Épées de Lankhmar

Fritz Leiber · Chapitre 14 sur 21

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Épées de Lankhmar

Chapitre 14

14

 

 

À la chiche lueur de la lune, Fafhrd escaladait lentement la haute muraille d’enceinte de Lankhmar, à quelques centaines de pas de la porte du Marais.

— Si tu passes par la porte, avait dit Sheelba en le déposant au pied de la muraille, tu risques de tomber sur tes poursuivants.

Le Nordique n’avait pas été convaincu. Les cavaliers noirs avançaient rapidement, certes, mais la hutte s’était déplacée à la vitesse d’un cyclone, les distançant presque à coup sûr. Pourtant, le barbare n’avait pas émis d’objections. Qu’ils désorientent le gogo avec des discours fumeux, comme Ningauble, ou en donnant plutôt dans les silences énigmatiques – à l’instar de Sheelba –, les sorciers étaient incomparables dès qu’il s’agissait de vendre leurs salades.

L’estomac encore retourné, Fafhrd repensa au voyage dans la hutte. Tout au long, Sheelba n’avait pas desserré les lèvres…

L’antique muraille offrant toutes les prises possibles et imaginables, l’escalader se révélait un jeu d’enfant pour un homme qui, dans sa jeunesse, avait vaincu l’Obélisque Polaris, le pic le plus redoutable de sa Toundra de Glace natale.

Pour être franc, Fafhrd s’inquiétait plus de ce qui l’attendait sur les créneaux. En atteignant le sommet de la muraille, il serait très vulnérable si un ennemi l’y guettait.

En matière d’angoisse, il y avait pourtant plus grave. Un lourd silence régnait sur Lankhmar, et quasiment aucune lumière n’y brillait. Où étaient donc le vacarme et les incendies indissociables des grandes batailles ? Et si la cité était déjà défaite – une hypothèse vraisemblable malgré l’optimisme béat de Ningauble –, pourquoi n’entendait-on pas les cris des vainqueurs, les hurlements des vaincus soumis à la torture et les appels au secours des femmes violées ?

Enjambant le parapet, Fafhrd prit pied sur le chemin de ronde et bondit dans une niche obscure, prêt à dégainer Bâton Gris et sa hache de guerre. Mais il n’y avait pas âme qui vive sur les créneaux.

En bas, la rue du Mur était déserte aussi, et il en allait de même pour celle de la Monnaie, qui serpentait vers l’ouest. Ici, le silence semblait être une mer invisible qui venait de submerger la cité.

Fafhrd en eut la chair de poule. Les conquérants étaient-ils déjà partis avec leur butin et les citadins survivants réduits en esclavage ? Ou s’étaient-ils enfermés dans les bâtiments pour torturer dans le noir leurs victimes bâillonnées ? Et si c’était une armée de démons, pas de soldats en chair et en os, qui avait conquis la cité et fait disparaître les habitants ? La terre s’était-elle ouverte pour les avaler, puis refermée afin de les digérer en paix ?

Ou Ningauble lui avait-il raconté des craques ? C’était possible, bien sûr, mais ça n’expliquait pas le silence et l’obscurité.

Une autre idée traversa l’esprit du Nordique. Une terrible bataille se déroulait peut-être à l’instant même devant lui, mais il ne pouvait pas la voir ni l’entendre à cause d’un sort que Ningauble ou Sheelba lui avait jeté, et qui agirait jusqu’à ce qu’il ait fait sonner les maudites cloches.

Fafhrd n’était toujours pas enthousiasmé par sa mission. Surtout quand il imaginait les dieux de Lankhmar avec leur allure de momie, leur toge noire pourrie et leurs yeux sombres brillant entre deux bandelettes imprégnées de résine. Leur sceptre noir à portée de main, ces divinités attendaient depuis des lustres un appel au secours de la cité qui les avait oubliées sans pour autant cesser de les redouter. Que feraient-elles pour des humains qu’elles avaient mission de protéger, mais qu’elles abominaient ? Remuer à main nue un nid d’araignées venimeuses en plein désert semblait moins risqué que de déranger ces dieux-là. Mais quand un sorcier ordonnait, il fallait obéir…

Fafhrd descendit en vitesse l’escalier et s’engagea dans la rue de la Monnaie, parallèle pendant un moment à celle des Artisans. En traversant la rue de la Camelote, il crut entendre des échos d’incantations, très loin au nord, dans la direction de la rue des Dieux. Il suivit pourtant l’itinéraire prévu : la rue de la Monnaie, celle des Nonnes, puis une bifurcation vers le nord pour arriver directement devant le maudit temple.

