Épées de Lankhmar

Fritz Leiber · Chapitre 3 sur 21

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Épées de Lankhmar

Chapitre 3

3

 

À bâbord, une tête de serpent verte aussi grosse qu’un cheval jaillit du brouillard. Dans la gueule rouge béante du monstre brillaient des crocs blancs plus acérés que des dagues. Avec une rapidité terrifiante, l’ignoble tête vissée au bout d’un interminable cou jaune plongea sur Fafhrd et le manqua de peu. L’énorme mâchoire s’écrasa sur le pont avec un vacarme de fin du monde et les crocs blancs se refermèrent sur le chaton noir.

Ou plutôt à l’endroit où il était une seconde auparavant. Car le félin, moins en bondissant qu’en se soulevant – peut-être avec sa queue –, venait de se propulser sur la rambarde. De là, il grimpa le long du mât et disparut dans le brouillard.

Les deux timoniers coururent droit devant eux comme s’ils avaient décidé de battre des records. Slinoor et le Souricier se plaquèrent contre le bastingage, où les mouvements de la barre désormais folle leur fourniraient une relative protection.

Le monstre avait relevé la tête et son cou oscillait comme la lanière d’un fouet, frôlant sans cesse Fafhrd. Apparemment, le serpent cherchait le chaton ou d’autres représentants de la race féline.

Le Nordique était immobile comme une statue. D’abord pétrifié par la surprise, il avait vite compris que bouger ne serait-ce qu’un bras risquait de lui valoir une atroce morsure.

Il se préparait cependant à filer de là – en plus de tout le reste, la puanteur du monstre était abominable –, mais une deuxième tête verte, quatre fois plus grosse que la première, avec des crocs comme des cimeterres, émergea soudain du brouillard. Évoquant vaguement un héraut des contrées d’Orient, un homme vêtu d’orange et de pourpre chevauchait la deuxième tête, qui semblait obéir à ses ordres. Des bottes rouges aux pieds, ce « cavalier » portait une cape et un heaume rouge muni d’une visière bleue qui semblait être en verre opaque.

Quand elle dépasse un certain degré de grotesque, l’horreur bascule dans le délire pur et simple. Ayant atteint ce point, Fafhrd se demanda s’il n’était pas pris dans un rêve de fumeur d’opium. Tout ce qu’il voyait était réel, mais avait perdu le pouvoir de l’effrayer…

Comme s’il s’agissait d’un détail mineur, il nota que les deux longs cous jaunâtres étaient reliés au même tronc.

L’homme – ou le démon – bizarrement attifé perché sur la deuxième tête paraissait parfaitement sûr de lui-même. Selon la suite des événements, cela pouvait être une bonne ou une mauvaise chose. Pour l’instant, il tapait sur la plus petite tête, apparemment parce qu’il était mécontent d’elle, avec une pique à la pointe et au crochet émoussés.

De sous son heaume rouge et bleu montèrent des éructations qui donnaient à peu près cela :

— Gottverdammnter Ungeheuer 1 !

La petite tête se recroquevilla en couinant comme toute une portée de chiots.

Sortant de sa poche un petit livre, l’homme-démon le consulta une fois, puis une deuxième – à l’évidence, il voyait à travers le verre bleu – et, avec un accent à couper au couteau, demanda en lankhmarien :

— Dans quel monde sommes-nous, mon ami ?

Fafhrd n’avait jamais entendu personne poser cette question, même un ivrogne après une nuit de beuverie. Dans son étrange euphorie d’opiomane, il répondit comme si ça allait de soi :

— Le monde de Nehwon, sorcier !

— Got sein dank 2 ! s’écria le démon.

— Et toi, de quel monde viens-tu ?

Cette question troubla l’étrange personnage. Après avoir consulté son livre, il lança :

— Vous connaissez les autres univers, ici ? Vous ne croyez pas que les étoiles sont des joyaux géants ?

— N’importe quel idiot peut voir que ces lumières, dans le ciel, sont des pierres précieuses. Mais nous ne sommes pas débiles, et nous savons qu’il existe d’autres mondes. Selon les Lankhmariens, ce sont des bulles qui flottent dans des eaux infinies. Pour ma part, je pense que nous vivons dans le crâne incrusté de joyaux d’un dieu mort. Sans nul doute, il y a d’autres crânes comme celui-là, et l’univers géant où se nichent les petits univers doit être un grand champ de bataille gelé.

Alors que l’Encornet était ballotté par les vagues, sa voilure affalée, la barre vint frapper la plus petite tête, qui se vengea en la mordant puis cracha une pluie d’échardes.

— Dis à ton sorcier d’empêcher son monstre de détruire mon matériel ! cria Slinoor au Nordique.

Après avoir feuilleté son livre, le démon rassura le capitaine :

— Pas d’inquiétude, mon ami ! Cette créature semble ne manger que des rats. Je l’ai capturée sur une petite île couverte de rochers où vivait une colonie de rongeurs. À mon avis, le monstre a pris votre chaton noir pour un rat…

Toujours dans un état second, Fafhrd posa une question pour le moins étrange :

— Dis-moi, sorcier, prévois-tu d’emmener ce serpent dans ton crâne-monde – ou ta bulle-univers ?

