette affaire ! protesta Hisvet. Le Souricier m’a menacée avec son épée. C’était un viol ! En pointant son arme sur moi, sous la couverture, il m’a forcée à te dire des choses affreuses. Mais tu as bien vu que j’ai tenté de le tuer, à la fin.

— Foutaises ! cracha le marchand de blé avant de se détourner.

— C’est elle que nous devrions exécuter, dit Skwee en désignant Frix. Elle a favorisé l’évasion de l’espion.

— C’est vrai, puissant conseiller, admit la servante. Et j’ai bien fait, car sinon, il vous aurait presque tous tués. Vos brillants cerveaux ne sont-ils pas indispensables pour mener à bien l’assaut de cette nuit contre Lankhmar de la surface ? (Elle montra sa main ensanglantée à Hisvet et souffla :) Cela fait deux, chère maîtresse.

— Et tu seras récompensée, assura la damoiselle, les lèvres pincées. Mais pour avoir aidé l’espion, sans rien faire auparavant pour l’empêcher d’abuser de moi, tu seras fouettée jusqu’à ce que tu ne puisses plus crier de douleur. Demain…

— Demain, oui, ce sera une joie…, répondit Frix d’un ton soudain plus gai. Ce soir, nous avons tous les trois une mission à accomplir dans la salle d’audience bleue du palais. (Elle se tourna vers Hisvin :) Et le temps presse, si j’ai bien compris, mon seigneur…

— C’est vrai, concéda Hisvin. (Il foudroya sa fille du regard, fit de même à Frix puis grommela :) Suivez-moi…

— Comment peux-tu leur faire encore confiance ? demanda Skwee.

— Je n’ai pas le choix… Pour contrôler cet imbécile de Glipkerio, j’ai besoin d’elles… Quant à toi, tu devrais regagner la salle du Conseil. Siss va sans doute avoir besoin de son chef suprême… Allons-y, les filles !

Frix pianota sur les médaillons, et le second tableau se souleva. Hisvin ouvrit la marche et les deux femmes le suivirent.

Enjambant sans y penser le cadavre du rat géant et contournant le scorpion agonisant, Skwee fit un long moment les cent pas dans la chambre. Quand il s’arrêta enfin et leva les yeux, son regard se posa sur la coiffeuse où s’alignaient les fioles noires et blanches. Approchant de la démarche d’un somnambule – ou de quelqu’un qui avance dans un marécage –, il joua un moment avec les petits flacons, puis s’écria :

— Comment peut-on être puissant et sage, commander une armée, raisonner brillamment jour après jour et rester pourtant aveugle et sourd comme un ver de terre ? La réponse était devant notre museau pointu, et nous ne l’avons jamais vue, parce que les rats, depuis trop longtemps, acceptent comme une malédiction leur petite taille. Aveuglés par notre nanisme, nous nous croyons incapables de sortir de nos terriers, qui sont en réalité des tombes, et dont la voûte basse pèse sur notre âme comme le couvercle d’un cercueil.

Skwee contempla un moment son reflet dans le miroir d’argent poli.

— Si grand que tu sois par le génie, Skwee, tu t’es toujours pris pour un être de petite taille. Apprends à penser à une autre échelle, vaillant guerrier !

Obéissant à l’ordre qu’il venait de se donner, le rat s’empara d’une fiole blanche. Après une brève hésitation, il prit les autres et les rangea dans sa sacoche. Enfin, avec un rictus sardonique, il récupéra aussi les fioles noires et sortit de la chambre.

Sur le sol violet, le scorpion n’en avait toujours pas fini d’agoniser.

 

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