La rue des Filles de Joie, encore plus sinueuse que celle de la Camelote, semblait également déserte. Pourtant, à peine après l’avoir traversée, Fafhrd entendit des bruits de bottes derrière lui. Caché sous une porte cochère, il regarda une colonne de gardes marcher d’un pas martial en direction du sud, sans doute pour rejoindre les casernes. En formation serrée, les soldats regardaient sans cesse autour d’eux et tous avaient l’arme au poing malgré l’apparente absence d’ennemis.

Ce comportement semblant confirmer l’hypothèse d’une armée de démons invisibles, Fafhrd passa de l’inquiétude à une franche trouille.

Il se remit pourtant en chemin et commença à repérer de-ci, de-là les rayons de lumière qui filtraient au travers de certaines fenêtres aux volets fermés – toujours dans les étages, bizarrement. Cette illumination crépusculaire ajoutant à la dimension surnaturelle de toute cette affaire, le Nordique songea qu’il aurait donné cher pour être ailleurs. Mais son destin était d’avancer dans le silence, et des momies l’attendaient au bout du chemin. Rien de bien excitant, même pour un héros de sa trempe.

Quelque part, une horloge sonna onze heures. Reprenant son chemin, Fafhrd traversait l’étroite rue de l’Argent quand il entendit un crépitement qui ressemblait à celui de la pluie. Mais il n’y avait pas un nuage dans le ciel, et il ne sentait pas de gouttes d’eau s’écraser sur sa peau.

De plus en plus paniqué, le Nordique se mit à courir.

Sur l’Encornet, comme s’il avait reçu un appel impératif – et tant pis pour ses angoisses ! –, le chaton noir sauta directement de la lisse sur les quais et disparut dans la nuit.

Tous les poils hérissés, la peur voilant son regard vert, il s’en allait en guerre…

Dans la salle des fouets, Glipkerio et Samanda, un peu plus qu’éméchés, échangeaient des souvenirs de séances de torture histoire de se mettre dans l’état d’esprit idoine avant d’aller s’occuper de Reetha.

La grosse intendante avait vidé tellement de chopes de vin rouge de Tovilyis qu’elle transpirait comme une vache dans sa robe de laine. Imbibée de sueur, sa fine moustache luisait à la lueur du feu.

Glipkerio, lui, avait jeté son dévolu sur un cruchon de vin violet de Kiraay. Aucun domestique n’ayant répondu à ses appels, Samanda avait dû aller chercher le nectar dans la cuisine et elle s’était chargée du service.

— Les serviteurs n’osent plus se montrer depuis que les gardes sont partis, avait-elle marmonné. Je punirai ces chiens, mais d’abord, nous devons nous occuper de te distraire, cher petit maître.

Oubliant pour un temps les instruments de torture qui les entouraient (une collection exceptionnelle) et les rats qui menaçaient Lankhmar, le suzerain et son âme damnée parlèrent un peu du bon vieux temps, quand la vie était simple et heureuse.

Sa couronne de travers sur la tête, Glipkerio eut un sourire enfantin.

— Tu te souviens du premier chaton que je t’ai amené ? demanda-t-il. Pour le jeter vivant dans la cheminée ?

— Si je m’en souviens ? fit Samanda, sincèrement émue. Petit maître, je revois encore la première mouche avec laquelle tu es venu dans la cuisine, afin de me montrer comment tu lui arrachais bien les ailes. Tu étais encore jeune, mais déjà grand et maigre…

— Oui, oui, mais revenons au chaton…, insista Glipkerio en portant sa chope à ses lèvres d’une main tremblante. L’animal était noir avec des yeux bleus qu’il venait à peine d’ouvrir. À l’époque, Radomix vivait au palais, et il a essayé de le sauver, mais tu l’as envoyé promener !