De plus en plus perplexe, le démon regarda Fafhrd comme s’il le croyait capable de lire dans les esprits. Après avoir frénétiquement consulté son livre, il annonça qu’il venait d’un endroit simplement appelé Demain et qu’il allait de monde en monde afin de collecter des spécimens de monstre pour une sorte de musée – ou de zoo – qui se nommait le « Hagenbeck’s Zeitgarten 3 ». Lors de la présente expédition, il cherchait une créature la plus semblable possible au monstre marin à six têtes (parfaitement mythologique) censé dévorer les marins sur le pont de leur bateau. Homère, un antique écrivain de fantastique, avait baptisé Scylla cette bête de légende.

— Il n’y a jamais eu de poète lankhmarien nommé Homère, marmonna Slinoor.

— C’était sans doute un scribe mineur de Quarmall ou des contrées d’Orient, dit le Souricier.

Moins effrayé par le monstre bicéphale – et jaloux que Fafhrd occupe le devant de la scène –, il sauta sur la rambarde du bastingage et cria :

— Sorcier, avec quel sortilège transféreras-tu ton Scylla miniature dans ta bulle de Demain ? En matière de magie, j’en sais assez long moi-même… Arrête ça, vermine !

Accompagnée d’un geste méprisant, cette dernière remarque s’adressait à la seconde tête, qui tournait désagréablement autour du petit aventurier.

À tout hasard, Slinoor saisit une cheville du Souricier.

Le faux démon réagit à cette apostrophe en tapant sur le côté de son casque rouge, comme s’il avait oublié quelque chose de très important. Puis il expliqua qu’il voyageait de monde en monde dans un vaisseau (une « machine à explorer le temps », en fait, quoi que cela ait pu vouloir dire) capable de flotter juste au-dessus de l’eau. Pour décrire l’engin, il parla d’un « bateau noir avec de petites lumières et de courts mâts ». La veille, sa machine avait dérivé loin de lui pendant qu’il s’échinait à apprivoiser le monstre qu’il venait de capturer. Depuis, monté sur sa conquête, il cherchait en vain son véhicule.

Cette description ramena un souvenir à la mémoire de Slinoor. Contrôlant sa nervosité, il parvint à raconter que la vigie de l’Encornet, la veille, avait aperçu un navire de ce genre qui « volait » vers le nord-est.

Le voyageur remercia profusément le capitaine. Après lui avoir posé quelques questions, il annonça (au grand soulagement de son auditoire) qu’il allait se lancer à la recherche de sa machine.

— Je n’aurai probablement jamais l’occasion de vous remercier, dit-il avant de partir. Mais si vous devez un jour vous aventurer dans les eaux de l’éternité, sachez au moins que je me nomme Karl Treuherz d’Hagenbeck.

Alors qu’elle avait suivi la conversation depuis l’entrepont, Hisvet choisit ce moment pour émerger sur le gaillard d’arrière. Craignant le brouillard glacé, elle portait une robe d’hermine à capuchon.

Quand la damoiselle apparut, son pâle visage encadré de cheveux blond argenté se découpant dans le capuchon, la petite tête, qui se tenait respectueusement à l’écart, se jeta sur elle avec la vivacité d’un serpent.

La damoiselle tomba à la renverse et percuta le sol avec un grand bruit.

Reculant dans le brouillard avec la plus grosse tête, dont le regard était un rien plus amical, Karl Treuherz éructa un torrent d’injures à l’attention de l’autre moitié de son monstre bicéphale.

Alors que la créature et son cavalier orange et pourpre, à peine visibles dans la purée de pois, contournaient la proue de l’Encornet pour se diriger vers le nord-est, l’homme-démon lança ce qui devait être des excuses et un adieu.

— Es tut mir sehr leid ! Aber dankeschoen, dankeschoen 4 !

Sur un dernier « Hoongk ! » tonitruant, le double dragon du curieux voyageur disparut dans le brouillard.

Fafhrd et le Souricier se précipitèrent aux côtés d’Hisvet, se penchant au-dessus de la rambarde ébréchée, mais la damoiselle refusa hautainement leur aide. Elle se releva seule, massa un peu ses hanches douloureuses, puis fit un ou deux pas en boitillant.

— Loin de moi, vils séducteurs ! s’écria-t-elle. N’est-il pas scandaleux qu’une damoiselle, pour échapper à un destin funeste, soit obligée de tomber sur une partie de sa personne que j’aurais honte de montrer sur l’anatomie de Frix ? Vous n’avez rien de chevaliers servants, sinon le gaillard d’arrière serait jonché de têtes de dragon. La honte soit sur vous !

À l’ouest, le ciel s’éclaircissait, comme la surface de la mer, et le vent qui soufflait de cette direction devenait de plus en plus frais.

Slinoor avança et cria à son second d’ordonner aux marins terrorisés de reprendre leur poste sur le gaillard d’avant pour éviter qu’il arrive un accident à l’Encornet.

Bien qu’il n’y eût en réalité aucun danger, le Souricier resta prudemment près de la barre et Fafhrd alla surveiller la grand-voile. Suivi par quelques matelots pâles de peur, Slinoor sauta sur la rambarde arrière et cria de surprise.