— Et comment ! lança Samanda. Radomix n’était qu’une chochotte ! Le chaton a crié comme un cochon qu’on égorge, et après, tu as pleuré toutes les larmes de ton corps parce que tu ne l’avais plus pour le lancer dans les flammes une seconde fois. Pour te consoler, j’ai fouetté une servante nue aussi grande et maigre que toi. Tu te souviens, elle avait de longues nattes… C’était avant ton obsession des cheveux, quand on ne rasait pas encore les domestiques. (D’un revers de la main, Samanda essuya sa moustache.) Je trouvais qu’il était temps de t’initier à des plaisirs plus virils, et il était visible que le spectacle t’excitait !

L’intendante éclata de rire, tendit une main et pelota un peu son suzerain.

Émoustillé par ces souvenirs et les agaceries de sa complice, Glipkerio se leva, droit comme un cyprès dans sa toge noire – mais en se trémoussant plus qu’aucun arbre l’avait jamais fait, sauf lors d’un tremblement de terre ou sous le coup d’une noire sorcellerie.

— Viens, dit-il. Il est onze heures, et nous avons peu de temps, car je devrai bientôt aller dans la salle d’audience bleue pour aider Hisvin à sauver la ville.

— Tu as raison…, admit Samanda. (Elle prit appui sur les accoudoirs et, à la force des poignets, souleva péniblement son énorme fessier.) Quels fouets allons-nous utiliser pour punir cette petite garce ?

— Aucun, aucun ! s’écria Glipkerio. Celui que tu portes à la ceinture est le meilleur, tout compte fait. Allons, chère Samanda, dépêchons-nous !

Reetha se leva d’un bond du lit moelleux quand elle entendit un craquement. Secouant son crâne chauve pour en chasser d’affreux cauchemars, elle tendit un bras afin de s’emparer de la bouteille qui lui apporterait l’ivresse et l’oubli. Elle la porta à ses lèvres, mais attendit un moment pour boire. La porte n’était toujours pas ouverte, et le bruit était bizarrement ténu. Jetant un coup d’œil sur le côté du lit, la servante vit qu’un petit battant de moins d’un pied de haut venait de s’ouvrir au pied du mur lambrissé. Une silhouette en sortit…

Un petit homme musclé et très bien bâti qui portait des vêtements dans la main gauche et serrait dans la droite une curieuse épée jouet.

Il referma l’issue secrète, parfaitement invisible désormais, et regarda autour de lui.

— Souricier Gris ! s’écria Reetha. (Sautant du lit, elle alla s’agenouiller devant le minuscule aventurier.) Tu es revenu pour moi !

Le petit homme fit la grimace et se plaqua les mains sur les oreilles.

— Reetha, je t’en prie, ne crie plus comme ça ! Tu m’as percé les tympans…

Le Souricier s’exprimait aussi lentement que possible, et en adoptant son ton de voix le plus grave. Pour Reetha, son discours, bien qu’intelligible, était aigu comme un sifflement et débité à toute vitesse.

— Je suis désolée, dit la servante.

Elle résista à l’envie de ramasser son petit amoureux pour le serrer contre sa poitrine.

— J’espère bien…, marmonna le Souricier, peu commode. Bon ! pousse un meuble contre la petite porte, et vite ! Les visiteurs qui approchent ne te plairaient pas. Allez, bouge-toi !

Reetha ne se releva pas et jugea indispensable de discutailler :

— Pourquoi n’utilises-tu pas ta magie pour reprendre ta taille normale ?

— Parce que je n’ai pas la potion qu’il me faudrait ! J’aurais pu m’en procurer une fiole, mais comme tous les imbéciles de mâles lubriques, je me suis intéressé à autre chose. Allons, dépêche-toi, ma fille !

S’avisant soudain qu’elle était en position de force pour négocier, Reetha se pencha un peu et eut un sourire mielleux :

— Avec quelle garce miniature t’es-tu ébattu, méchant Souricier ? Non, inutile de me répondre ! Mais si tu veux que j’obéisse, donne-moi d’abord six poils prélevés sur ta noble tête fort peu chevelue.

Le Souricier faillit émettre d’absurdes objections, mais il se ressaisit à temps et déposa dans la paume de la servante le butin qu’elle semblait tant convoiter.

Reetha se leva, approcha de la table et jeta les poils dans la boisson du soir de Glipkerio. Puis elle s’épousseta les mains, regarda autour d’elle et décida que le coffret rempli de pierres précieuses serait parfait pour ce que le Souricier lui avait demandé de faire.

Prenant le coffret, elle le plaça à l’endroit que lui indiqua le petit aventurier.

— Voilà qui devrait les retenir un moment, dit celui-ci, en prenant note, à tout hasard, que la boîte ouvragée contenait des pierres plus grosses que ses poings actuels. Mais tu devrais aussi…

— Tu ne redeviendras jamais normal ? demanda Reetha en se laissant tomber à genoux.

— Ne cogne pas comme ça contre le sol, par pitié ! Bien sûr que je reprendrai ma taille ! Dans quelque chose comme une heure, si je peux me fier à mon félon de sorcier. Maintenant, pendant que je m’habille, va chercher, s’il te plaît…

Le cliquètement d’une serrure interrompit le petit homme, qui fut emporté dans les airs par une main géante. Se couchant sur le lit, Reetha cacha son compagnon à côté d’elle et tira le drap de soie jusqu’à son menton.

La porte s’ouvrit en grinçant un peu.

Alors que le Souricier allait protester, une main se plaqua sur sa bouche.

— Arrange-toi pour ne pas faire une bosse sous le drap, souffla-t-elle. Quoi qu’il arrive, tiens-toi tranquille et cache-toi si tu tiens à la vie.

Une voix tonitruante comme une trompette de guerre retentit soudain. In petto, le Souricier se félicita que le drap lui protège un peu les oreilles.

— Cette chienne s’est glissée dans mon lit ! tempêta Glipkerio. Mais c’est dégoûtant ! Je vais m’évanouir… Un peu de vin ! Ah ! oui, j’en vois un gobelet !

Il y eut un bruit de déglutition – torrentiel pour les tympans du Souricier – puis Glipkerio s’étrangla, toussa, éructa et cria, fou de rage :

— Cette vermine démoniaque a mis des poils dans mon gobelet ! Samanda, fouette-la jusqu’à ce qu’elle ait plus de rayures sur le corps qu’un zèbre ! Fais-la souffrir et n’arrête pas avant qu’elle me lèche les pieds et m’embrasse les orteils en implorant mon pardon !

Une autre voix, dissonante comme un concert de casseroles, vint torturer les pauvres oreilles du Souricier.

— Je vais le faire, petit maître, dit Samanda. Et je ne m’arrêterai pas, même si tu me le demandes. Sors de là, vermine ! Ou veux-tu que je te tire du lit à coups de fouet ?

Reetha recula vers la tête du lit, le plus loin possible de sa tortionnaire. Bien que le matelas, pour lui, tanguât plus que le pont d’un navire au milieu d’une tempête, le Souricier la suivit, rampant sous le drap comme s’il se débattait sous un ciel aux nuages très bas.

Soudain, ces nuages furent chassés par un vent surnaturel, révélant un soleil rouge sang : en réalité, la face porcine de Samanda, à moitié ivre et folle de colère sous son ridicule monticule de cheveux noirs.

Bizarrement, ce soleil semblait avoir une longue queue noire. En y regardant de plus près, le petit aventurier vit qu’il s’agissait de la lanière d’un fouet.

Ses vêtements toujours sous un bras, le Souricier se retourna, se campa face à l’horrible matrone et brandit courageusement Scalpel.