La nappe de brouillard dérivait vers l’est, révélant des eaux étales qui se confondaient avec l’horizon. À deux portées de flèche au nord de l’Encornet, quatre autres bateaux voguaient dans le plus parfait désordre. S’éloignant du Thon, de la Carpe et du Mérou, le Requin, avançant à la rame, se dirigeait vers le bateau de Slinoor.

Mais le capitaine regardait vers le sud, à une portée de flèche de là. Un navire venait d’émerger du brouillard, et un deuxième y restait à demi dissimulé.

Le bateau clairement visible était la Palourde. Son plat-bord submergé, le cargo au pont désert bizarrement incurvé vers le haut était en train de sombrer par la proue et sa voile marron, détachée du mât, faisait comme une traîne dans son sillage.

Le navire encore caché dans le brouillard semblait être un cotre noir à la voilure de la même couleur.

Une multitude de petites créatures sombres à tête pointue nageaient vers le cotre, comme si elles venaient d’abandonner la Palourde.

Fafhrd alla rejoindre le capitaine, qui lâcha simplement :

— Des rats…

Alors que le barbare fronçait les sourcils, le Souricier approcha des deux hommes et lança :

— La coque de la Palourde est percée. L’eau fait gonfler le blé, qui soulève le pont…

Slinoor acquiesça puis désigna le cotre. On distinguait le long de sa coque les petites silhouettes noires – des rats, à n’en pas douter – qui s’échinaient à monter à bord.

— Ce sont eux qui ont troué la coque, dit Slinoor. Regardez, il y a un rat blanc dans le lot ! Il est presque arrivé sur la rambarde du cotre. C’est sûrement le chef de ces maudits saboteurs !

Il y eut un craquement sinistre. Le pont de la Palourde venait de s’ouvrir en deux, déversant vers le ciel sa précieuse cargaison.

— Le blé ! s’écria Slinoor.

— Maintenant, tu sais ce qui réduit en miettes les navires, dit le Souricier.

Faisant marche arrière, le cotre noir s’enfonça dans le brouillard qui dérivait vers l’ouest.

Ses rames bougeant aussi vite que les membres d’un mille-pattes, la galère vint se placer à côté de l’Encornet.

— Un infâme piège ! cria Lukeen, le capitaine du Requin. La Palourde a été attirée dans un traquenard…

Ayant gagné sa course contre le brouillard, le cotre n’était déjà plus en vue.

La Palourde désormais éventrée piqua de la proue et s’enfonça sous l’eau, entraînée par le poids de sa quille en plomb.

Dans un concert de trompettes de guerre, le Requin se lança à la poursuite du cotre.

Le haut du mât de la Palourde resta un moment visible puis s’enfonça à son tour dans les eaux. Il ne restait plus rien du cargo, à part un grand tapis flottant de grains brunâtres.

L’air sinistre, Slinoor se tourna vers son second.

— Entre dans la cabine de la damoiselle Hisvet, par la force, si c’est nécessaire ! Et compte ses rats blancs !

Interloqués, Fafhrd et le Souricier Gris se regardèrent un moment…

Trois heures plus tard, les deux aventuriers, le capitaine et le second se retrouvèrent dans la cabine d’Hisvet. Outre la damoiselle, Frix et Lukeen étaient également présents.

Le plafond étant plutôt bas, Fafhrd, Lukeen et le second durent baisser la tête. Même si elle était spacieuse, pour un cargo, la cabine avait du mal à contenir tant de gens, sans parler des cages et des bagages d’Hisvet, des malles parfumées aux fermetures en argent empilées sur les meubles noirs et sur les cantines cadenassées de Slinoor.

Trois fenêtres à baie, à la proue, et des jalousies, à tribord, laissaient filtrer une chiche lumière.

Slinoor et Lukeen s’étaient assis près des fenêtres, derrière une table étroite. Fafhrd avait pris place sur une cantine miraculeusement libre, et le Souricier sur un petit tonneau. Les cages avaient été empilées entre les quatre hommes, et leurs occupants à poils blancs semblaient aussi concentrés sur les événements en cours que les humains.

Le Souricier, pour se distraire, imagina que la situation était inversée : un procès où les rongeurs jugeaient les hommes, et non le contraire. Vêtus d’hermine, douze rats blancs aux yeux bleus feraient sans nul doute de redoutables juges. Il se les représenta, assis sur de très hauts sièges, scrutant impitoyablement Lukeen et Slinoor, entourés de souris-pages et de souris-greffiers et surveillés par des rats-soldats en cuirasse armés de hallebardes et d’énormes cimeterres…

Le second de Slinoor montait la garde devant le guichet de la porte fermée afin de s’assurer qu’aucun marin n’avait l’oreille collée à la porte.

Assise en tailleur sur la couchette, la damoiselle Hisvet, l’ourlet de sa robe d’hermine glissé sous les genoux, arborait une expression encore plus hautaine et aristocratique qu’à l’accoutumée. De la main droite, elle jouait distraitement avec l’ondulante chevelure noire de Frix, assise à même le sol aux pieds de sa maîtresse.