Le coup de fouet, qui visait à l’origine Reetha, changea de direction et s’abattit sur lui. Sautant à pieds joints aussi haut qu’il le pouvait, le petit homme entendit la lanière passer sous ses pieds en sifflant comme la queue d’un dragon noir. Conservant par miracle son équilibre quand il retomba sur le matelas, le protecteur de Reetha bondit vers Samanda, la frappa au genou avec sa lame, puis, emporté par son élan, tomba du lit et atterrit sur le parquet.

Comme la foudre qui s’abat sur un arbre, le tranchant d’une hache se ficha dans le bois à quelques pouces du petit homme et l’onde de choc le fit trembler jusqu’à la racine des cheveux. Faisant montre de réflexes étonnants, Glipkerio avait décroché une hache de son râtelier d’armes et il la maniait avec une adresse que le Souricier ne lui aurait pas soupçonnée.

Le petit homme se jeta sous le lit, traversa ce qui à son échelle ressemblait à un grand portique sombre très bas de plafond, émergea de l’autre côté, contourna le pied du lit et leva son épée avec l’intention de l’abattre sur le tendon d’Achille gauche de Glipkerio.

Hélas, le suzerain se retourna et le coup siffla dans le vide. En boitillant, Samanda vint se placer aux côtés de son maître. Désormais, le Souricier devait affronter une hache, un fouet… et deux fous furieux.

Avec un cri hystérique qui faillit ravager pour de bon les tympans de son chevalier servant, Reetha lança sa carafe de vin, qui passa sans les toucher entre la tête du suzerain et celle de l’intendante, mais les déconcentra assez pour qu’ils ratent tous les deux leur cible.

Pendant ce temps, sans que nul s’en aperçoive dans le tumulte et le vacarme, le coffret de pierres précieuses avait été écarté du mur pouce après pouce. Désormais, la porte secrète pouvait s’ouvrir assez pour laisser passer un rongeur, et Hreest en émergea, suivi par trois rats-épéistes masqués, les deux rats-soldats en uniforme vert survivants et trois rats-hallebardiers casqués et porteurs d’une cotte de mailles.

Terrifié par ces intrus, Glipkerio sortit en courant de la chambre. Malgré sa blessure, Samanda le suivit, chacun de ses pas faisant trembler le parquet comme pendant un séisme.

Assoiffé de sang et sacrément soulagé d’avoir affaire à des adversaires de sa taille, le Souricier se mit en garde, brandit ses vêtements comme un bouclier et cria :

— Viens donc te faire tuer, Hreest !

Reetha choisit cet instant pour le soulever et le serrer contre sa poitrine.

— Repose-moi ! Repose-moi ! cria-t-il, désireux de se battre jusqu’à la mort.

La servante à demi soûle ne l’écouta pas. Sortant de la chambre en titubant, elle claqua la porte derrière elle – un nouveau calvaire pour les tympans du Souricier – et brisa par la même occasion la hampe de la hallebarde d’un rongeur agressif.

Samanda et Glipkerio étaient en train de courir vers une tenture bleue assez distante. Reetha choisit la direction opposée, vers la cuisine et le dortoir des domestiques. Malgré ses protestations et ses larmes de rage, le Souricier fut bien obligé d’abandonner le combat.

L’assaut final sur Lankhmar commença une demi-heure avant minuit. Avec un minutage parfait, des hordes de rongeurs sortirent des trous signalés par de la peinture dorée sur la carte d’état-major. À part quelques couacs sans importance – une attaque prématurée dans la rue de l’Argent et une poignée de retards dus aux planches clouées sur certains trous par les humains –, tout se passa exactement comme prévu.

Une attaque massive, précise et mortelle.

La première vague d’assaut était composée de rongeurs barbares qui marchaient encore à quatre pattes. Cette cavalerie sans cavaliers comptait dans ses rangs des rats sauvages recrutés au fond des tunnels puants des égouts ou dans les décharges d’ordures de la cité. Ignorant presque tout de la civilisation, ces impitoyables tueurs baragouinaient un lankhmarien de cuisine ponctué de couinements et de cris. Tels d’authentiques primitifs, la plupart combattaient exclusivement avec leurs dents et leurs griffes. Parmi ces fous de guerre, quelques groupes étaient chargés de missions bien précises. Mais la majorité n’avait qu’un objectif : massacrer aveuglément.

Derrière ces troupes de choc venaient les assassins – des tueurs plus subtils visant des cibles particulières – et les incendiaires munis de torches, de bidons d’huile et de pots de résine. Car le feu, une arme que les rats n’avaient pas utilisée jusqu’à présent, jouait un rôle important dans l’ultime assaut. Bien entendu, les premiers niveaux de leur monde souterrain seraient en danger, mais après la victoire, qui viendrait très vite, les esclaves humains éteindraient rapidement les incendies.

Les rats-soldats en armure sortirent les derniers. Ceux-là marchaient tous sur deux pattes, sauf quand ils devaient traîner des pièces d’artillerie ou des réserves de projectiles.

Les précédents raids des rats dans Lankhmar avaient été lancés à partir de trous ménagés dans les caves et par les conduits d’égout. Pour l’assaut de ce soir, les agresseurs utiliseraient essentiellement des accès débouchant dans les étages supérieurs des maisons et dans les greniers. L’objectif était de surprendre les humains là où ils se sentaient en sécurité, puis de les forcer à se précipiter dans les rues, en proie à la panique.

Des jours durant, les rongeurs avaient jailli de sous la terre comme une marée noire. Aujourd’hui, ils allaient « descendre du ciel » telle une pluie d’orage et ruisseler le long des murs en balayant tout sur leur passage.

Un peu partout, surtout sous les avant-toits, des flammes commençaient à crépiter.

Les rats investirent tous les temples et les autels de la rue des Dieux. Ils en éjectèrent des multitudes d’adorateurs trop terrifiés pour songer à fuir par les rues latérales ou à former de sérieuses poches de résistance.

Dans la grande salle de réunion des casernes sud, Olegnya Fléau-des-Mingols tenait un discours assommant aux soldats et aux policiers de la cité. Selon une très ancienne coutume, tous ces hommes avaient laissé leurs armes dehors – une précaution judicieuse, affirmaient certains mauvais esprits, car on avait jadis vu des orateurs ennuyeux servir de cible à leur public au sang chaud.

— Vous qui avez combattu le benemoth noir et le Léviathan, pérorait Olegnya, vous qui n’avez pas reculé devant les Mingols et les Mirphiens, vous qui avez mis en déroute les hordes du roi Krimaxius et repoussé ses éléphants cuirassés, comment pourriez-vous faillir face à une ridicule vermine à quatre pattes… ?

Fléau-des-Mingols ne termina jamais sa phrase. Très haut dans le mur du fond, huit portes secrètes venaient de s’ouvrir et plusieurs sections d’arbalétriers avaient lâché sur le vieux général une pluie de carreaux.

Touché plusieurs fois, la gorge transpercée, l’héroïque vétéran s’écroula en émettant d’ignobles gargouillis.

Les arbalétriers canardèrent alors le public du défunt général. Surpris, les soldats ne réagirent pas très vite, car certains d’entre eux avaient pris la sortie de Fléau-des-Mingols pour une fantaisie d’artiste, et ils applaudissaient à tout rompre.

D’autres issues s’ouvrirent dans les murs et les rats incendiaires bombardèrent les policiers et les militaires de boules de poix et de ballots de tissu enflammés. Sortant d’autres trous, au niveau du sol, des vapeurs toxiques collectées dans les égouts et recrachées par d’énormes soufflets achevèrent de semer la panique.

Les soldats et les policiers se précipitèrent vers les portes, mais les trouvèrent fermées. Un des plus beaux exploits des commandos spéciaux de rongeurs, rendu possible par la méfiance ancestrale du pouvoir lankhmarien vis-à-vis de l’armée et des forces de l’ordre. Histoire qu’on puisse massacrer aisément d’éventuels mutins, la porte de la salle de réunion était condamnable de l’extérieur…

Une résistance s’organisa, car les officiers avaient conservé leurs armes – certains hommes en ayant même gardé en douce sur eux –, mais elle ne fit pas une grande différence, parce que les rats étaient des cibles très difficiles à atteindre. Comme les fidèles dans la rue des Dieux, la plupart des soldats se retrouvèrent impuissants, aveuglés par la fumée et condamnés à rôtir dans les flammes allumées par les rongeurs.