Toute la charpente de l’Encornet craquait tandis que le navire voguait vers le nord. De temps en temps, les cinq hommes et les deux femmes entendaient les pieds nus des timoniers glisser sur le pont. Montant de la trappe qui conduisait à la cale, et filtrant des planches mal jointes, l’odeur entêtante du blé était omniprésente.

Ce fut Lukeen qui ouvrit les débats. Mince mais musclé, ce gaillard aux épaules légèrement voûtées était presque aussi grand que Fafhrd. Sur sa tunique noire très simple, il portait une cotte de mailles de la meilleure qualité. Un bandeau d’or tenait ses cheveux et plaquait contre son front l’emblème de Lankhmar : une étoile de mer aux cinq branches en acier brun.

— Comment je sais que la Palourde est tombée dans un piège ? C’est très simple : deux heures avant l’aube, j’ai entendu sonner le gong du Requin alors que je me tenais à la proue de ma galère, près du gong en question, sur lequel personne n’avait frappé. Ça m’a glacé les sangs… Sachez, messires, que je reconnais le gong de toutes les galères et de tous les cargos de Lankhmar plus facilement que la voix de mes enfants. Ce que nous avons entendu ressemblait tellement au son du gong de mon navire que j’ai cru avoir une hallucination auditive. Hélas, je ne me suis pas appesanti sur la question. Si je m’étais montré plus soupçonneux…

Lukeen eut un rictus amer, secoua la tête et continua :

— Maintenant, je sais que le cotre noir transportait un gong conçu pour imiter à la perfection celui du Requin. Nos ennemis l’ont utilisé – probablement en contrefaisant aussi ma voix – pour inciter la Palourde à quitter la formation et à s’éloigner dans le brouillard. Tout ça pour que la horde de rats noirs, sous les ordres de leur chef blanc, puisse faire son office sans que nous entendions les cris de l’équipage. Ces foutus rongeurs ont dû percer une bonne vingtaine de trous, pour que le blé gonfle si rapidement. Cette vermine est bien plus astucieuse et obstinée que les hommes.

— La haute mer te perturbe la cervelle, capitaine ? coupa soudain Fafhrd. Des rats qui font crier des hommes ? Puis qui les tuent ? Des rongeurs qui s’emparent d’un bateau et le coulent ? Tout ça en obéissant à un chef ? Comment peut-on croire à des fadaises pareilles ? C’est de l’obscurantisme !

— Tu es bien placé pour parler d’obscurantisme, Nordique, intervint Slinoor. Qui a gentiment conversé avec un démon masqué qui parlait une langue inconnue et chevauchait un dragon à deux têtes ?

Lukeen jeta un regard interrogateur au capitaine de l’Encornet. Jusque-là, il n’avait pas entendu parler de l’épisode Hagenbeck.

— Rien à voir avec l’obscurantisme, se justifia Fafhrd. Ce voyageur se promène de monde en monde, tout simplement. Ça n’a rien de magique.

— Et ce que t’a raconté ta chamane au sujet des Treize, insista Slinoor. C’est rationnel, selon toi ?

Le barbare éclata de rire.

— Je n’ai jamais cru un mot de ce que disait cette vieille folle ! Si j’ai mentionné ses délires, c’est à titre de curiosités…

Slinoor dévisagea Fafhrd avec un scepticisme évident, puis il se tourna vers Lukeen :

— Reprends ton récit.

— Il n’y a plus grand-chose à dire… J’ai vu le régiment de rats quitter la Palourde pour rejoindre le cotre. Comme tout le monde, j’ai également vu l’officier au pelage blanc. (Lukeen défia du regard Fafhrd, qui n’émit plus d’objections.) Ensuite, j’ai poursuivi le cotre pendant deux heures, dans le brouillard, jusqu’à ce que mes rameurs ne puissent plus lever les bras. Si j’avais rattrapé ce navire, je ne l’aurais pas abordé, mais incendié sur-le-champ. En arrosant les rats d’huile enflammée, s’ils avaient de nouveau tenté de filer avant le naufrage. Les voir brûler vifs m’aurait ravi le cœur, croyez-moi !

— Et tu n’aurais pas été le seul à te réjouir, renchérit Slinoor. Selon toi, capitaine Lukeen, que devons-nous faire maintenant ?

— Noyer les rats blancs dans leurs cages avant qu’ils s’attaquent à d’autres cargos – ou que nos marins deviennent fous de peur.

— Il faudra d’abord me jeter à l’eau lestée d’argent, capitaine, s’écria Hisvet, indignée.

Lukeen jeta un coup d’œil aux jarres d’onguent à grande anse d’argent de la damoiselle, puis à la longueur de chaîne, également en argent, rangée sur une étagère.

— Ce ne serait pas bien difficile…, dit-il avec un méchant sourire.

— Il n’y a pas l’ombre d’une preuve contre elle ! rugit Fafhrd. Petite maîtresse, cet homme est fou !

— Pas de preuve ? cria Lukeen. Hier, il y avait douze rats blancs à bord de l’Encornet. (Il désigna les cages empilées et leurs occupants aux yeux bleus.) Aujourd’hui, il y en a onze, nous les avons tous comptés… Qui, à part cette infernale damoiselle a pu charger un « officier » de diriger l’assaut contre la Palourde ? En matière de preuve, que nous faudrait-il de plus ?