Accroupi sur une caisse, dans le quartier des silos, le chaton noir regardait avancer une colonne de rats en armes. Malgré sa terreur, le petit félin, attiré par une force qu’il ne parvenait pas à comprendre, s’enfonçait de plus en plus profondément dans la cité en voie d’être conquise.

Au dernier étage de la maison d’Hisvin se trouvait une petite pièce à la fenêtre et à la porte solidement barrées de l’intérieur. Présentement, cette salle était vide, ce qui eût poussé un témoin, s’il avait pu y en avoir un, à se demander comment une telle chose se pouvait, considérant les données exposées plus haut.

Une unique chandelle, sa fumée empuantissant l’air, éclairait la petite pièce dépourvue de meubles mais – très curieusement – munie de six grandes et peu profondes baignoires creusées dans le sol carrelé. Trois d’entre elles étaient remplies d’un liquide rose dont la surface ondulait un peu et un cercle de poussière noire les entourait sans entrer en contact avec le fluide poisseux.

Des fioles étaient soigneusement rangées sur deux étagères. Les blanches reposaient sur la planche la plus proche du sol et les noires à une hauteur plus habituelle.

Une petite porte s’ouvrit au pied d’un mur. Hisvin, Hisvet et Frix en sortirent, prirent chacun une fiole blanche et approchèrent des baignoires.

Sans l’ombre d’une hésitation, le marchand de blé sauta dans une flaque rose et les deux femmes l’imitèrent. Alors que le fluide et sa lisière noire semblaient glisser lentement vers leurs pieds, les trois petits êtres burent d’un trait le contenu de leur fiole blanche.

Un moment, rien ne se passa. Puis le liquide rose bouillonna et les trois silhouettes commencèrent à grandir. En quelques secondes, les étranges baignoires se vidèrent et la poussière disparut. Rendus à leur taille normale et entièrement vêtus de noir, les trois conspirateurs se mirent aussitôt au travail.

Hisvin alla ouvrir la fenêtre qui donnait sur la rue des Dieux. Après s’être empli les poumons d’air frais, il regarda un moment dehors puis se tourna vers les deux femmes :

— C’est commencé, annonça-t-il. Dépêchons-nous de gagner la salle d’audience bleue. Je vais ordonner à nos Mingols de se rassembler et de nous suivre. (Il se dirigea vers la porte.) Venez vite !

Après s’être hissé sur le toit du temple des dieux de Lankhmar, Fafhrd marqua une courte pause pour regarder autour de lui et en bas, dans la rue. Avant de s’attaquer à l’escalade du clocher, il voulait savoir ce que signifiaient tous les cris qu’il entendait.

De l’autre côté de la rue des Dieux, aucune maison n’était éclairée et celle d’Hisvin ne faisait pas exception à la règle. Dans le lointain se découpait la silhouette du palais Arc-en-Ciel de Glipkerio. Autour du minaret bleu, le plus haut, les autres spires évoquaient un groupe de danseuses mystiques évoluant sous l’œil d’un grand prêtre en soutane.

Le Nordique se tenait juste au-dessus de l’entrée du temple reliée à la rue par une volée de grandes marches de pierre. L’idée d’essayer de passer par la porte rouillée ne lui avait même pas effleuré l’esprit. Chercher un escalier dans l’obscurité ne lui disait rien, surtout en un lieu où gisaient des momies en toge noire qui ne dormaient sûrement pas pour l’éternité et qui, tel un vieux roi pas encore tout à fait sénile détestant être dérangé après minuit, seraient sans doute furieuses d’être réveillées en sursaut.

L’escalade lui posant encore moins de problèmes que celle de la muraille d’enceinte, Fafhrd avait jugé plus sûr (pour sa propre santé) de tirer du sommeil les dieux de Lankhmar en faisant sonner les cloches plutôt qu’en les secouant par l’épaule.