— Rien ! lança le Souricier d’un ton vibrant qui lui attira l’attention générale. Tout serait limpide, s’il y avait bien douze rats dans les cages hier… (Il marqua une pause avant d’ajouter :) Mais dans mon souvenir, ils étaient onze…

Slinoor regarda le petit aventurier comme s’il ne parvenait pas à en croire ses oreilles.

— Tu mens ! s’écria-t-il. Et très mal, pour ne rien arranger. Avec Fafhrd et toi, nous avons parlé longuement de ces douze rats.

Le Souricier secoua la tête.

— Mon compagnon et moi n’avons jamais mentionné le nombre de rongeurs. Quant à toi, Slinoor, tu as parlé d’une douzaine de rats. Pas douze, mais… une douzaine. J’ai supposé que c’était pour faire un compte rond… (Le Souricier claqua soudain des doigts.) Je me souviens, maintenant ! Ce que tu as dit a éveillé ma curiosité, et j’ai compté les rongeurs. Il y en avait onze, pas un de plus. Mais il m’a semblé inutile d’entamer une querelle…

— Non, il y en avait douze ! affirma gravement Slinoor. Tu te trompes, Souricier Gris.

— Je préfère croire mon ami Slinoor plutôt qu’un bataillon d’aventuriers comme vous, dit Lukeen.

— Tu as raison, les amis doivent se serrer les coudes…, fit le Souricier avec un sourire approbateur. Hier, j’ai compté les rats offerts par Glipkerio, et j’en ai trouvé onze. Capitaine Slinoor, tout homme peut être abusé par sa mémoire, à l’occasion. Réfléchissons un peu… Douze rats dans quatre cages devraient nous donner trois rats par cage… Voyons… Voilà, j’y suis ! Hier, nous avons eu l’occasion de compter les rongeurs – quand nous les avons portés dans la cabine. Combien y en avait-il dans la cage dont tu t’es chargé, Slinoor ?

— Trois, répondit le capitaine.

— Pareil dans la mienne…

— Et dans les deux autres ! s’écria Lukeen. Nous gaspillons notre temps pour rien.

— Bien parlé ! approuva Slinoor.

— Un instant ! dit le Souricier, un index levé. À un moment, nous avons tous pu voir combien il y avait de rats dans la première cage que Fafhrd a soulevée tandis qu’il parlait avec Hisvet. Visualisez la scène ! Il a pris la cage entre le pouce et l’index… Combien de rats contenait-elle ?

— Deux, répondit Slinoor après un bref instant de concentration. Mais il y en avait quatre dans l’autre.

— Jusque-là, lui rappela le Souricier, tu affirmais qu’il y en avait trois dans chaque cage !

— C’est Lukeen qui a dit ça, pas moi !

— Certes, mais tu ne l’as pas contredit, riposta le Souricier, l’air innocent comme l’agneau qui vient de naître.

— J’ai simplement été d’accord avec lui au sujet du gaspillage de temps, se défendit Slinoor. Et je pense toujours qu’il avait raison…

Le capitaine parlait d’un ton moins assuré et son froncement de sourcils semblait un rien moins menaçant.

— Je vois…, souffla le Souricier.

Peu à peu, il s’était mis dans la peau d’un avocat qui plaide devant une cour. Se prenant au jeu, il posa soudain une question à Fafhrd :

— Combien de rats as-tu transportés ?

— Cinq ! répondit le Nordique.

Bien que l’arithmétique ne fût pas son fort, il avait eu le temps de compter sur ses doigts pour fournir à son ami la réponse adéquate.

— Deux dans une cage et trois dans l’autre, précisa-t-il.

— Un honteux mensonge ! rugit Lukeen. Ce vil barbare jurerait n’importe quoi pour plaire à la damoiselle ! Il s’en est amouraché, c’est évident.

— Calomnies ! s’écria le Nordique.

Indigné, il se leva d’un bond… et se cogna la tête contre le plafond – si fort qu’il se la prit à deux mains en hurlant de douleur.

— Rassieds-toi, Fafhrd, avant que je t’ordonne de faire tes excuses au plafond ! dit sèchement le Souricier. C’est un procès civilisé, pas une joute verbale entre barbares dégénérés. Récapitulons : trois plus trois plus cinq font… onze ! (Il braqua un index accusateur sur Hisvet, juste entre ses yeux à l’iris rouge, et demanda :) Combien de rats avais-tu en montant à bord de l’Encornet ? Je veux la vérité, toute la vérité et rien que la vérité !

— Onze, répondit la damoiselle. Je me réjouis que quelqu’un pense enfin à me poser la question.

— Je sais que c’est faux ! intervint Slinoor. Pourquoi n’y ai-je pas pensé avant ? Voilà qui nous aurait épargné toutes ces salades ! J’ai dans cette cabine la lettre de mission que m’a envoyée Glipkerio. Il confie à mes bons soins la damoiselle Hisvet et ses douze rats apprivoisés. Je vais vous montrer ce document, et…

— Inutile, capitaine ! coupa Hisvet. J’ai vu le suzerain écrire cette lettre, et je peux attester que ta citation est exacte. Hélas, entre le moment où ce billet fut envoyé et mon arrivée sur l’Encornet, le pauvre Tchy a été dévoré vivant par Bimbat, le gros chien de chasse de Glippy. (Elle soupira et écrasa la larme qui perlait à une de ses paupières.) Tchy était le plus doué des douze… Sa mort m’a tellement chagrinée que je n’ai pas quitté ma cabine pendant deux jours…

En entendant le nom du défunt, les onze rats survivants, chaque fois, avaient émis un concert de lamentations.

— Tu surnommes le suzerain « Glippy » ? cria Slinoor, sincèrement choqué. Honte sur toi, femme !

— Oui, surveille ton langage, damoiselle, dit le Souricier, de plus en plus à l’aise dans la peau d’un austère juriste. Les relations que tu entretiens avec Glipkerio Kistomerces, notre noble suzerain, ne sont pas du ressort de cette cour.

— Cette fille ment comme une vieille sorcière rouée ! cria Lukeen. Une petite séance sur un chevalet de torture – voire des méthodes plus artisanales, comme lui retourner un bras dans le dos – devrait lui arracher la vérité !

Hisvet défia l’officier du regard.

— Je veux bien relever le gant, capitaine, dit-elle très calmement. (Elle posa de nouveau la main droite sur la tête de sa servante.) Frix, confie donc un de tes bras, ou toute autre partie de ta personne qui lui conviendra, à cet héroïque tortionnaire.

Frix se redressa, l’air impassible, mais le regard soudain un peu fou.

— Messires, dit Hisvet aux deux capitaines, si les lois lankhmariennes vous sont familières, vous savez qu’une vierge portant le titre de damoiselle, quand elle subit la question, doit être remplacée par une de ses servantes. La résistance à la douleur de la domestique, si terrible que soit l’épreuve, démontre la parfaite innocence de sa maîtresse.

— Vous entendez ça ? demanda Lukeen à la cantonade. « Rouée » est un adjectif trop faible pour cette menteuse professionnelle. (Il regarda fixement Hisvet, eut un rictus méprisant et lâcha :) Toi, une vierge ?

Hisvet sourit avec la discrète mélancolie d’une femme habituée aux attaques injustes.

Sans cesser de tenir à deux mains sa tête douloureuse, Fafhrd, rouge de colère, faillit de nouveau se redresser de toute sa hauteur.

Lukeen jeta au Nordique un regard amusé. Conscient de sa supériorité intellectuelle, il se savait en mesure de provoquer le barbare à volonté. Privé du sens de la repartie qui était l’apanage des gens civilisés, le pauvre lourdaud n’avait aucun moyen de se défendre.

Les sourcils froncés sous ses grosses mains plaquées sur son front, Fafhrd regarda pensivement le capitaine.

— Vêtu d’une armure, et face à deux femmes, tu ne manques pas de courage, c’est vrai. Quel héros faut-il être pour menacer deux malheureuses de les soumettre à la question ! Mais si tu étais tout nu, en position de prouver ta virilité à une seule femme, je parie que tu te dégonflerais comme une baudruche !

Furieux, Lukeen se leva d’un bond et se cogna lui aussi la tête – si fort qu’il en vacilla sur ses jambes. Oubliant la douleur, il voulut dégainer son épée. Slinoor lui saisit au vol le poignet et le força à se rasseoir.

— Maîtrise-toi, capitaine ! lança le maître de l’Encornet, qui semblait de plus en plus déterminé et calme alors que les autres se chamaillaient comme des gamins. Fafhrd, plus d’insultes de ce genre ! Souricier Gris, ce n’est pas ton tribunal, mais le mien ! Nous ne sommes pas ici pour couper les lois en quatre, sache-le ! Cette flotte est en danger, et nous risquons tous de mourir. Plus important encore, si cette troisième livraison échoue, la sécurité de Lankhmar sera menacée. Movarl n’est pas connu pour sa patience, tout le monde le sait… Cette nuit, la Palourde est tombée dans un piège. Demain, ce sera peut-être le tour du Mérou, de l’Encornet ou du Requin – voire de tous nos navires. La deuxième expédition connaissait le danger, et ça ne l’a pas empêchée de subir un destin funeste.

Slinoor marqua une pause pour laisser l’auditoire assimiler son discours.

— Souricier, reprit-il, ton petit jeu avec l’arithmétique a éveillé l’ombre d’un doute dans mon esprit. Mais cela ne représente rien quand la vie de mes compatriotes et le destin de ma cité sont en jeu. Pour le bien de la flotte et de Lankhmar, nous allons noyer les rats blancs et surveiller de près la damoiselle Hisvet jusqu’à notre arrivée à Kvarch Nar.

— Tu as raison ! s’écria le petit aventurier avant qu’Hisvet ait pu intervenir. (Claquant des doigts comme s’il venait d’avoir une illumination, il ajouta en hâte :) Mais il y a une meilleure solution ! Pourquoi ne pas nous charger, Fafhrd et moi, de garder en permanence l’œil sur la damoiselle et sur ses rongeurs ? En agissant ainsi, nous ne jetterons pas par-dessus bord le cadeau de Glipkerio, et nous éviterons de vexer Movarl.