Quand il avait entrepris l’ascension, cette extrémité de la rue des Dieux était déserte. En amont, là où résidaient les divinités installées à Lankhmar, de la lumière et des échos de voix sourdaient des portes entrouvertes de la majorité des temples.

À présent, des fidèles hagards erraient dans la rue tandis que d’autres continuaient à sortir en courant des lieux de culte. Ne distinguant pas ce que fuyaient ces gens, le barbare repensa à son hypothèse au sujet d’une armée d’envahisseurs invisibles. (Après tout, il suffisait d’imaginer une goule dont les os aussi auraient été transparents.) Mais les adorateurs affolés, nota-t-il avec intérêt, avaient tous les yeux baissés sur leurs pieds.

Fafhrd repensa au bruit bizarre qu’il avait entendu dans la rue de l’Argent. Il se souvint des déclarations de Ningauble au sujet des agresseurs de Lankhmar, puis se rappela le naufrage de la Palourde et l’abordage de l’Encornet par des rats qui semblaient agir de leur propre chef.

Un soupçon terrible naquit dans le cerveau du Nordique…

Baissant de nouveau les yeux, il vit que des fidèles affolés étaient maintenant agenouillés devant le temple noir des dieux de Lankhmar et imploraient leur aide en gémissant et en se tordant les mains. Comme toujours, l’orgueilleuse cité en appelait à ses véritables divinités lorsque toutes les autres possibilités étaient épuisées.

Téméraires, certains citadins gravirent même les marches pour venir marteler de coups de poing la porte de l’antique édifice.

Un craquement sourd retentit soudain. Un moment, le barbare crut que les adorateurs paniqués avaient réussi à défoncer les portes et se ruaient dans le temple. Mais il les vit reculer, descendre les marches et se jeter à genoux à côté de leurs compagnons plus prudents.

La porte s’était simplement entrouverte pour laisser passer une colonne de petites silhouettes noires qui s’alignèrent lentement sur le palier.

Fafhrd compta une vingtaine de gros rats en toge noire debout sur les pattes de derrière. Quatre de ces rongeurs brandissaient de longues torches aux flammes bleu et blanc. Les autres serraient dans leurs poings ce qui semblait être un petit bâton noir.

Un lourd silence tomba sur la rue des Dieux comme si les agresseurs des humains, obéissant à un signal, avaient soudain cessé de les tourmenter.

Les rongeurs parlèrent tous ensemble, ce qui permit à Fafhrd de comprendre leurs propos en dépit de la distance.

— Lankhmariens, nous avons tué vos dieux, et c’est nous qui les remplaçons, désormais. Soumettez-vous à nos frères mortels, et il ne vous sera fait aucun mal. Obéis aux rats, peuple de Lankhmar ! Tes anciens dieux sont morts, et tes nouveaux t’en donnent l’ordre !

Les hommes et les femmes déjà à genoux ne relevèrent pas la tête. Ceux qui étaient encore debout se prosternèrent les uns après les autres.

Fafhrd songea un moment à trouver de quoi bombarder et écrabouiller les fichus rongeurs qui prétendaient dominer l’humanité. Mais une idée désagréable le dissuada d’aller plus loin dans cette voie. Si le Souricier n’était plus qu’une fraction de lui-même et continuait à vivre alors qu’il était sous terre, cela ne pouvait vouloir dire qu’une chose : il avait été transformé en rat par une magie maléfique – probablement celle d’Hisvin. S’il tuait un rat, le barbare risquait d’occire son cher compagnon d’aventures.

Dans ce contexte, mieux valait s’en tenir à la lettre aux instructions de Ningauble.

Fafhrd s’emplit les poumons d’air et s’attaqua à l’ascension du clocher.

Quand il arriva devant le temple, le chaton noir écarquilla les yeux de terreur en découvrant l’horrible bande de rats en toge noire. Tenté de fuir à toutes jambes, il ne bougea pas, stoïque comme un soldat décidé à accomplir son devoir. Et tant pis s’il avait oublié – ou pas encore appris – la nature exacte de sa mission.

 

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