— Ces rats sont trop rusés pour que quiconque puisse les surveiller, dit Slinoor. Quant à la damoiselle, j’entends la transférer sur le Requin, où on s’assurera mieux d’elle. Enfin, Movarl veut le blé, et il se fiche des rats, dont il ne connaît même pas l’existence.

— C’est inexact ! lança Hisvet. Glipkerio et Movarl correspondent chaque semaine par l’intermédiaire d’albatros voyageurs. Chaque année, Nehwon devient un peu plus petit, capitaine… Comparés aux grands oiseaux porteurs de missives, les navires sont des escargots… Glipkerio a parlé des rats à Movarl, qui attend impatiemment de voir à l’œuvre mes Ombres Blanches. (Elle baissa modestement la tête.) Et mon humble personne, également…

— En outre, intervint le Souricier, je m’oppose fermement – désolé, Slinoor – au transfert de la damoiselle sur un autre bateau. La lettre de mission que Glipkerio nous a remise, à Fafhrd et à moi, un document que je peux vous montrer sur-le-champ, est sans ambiguïté : nous devons veiller sur Hisvet à tout moment quand elle n’est pas dans sa cabine. Le suzerain nous tient pour responsables de la jeune fille – et de ses rongeurs, des créatures, il l’écrit en toutes lettres, qui comptent plus à ses yeux que leur poids en pierres précieuses.

— Vous pourrez la suivre sur le Requin, dit sèchement Slinoor.

— Je ne veux pas du barbare sur ma galère ! s’écria Lukeen, les yeux encore plissés à cause de la douleur.

— Et moi, rétorqua Fafhrd, je détesterais embarquer sur cette planche pourrie munie de rames !

Comme tous les Nordiques, il méprisait superbement les galères.

— De plus, ajouta le Souricier en faisant signe à son compagnon de ne plus jeter d’huile sur le feu, il est de mon devoir de t’avertir, Slinoor – car je te considère comme un ami –, que les menaces que tu profères contre la damoiselle et ses rongeurs, en sus de t’attirer le courroux du suzerain, risquent de te faire mal voir du plus puissant marchand de blé de Lankhmar.

— Je me soucie exclusivement de la cité et de notre flotte, répondit Slinoor, campant sur sa position.

— Foutaises ! s’écria Lukeen, toujours furieux. Ce petit crétin gris n’a toujours pas compris que c’est Hisvin, le père de la damoiselle, qui tire les ficelles de ces naufrages provoqués par les rats. Ce chien s’enrichit en vendant à Glipkerio plusieurs fois ce qu’il faudrait de blé pour calmer Movarl !

— Silence, Lukeen ! ordonna Slinoor, visiblement inquiet. Tes insinuations douteuses n’ont pas de place dans ce débat.

— Mes insinuations ? rugit le capitaine. N’est-ce pas toi qui as avancé, devant moi, qu’Hisvin se remplissait les poches ? Et qu’il complotait pour renverser Glipkerio ? Je crois même t’avoir entendu dire qu’il s’était allié aux Mingols. Si nous parlions franchement, pour une fois ?

— Dis ce qui te chante, capitaine, lâcha Slinoor, mais ne mouille pas les autres ! J’ai peur que ce coup sur la tête t’ait dérangé le cerveau… Souricier Gris, tu es un homme sensé, je le sais. Ne peux-tu pas comprendre mes inquiétudes ? Nous sommes seuls en mer avec des tueurs en série ! Il faut nous défendre, voilà tout. L’un de vous pourrait-il se montrer un peu raisonnable ?

— J’y suis disposée, capitaine, puisque vous le demandez, dit Hisvet.

Se dressant sur les genoux, elle se tourna vers Slinoor. À travers une des jalousies, un rayon de soleil vint faire briller ses cheveux blond clair et le bandeau qui les tenait.

— Je ne suis qu’une jeune fille ignare en matière de guerre et de rapine, et j’ai pourtant une explication toute simple que j’aurais aimé entendre sortir de la bouche de l’un de vous, messires. Car vous êtes tous des experts en violence…

» La nuit dernière, un navire a été coulé. Et qui accusez-vous ? Les rats ! Mais ces animaux, vous le savez, quittent toujours un bateau avant le naufrage, et il n’est pas rare qu’il y ait quelques spécimens blancs parmi les noirs… Comment pouvez-vous imaginer que des rongeurs aient tué tout un équipage, et en faisant de plus disparaître les corps ? Pour que votre étrange théorie se tienne, il faudrait que je sois une sinistre reine des rats dotée de pouvoirs magiques. Et que mon pauvre père, un homme adorable, soit en quelque sorte l’empereur des rongeurs !

» Pourtant, ce matin même, n’avez-vous pas rencontré un pirate en puissance ? Et qu’avez-vous fait, à part le laisser partir librement ? Cet homme-démon a même avoué qu’il cherchait un monstre multicéphale capable de capturer des marins sur le pont de leur navire avant de les dévorer. À l’en croire, son dragon ne mangerait que de petites créatures, mais c’est un vil mensonge. Une des têtes m’a attaquée, et si la bête n’avait pas été rassasiée, vous auriez tous fini en un clin d’œil dans son estomac.

» À l’évidence, ce dragon a dévoré tous les marins de la Palourde – en se servant comme dans une boîte de confiseries ! – puis il a percé des trous dans la coque du navire.

» À moins que la Palourde, tout bêtement, ait heurté les rochers du Dragon dans le brouillard, juste avant de croiser le chemin du monstre. Ce sont des hypothèses très raisonnables, messires. Une jeune fille innocente peut les formuler sans se torturer la cervelle, contrairement à vous…

Ce discours eut des effets très divers sur l’assemblée.

— Un petit joyau d’intelligence princière, damoiselle ! approuva le Souricier. Bon sang, quelle grande stratège tu ferais !

— Quelle lucidité, petite maîtresse ! s’écria Fafhrd. Cela dit, Karl Treuherz m’a paru être un démon plutôt honnête…

— Ma maîtresse est plus intelligente que vous tous réunis ! s’extasia Frix.

Toujours debout devant la porte, le second regarda Hisvet et fit à la hâte le signe de l’étoile de mer.

— Cette diablesse a subtilement omis de parler du cotre noir ! rugit Lukeen.

— Reine des rats, a-t-elle dit ? brailla Slinoor. C’est exactement ce qu’elle est !

Cette accusation réduisit au silence tous les autres acteurs du « procès ».

— La damoiselle, continua le capitaine de l’Encornet, a évoqué dans son discours le point qui joue le plus contre elle. Selon Karl Treuherz, son dragon – qui vit près des rochers du Rat – ne consomme que des rongeurs. De fait, la bête n’a pas tenté de nous dévorer, alors qu’elle en avait l’occasion. Mais dès qu’elle a vu Hisvet, elle l’a reconnue pour ce qu’elle est…

Slinoor marqua une pause, puis continua, la voix soudain tremblante :

— Treize spécimens dotés d’une intelligence humaine règnent sur les rats. Voilà ce que disent les devins les plus sages de Lankhmar. Onze sont dans ces cages et entendent tout ce que nous disons. Le douzième, à bord du cotre, fête avec ses complices la destruction de la Palourde. Le treizième – ou plutôt, la treizième – est cette damoiselle aux cheveux d’argent et aux yeux rouges !

Lukeen se leva prudemment et cria :

— Brillamment raisonné, ami Slinoor ! Et pourquoi cette femme porte-t-elle des vêtements si pudiques, sinon pour cacher sa véritable nature ? Laissez-moi lui arracher cette robe d’hermine, et je vous montrerai qu’elle a un corps velu et dix petites mamelles à la place d’une honnête poitrine de femme !

Alors que Lukeen contournait la table pour approcher d’Hisvet, Fafhrd se leva à son tour – avec moult précautions, cette fois –, saisit les deux bras du capitaine et les lui plaqua le long du torse.

— Si tu la touches, tu es mort ! avertit-il.

— Le dragon s’était goinfré de marins, comme ma maîtresse vous l’a dit ! s’écria Frix. Voyant de la chair tendre, il a voulu s’offrir un petit dessert…

Lukeen se contorsionna jusqu’à être face à face avec le Nordique, ses yeux noirs rivés dans les siens.

— Barbare répugnant ! grogna-t-il. Passant outre mon rang et le gouffre qui nous sépare, je te défie en duel ! Un combat au bâton, sur le gaillard d’arrière. En te terrassant, je prouverai qu’Hisvet est un monstre. Si tu veux bien te battre comme un homme civilisé, grand singe puant !

Sur ces mots, Lukeen cracha au visage du Nordique.

Alors que la salive chaude coulait sur sa joue, Fafhrd, sans lâcher le capitaine, se contenta d’afficher un grand sourire – mais il ne relâcha pas son attention, au cas où Lukeen tenterait de lui mordre le nez.

Le défi ayant été lancé et relevé, il ne restait plus qu’à en accélérer les préparatifs, afin qu’il ait lieu avant le coucher du soleil. Si réticent qu’il fût, Slinoor dut s’y résoudre comme tous les autres. Au moins, si on en terminait vite, il resterait un peu de temps pour s’occuper de la sécurité de la flotte avant une nouvelle et périlleuse nuit.

Slinoor, le Souricier et le second vinrent entourer les deux hommes. Fafhrd lâcha Lukeen, qui cessa aussitôt de le regarder, comme s’il était un tas de fumier.

Le capitaine monta sur le pont et cria à plusieurs de ses soldats de monter à bord de l’Encornet pour le seconder et s’assurer que le combat serait loyal.

Pendant ce temps, Slinoor s’entretint avec son second et d’autres officiers.

Après avoir échangé quelques mots avec Fafhrd, le Souricier alla tenir des messes basses avec le quartier-maître de l’Encornet. Puis il parla aux hommes d’équipage, ne négligeant ni le cuisinier ni le mousse.

De temps en temps, il semblait que quelque chose passait de la main du petit aventurier à celle du marin avec qui il conversait…

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